L'art du crime
Chapitre 2
L’appartement de Sarifina était de style urbain branché. Peintures et étoffes de couleurs contrastaient avec le noir laqué des tables et des étagères. Un décor soigné et dynamique, songea Eve. Celui d’une femme qui n’avait ni le temps ni l’envie de faire des chichis.
Le lit était recouvert d’un édredon rouge carmin et de coussins à motifs audacieux. Dans l’armoire, une collection de robes « vintage ». Là encore, sobres, simples, mais aux couleurs vibrantes. Les chaussures – sans doute « vintage », elles aussi – étaient rangées dans des boîtes transparentes.
Sarifina prenait soin de ses affaires.
— C’est ce qu’elle était censée porter au club ? demanda Eve à Connors.
— Exactement. Rétro – années 1940. Son rôle était de se mêler à la foule, de reconnaître et d’accueillir les fidèles, d’aller de table en table.
— Il y a quelques tenues plus modernes, deux tailleurs stricts. Nous allons vérifier ses appareils électroniques, ajouta-t-elle en jetant un coup d’œil sur le communicateur de la table de chevet. Au cas où il l’aurait contactée. Ce n’est pas dans ses habitudes, mais les choses changent. Occupe-toi des vidéocoms et de son ordinateur. Elle avait un bureau, au bar ?
— Oui.
— Nous analyserons le contenu de ses machines là-bas aussi.
Elle ouvrit le tiroir du petit bureau placé sous la fenêtre.
— Pas d’agenda, pas de communicateur de poche. Elle devait les avoir sur elle. Un sac à main très chic dans le placard et un de ces… – comment appelle-t-on ça, déjà ? – cabas de ville. Quelques pochettes du soir. Nous interrogerons la sœur pour savoir s’il manque quelque chose.
— J’ai trouvé une pinte de lait de soja dans le réfrigérateur, annonça Peabody en pénétrant dans la pièce. Date d’expiration : mercredi dernier. Et un reste de repas chinois qui, selon moi, traîne depuis bientôt une semaine. Je suis tombée sur un bloc-notes.
Peabody le brandit.
— Une liste de courses – des provisions et deux ou trois autres bricoles. Et une photo d’elle avec un garçon, à l’envers dans un tiroir, ce qui, d’après moi, indique qu’il s’agit d’un ex-petit ami.
— Très bien. On emballe et on étiquette.
Eve consulta sa montre. Il était près de 1 heure du matin. Ce n’était pas le moment de frapper aux portes, au risque d’exaspérer les voisins.
Les gens énervés se confiaient moins facilement à la police.
— Ensuite, nous irons directement au club.
Connors ayant une prédilection pour les vieux films en noir et blanc produits au milieu du siècle dernier, Eve avait une certaine culture en matière de mode et de musique des années 1940. Du moins, tel que le Hollywood de l’époque les avait décrites.
En pénétrant dans L’Étoile à 2 heures du matin, elle eut l’impression de se retrouver dans une machine à remonter le temps.
L’immense espace était divisé en trois niveaux, chacun accessible par un court escalier blanc. En dépit de l’heure tardive, toutes les tables ornées de nappes blanches et toutes les banquettes en tissu argent matelassé étaient occupées.
Les membres du personnel s’affairaient, les hommes en costume blanc, les femmes en petite robe noire à jupes à godets. Les clients étaient en smoking, costumes rétro ou robes longues.
Ici, élégance et sophistication régnaient en maître. Eve fut vaguement surprise de compter autant de jeunes de vingt ans que de centenaires.
Sur l’estrade laquée noire, une formation jouait un morceau. Mais peut-être que le mot « orchestre » aurait mieux convenu, songea Eve, car il y avait au moins vingt musiciens – cordes, cuivres, piano et batterie. D’innombrables couples s’agitaient au rythme endiablé du « swing » sur la piste de danse.
— C’est le top du top ! s’exclama Peabody.
— Tout ce qui est vieux revient à la mode, commenta Connors en parcourant la salle du regard. Je vous conseille de vous adresser à la directrice adjointe, Zela Wood.
