Laura ou le secret des 22 lames
Première Partie
OceanofPDF.com
Dimanche 31 juillet
LE BATELEUR
Revenante. Ce fut le seul mot qui vint à l’esprit de Laura quand elle longea en voiture le littoral pour entrer dans Nice. Elle revenait ici pour se marier. La ville – particulièrement la vieille ville italienne, avec ses ruelles étroites et fraîches – offrait aux regards des passants l’image rose et jaune d’une cité ouverte et lumineuse. Pourtant, Nice avait ce pouvoir, dès que Laura l’approchait, de provoquer en elle une sorte d’engourdissement. Elle était née ici, sa famille y vivait encore mais depuis des années elle n’y venait plus qu’une fois par an pour célébrer son anniversaire, une sorte de rituel qu’elle n’aurait manqué pour rien au monde. Sinon, elle rencontrait son frère ou son père quand ils venaient à Paris ou quand ils la rejoignaient en vacances à l’étranger. Nice était surtout la ville de ses ancêtres, c’est-à-dire des morts. Parmi eux, il y avait sa mère, disparue trois semaines après sa naissance. Depuis son plus jeune âge, secouée par toutes les interrogations que soulève inévitablement la perte d’une mère ou d’un père, les disparus avaient occupé dans la vie de Laura plus de place que les vivants. Elle était devant les morts dans le même état que lorsqu’on se trouve en pleine nuit devant un champ d’étoiles au-dessus de sa tête ; on commence d’abord par identifier la constellation la plus célèbre, la plus facile, la Grande Ourse, suivie de la Petite qu’on reconnaît assez vite même si l’on met un peu de temps à la situer, ensuite le regard glisse invariablement, presque malgré soi, jusqu’à ce pur diamant de Cassiopée dont beaucoup ignorent le nom. Puis le silence envahit la voûte sombre. L’ignorance nous saisit et nous prenons alors conscience de cette immensité mystérieuse qui s’ouvre au-dessus de nous ; le regard comprend qu’il ne pourra jamais toucher la fin, le trou de l’Univers rugit avec une férocité inquiétante ; et l’infini, cette chose impossible à concevoir, s’empare de nous jusqu’au vertige ; ça ne s’arrête nulle part, la nuit est sans limites ; on est alors assailli par l’Univers ou le Cosmos, on ne sait plus très bien comment ça s’appelle, on n’a plus qu’une seule envie, rentrer chez soi et prononcer les noms de tous les objets qui vous entourent.
Laura éprouvait devant le monde des morts une sensation équivalente. Dès son enfance, ce monde dépassa celui du caveau familial, il s’étendit à la totalité du cimetière, puis à tous les morts de la Terre pour absorber ceux de tous les temps depuis la création du monde et dans le monde entier. L’en deçà devenait vertigineux, la terre était gorgée de morts en bien plus grand nombre que les vivants qui s’agitaient au-dessus. Petite fille, quand elle pensait à ces choses, Laura croyait marcher sur les morts. Longtemps elle resta confinée dans sa chambre, dans la splendide maison de verre que son père avait fait construire ; l’idée de sortir, de traverser le jardin – qui pourtant offrait une vue imprenable sur la mer –, la paniquait. Du moins, il en fut ainsi entre l’âge de six et onze ans. Et au-dessus de toute cette cosmogonie des morts, l’image de sa mère régnait en figure tutélaire, éblouissante et mystérieuse. Sa mère, énigme au cœur des énigmes, dont Laura était seule à croire qu’elle avait été assassinée.
En arrivant à Nice elle pouvait s’attendre à ce que resurgissent ses démons mais elle était loin d’imaginer l’ampleur qu’ils allaient prendre. Pourtant, avec cet instinct effroyable qui la caractérisait, quelque chose en elle l’avertissait d’un danger dont elle serait sûrement la victime ou l’enjeu, bien qu’elle fût incapable de définir de quoi il s’agissait au juste. Elle avait l’intime conviction qu’elle allait malgré elle se jeter dans la gueule du loup mais qu’il le fallait absolument. Pas n’importe quel loup, un de ceux des contes de l’enfance, les plus terrifiants, ces bêtes féroces, aux yeux injectés de haine et de sang, sournoises, affamées, les crocs dégoulinants de salive et les babines retroussées. C’était la seule image qu’elle avait pu donner à une autre bête, la bête sans visage, sans corps et sans nom qui appartenait à la légende familiale du côté de sa mère et qui tuait le premier ou la première-née de chaque génération vers l’âge de trente ans et de manière violente. La dernière de cette sinistre liste avait été sa mère, née Luisa Rinaldi… Le rapport de police avait conclu à un accident de la route.
Aujourd’hui Laura avait le même âge que sa mère morte mais la perspective de retourner à Nice pour y épouser l’homme qu’elle aimait joua contre elle et l’empêcha de rebrousser chemin. Elle opposa à son instinct une raison toute simple, celle de ces angoisses qui nous tenaillent au moment des grands changements de vie, et elle finit par se dire que la perspective de son mariage était la seule cause de ce malaise qui la traversait. Elle s’appuya même sur quelques articles de la presse féminine qui affirmaient à quel point certaines jeunes femmes se retrouvaient quelques jours avant leur mariage saisies de doute, prises de panique jusqu’à être envahies par le projet insensé de tout annuler, de renoncer à leur engagement, comme si le serment du mariage se révélait soudain être l’annonce d’un grand malheur. Elle réussit à se convaincre que cette chose innommable qui se vissait dans son ventre au fur et à mesure qu’elle approchait de Vincent était liée à ce prochain changement de vie, de statut et même de nom. Elle se refusa ainsi à penser que la ville elle-même renfermait comme dans une châsse sacrée une espèce de poison qu’elle était seule à inhaler depuis sa plus petite enfance et qui l’avait torturée, provoquant en elle de longs cycles hallucinatoires qu’aucun médecin ni psychiatre ne réussit jamais à élucider.
Au début, on n’avait pas parlé d’hallucinations mais de troubles inquiétants qu’on n’identifiait pas vraiment : elle se réveillait en sueur, des cauchemars ravageaient ses nuits et avaient fini par dévorer ses jours. La vie nocturne de son enfance, comme sa vie diurne, ressembla longtemps à une espèce de vide dans lequel se projetaient des images d’un passé qu’elle n’avait même pas connu. Un psychiatre en particulier, parmi la dizaine qu’elle avait dû consulter entre l’âge de six ans et l’âge de onze ans, avait marqué Laura. Elle l’appelait le Dr K. Elle l’avait baptisé de cette lettre apparemment anonyme mais qui était aussi le son phonétique du mot « cas ». Le Dr K., donc, était un homme sans visage, rondouillard, marié selon elle parce qu’il portait une alliance en or et une paire de lunettes cerclée du même or jaune que son alliance. Elle se souvenait parfaitement de son intérêt pour sa bouche, non qu’il eût une bouche particulièrement attractive, elle était plutôt ordinaire, mais il parlait sans trop ouvrir les lèvres comme s’il voulait éviter qu’un secret s’en échappât malgré lui, un secret ou un trésor, et la petite Laura s’était convaincue qu’il avait, comme son alliance et comme sa paire de lunettes, une bouche sertie de dents en or jaune mais qu’il ne voulait pas les montrer de peur qu’un voleur les lui arrachât. Laura passait son temps à essayer de voir sa denture. Observateur, le Dr K. comprit peut-être son jeu car, un jour, il décida de se faire pousser la barbe. Sa bouche disparut complètement et ses paroles sortirent d’un amas de poils qui dégoûtaient la jeune patiente.
Elle n’allait jamais seule chez le Dr K. Elle était le plus souvent accompagnée par son père ou sa tante Ludmilla, la sœur de sa mère, ou encore de Viviane, la nouvelle compagne de son père qu’elle aimait beaucoup mais à qui elle témoignait assez rarement son affection bien que ce fût elle qui l’élevât. Viviane était arrivée dans la vie de son père, concubine et non épouse, deux mois après la mort de sa mère ; l’état d’orpheline de Laura, à trois semaines d’existence, avait manifestement accéléré le processus entre les deux adultes, sinon il est évident que Viviane ne serait jamais entrée dans leur vie, ou du moins pas aussi vite. Pourtant, des trois adultes qui se relayaient au côté de Laura chez les différents psychiatres qu’elle avait consultés, Viviane était sûrement la seule qui semblât partager son inquiétude. Elle ne manquait jamais de lui dire un mot rassurant, aussi rassurant que possible eu égard à la situation.
— Tu verras, un jour tout ça finira par s’arranger. Ça, j’en suis sûre.
Si elle ne savait pas très bien ce qu’elle mettait dans ce « tout ça », Laura, elle, y projetait toutes ses peurs, non pas celles de ses cauchemars mais celles que provoquaient les commentaires et les terrifiantes projections de son entourage ; la plupart affirmaient à haute voix qu’elle finirait folle dans un asile si ça ne cessait pas… Et le fameux Dr K. ne fut pas loin de penser comme eux.
Dès qu’elle pénétrait dans son cabinet, on la reléguait immédiatement dans un coin, assise sur un canapé. Son accompagnateur s’entretenait quelques minutes à voix basse avec le spécialiste sans que Laura ait jamais su ce qu’ils se disaient, ils devaient sûrement faire une espèce de bilan de la semaine, se raconter les dernières bizarreries de la petite fille ou ces hallucinations qui l’assaillaient de jour comme de nuit. En vérité, l’enfant ne cherchait même pas à deviner ce qu’ils se répétaient sur son compte car, pendant ce temps, elle était tout entière happée par une gravure que le Dr K. avait accrochée dans son bureau, la descente de croix de Mantegna, où les corps noueux du Christ et des soldats étaient figés dans des ombres d’encre. Elle ne comprenait pas ce qui se passait au juste sur cette gravure mais quelque chose dans cette image faisait affreusement écho aux scènes de meurtre qui se présentaient à elle dans ses épisodes hallucinatoires. Pas seulement à cause du sacrifice du Christ qui agonisait sur la croix – de fait il n’avait pas l’air d’avoir si mal, il semblait avoir la capacité de soulever sa douleur dans une espèce d’extase que, petite fille, elle n’appelait pas l’extase mais le bonheur –, mais plutôt parce que des images de meurtre pouvaient éclater à n’importe quel moment autour d’elle, suintant la même horreur et le même dégoût. Et elle persistait à trouver, à raison du reste, un lien invisible et mystérieux entre ces images, qui appartenaient toutes au passé, au sien comme à celui de l’humanité.
Enfin, après les messes basses, son accompagnateur disparaissait. Dès que son père, sa tante Ludmilla ou Viviane s’éloignaient, l’inquiétude la prenait et elle n’avait plus qu’une obsession, les imaginer derrière la porte mais les imaginer vivants, en train de parler dans la salle d’attente, de lire des magazines, de consulter leurs agendas. C’était essentiel pour elle sinon elle avait l’impression qu’en disparaissant à leurs yeux elle était morte, elle aussi.
Le Dr K. débutait immanquablement chaque entretien de la même manière, tout en finissant de s’asseoir près d’elle à l’autre bout du canapé en velours marron.
— Alors Laura, la semaine a-t-elle été comme tu voulais ?
Le psychiatre ne se renouvelait pas et cette même introduction d’une fois sur l’autre avait un double effet sur Laura : celui d’abolir le temps et de lui faire instantanément oublier ce qui s’était justement passé entre. Elle se taisait donc en attendant que la mémoire lui revienne mais elle lui revenait toujours trop tard, dès qu’elle sortait du cabinet blanc avec son canapé marron et sa gravure de Mantegna.
Très vite, le Dr K. comprit que quelque chose ne fonctionnait pas dans ce qu’il appelait la cure. À l’époque, le psychiatre s’abreuvait déjà aux expériences et aux théories de Françoise Dolto ; il pensait, comme elle, qu’il fallait dire la vérité aux enfants, que la vérité faisait souffrir bien évidemment mais qu’elle ne détruisait pas ; et, imitant la psychanalyste dont on commençait à parler beaucoup, il décida de passer à la lecture des dessins de Laura, non pour chercher à analyser son inconscient mais pour se servir d’eux comme d’un outil intermédiaire, auquel ils pouvaient l’un comme l’autre se raccrocher pour parler. Seulement la petite fille refusait de dessiner devant lui, de reproduire sous son regard les images de ses cauchemars. Le psychiatre et l’enfant conclurent donc un accord : Laura dessinerait à la maison et lui apporterait ses dessins à chaque séance.
Ce n’est qu’au bout de cinq semaines que Laura arriva un jour avec ses dessins et quand il lui posa la question « Alors Laura, la semaine a-t-elle été comme tu voulais ? », le temps et la mémoire se débinant comme toujours, en guise de réponse Laura posa ses dessins sur la table, bien ficelés dans une pochette Canson qu’elle lui laissa le soin d’ouvrir. Le psychiatre ne fit aucun commentaire sur le nombre de nœuds qu’elle avait faits pour sceller la pochette, il prit tout le temps qu’il fallait et après avoir réussi avec ses gros doigts blancs à forcer la serrure du trésor, il fut horrifié par la violence de la première image peinte qu’il découvrit : un visage de femme rousse, portant un haut de robe rouge comme celui des princesses des contes avec des petites manches ballons ; mais les deux yeux terrifiants étaient charbonneux et écarquillés sur un front et des joues très blancs afin que l’on puisse bien voir le sang qui coulait sur ce visage inachevé. Le Dr K. n’avait rien dit sur sa première impression mais Laura avait bien vu qu’il avait aspiré sa bouche tout entière dans sa barbe même s’il se contenta de lui demander :
— Qui est cette femme, Laura ?
Elle ne pouvait pas lui dire « c’est le portrait de ma mère » puisqu’elle ne l’avait pas connue. Et, pour satisfaire le Dr K., Laura se mit à inventer une identité à son personnage, à en faire une fiction.
— C’est une princesse.
— Dis-moi Laura, pourquoi ta princesse a du sang sur le visage ?
— Quand on assassine, on a du sang sur le visage.
Le Dr K. s’était beaucoup intéressé à cette phrase dans laquelle il avait parfaitement compris qu’elle voulait dire que cette femme avait été assassinée ; il avait aussi parfaitement compris qu’il s’agissait d’un portrait de sa mère et que Laura voulait sûrement dire que sa mère avait été assassinée. Mais pour le psychiatre, la phrase aurait pu dire tout à fait autre chose ; elle aurait pu dire que c’était le dessinateur qui avait assassiné, peut-être même qu’il s’agissait d’un autoportrait de l’assassin, le visage recouvert du sang de sa victime. En effet le dessin représentait une femme aussi bien qu’une enfant. Le Dr K., tout à fait satisfait, conclut en quelques séances que ces peintures étaient en somme un acte de création, d’où avait surgi une vérité sur les troubles psychiatriques de Laura : sa culpabilité dans la mort de sa mère. Ce fut la première fois que Laura fut impressionnée par le médecin, elle oublia ses dents en or, et sa parole devint sacrée parce qu’elle faisait écho en elle. Oui, à neuf ans, Laura se sentait coupable de la mort de sa mère, une culpabilité violemment ancrée en elle, même si le Dr K. ne s’expliquait pas comment une petite fille qui avait moins de quatre semaines au moment du drame pouvait se sentir coupable de la mort de sa mère. Il n’en demeurait pas moins pour Laura que le psychiatre avait mis un mot juste sur ce trouble qui la tourmentait.
Les séances continuèrent, mais dès que la petite fille sentait que le docteur allait sortir de la fiction, elle se refermait. Et il n’était plus question de lui faire dire quelque chose de cohérent. Très vite, elle se mit à raconter n’importe quoi, mais elle sentit très vite aussi qu’il tirait de ses inventions des conclusions sur son état, conclusions qu’il notait en secret comme font les enfants à l’école pour qu’on ne lise pas leur copie, en faisant de sa main un mur posé sur la spirale de son carnet. Toutes les séances qui suivirent, elle continua sagement à jouer le jeu des dessins mais en refusant de le poursuivre dès qu’il commençait à prendre des notes.
Ces dessins étaient pour la plupart étranges. En dehors de ce portrait de femme ensanglantée, elle avait dessiné un homme avec une moustache, une espèce de militaire tenant dans sa main quelque chose d’impossible à identifier – cela aurait pu être un animal, une souris, un oiseau mort. Laura était bien incapable de dire ce qui se balançait au bout de son bras. Elle avait également dessiné un personnage avec un masque terrifiant ; et un autre à double visage, dont on ne savait pas très bien s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme ; plusieurs figures anciennes, aussi, qui n’étaient pas sans évoquer certaines figures du Tarot mais, comme le Dr K. était convaincu qu’elle avait copié ces images, il n’y prêta pas une attention particulière. À tort. Tout comme il eut tort de ne pas s’intéresser à ce dessin d’un Christ dont les cinq plaies dégoulinaient de sang, souffrant sur une croix bariolée de couleurs vives qui avait pour effet de créer une impression de lumière radiante et que le psychiatre avait pris pour une copie maladroite de son Christ de Mantegna.
Un jour, il eut quand même l’idée de demander à Laura, au sujet des autres dessins :
— D’où viennent ces gens que tu dessines ? De ton imagination ?
— Non. Je les vois.
— Comment ça, tu les vois ?
— Je les vois.
Il eut l’air si troublé qu’il secoua la tête comme s’il avait eu plein de sable dans les oreilles.
— Laura, tu veux peut-être dire que tu les vois comme dans un rêve, dans ta tête ? C’est ça, l’imagination.
— Non. Je les vois en vrai.
Comme il avait l’air abasourdi par sa réponse, et devant son silence, la petite fille se sentit obligée de continuer, presque pour le rassurer :
— Oui, je les vois en vrai puisqu’ils me parlent. Et les dessins que je fais c’est pas moi qui les fais, c’est elle.
Et elle désigna sans hésiter la femme au visage ensanglanté. D’après elle donc, sa mère, ou le fantôme de sa mère, traçait pour elle ces dessins abominables.
C’est ce jour-là que le Dr K. conclut à un état schizophrénique sujet à des crises hallucinatoires.