— Tu connais le nom de tous tes employés par cœur ? s’étonna Eve.
— En fait, non. J’ai consulté le fichier. Nom, emploi du temps, photo d’identité… Ah ! Ce doit être Zela.
Eve suivit la direction de son regard. La Zela en question était une superbe jeune femme vêtue d’une robe dorée qui mettait en valeur son teint café au lait. Ses cheveux cascadaient jusqu’au creux de ses reins. Elle se déplaçait sans arrêt mais réussissait à donner l’impression d’avoir tout son temps.
De toute évidence, elle avait repéré le grand patron, car elle avait les yeux – presque de la même couleur que sa robe – fixés sur lui.
— Mademoiselle Wood, la salua Connors comme elle s’approchait.
— Quel plaisir !
Elle lui offrit sa main en même temps qu’un sourire éclatant.
— Je vous trouve une table tout de suite.
— C’est inutile, intervint Eve. Allons dans votre bureau.
— Bien sûr, répondit Zela sans ciller. Si vous voulez bien me suivre.
— Mon épouse, fit Connors, ce qui lui valut un regard noir de la part de cette dernière. Le lieutenant Dallas et sa partenaire, l’inspecteur Peabody. Nous avons à vous parler, Zela.
— Très bien, acquiesça-t-elle.
Sa voix était posée, mais son regard trahissait une certaine inquiétude. Elle les conduisit au-delà des vestiaires et des toilettes jusqu’à un ascenseur privé auquel on accédait avec un code.
Quelques instants plus tard, ils émergeaient dans le XXIe siècle.
La pièce, sobrement meublée, était entièrement dédiée au travail. Des écrans muraux affichaient divers emplacements du club parmi lesquels la cuisine, la cave à vins et l’entrepôt aux alcools. Sur le bureau trônaient un communicateur à lignes multiples, un ordinateur et un fichier contenant des disques.
— Puis-je vous offrir quelque chose à boire ?
— Non merci. Vous connaissez Sarifina York ?
— Évidemment !
Son inquiétude grimpa visiblement d’un cran.
— Il y a un problème ?
— Quand l’avez-vous vue pour la dernière fois ? s’enquit Eve.
— Lundi. Le lundi après-midi, nous organisons des thés dansants pour nos clients les plus âgés. C’est Sarifina qui s’en charge, elle est très douée pour ce genre d’événements. Elle travaille de 13 heures à 19 heures, et je prends le relais pour le soir. Elle est partie aux alentours de 20 heures, peut-être un peu avant.
Zela jeta un coup d’œil furtif à Connors, repoussa ses cheveux.
— Le mardi, elle est en congé. Mais elle n’était pas là mercredi. Je l’ai remplacée. J’ai simplement pensé que…
Zela se mit à tripoter son collier, laissant courir ses doigts sur les pierres scintillantes.
— Elle a rompu avec son petit ami récemment et elle le vivait mal. Je me suis dit qu’ils s’étaient rabibochés.
— S’était-elle déjà absentée sans vous prévenir ?
— Non.
— Vous dites cela pour la couvrir ?
— Non, non. Sari n’a jamais manqué le travail. Jamais, insista Zela en regardant franchement Connors. C’est pour cette raison qu’au départ je n’ai rien dit. Elle adore travailler ici, et elle exerce son métier formidablement bien.
— Je comprends et apprécie que vous preniez la défense de votre collègue, Zela, intervint Connors.
— Merci. Le jeudi, toujours pas de nouvelles. J’ai tenté de la joindre, sans succès. J’avoue que je ne sais plus si j’étais furieuse ou inquiète. Un peu des deux, sans doute. Quoi qu’il en soit, j’ai appelé sa sœur. Sari l’avait inscrite sur la liste des personnes à prévenir en cas d’urgence. Vous comprenez, monsieur, je ne voulais pas lui attirer des ennuis en alertant votre bureau… Mais elle a eu un ennui, n’est-ce pas ? Si vous êtes là, c’est qu’elle a eu un ennui.