Quelques jours plus tard, à l’âge de onze ans, Laura intégra le service de pédopsychiatrie dans la clinique du Dr K. Son père ne supporta ni le diagnostic, ni les soins afférents qui prévoyaient une thérapeutique médicamenteuse très lourde ; il vint la rechercher deux semaines plus tard, mû par un instinct plus fort que ses convictions sur son état. Une chose est sûre, dès son retour dans la maison de verre, Laura n’eut plus jamais aucun trouble. Il est vrai qu’elle entrait dans l’adolescence où les peurs et les pouvoirs de l’enfance disparaissent naturellement… Depuis, elle avait vécu, jusqu’à ce jour, une longue période d’accalmie.
Et voilà qu’elle revenait, après des années d’études et trois ans d’exercice dans un cabinet d’avocats parisien. Bientôt, elle allait poser ses pieds dans ce même jardin où elle avait passé son enfance à marcher sur les morts, à voir les morts, à les entendre lui dire des choses incompréhensibles, comme s’ils avaient changé de langue en mourant.
Reverrait-elle « ses » morts ? Lui appartenaient-ils ? Ou était-ce elle qui était leur jouet, et devrait leur servir jusqu’à sa propre mort de messager ? Laura était bien incapable de répondre à ces questions.
Alors que les contreforts de Nice apparaissaient, morsures de béton sur les vallons de l’arrière-pays, Laura avait, sans s’en rendre compte, accéléré. Le tunnel approchait de plus en plus vite, gueule béante qui allait l’engloutir. À cette heure de pleine fournaise, les véhicules étaient rares, et la voiture s’engouffra seule dans le ventre de la montagne. Laura voyait l’autre bout du tunnel, pupille de lumière grossissant à chaque mètre franchi, et elle accéléra encore ; elle n’aimait pas les tunnels, ça lui rappelait les caves de la Bastide, et ses odeurs de terre qu’elle voyait encore grouillante de vers.
Au bout du tunnel, Laura déboucha enfin sur la lumière aveuglante, au bord de la nausée. Soudain, un choc violent, énorme, sur le pare-brise la fit hurler. La voiture fit une embardée et sa conductrice s’arc-bouta des deux pieds sur les pédales. Le véhicule se mit à déraper dangereusement en direction de la balustrade de béton qui donnait sur le vide. Laura ferma les yeux, cramponnée au volant qu’elle tournait inutilement en tous sens. La voiture se mit à glisser, laissant des traînées de caoutchouc brûlé derrière elle. Dans un cahot, elle franchit un trottoir, et s’immobilisa dans un lent crissement de tôle, du côté de l’aile conducteur, contre le mur d’une propriété. Sur le pare-brise, les branches d’une étoile rouge s’agrandissaient en longues coulures de sang : le sang d’un oiseau venu s’écraser sur le verre, comme un mauvais présage.
***
Vincent s’inquiétait de ne pas avoir de nouvelles de Laura. Il n’écoutait plus le traiteur en train de lui donner les dernières mises au point et recommandations pour le cocktail dînatoire du samedi suivant. Devant ses yeux, le commercial empressé tournait les pages plastifiées d’un catalogue sur lesquelles s’étalaient des photos de petits-fours et autres amuse-gueules pour tous les goûts : sushis, classiques miniquiches, tartelettes élaborées façon nouvelle cuisine, etc.
L’homme glissa un regard interrogateur vers la secrétaire de Vincent. Joëlle, la cinquantaine, cheveux mi-longs soigneusement dégradés d’un blond savamment rehaussé de mèches rousses lui renvoya une moue désabusée : elle n’était que la fidèle secrétaire, en aucun cas la future épouse… Déjà qu’elle ne supportait pas l’idée que son patron se marie, elle n’était pas responsable de ses réponses laconiques. Et puis elle avait terriblement mal aux pieds à cause de ses chaussures neuves, sans parler de ce fichu soutien-gorge à balconnets dans lequel elle s’était évertuée à faire entrer sa trop généreuse poitrine. Ça débordait de partout, mais ça avait l’air de plaire au commercial, debout, qui en profitait pour lorgner dans son décolleté.
Joëlle poussa un long soupir et, tandis que Vincent essayait de joindre Laura sur son portable, elle se remit à détailler le commercial qui attendait, comme un chien à l’arrêt, que son maître lui ordonne de détaler au cul du gibier. De larges auréoles de transpiration s’étalaient sous les bras de sa chemisette jaune canari à manches courtes, et sa cravate bleu roi pendait lamentablement sur sa poitrine creuse. Encore un sans poils, elle qui les préférait avec fourrure, surtout pour la bagatelle. Joëlle se prit à remonter le temps en un quart de seconde : ça faisait bien trois mois qu’elle ne s’était pas envoyée en l’air. Elle reposa un œil neuf sur le commercial en attendant de trouver la perle de passage sur son site de chat Internet.
— … Et pour les fleurs ? demanda-t-elle avec son incomparable accent niçois, vous attendrez quand même la fin d’après-midi pour les apporter, j’espère, sinon elles seront cuites !
— Bien sûr, ne vous inquiétez pas ! Elles seront fraîches… Les roses, de toute façon, on les dispose toujours au dernier moment. Rouges, c’est bien ça ?
Joëlle haussa un sourcil.
— Rouges ? lança-t-elle en direction de Vincent qui n’arrivait toujours pas à obtenir Laura.
— Oui, rouges ! rétorqua Vincent, agacé.
— Ça ne fait pas tellement mariage, le rouge…
— Pourtant c’est la couleur de l’amour !
Joëlle ravala la remarque désobligeante qui lui montait aux lèvres.
— Reste maintenant un dernier point à régler, osa le traiteur, où en sommes-nous du nombre d’invités à huit jours de votre mariage ? Doit-on compter la famille de votre épouse ou non ? Si oui, combien de personnes ça fera ?
Un bip de portable coupa net les questions du commercial. Vincent eut un sourire apaisé qui illumina son visage au fur et à mesure qu’il déchiffrait le message écrit sur l’écran. Joëlle frémit : il était si beau, amoureux… Vincent rempocha son portable, saisit prestement sa veste de lin froissée sur le canapé, et se dirigea vers la porte.
— Je vous laisse le soin de régler tout le reste avec ma secrétaire. Elle est très au fait de tous ces problèmes domestiques… Vous m’excuserez, mais je suis déjà en retard, un rendez-vous avec un client.
— Qué rendez-vous ? Vous n’avez pas de rendez-vous, cet après-midi !
Question inutile, la porte du bureau avait claqué sur la protestation de Joëlle qui avait parfaitement compris que l’heureuse élue était dans les parages.
— Ça fait trois ans que ça dure, c’te mystère : je n’ai même pas eu l’honneur d’être présentée à la future ! Et pourtant je suis aux premières loges, cinq jours sur sept, plus de huit heures par jour, parfois même le week-end. C’est quand même étrange… très étrange. Boudiou ! que les hommes sont mystérieux… Tenez, conclut-elle en plantant son regard dans celui du traiteur, vous par exemple, impossible de savoir si vous êtes marié ou pas…
L’homme eut un sourire qui se voulait carnassier et lui conféra cette bêtise dont Joëlle savait qu’il présageait un bon amant, facile et rapide.
***
Vincent gara sa voiture à côté de celle de Laura : elle était enfin arrivée. Un coup d’œil vers la piscine en passant, mais elle ne s’y rafraîchissait pas. Vincent courut presque vers la maison, et entra en trombe en appelant sa fiancée.
Le salon était désert mais la porte de la chambre était grande ouverte, et il sentit immédiatement sa présence quelque part au fond de la pièce aux volets clos. Même s’il n’avait pas vu sa voiture dans le jardin, il aurait su qu’elle était là ; Laura faisait partie des merveilles qu’il ne s’expliquait pas. Il jeta sa veste sur le canapé et entra doucement dans la chambre : elle reposait sur le lit, pâle sous sa masse de cheveux bruns, son corps fragile comme nimbé d’une exhalaison de lumière. Elle ne l’avait pas entendu, et il but tout son saoul l’image qu’elle lui offrait. Elle ouvrit ses yeux d’ardoise.
— Bon anniversaire, mon amour !
Il s’allongea tout contre elle, et nicha sa tête dans son cou : elle ne se parfumait pas, et il aimait cette indéfinissable odeur d’herbe coupée qu’elle dégageait comme si elle était restée une fille de la province. Elle lui ôta sa chemise avec douceur, puis fit glisser son pantalon en riant, gagnée par le désir qu’il avait d’elle.
***
Dans la « maison de verre », comme tout le monde l’appelait à Nice, Viviane observait Max : piqué comme un arbre sec devant la psyché où il s’escrimait sur ses boutons de manchettes. Il était très beau mais paraissait sans vie. Viviane pensait à toutes ces années qu’elle avait passées auprès de lui, au fils qu’elle lui avait donné et à l’aridité de leur relation, malgré tous ses efforts pour se faire aimer. Elle avait fait de Max ce qu’il était aujourd’hui : Max Fontane, architecte et promoteur de renom sur la Côte, couvé par ses banquiers. Il lui avait offert le luxe, l’aisance d’une vie sans soucis, mais jamais le mariage. Viviane n’espérait plus ; elle avait pris un amant. À cinquante ans, dans toute la blondeur et la maturité de sa plastique superbe, elle savait encore faire vibrer le corps d’un homme. Max le savait, elle savait qu’il le savait, mais le pire était qu’il semblait s’en moquer : Viviane était si libre qu’elle n’arrivait pas à le quitter. Dans ces moments de lucidité, elle faisait preuve d’un cynisme effrayant : au cœur de ce gâchis incommensurable, elle était prête à tout pour assurer un avenir à son fils. Matthieu restait son unique raison de se battre encore, y compris avec Max Fontane.
— Saletés de boutons de manchettes de merde ! Tu peux m’aider, s’il te plaît ?
Viviane soupira :
— Je ne fais que ça… depuis trente ans.
Elle s’approcha de Max, lui saisissant sans ménagement un poignet, comme une mère pressée. Il était nerveux, un peu plus que d’ordinaire.
— Laura n’a répondu à aucun de mes messages. Je ne comprends pas ce qu’elle fiche ! Elle devrait déjà être là. J’espère qu’il ne lui est rien arrivé en route…
— Tu t’inquiètes toujours pour rien. Elle ne va pas tarder…
— Merde ! Pour son anniversaire, elle pourrait faire un effort !
— Arrête de dire merde toutes les deux phrases ! Et puis pour l’anniversaire de Matthieu, toi tu n’as fait aucun effort.
— Et je n’en ferai plus. Ton fils est un crétin qui a profité de moi pendant trente ans.
Un pli amer apparut au coin des lèvres de Viviane.
— C’est aussi ton fils… De toute façon, il y a belle lurette que j’ai fini par comprendre que Max Fontane n’aimait personne.
Max dégagea très tranquillement son poignet des mains de Viviane. Il vérifia que ses boutons de manchettes étaient bien fixés.
— Merci…
— Oh, tu peux vérifier ! Ils ne bougeront plus, un peu comme tes idées.
— Tu te trompes. Matthieu m’a déçu, et j’ai du mal à le lui pardonner. Quant à Laura… tu sais très bien ce que je crains. Sa mère n’y a pas survécu. Et dans trois semaines, c’est le 21.
— Max, tu m’emmerdes ! Oui, tu m’emmerdes avec tes obsessions de malédiction ! Ça devient grotesque !
Viviane était déjà à la porte. Elle hésita un quart de seconde sur le seuil, puis sortit sans se retourner. Max était déjà revenu à son reflet dans le miroir…
***
Laura gardait les yeux ouverts, goûtant et respirant chaque parcelle du corps de Vincent endormi dans ses bras. Les quelques hommes qu’elle avait pu connaître avant lui ne l’avaient jamais atteinte. Elle n’avait d’ailleurs jamais pu leur faire confiance pour se livrer totalement, et ce que les plus doux d’entre eux avaient pris pour de la pudeur, les plus méprisants pour de la frigidité, n’était en réalité qu’un abîme de douleur de ne pouvoir leur donner un peu d’amour ; ils n’étaient rien, jusqu’à ce jour où elle avait rencontré Vincent. Il avait pourtant fallu une infinie patience au jeune avocat pour apprivoiser Laura, pour qu’elle laisse ses mains se poser sur son ventre, ses fesses, ses seins, son sexe. Laura avait su avant lui ce qu’ils allaient vivre ensemble, et elle avait voulu ce temps nécessaire avant l’abandon ; c’était la seule façon de ne pas détériorer ce qui se préparait entre eux, et qu’il ignorait encore. Peu à peu, la confusion avait cédé la place à la certitude : ils étaient faits l’un pour l’autre.
Laura revint à des pensées plus prosaïques : ce soir elle allait affronter les siens, particulièrement son père. Elle se doutait que Max avait soigneusement sélectionné quelques convives pour son anniversaire, toujours les mêmes. Il y aurait Viviane bien sûr, Franck Duval, conseiller général et ami de la famille depuis toujours, Ludmilla, la sœur de sa mère, Agnès, son amie d’enfance qu’elle n’avait pas vu depuis un an, et enfin Matthieu, son frère, l’enfant terrible de la famille. Elle aimait sincèrement son père mais redoutait cette année de lire l’angoisse sur son visage puisque cette fois elle allait célébrer ses trente-trois ans, âge auquel sa mère comme deux autres de ses ancêtres étaient morts un 21 août. Son père ne pouvait pas avoir oublié et devait paniquer.
La sonnerie du téléphone fit sursauter Vincent. Il saisit le combiné d’un geste maladroit.
Son interlocuteur fut bref, et Vincent se leva d’un bond après avoir raccroché.
— La pinède du Montmaure est en flammes. Les pompiers sont encore sur les dents, mais ils veulent que je vienne constater les dégâts…
— Et en quoi ça te concerne ?
— Je t’expliquerai plus tard. Une histoire d’association de protection du littoral, avec ta tante justement, la divine Ludmilla. Il faut que je file.
Vincent vola un baiser à Laura et consulta sa montre tout en s’habillant.
— Tu devrais en faire autant, si tu ne veux pas que ton père hurle quand tu vas lui annoncer que tu te maries samedi avec le neveu de son pire ennemi…
— Quelle heure est-il ?
— 19 h 30, mon amour…
Laura blêmit et sauta du lit pour se ruer vers la salle de bains. Elle avait oublié à quel point la lumière du Midi perturbait le cours des heures. Vincent, déjà prêt, l’entendit crier :
— Je préfère attendre demain pour le lui annoncer. Ça ne t’ennuie pas ?
— Je n’épouse pas ton père. Ce qui compte c’est que samedi tu sois à la mairie, en robe de mariée. Moi, ton père, je m’en fous !
— Je t’aime !
***
Laura roulait à une allure modérée, exaspérant à cette heure les conducteurs pressés qui tentaient en vain de la doubler pour rejoindre Saint-Tropez. Les lacets de ce trajet étaient plutôt dangereux. Le mouvement léger d’une tache de couleur sur le sol de la voiture, au pied du siège passager, attira soudain son attention. Elle jeta un coup d’œil et aperçut une carte à jouer, posée à l’envers, qui avait frémi sous le courant d’air. Elle reporta toute son attention sur la route. Elle approchait du virage en épingle à cheveux, celui-là même qui avait laissé une marque indélébile dans sa vie, celui où Luisa, sa mère, était morte brûlée vive dans sa voiture en flammes, quelques dizaines de mètres plus bas. Seul le calvaire en pierre dressé dans l’épingle témoignait encore du drame et semblait la narguer. Laura, visage fermé et regard collé à la route, ne put s’empêcher de remarquer le bouquet de fleurs fraîches posé au pied du monument. Elle écarta une pensée fugitive : non, elle ne pouvait croire que Max, ni même Ludmilla, avait fleuri cette croix sinistre de pierre qui semblait surgir du fond des âges les plus primitifs. L’air s’engouffrait dans la voiture et Laura se sentit mieux. Elle ne vit pas la carte se retourner sous le souffle du vent, à ses pieds. C’était une carte du Tarot de Marseille, la première du cycle des arcanes majeurs : le Bateleur, lame numéro I… Mais Laura n’y prêta aucune attention. En revanche, elle comprit tout d’un coup qu’elle n’était pas sur le bon chemin pour rejoindre la maison de son père. Comme sous hypnose, elle avait emprunté la route qui conduisait à la maison natale de sa mère, la grande Bastide, où elle n’avait pas mis les pieds depuis des années. Bien qu’elle eût hérité de la demeure familiale, c’était toujours sa tante Ludmilla qui y vivait, telle la gardienne des biens de sa nièce. Apparemment quelque chose poussait inexorablement Laura vers son passé, mais elle n’avait d’autre solution que de faire demi-tour si elle ne voulait pas être définitivement en retard à son propre anniversaire.
Une demi-heure plus tard, Laura remontait à pied l’allée qui conduisait à la maison de verre, la maison de son père entourée de cyprès centenaires. Elle voulait prendre le temps d’apprécier cette promenade sous les rangées de mimosas, de tamaris et de lauriers-roses. Un vrai paradis qui ouvrait sur le ciel et la mer. Laura revoyait ses escapades d’enfant dans le parc, revivait ses conversations secrètes avec les morts. Les parfums lourds et entremêlés de toutes les essences du parc l’assaillaient, tout comme le vacarme des insectes qui chantaient la nuit à venir. Laura se souvenait de ces moments-là précisément, à l’heure du coucher du soleil. L’enfance surgissait partout dans ce parc et de manière presque inquiétante. Elle se rappelait aussi cette façon qu’elle avait de fixer le brasier du soleil couchant sur l’horizon jusqu’à en devenir totalement aveugle et ne garder au fond des yeux que des myriades de points blancs lumineux qui la brûlaient. Laura ne comptait plus les fois où Viviane l’avait ainsi récupérée, secouée de sanglots angoissés, recroquevillée au pied d’un arbre, n’osant plus remonter seule dans le noir jusqu’à la maison. Viviane, qui avait compris beaucoup de choses au sujet de la fillette, était pourtant incapable de mesurer sa terreur dans ces instants-là… Un autre souvenir lui revint, celui de Max, son père, étouffant ses rires sardoniques et ses pas de monstre puissant, alors qu’elle se dissimulait sous des cactées. Son père en loup affamé cherchant de la chair fraîche promettait de la manger toute crue s’il la trouvait… Et même en fermant les yeux, Laura pouvait voir la grimace effrayante qu’il faisait pour imiter la bête se pourléchant les babines. Laura avait mis les poings sur ses oreilles. La lumière au-dessus des arbres avait brusquement décliné pour ne plus devenir qu’ombres menaçantes. La nuit s’était abattue d’un coup sur la petite fille affolée et bâillonnée par la terreur…
Pourquoi les quelques moments de bonheur de son enfance s’étaient-ils si souvent transformés en visions de cauchemar ? C’était ce sentiment de bonheur ravagé, piétiné, perdu en cours de route, qui la faisait soit pleurer soit serrer les dents de colère. Enfant, elle avait réclamé ce bonheur légitime. Adulte, elle se battrait pour lui, contre la Terre entière s’il le fallait. Elle s’était fait cette promesse pour ne plus laisser ses fantômes d’autrefois l’envahir. Vincent lui avait apporté cette force-là, et peu importait que ce fût celle du désespoir, Laura la sentait grandir en elle, la posséder. Laura n’était plus une enfant, ou du moins Laura n’était plus une enfant qui aurait peur.