— J’ai le regret de vous annoncer que Sarifina est morte, lâcha Eve abruptement, sachant qu’il n’y avait aucun moyen d’adoucir le choc.
— Elle… Quoi ? Qu’avez-vous dit ?
— Vous devriez vous asseoir, Zela, lui conseilla Connors en la poussant doucement vers un fauteuil.
— Vous dites qu’elle… qu’elle est morte ? Elle a eu un accident ? Comment…
— On l’a assassinée. Je suis désolée. Vous étiez amies ?
— O mon Dieu ! Mon Dieu ! Quand ? Comment ? Je ne comprends pas.
— Nous menons l’enquête, mademoiselle Wood.
Le regard d’Eve glissa brièvement jusqu’à Connors qui venait d’ouvrir une porte dissimulée dans le mur pour sélectionner une bouteille de cognac.
— Savez-vous si quelqu’un l’ennuyait ou semblait s’intéresser à elle tout particulièrement ?
— Non. Enfin, beaucoup de gens s’intéressaient à elle. Elle a un charme fou. Je ne comprends pas.
— S’est-elle plainte que quelqu’un la harcelait, la mettait mal à l’aise ?
— Non.
— Buvez cela, ordonna Connors en tendant un verre à Zela.
— A-t-on posé des questions à son sujet ? continua Eve.
— Seulement ce soir, il y a quelques heures. Un inspecteur de police. Il m’a expliqué que la sœur de Sari avait signalé sa disparition. J’ai pensé que…
Elle fondit en larmes.
— J’ai vraiment pensé que la sœur de Sari s’affolait pour rien. J’étais un peu inquiète, certes, parce que je pensais qu’elle avait renoué avec son ex et qu’il l’avait peut-être convaincue de laisser tomber son boulot. C’était le problème, précisa-t-elle en s’essuyant la joue. Il ne supportait pas qu’elle travaille presque tous les soirs.
Elle écarquilla les yeux.
— C’est lui ? Ô mon Dieu.
— Vous a-t-il paru du genre violent ?
— Non, pas du tout ! Je le trouvais geignard. Plutôt passif/agressif, pas très malin. Jamais je n’aurais imaginé qu’il puisse lui faire du mal. Pas comme ça.
— Nous n’avons aucune raison de le soupçonner pour l’heure. Pouvez-vous me communiquer son nom et ses coordonnées ?
— Bien entendu.
— Vous avez conservé tous vos disques de surveillance de lundi ?
— Oui. Nous les archivons pendant une semaine.
— Je vais en avoir besoin. Vous me donnerez aussi ceux de samedi et de dimanche dernier. Lorsqu’elle est partie lundi, était-elle seule ?
— Je ne l’ai pas vue quitter l’établissement. Je suis arrivée vers 19h45, elle enfilait son manteau. J’ai lancé un truc du genre : « Tu as l’intention de dormir ici ? » Elle a rigolé. Elle était restée un peu plus tard pour remplir des papiers. Nous avons bavardé quelques minutes. Nous avons surtout parlé boutique. Elle m’a dit « à mercredi ». Je lui ai répondu de bien profiter de sa journée de congé. Sur ce, elle est sortie du bureau, et moi, je me suis assise pour vérifier la liste des réservations. À mon avis, elle est partie seule. En tout cas, elle ne m’a pas dit qu’elle était avec quelqu’un.
— Parfait. J’aimerais que vous me remettiez les disques de sauvegarde et les coordonnées de son ex-petit ami.
— Tout de suite… Puis-je me rendre utile autrement ? Je ne sais pas quoi faire. Sa sœur ? Voulez-vous que je joigne sa sœur ?
— Nous nous en chargerons.
Quand on frappe à votre porte au beau milieu de la nuit, la plupart des gens se doutent que ce n’est pas pour vous annoncer une bonne nouvelle.
Lorsque Jaycee, la sœur de Sarifina York, lui ouvrit, Eve lut immédiatement la peur dans son regard. Avant même qu’un mot fût prononcé, elle s’écria :
— Sari ! Oh, non ! Oh, non !