Comme pour la mettre à l’épreuve, des voix lui parvinrent. On l’appelait. Laura ! Laura ! Des voix d’outre-tombe. La terre ici était encore pleine de morts. Elle entendit même des rires d’enfants. Les siens peut-être… Une silhouette enfin surgit, comme sortie d’un tombeau imaginaire, et resta dressée devant elle, à quelques mètres. Laura ne distinguait pas ses traits dans le contre-jour, mais elle savait que le personnage ricanait en silence. Elle voyait ses spasmes. Il tenait à bout de bras un objet léger qu’il balançait en un geste nonchalant et provocateur. Soudain, il se mit à rire d’un rire aigre et vieillissant, la bouche grande ouverte, une béance de laquelle s’échappait une impression de mort. Il riait, riait, riait ! Elle le reconnut. C’était le militaire des visions de son enfance, celui qu’elle avait tant dessiné et qui continuait vingt ans plus tard à balancer cet indéfinissable objet devant lui. Ça recommençait ! Ça recommençait mais Laura n’eut pas envie de fuir, à tel point qu’elle se demanda si elle n’était pas revenue pour affronter les monstres du passé et pour en finir avec les songes maléfiques. Quelque chose en elle lui disait que c’était maintenant que ça allait se passer. Mais elle ne savait pas quoi au juste, ni quand, ni comment.
Quelqu’un la secoua. Elle ouvrit les yeux. Ludmilla, inquiète, serrait ses mains sur ses épaules…
— Laura ! Mais qu’est-ce qui se passe ? Tu ne m’entendais pas ? Ça fait un moment que je t’appelle.
Ludmilla, la gardienne de la mémoire de sa mère, celle qui avait toujours égayé son enfance terrifiée, se tenait tout près d’elle. Mais Laura ne pouvait pas lui dire à quel point elle était heureuse de la voir, là, à cet instant précis.
— Excuse-moi… avec le vent, je n’ai rien entendu.
— Le vent ? Il n’y a pas un souffle d’air, ma chérie ! J’en rêve ! Mais c’est mieux ainsi, surtout aujourd’hui… sinon le vent aurait propagé le feu du Montmaure jusqu’à la ville.
Ludmilla saisit le sac de voyage de Laura, qu’elle avait laissé tomber à ses pieds, et entraîna Laura.
— Si tu me disais plutôt comment il s’appelle ?
— Qui ?
— Le garçon auquel tu pensais ! Alors ? Son nom ?
Laura aimait Ludmilla pour sa perspicacité, son humour, son talent pour l’amour et la vie. À cinquante-sept ans bien tassés, sa tante ne mentait pas sur son appétit des hommes. Ludmilla était splendide, brune, de taille moyenne, les yeux clairs, la taille fine… Une beauté moins fragile que ne l’avait été celle de sa sœur, Luisa, et dont on retrouvait les traces chez Laura. Ludmilla insista :
— Avoue que tu es amoureuse !
— Et toi, toujours en analyse ?
Ludmilla sourit.
— Oui, merci, et ma libido s’en porte de mieux en mieux. D’ailleurs, tu as parfaitement raison, ma chérie : il vaut mieux que tu ne me présentes pas l’heureux élu : je serais fichue de lui montrer ma collection d’estampes hindoues, tu sais, celles…
— Des gravures pornos, rien de plus !
Ludmilla plissa les yeux avec une mine gourmande.
— Ma chérie, le sexe est tout un art qui trouve son aboutissement avec l’âge ! Tu apprendras ça dans quelques années.
Laura coupa court : elle connaissait la rengaine de sa tante par cœur.
— Cette soirée, tu la sens comment ?
— Ah ! Ton père est à cran, tu te doutes pourquoi…
Ludmilla n’ajouta rien sur la question de la malédiction familiale.
— Quant à Viviane, elle a bien sûr invité monsieur le conseiller général. Ce n’est plus un dîner d’anniversaire, c’est une vraie soirée officielle !
— Franck est un ami de la famille.
— Franck, un ami de la famille ? Mais Franck n’est l’ami de personne ! C’est un politique, ma chérie !
Le bruit d’une automobile remontant l’allée interrompit Ludmilla. La voiture pila d’un coup sec à leurs côtés. Agnès, l’amie d’enfance, en surgit, sautant de joie et d’excitation comme une ado.
— Laura ! La fille prodigue est de retour !
Laura, prise dans l’étau affectueux d’Agnès, parvint à rire et à effacer le cauchemar de sa vision. La vie reprenait son cours.
— Bonjour Agnès.
— Bonjour Ludmilla.
Le ton était distant. Laura leva les yeux au ciel. Elle se doutait de ce qui allait suivre.
— Il paraît que tu es devenue flic ? demanda Ludmilla, presque avec condescendance.
— Capitaine. Inspecteur principal, si vous préférez ! répondit fièrement Agnès.
Elle sourit à Laura :
— Pendant que moi je cours après les méchants pour les mettre en taule, ma meilleure amie se bat pour les en faire sortir. C’est pas rigolo, ça ?
— En somme vous êtes restées deux gamines qui jouent encore au gendarme et au voleur. Faudrait voir à grandir, les filles !
Sous le regard médusé d’Agnès, Ludmilla tourna les talons et s’éloigna.
— J’y vais… sinon Viviane va bouder toute la soirée. Elle ne supporte pas les retards. Les nouveaux riches, c’est très tatillon.
Agnès se tourna vers Laura.
— Ça faisait un moment que je ne l’avais pas vue, mais elle est toujours aussi…
Elle jeta un coup d’œil sur Ludmilla, qui s’éloignait en faisant voleter autour de ses jambes la corolle de sa jupe, les bras nus dans un corsage serré.
— … aussi sexy ! Si c’est de famille, t’as de beaux jours devant toi, ma cocotte.
Mais Laura ne put s’empêcher d’ajouter, comme si une ombre venait de la traverser :
— Si je ne meurs pas avant. Ça aussi, c’est de famille.
***
Max Fontane, raide dans son smoking, se tenait debout, figé devant l’écran de télévision, absorbé par des images d’incendie du Montmaure filmées depuis un hélicoptère. À côté de lui, Viviane, en robe longue, regardait elle aussi, un verre à la main. Le commentaire n’apportait aucune précision sur l’origine de l’incendie. Franck Duval, légèrement en retrait, jeta de biais un coup d’œil perçant à Viviane, qui dut sentir son regard car elle se retourna. Aucun ne dit mot, mais leur inquiétude était palpable, et visiblement partagée. Franck battit des paupières pour rassurer Viviane, qui lui renvoya un sourire crispé et discret. Franck Duval, à cinquante-cinq ans, était à ranger dans la catégorie des beaux mecs. D’une élégance discrète, la chevelure soigneusement blanchie, il affichait l’assurance du stratège, à la limite de la suffisance. Mais à observer de plus près ce visage soigné, on pouvait y déceler une certaine mollesse dans la bouche, qui avait dû être pulpeuse des années auparavant, et la mâchoire, trop fuyante. D’aucuns auraient décelé dans cette faiblesse un zeste de lâcheté…
Max éteignit la télé d’un zap rageur :
— C’est l’anniversaire de ma fille ! Or à vous voir, mon Dieu, on a l’impression que c’est la première fois que vous voyez flamber une pinède !
Viviane soupira en prenant soin de ne surtout pas croiser le regard de Franck, qui transpirait de manière anormale.
Ludmilla, qui venait d’arriver, s’arrêta net sur le seuil de la pièce.
— Bonsoir la compagnie ! Laura arrive !
Un jeune homme qui tentait de faire oublier sa présence, devant une fenêtre ouverte, se retourna. Ludmilla le vit s’avancer vers elle, prenant tout son temps pour le dévisager. Elle nota qu’il se déplaçait avec la souplesse d’un jeune fauve. Intéressant… mais environ vingt-cinq ans : Ludmilla n’aimait pas les gamins.
Le gamin en question, sourire ravageur, lui tendit la main. Sa poigne était ferme.
— Enchanté. Vous ne semblez pas me reconnaître…
Ça lui revint d’un coup, et elle soupira : elle n’aimait pas non plus les souvenirs, qui ne la rajeunissaient jamais.
— Mais si, bien sûr… Antoine ! Antoine Duval ! La dernière fois que je t’ai vu, tu jouais en culottes courtes au ballon, avec Matthieu, dans le parc. Dis-moi… Tu es devenu un homme ! Et comment se porte ta mère ?
Antoine sourit de plus belle. Il ne se laisserait pas renvoyer comme ça au rayon des morveux. C’est qu’elle était encore bandante, la vieille…
— Ma mère va bien. Je suppose qu’elle est en cure de désintoxication, quelque part en Suisse. Ça fait un moment que je ne l’ai pas vue… Mais est-ce bien la question qu’on pose à un homme ?
Franck s’interposa. Dès que le sujet de son ex-femme était abordé, une sueur froide nimbée d’agacement le glaçait. Son mariage avait été un fiasco : jeune loup de la politique à l’époque, il pensait avoir déniché le bon parti en la personne de la mère d’Antoine. Il avait bien vite déchanté. La jeune fille de bonne famille avait jeté le masque quasiment dès leur mariage consommé : elle ne l’avait épousé que pour pouvoir quitter une tribu austère, pingre, et fruste. Bientôt, ses frasques dans toutes les boîtes de Nice et des environs, où elle passait une partie de ses nuits, n’eurent plus de secrets pour la presse locale. Même l’argent paternel pour couvrir les nombreuses aventures extraconjugales et les beuveries nocturnes n’y suffit plus. Franck était coincé. Il supporta, pour son image : cette femme avait réussi le tour magistral de le faire passer pour un martyr. Et ça, c’était bon pour sa carrière politique. Plus on le plaignait dans son dos, en longs chuchotements attristés sous cape, plus Franck se montrait à l’église de sa circonscription, tous les dimanches. Il avait remporté son siège au conseil général grâce à la commisération de son électorat bien-pensant, dragué dans les couches les plus aisées du département. Son divorce avait suivi très vite, sonnant le triomphe de sa carrière politique : l’alcoolisme de sa femme, les nombreux amants de cette dernière, bref, tout ce que Franck avait enduré en silence put être jeté en pâture très officiellement à la presse. Franck fut pris en photo à la sortie du palais de justice, digne père protégeant le petit Antoine des flashes. Les mauvaises langues disaient qu’Antoine était le fruit d’un inconnu de passage. Franck n’en doutait pas mais il avait besoin d’un fils, et c’était le seul qu’il avait sous la main.
Franck était un grand cynique, mais il refusait de l’admettre. C’était sans doute ce qui l’avait rapproché de Viviane. Et ce qui avait définitivement éloigné Antoine de son père.
— Antoine revient du Japon, où il a passé deux ans…
— Quatre ans, papa… quatre !
Ludmilla éclata d’un grand rire cristallin, comme si les perles de son collier s’étaient répandues sur le sol… Elle n’était jamais plus belle que lorsqu’elle se sentait sauvagement désirée.
— Eh bien, Franck, s’écria-t-elle, la politique va finir par te faire perdre la notion du temps. Heureusement que ton fils est là… Tu veux bien me servir un whisky, s’il te plaît, avec un glaçon ?
Franck s’éloigna sur un hochement de tête. Ludmilla, elle, regardait Antoine, agréablement surprise par la maturité et l’aplomb du garçon. Elle allait devoir réviser son jugement… et le fit en quelques secondes.
— Quatre ans au Japon ! Si je comprends bien, plus rien de la culture nippone ne t’est inconnu.
— On peut le dire. Les raffinements du sabre et du chrysanthème n’ont plus de secret pour moi.
— Traduction ?
— L’honneur et la beauté.
— Fascinant !
***
Laura était quasiment entrée par effraction dans la maison de verre et avait regagné sa chambre. Elle avait passé une robe longue, d’une sobriété qui lui allait à merveille. Elle avait ramené sa masse de cheveux noirs sur sa nuque, en un lourd chignon bas. Son regard errait par la fenêtre ouverte vers le soleil couchant. C’était toujours ainsi, dès qu’elle remettait le pied dans ces lieux. Cherchait-elle à retrouver l’homme de sa vision, ou goûtait-elle quelques secondes encore la paix qui se dégageait du jardin ? Ce recueillement parvint à apaiser légèrement sa sensation d’angoisse, mais cette apparition dans le parc, cette vision sonnait quand même le retour des peurs primitives de son enfance. Elles avaient disparu avec les séances du Dr K. puis avec l’adolescence. Pourquoi revenaient-elles maintenant ? Avaient-elles un lien avec cette prétendue malédiction ? Impossible de le savoir.
Laura s’approcha de son bureau. Du tiroir, elle sortit une chemise en carton bourrée de ses dessins d’enfant, le fruit de ses rencontres avec le Dr K. Elle les feuilleta, un à un, tentant de retrouver parmi eux la silhouette du militaire. Elle passa sur le dessin d’un visage de carnaval, un masque blanc, inquiétant avec ses orifices béants sur un vide qu’elle avait rempli de noir brut. Elle frémit, tourna la feuille pour s’arrêter sur la suivante : un visage de femme, presque une enfant, ensanglanté dans sa robe de la Renaissance avec des manches à ballons. Elle se rappelait fort bien le psychiatre qui avait pris son dessin avant tout comme une création, et ne l’avait pas utilisé à des fins de diagnostic rédhibitoire. Laura fit glisser de plus en plus vite sous ses doigts les nombreux dessins aux thèmes identiques classés dans la chemise. Soudain, elle s’arrêta : la silhouette entrevue dans le parc s’étalait sous ses yeux, le « militaire », légèrement de trois quarts. C’était bien lui, maladroitement esquissé mais reconnaissable, surtout à ce bras tendu portant quelque chose que Laura n’avait su reproduire à l’époque. Qu’est-ce que cet homme essayait de lui montrer ? C’était encore un mystère aujourd’hui.
Elle finit par se décider à rejoindre les autres en bas pour célébrer son anniversaire. Elle fit légèrement claquer la porte derrière elle sans voir que le courant d’air avait fait frémir ses dessins laissés étalés sur le bureau. La traînée de sang sur le visage de la femme-enfant en costume Renaissance réapparut et glissa en un souffle sur le sol…
***
Agnès réglait ses comptes avec Matthieu, qui venait d’arriver. Ils chuchotaient sur les premières marches de l’escalier d’entrée. Agnès était amoureuse de Matthieu, c’était évident, et lui n’avait pas donné de signe de vie depuis plusieurs jours. Chaque fois qu’elle trouvait la force de le quitter, et de le lui annoncer, il la rattrapait d’un baiser, d’un sourire, d’une caresse. Elle l’avait dans la peau, et l’histoire durait depuis maintenant trois ans. Matthieu lui faisait encore et toujours cet effet d’un délicieux choc dans le bas-ventre, une irrésistible envie de faire l’amour, mêlés à la colère qu’il lui inspirait. Matthieu se tenait là, inchangé, devant elle, ignorant les explications qu’elle quémandait. Qu’avait-il fait durant ces trois jours ?
— C’est bon, j’étais en Italie, avec le décorateur du casino pour choisir des lustres. Je n’ai pas pu t’appeler.
— Casino, casino ! Tu n’as plus que ce mot-là à la bouche, je te rappelle qu’en italien, c’est-à-dire à quelques kilomètres d’ici, casino ça veut dire bordel !
— Inquiète ? Tant mieux ! Ça ravive le désir.
— Ou ça le tue.
— Une fiancée flic et une sœur avocate ! J’ai dû faire des trucs très moches dans une vie antérieure, pour me taper un karma pareil…
— Pas besoin de vie antérieure. Ta vie actuelle est un vrai merdier. De toute façon, tu pourras me faire du pied sous la table. T’es invité, non ?
Matthieu fit une moue d’enfant puni.
— Laura m’a invité, pas mon père. On verra bien…
Agnès s’éloignait déjà. Matthieu secoua sa crinière de cheveux bruns, qu’il portait mi-longs. Il aimait bien, ça branchait les filles, et ça faisait chier son père… Tout un programme. Il se redressa de toute sa taille et s’étira, conscient de son physique d’athlète. Il faisait craquer les femmes et le savait.
Il bâilla, posa sur son nez une paire de Ray-Ban, et se dirigea en chaloupant vers la porte en verre fumé dans laquelle le parc et lui se réfléchissaient, en une image onirique, quand la vision de sa sœur vint se superposer à la sienne sur le miroir, comme celle d’un spectre qui le fit reculer. En fait ils se tenaient chacun d’un côté de la porte vitrée.
— Matthieu ! C’est quoi, ce look ? J’hésite entre mafieux et gigolo.
— Et pourquoi pas les deux ? Pour bosser dans un bordel, ça classe son homme, non ?
Matthieu serra sa sœur contre lui pour l’embrasser.