— Pouvons-nous entrer, madame ?
— Vous l’avez retrouvée. Mais…
— Il vaudrait mieux que nous entrions, madame.
Peabody la prit par le bras et la poussa doucement devant elle.
— Nous devrions nous asseoir.
— C’est affreux. Je sais que c’est affreux. Je vous en supplie, dites-moi tout de suite ce qui s’est passé.
— Votre sœur est morte.
Peabody la sentit frémir.
— Nous vous présentons toutes nos condoléances.
— Je le savais, je m’en doutais ! Je l’ai su dès que le club m’a prévenue de son absence. J’ai compris qu’il était arrivé quelque chose de grave.
Peabody conduisit Jaycee dans la salle de séjour encombrée d’objets, de photos de jeunes garçons, d’un homme et de la victime. Les tapis et les coussins de couleurs vives semblaient avoir beaucoup servi.
— Votre mari est-il là, madame ? Voulez-vous que nous allions le chercher ?
— Il n’est pas… Clint a emmené nos fils en Arizona. À… Sedona. Pour une semaine.
Jaycee regarda autour d’elle d’un air hagard comme si elle s’attendait qu’ils surgissent.
— Ils sont allés camper sans moi. Je n’en avais pas envie. J’avais du travail. Et je trouvais agréable la perspective de passer une semaine seule à la maison. Je ne les ai pas appelés. Je ne leur ai rien dit parce que je ne voulais pas les inquiéter. A quoi bon puisque tout allait s’arranger ? Je me répétais sans arrêt que je m’affolais pour rien. Malheureusement…
Se cachant le visage entre les mains, elle éclata en sanglots.
Eve lui donnait une dizaine d’années de plus que sa cadette. Elle avait de courts cheveux blonds et des yeux bleus comme un ciel d’été.
— J’ai averti la police, hoqueta-t-elle. Quand on m’a annoncé qu’elle ne s’était pas présentée à son travail, j’ai averti la police. Je suis allée chez elle, mais elle n’y était pas. On m’a dit que je devais remplir une déclaration au service des Personnes disparues.
Paupières closes, elle soupira.
— Qu’est-il arrivé à Sari ? Qu’est-il arrivé à ma sœur ?
Eve s’assit sur l’ottomane devant le fauteuil afin qu’elles soient face à face.
— Je suis désolée. Elle a été assassinée.
Jaycee blêmit.
— Ils ont dit… J’ai entendu qu’on avait découvert le corps d’une femme, ce soir, dans East River Park. Son identité ne devait pas être révélée avant qu’on ait prévenu ses proches. C’est-à-dire moi.
Jaycee pressa les doigts sur ses lèvres.
— Je me suis dit que ça ne pouvait pas être elle. Sari n’habite pas du tout dans ce quartier. Mais j’attendais qu’on frappe à la porte. Et vous voilà.
— Vous étiez proches, votre sœur et vous ?
— Je… je ne peux pas. Je ne peux pas.
— Je vais vous chercher un verre d’eau, proposa Peabody en lui effleurant l’épaule d’un geste réconfortant. Vous permettez que j’aille dans la cuisine ?
Jaycee se contenta d’opiner, le regard rivé sur Eve.
— C’était mon bébé. Ma mère est morte quand j’étais petite et mon père s’est remarié quelques années plus tard. Avec sa nouvelle femme, ils ont eu Sari. Sarifina. Elle était si jolie. Une poupée ! Je l’aimais tant.
— Se serait-elle confiée à vous si elle avait eu des problèmes ?
— Oui. Nous nous parlions régulièrement. Elle adorait son travail. Il lui convenait à la perfection et elle s’y épanouissait. Mais Cal – l’homme qu’elle fréquentait depuis plusieurs mois – avait du mal à l’accepter. Il lui en voulait de ne pas passer ses soirées avec lui. Quand il lui a lancé un ultimatum, elle en a été à la fois furieuse et blessée. C’était simple : soit elle démissionnait, soit il la plaquait. Alors ils ont rompu. C’était mieux pour elle.