***
La tache de sang s’agrandit sur le dessin et le visage de la femme-enfant en costume Renaissance s’éleva, porté par un tourbillon d’air chaud : le portrait semblait sourire à ce jeu taquin du vent… au fur et à mesure que le courant d’air l’entraînait sous la porte, puis vers l’escalier du couloir. Le dessin rampa tout seul par à-coups mystérieux, glissa, se cambra, déformant le visage qui tourbillonnait, atteignant le palier, et s’arrêta, comme suspendu par un fil. On aurait dit que la femme du portrait, la Luisa cauchemardesque de l’enfance de Laura, reprenait son souffle avant de pouvoir plonger vers les lumières de l’entrée…
***
Matthieu n’avait pas encore montré son nez. Il attendait dans le hall. Laura, qui avait rejoint toute l’assemblée, décacheta l’enveloppe que son père lui avait tendue. C’était son cadeau. Elle sentait le regard de Max sur elle mais n’osait lever les yeux. Elle tira de l’enveloppe un dépliant sur une île grecque, et un billet d’avion.
— Un mois de vacances de rêve en Grèce… Je connais ta passion pour ce pays !
Laura ouvrit la bouche, mais Max continuait :
— Je sais ce que tu ressens. Tu es devenue une jeune femme superbe, et très indépendante, comme toutes les femmes de ta génération. Il est donc normal que tu t’éloignes des tiens ; enfin, je suppose… En plus, tu es avocate au barreau de Paris. Faire entendre la justice et la vérité est sûrement un des plus beaux métiers dans ce bas monde. Mais c’est un métier épuisant que tu exerces dans une ville épuisante ! Donc, je me suis dit que tu avais besoin de te reposer… et nous aussi. J’ai pensé qu’un petit séjour en famille sur une île pour nous tout seuls te plairait sûrement. On part dans une semaine.
Matthieu était toujours posté dans le grand hall de façon à voir et à entendre ce qui se passait sans être vu. Et ce qu’il voyait et entendait ne l’incitait guère pour l’instant à pousser la porte… Il s’apprêtait à faire son entrée lorsqu’un frôlement dans l’escalier l’arrêta : le portrait de Luisa peint par sa petite fille, le visage ensanglanté, descendait tranquillement les marches. La feuille atterrit à ses pieds, face blanche vers lui. Matthieu la saisit et la retourna. Il détesta ce dessin et le posa sur une console, non sans éprouver un léger frisson. Puis il se lança et fit son apparition avec un grand sourire en ouvrant les bras et en clamant : « Salut la compagnie, content de vous voir ! Et vous, ça boume ? » Sa prestation de gai luron de service avait neuf chances sur dix de se terminer sur un flop monumental. C’est ce qui arriva.
Viviane, certes, s’émerveilla de l’entrée de sa progéniture. Un éclair de tendresse illumina son visage, et se mêla de crainte dès qu’il glissa vers Max qui s’était rabougri d’un coup. Il avait repris instinctivement son maintien d’arbre sec et fixa son fils sans un mot.
— Je peux ? osa Matthieu.
— Non.
Max avait fait claquer ce « non » d’une façon définitive. Viviane vacilla. Laura leva les yeux sur son père.
— Pourquoi ? Il ne fait pas partie du voyage en Grèce, alors ? lança-t-elle, très spontanément.
— Non plus. Il sait parfaitement que nous avons passé un accord : il ne doit plus mettre les pieds dans cette maison quand j’y suis.
— Max, je t’en prie… supplia Viviane.
Laura l’interrompit d’un geste :
— Laisse-moi terminer, Viviane, s’il te plaît.
Max reporta son regard sur sa fille et, à ce moment précis, elle eut presque peur de lui, comme s’il rejouait soudain le rôle du méchant loup.
— C’est moi qui ai invité Matthieu, c’est mon anniversaire.
— Matthieu sait très bien pourquoi il est indésirable ici.
— Moi je ne le sais pas, et je m’en moque.
— Tu ne sais pas que ton frère travaille pour Fred Bellair ?
— Matthieu a trouvé un travail. Tu devrais être content ; tu lui as suffisamment reproché d’être un bon à rien !
— Relations publiques pour le casino de Bellair, tu appelles ça un travail ?
— C’est aussi bien qu’être avocat… ou construire des barres de béton sur la Côte, même tout en verre !
Matthieu eut un geste de lassitude :
— Laisse tomber, Laura. Je m’en vais…
— Non ! Tu restes. Sinon je pars aussi.
Laura glissa un œil vers la table : ils étaient tous pétrifiés, même Ludmilla, bouche bée, qui se secoua enfin.
— Tout ça est très embarrassant. Je…
— Peut-être, mais je suis chez moi et chez moi je suis seul à dicter la loi, coupa Max. Ça s’appelle la privauté, un mot que vos amis révolutionnaires de 1789 ont rayé du dictionnaire !
Matthieu aperçut soudain à ses pieds le dessin de la femme-enfant qui l’avait rejoint. Bien que Max fût le premier à le repérer, son fils le ramassa sans comprendre comment il avait pu arriver ici.
— Où as-tu pris ça ? Je ne trouve pas ça drôle du tout.
— … Il était dans le hall. Je l’avais posé sur la console, je te jure ! Je ne sais pas ce qu’il fabrique ici, moi.
Tous les regards vinrent se focaliser sur Matthieu. Max s’approcha de lui et lui arracha la feuille des mains. Il s’apprêtait à la déchirer lorsque Laura bondit :
— Ne fais pas ça. C’est à moi !
Ce fut à peine si l’on reconnut la voix de Laura. Elle saisit son bien dans les mains de son père.
— C’est moi qui ai regardé mes dessins tout à l’heure, dans ma chambre. Matthieu n’y est pour rien.
Viviane se passa une main lasse sur les yeux :
— Max, c’est sûrement à cause d’un courant d’air. Le vent s’est levé, tu vois bien…
— Cette fois-ci c’est vrai, ajouta Ludmilla en jetant un regard vers l’extérieur. Ça ne va pas arranger l’incendie, d’ailleurs.
Laura en profita :
— Bon… Eh bien tant qu’on y est, autant bousiller cette soirée complètement. Voilà, je me marie…
Et elle attendit que ses paroles prennent tout leur sens dans les cerveaux affolés. Puis elle ajouta :
— … Dans une semaine.
— Tu es enceinte ? s’exclama Ludmilla.
— Bien sûr que non.
— Ah ! Tant mieux. Nos combats préhistoriques n’auront pas été totalement inutiles. Mais alors pourquoi dans une semaine, ma chérie ?
— Et on peut savoir qui est l’heureux élu et pourquoi il n’est pas là avec toi ? s’enquit Max d’une voix blanche.
Laura affronta son père. Le chef du clan Fontane était atteint, mais il n’était pas encore à terre.
— Le neveu de Fred Bellair, Vincent Bellair.
Un bruit sourd de verre éclaté jaillit de la main de Max et le sang commença à couler abondamment. Viviane se précipita, une serviette à la main.
— Max ! Qu’est-ce que tu as fait ? J’espère que ce n’est pas trop profond.
Max n’eut pas un regard pour elle, pas plus que pour le sang épais qui s’écrasait en grosses gouttes sur le sol. Il lui prit la serviette des mains, la posa sur sa blessure et quitta la pièce sans un mot. Dans le silence qui s’était soudain abattu, on n’entendit que le bruit de ses talons décroître dans le hall, puis une porte claquer. Laura fit un geste pour le suivre, mais Viviane la retint fermement :
— Laisse-le… Donne-lui le temps de se calmer.
— C’est mon père et je l’aime, Viviane, mais ça ne peut plus durer. Il ne peut plus nous traiter comme des enfants. Il ne peut pas parler à son fils comme il l’a fait. Plus il vieillit, plus il s’enfonce dans le passé, dans le mépris. C’est toute la famille qui va exploser, s’il continue. Toi-même, tu n’arrives plus à t’opposer à lui. Je l’ai vu.
Ni Franck, ni Antoine, ni Agnès n’avaient bougé. Laura décida de rejoindre son père.
— Bon. La vengeance est peut-être un plat qui se mange froid mais moi je meurs de faim ! lança Matthieu en espérant détendre l’atmosphère.
Il n’eut aucun succès, mais passa quand même à table.
***
Dans son bureau, Max présentait résolument son dos à sa fille qui l’avait rejoint. Planté devant la fenêtre ouverte, il regardait la nuit qui vacillait. Tout n’était que jeux de reflets dans la grande baie vitrée.
— Ce n’est pas digne de toi. Comment peux-tu traiter tes enfants de cette façon, ton fils surtout ? Et Viviane ? Je ne supporte plus le mépris que tu as pour elle. Elle devrait te quitter pour ce que tu lui fais subir.
Max, sans se retourner, ricana :
— Mais qu’elle me quitte ! Je m’en moque… Je suis fatigué, Laura… et j’ai peur. Pas que tu me quittes à ton tour, mais qu’il t’arrive ce qui est arrivé à ta mère. Ce cadeau…
— Je sais. Mais il est indécent ! Il ne m’arrivera rien. Et ce n’est pas en m’enfermant sur une île que tu me protégeras. C’est la vérité, ou non ?
Max soupira et se retourna enfin vers Laura.
— D’accord, j’avoue… Je déteste tous les mois d’août, et tous les ans c’est la même horreur.
Il planta son regard dans celui de Laura :
— Pourquoi ?
— Parce que je l’aime. Ce n’est pas très compliqué. Et ce mariage, nous l’avons décidé il y a trois mois.
— Tu l’as rencontré à Nice ?