— Parce que ?
— Parce qu’il ne lui arrivait pas à la cheville. Je ne m’exprime pas uniquement en tant que sœur.
Elle marqua une pause, accepta le verre que lui tendait Peabody.
— Merci… Ce type était un égocentrique, et il détestait qu’elle gagne mieux sa vie que lui. Elle en avait conscience, et s’était résignée à tourner la page. Mais cela l’attristait. Sari n’aimait pas perdre. Vous ne croyez tout de même pas que… que c’est Cal ?
— Et vous ?
— Non.
Jaycee but une gorgée d’eau puis une deuxième.
— Ça ne m’a jamais traversé l’esprit. Pourquoi aurait-il fait cela ? Il ne l’aimait pas. Et il s’intéressait beaucoup trop à son nombril pour se mettre en rage au point de… J’aimerais la voir. Je veux voir Sari.
— Nous organiserons cela. Quand l’avez-vous vue pour la dernière fois ?
— Dimanche après-midi. Avant le départ de Clint et des garçons. Elle est passée leur dire au revoir. Elle était si pleine de vie, d’énergie ! Nous avions prévu une séance de shopping samedi – demain. Mes hommes ne rentreront pas avant dimanche. Sari et moi devions faire du lèche-vitrines, déjeuner ensemble. Ô mon Dieu ! Mon Dieu ! Comment est-elle morte ?
— L’enquête nous le dira, madame. Dès que je serai en mesure de vous fournir des détails, je le ferai.
Sous aucun prétexte elle ne raconterait à cette pauvre femme ce qui était arrivé à sa sœur. Pas tant qu’elle n’aurait personne auprès d’elle pour la soutenir.
— Voulez-vous que nous prenions contact avec votre mari pour qu’il revienne aujourd’hui ?
— Oui. Oui, j’ai besoin d’eux. Je veux qu’ils rentrent à la maison.
— Entre-temps, voulez-vous que nous demandions à quelqu’un, une voisiné, une amie, de venir chez vous ?
— Je ne sais pas. Je…
— Jaycee, murmura Peabody vous ne devez pas rester seule. Laissez-nous vous aider.
— Lib. Pourriez-vous prévenir Lib ? Elle viendra.
Dès qu’ils furent dehors, Connors aspira une grande bouffée d’air.
— Je me demande souvent comment tu supportes de faire ce boulot, de vivre en permanence avec la mort et d’essayer de pénétrer l’âme de ceux qui la provoquent. Mais quand je vois tout ce que tu fais pour ceux qui restent, la manière dont tu partages leur douleur, je suis encore plus ému.
Il lui effleura tendrement la main.
— Tu ne lui as pas dit ce qui était arrivé à sa sœur. Tu lui laisses le temps de surmonter le choc.
— Je ne sais pas si je lui ai rendu service. Ça va la détruire. J’aurais peut-être dû le lui dire tout de suite alors qu’elle est déjà brisée.
— Vous avez eu raison, décréta Peabody. Elle a son amie, mais elle va avoir besoin de sa famille.
— Bien. Allons voir ce que Morris a déjà découvert. Écoute, ajouta Eve en pivotant vers Connors, je te contacte dès que possible.
— J’aimerais t’accompagner.
— Il est déjà 4 heures du matin. Tu n’as aucune envie de venir à la morgue.
— Un instant, murmura-t-il à l’intention de Peabody, avant d’entraîner Eve à l’écart. J’aimerais aller jusqu’au bout. Participer.
— Je pourrai te répéter les propos de Morris, et toi, tu pourras dormir. Mais ce n’est pas pareil, enchaîna-t-elle avant qu’il puisse répliquer. Je veux que tu me dises que tu ne te sens pas responsable de cette affaire.
Il jeta un coup d’œil vers l’immeuble qu’ils venaient de quitter.