— Dans le train pour Paris. Comme moi, il repartait travailler là-bas. Un coup de foudre. Je ne savais même pas comment il s’appelait et lui non plus. Papa, ça fait trois ans que ça dure entre nous. Je suis sûre de moi, et lui aussi. Et c’est comme ça. Ma vie va bien maintenant, et je ne cherche pas à régler de comptes avec toi ou avec le passé en l’épousant.
Max était soudain perdu.
— Mais… Laura, c’est comme si tu me demandais de te livrer à Fred Bellair !
— Ce n’est pas Fred Bellair que j’épouse, c’est son neveu. Son neveu !
— C’est pareil.
Il porta une main à son front. Laura pouvait lire l’épuisement sur son visage.
— Seigneur… Cette histoire ne finira donc jamais, balbutia-t-il.
— C’est votre histoire, pas la mienne, et j’estime qu’on a tous suffisamment payé. Tu n’y peux rien. Ma mère t’aurait peut-être quitté de toute façon, pour Fred Bellair ou pour un autre…
Max se redressa, livide.
— Je ne te permets pas. Et comment sais-tu ça ? Hein, qui te l’a dit ? Encore cette folle de Ludmilla qui se mêle de ce qui ne la regarde pas ? Qu’est-ce qu’elle t’a raconté, je veux le savoir !
— Laisse Ludmilla tranquille. Regarde la vérité en face. Tout le monde le sait à Nice, même si personne n’en parle plus. C’est de l’histoire ancienne… Il n’y a que toi pour t’empoisonner avec, et empoisonner la vie des tiens.
— Et toi, tu ne trouves rien de mieux que d’épouser le neveu de ce traître. Ah çà, si les gens avaient oublié, la mémoire va vite leur revenir, grâce à toi…
Puis il changea de stratégie et se fit plus suppliant :
— Cette famille ne vaut rien, Laura, elle ne t’apportera que le malheur. Tu ne les connais pas comme moi je les connais. Ils ne sont capables que de tuer, particulièrement ceux qu’ils aiment ou qu’ils croient aimer. Ils vont te faire du mal. Je le sais… Parce qu’ils vont t’obliger à déterrer les morts. Pour l’amour du Ciel, éloigne-toi d’eux ! Je te demande de m’écouter. Regarde ce qu’ils ont fait de ton frère. Ils l’ont monté contre moi ! Et puis… est-ce que tu as déjà rencontré Fred ?
— Non, pas encore. Je n’y tenais pas.
— C’est la preuve que ton instinct va te sauver. Écoute ton cœur si tu ne peux pas m’écouter moi. Pourtant, moi, je ne te veux aucun mal.
Laura sentit les larmes lui monter aux yeux, tourna les talons et sortit, abandonnant son père à sa litanie.
***
Fred Bellair, barbe naissante poivre et sel, costume trois-pièces sombre et de belle coupe, le col de sa chemise blanche ouvert, pénétra d’un pas vif dans son bureau, au-dessus de la grande salle de jeu du casino. Il s’arrêta net en apercevant son neveu Vincent.
— Ça fait longtemps que tu attends ?
— Non.
Fred Bellair, dans l’élan de son entrée, fit coulisser une boiserie du mur découvrant un minuscule coin toilette, parfaitement aménagé, laissa tomber sa veste, dénoua son nœud papillon, retira sa chemise blanche froissée de sueur et se planta torse nu devant le miroir. C’était encore un très bel homme.
— Alors, que me vaut cette mine de croque-mort ? Tu n’épouses plus la fille Fontane ?
Devant le miroir, Fred s’aspergea le visage d’eau froide. Il emplissait de sa carrure quasiment tout l’espace du petit cabinet et, après un coup de peigne sur ses cheveux courts et encore très bruns, il se retourna vers Vincent qui s’était assis dans le fauteuil directorial de son oncle.
— Eh bien, tu n’es pas venu pour me regarder faire mes ablutions. J’ai encore des heures de boulot qui m’attendent.
Il tira de derrière une autre boiserie une chemise propre et blanche qui sortait du pressing, encore sous plastique, et fit face à Vincent tout en se changeant. Son regard s’arrêta soudain sur l’attaché-case de son neveu.
— Ah !… si je comprends bien, tu es là pour affaires ?
Vincent acquiesça et ouvrit son attaché-case, puis il balança sur le bureau un épais dossier.
— Tu n’es pas sans savoir que je suis l’avocat de l’Association de défense du littoral.
— Hélas… Si tu veux un verre, tu te sers. Tu connais la maison.
— Fred ! Qu’est-ce que tu as à voir dans l’incendie du Montmaure ?
Vincent surveillait la moindre réaction de son oncle, qui n’en eut aucune : l’animal était coriace et son neveu savait qu’il n’allait pas lui faire cracher le morceau aussi facilement. Mais il fallait bien commencer par le début.
— Vincent, je t’ai toujours considéré comme mon fils.
— Mais tu n’es pas mon père, même si je te dois beaucoup. Laisse tomber l’affect, Fred, ne mélange pas tout.
— Ouh… Mais c’est qu’il voudrait mordre la main qui l’a nourri qu’il ne s’y prendrait pas autrement, le petit !
Vincent serra les dents.
— Fred, j’ai besoin de savoir si tu fricotes avec Viviane, la femme de Max Fontane… Parce que ce n’est pas joli-joli. Et encore, ce n’est que le début… Cet incendie tombe à pic !
Fred rajusta son nœud papillon d’un geste précis.
— Que veux-tu que je te dise… La famille de ta fiancée n’a pas besoin de moi pour monter ses coups tordus. Si tu veux fouiller la merde, fouille-la plutôt de ce côté-là. Et ne t’inquiète pas pour moi. Mais pense quand même à ta future femme… et à toi.
Vincent eut l’impression d’une menace. Fred empoigna sa veste.
— Ah ! un dernier conseil : laisse tomber ton travail pour ta minable association de défense de l’environnement et travaille plutôt pour moi. Je te laisse, la clientèle est agitée ce soir… Elle perd beaucoup. Et quand les gens perdent, tu sais qu’ils deviennent ingérables.
Puis la porte claqua sur lui.
Vincent soupira, et fit pivoter le grand fauteuil vers la fenêtre. Nice, ses joueurs, ses magouilles, ses paillettes… ses morts, aussi. Il savait que son oncle était mouillé dans l’incendie jusqu’au cou, mais il n’avait pas encore de preuves. Une chose était sûre, Fred continuait à penser que la loi n’était pas faite pour lui, il avait établi ses règles et les avait étendues très au-delà de sa maison.
***
Vincent sut que Laura avait parlé à son père lorsqu’il vit la voiture de la jeune fille garée devant sa villa. Elle ne devait pas le retrouver ce soir. Effectivement, Laura était recroquevillée en boule sur un transat, auprès de la piscine. Elle frissonnait sous la couverture qu’elle avait jetée sur elle, malgré la chaleur de cette nuit étouffante. Plus un souffle d’air ne venait de la mer. Vincent ayant pris soin de déboucher une bouteille de vin blanc frais avant de la rejoindre, il lui tendit un verre embué qu’elle saisit machinalement.
— Vincent…
Laura ne buvait pas, les yeux dans le vague. Il lui prit son verre des mains et la força à le regarder. Elle avait une mine chiffonnée de petite fille qui vient de pleurer.
— Je me demande si ce mariage est une bonne idée…
Vincent parut suffoquer quelques secondes. Il avala une grande goulée de vin blanc frais.
— Bravo… Bravo à Max Fontane ! Il est balaise. Je le savais, mais de là à te retourner en deux heures comme une crêpe…
— Ça n’a rien à voir avec lui.
Vincent faisait de son mieux pour ne pas montrer qu’elle l’avait touché. Il tenta un rire qui sonnait bien creux…
— Écoute, on se marie et on laisse tout tomber ici. Pour moi c’est facile, et pour toi encore plus : tu n’as plus de boulot. Et tu sais quoi ? On fout le camp à New York. Les Américains adorent les avocats…
Puis il soupira, vaincu par la tristesse qui ne quittait pas Laura :
— C’est bon… je ferai ce que tu veux.
— J’ai peur, Vincent. C’est fou, totalement irrationnel, mais je suis pétrifiée de trouille ! Tu peux comprendre ça ?
— De quoi as-tu peur ?
— De mourir ! Ou que tu meures… Il va arriver quelque chose, je le sens, et ce qui me rend folle c’est que je suis incapable de t’expliquer pourquoi, ou comment…
— Je vais te dire ce qui va se passer : samedi, nous allons dire oui, devant monsieur le maire, pour le meilleur et pour le pire. Et je peux t’assurer qu’en ce qui me concerne, ce sera pour le meilleur. Le reste du monde, on s’en moque. Personne ne peut rien contre notre amour.
Laura passa sa main dans les cheveux de Vincent. Elle avait retrouvé son sourire. Vincent se pencha et la souleva du transat : il s’étonna une fois de plus de sa légèreté.
— Je pourrais te porter jusqu’au bout du monde…
Elle s’accrochait à son cou. Il savait que, s’il n’y prenait garde, cette fille s’envolerait de sa vie. Il la serra encore plus contre lui, et, rassuré, sentit les battements de son cœur contre le sien.
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