— Sarifina n’est pas morte parce que je l’avais engagée. Je ne suis pas à ce point centré sur moi-même. Il n’empêche que je voudrais participer.
— Entendu. Tu prends le volant. Nous nous arrêterons en chemin. Il faut que je discute avec Feeney.
Il avait été son entraîneur, son professeur, son partenaire. Bien qu’ils n’en parlent jamais ni l’un ni l’autre, elle le considérait comme son père.
Il l’avait repérée dans la masse alors qu’elle portait encore l’uniforme, et l’avait prise sous son aile. Elle n’avait jamais demandé à Feeney ce qui l’avait poussé à se charger d’une débutante. Elle savait seulement qu’elle lui devait tout.
Elle aurait réussi sans lui. Elle serait devenue inspecteur grâce à sa volonté, à son dévouement et à ses aptitudes. Peut-être même aurait-elle fini par atteindre le grade de lieutenant.
Mais sans lui, elle n’aurait pas été le flic qu’elle était.
Quand il avait obtenu ses galons, il avait demandé sa mutation à la DDE, la Division de détection électronique. L’informatique avait toujours été sa spécialité, sa passion. Personne ne s’était donc étonné de ce choix.
Eve se rappelait avoir été un peu ennuyée qu’il quitte la Criminelle. Durant les premiers mois il lui avait manqué… Un peu comme si on lui avait coupé une main.
Elle aurait pu patienter jusqu’à une heure plus décente. Mais elle savait qu’à sa place, elle aurait attendu son coup de sonnette.
Quand il lui répondit, son visage était froissé par le sommeil et ses cheveux, une toison rousse mêlée de fils argentés, étaient hérissés. Comme si l’air autour de lui s’était soudain chargé d’électricité.
— Qui est mort ?
— Justement, j’aimerais t’en parler.
— Eh bien…
Il se gratta le menton et Eve perçut le frottement de ses doigts sur sa barbe naissante.
— Il vaut mieux que tu entres. Ma femme dort. Allons dans la cuisine. J’ai besoin d’un café.
C’était une demeure chaleureuse et accueillante, comme celle de Jaycee, songea Eve. Les enfants de Feeney étaient adultes et parents à leur tour. Eve était incapable de dire combien Feeney avait de petits-enfants, mais la table du coin salle à manger était assez grande pour accueillir une famille nombreuse.
Feeney apporta le café en traînant les pieds dans une paire de pantoufles fourrées – Eve aurait volontiers parié un mois de salaire qu’il les avait reçues pour Noël.
Au milieu de la table se dressait un vase aux formes étranges, orné de rayures rouges et orange. Une œuvre de Mme Feeney, probablement. La femme de Feeney était passionnée d’artisanat et créait des tas de choses. Le plus souvent non identifiables.
— Je suis sur une affaire, attaqua Eve. La victime est une brune de vingt-huit ans, retrouvée nue dans East River Park.
— J’en ai entendu parler aux infos.
— Elle était nue. On l’avait torturée. Brûlures, hématomes, entailles, perforations. Ses poignets étaient lacérés de coups de couteau.
— Merde.
Parfait. Il avait saisi.
— La victime portait un anneau d’argent à la main gauche.
— Combien de temps ? Combien de temps a-t-elle tenu ? Qu’avait-il gravé sur son torse ?
— Quatre-vingt-cinq heures, douze minutes, trente-huit secondes.
— Merde ! répéta-t-il. Bordel de nom de nom !
Il abattit le poing sur la table.
— Il ne nous échappera pas de nouveau, Dallas. Je parie qu’il a déjà sa deuxième victime sous le coude.
— C’est probable.
Feeney fourragea dans ses cheveux.
— Il faut remettre la main sur tout ce qu’on avait rassemblé il y a neuf ans et qu’on récupère les données concernant ses autres interventions. Rassemble une équipe au plus vite. Inutile d’attendre l’apparition du deuxième corps. Tu as noté quelque chose sur la scène du crime ?
— Pour l’heure, je n’ai que le corps, la bague et le drap. Je te transmettrai une copie des rapports. Je file à la morgue interroger Morris. Il faudrait que tu t’habilles, à moins que tu n’aies décidé de travailler en peignoir mauve.
Il baissa les yeux, secoua la tête.
— Si tu voyais celui que m’a offert ma femme pour Noël, tu comprendrais pourquoi je continue à porter celui-ci.
Il se leva.
— Vas-y, reprit-il. Je te rejoins là-bas. De toute façon, j’aurai besoin de ma voiture.
— Entendu.
— Dallas.
À cet instant précis Connors se rendit compte que ni lui ni Peabody n’existaient pour les deux autres.
— Nous devons trouver le chaînon manquant, déclara Feeney. Ce que personne n’a remarqué. Il y a forcément quelque chose. Une pièce du puzzle, une étape, une idée. Cette fois, rien ne doit nous échapper.
— Tu peux compter sur moi.
Connors était déjà allé à la morgue. Comme chaque fois, il se demanda si l’on avait choisi de revêtir ces couloirs interminables de carrelage blanc pour compenser le manque de lumière naturelle ou si c’était simplement pour des raisons d’austérité.
Leurs pas résonnaient sur le sol.
Le soleil n’était pas encore levé et il voyait bien que Peabody commençait à souffrir. Elle avait les traits tirés, les yeux cernés. Pas Eve. Pas encore. La fatigue l’envahirait d’un seul coup – comme chaque fois. Pour le moment, elle ne pensait qu’à accomplir sa mission. Elle puisait certainement une partie de son énergie dans une colère latente, un carburant vital dont elle n’était pas nécessairement consciente.
Elle s’immobilisa devant l’entrée de la salle d’autopsie.
— Tu tiens absolument à la voir ?
— Oui. Je veux t’aider dans cette affaire et, pour pouvoir me rendre utile, j’ai besoin de comprendre. J’ai déjà vu des cadavres.
— Pas comme celui-ci.
Elle poussa la porte. Morris était là. Il avait troqué sa tenue de soirée contre un jogging gris et des baskets noir et argent. Assis sur une chaise en métal, il buvait un épais liquide brunâtre contenu dans un grand verre.
— Ah ! De la visite ! Un Smoothy aux protéines ?
— Certainement pas ! rétorqua Eve.
— C’est meilleur que ça n’en a l’air. Et c’est efficace. Connors, content de vous voir malgré les circonstances.
— Et réciproquement.
— La victime était une employée de Connors, expliqua Eve.
— Je suis désolé.
— Je la connaissais à peine. Mais…
— Oui, mais… fit Morris qui posa sa boisson et se leva. À mon grand regret, nous allons bientôt la connaître par cœur.
— Elle gérait l’un des clubs de Connors. L’Étoile, dans le quartier de Chelsea.
— C’est à vous ?
Morris esquissa un sourire.
— J’y ai emmené une amie il y à quelques semaines. Un voyage très divertissant dans le passé.
— Feeney ne va pas tarder à arriver.
Morris reporta les yeux sur Eve.
— Je vois. Nous étions tous les trois ensemble la dernière fois. Vous vous en souvenez ?
— Oui.
— Elle s’appelait Corrine. Corrine Dabgy.
— Vingt-neuf ans. Elle vendait des chaussures dans une boutique en ville. Elle adorait faire la fête. Elle a tenu vingt-six heures, dix minutes, cinquante-huit secondes.
Morris hocha la tête.
— Vous vous rappelez ce que vous avez dit ce jour-là ?
— Pas précisément, non.
— Moi, si. Vous avez dit : « Il ne s’arrêtera pas là. » Vous aviez raison. Nous avons vite compris qu’il voulait bien davantage. Vous préférez qu’on attende Feeney ?
— Il rattrapera son retard.
— Bien.
Morris traversa la salle. Connors lui emboîta le pas.
Il avait déjà vu la mort, la mort violente, sanglante, inutile et perverse. Mais là, c’était pire que tout.
Eve ne s’était pas trompée : il n’avait jamais rien vu de tel.