Laura ou le secret des 22 lames

Jean-Luc Seigle · Chapitre 11 sur 25

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Laura ou le secret des 22 lames

La Tempérance

Mardi 9 août

 

LA TEMPÉRANCE

 

Laura inspecta une dernière fois son reflet dans le rétroviseur : pâle, certes, mais légèrement maquillée, coiffée d’un chignon à la Audrey Hepburn dont elle avait de faux airs, vêtue d’une petite veste noire très courte des années soixante, très simple et sans manches, un dossier sous le bras pour faire illusion, image parfaite de l’associée d’un avocat, de maître Vincent Bellair en l’occurrence…

Elle pénétra d’un pas ferme dans les locaux de la gendarmerie, paire de lunettes teintées sur le nez. En un coup d’œil sur le préposé à l’accueil, elle évalua ses chances : apparemment une sur deux. En dosant habilement aspect professionnel et regard de velours, elle pouvait l’emporter : l’homme était jeune, face un peu lunaire et légèrement brique comme s’il s’était farci de Tan o Tan, auréolé d’une coiffure en brosse, déjà en nage et manifestement en train de se battre avec son ordinateur.

— Bonjour. Maître Fontane, du cabinet Bellair. Je viens consulter vos archives que maître Bellair… Vous n’êtes pas sans savoir ce qui lui est arrivé ?

— Bien sûr que non !

— Il n’a pas pu me transmettre le fruit de ses dernières recherches et peut-être que l’archiviste pourra m’aiguiller : j’en ai absolument besoin pour plaider cet après-midi… Je n’ai pas eu le temps de passer prendre mon autorisation au…

— Les archives sont en bas… voyez ça avec l’archiviste. Troisième porte à gauche, premier sous-sol.

Apparemment, c’était beaucoup plus facile qu’elle ne l’avait imaginé. Sans doute devait-elle cette soudaine compréhension à la grande solidarité des différents corps de la police et de la justice qui se manifestait, comme dans toutes les familles, au moment du drame : la tentative d’assassinat sur un homme du barreau avait suscité une sincère compassion, jusque chez le planton de la gendarmerie.

— Je vous remercie infiniment pour votre compréhension.

— Heu, oui, oui… Mais je dois quand même relever votre identité.

— Bien sûr !

Ça, elle avait prévu : elle tendit sa carte professionnelle. Le jeune gendarme nota laborieusement les coordonnées, en tirant une langue tout aussi charnue que ses joues, et son merci fut écrasé par le bruit du lourd registre qu’il venait de faire claquer.

Puis Laura fila ; dans son dos, elle entendit un juron : « Fait chier, cette bécane ! »

 

Un étage sous terre, ce fut encore plus facile. La secrétaire, la bonne cinquantaine, mise en plis et tailleur des années quatre-vingt à larges épaulettes (preuve qu’elle n’avait pas pris un gramme en vingt ans), avait encore une assez jolie peau malgré les néons. Soucieuse de bien faire et après avoir consulté un ordinateur flambant neuf mais détonnant dans cet univers d’armoires métalliques bourrées de papiers et d’affiches racornies par la poussière, la secrétaire donc était allée lui chercher le dossier que maître Bellair avait demandé à voir lors de sa dernière visite. Laura, seule à une table au milieu de la grande pièce aveugle, n’en menait pas large, mais il n’était plus temps de faire machine arrière. Le dossier était là, devant elle. Sur l’étiquette de la couverture était écrit à la main le nom de Luisa Fontane, née Rinaldi, suivi de la date de son accident mortel. Le dossier était étique : trois feuillets tapés à la machine, et trois photographies en noir et blanc. Rien de plus. Sur les images, la violence et la mort étaient sans appel : la voiture n’était plus qu’une compression de tôles calcinées. Une des photos permettait de constater la trajectoire de la chute du véhicule, une petite Fiat, qui gisait sur le toit, roues en l’air : le sommet de la croix du calvaire apparaissait au dernier plan, légèrement flou, surplombant le sarcophage d’acier du premier plan en un éloge funeste et prémonitoire. Laura se fit violence, et imprima dans sa mémoire chaque détail des images : les débris de verre du pare-brise, les morceaux de phares, le pare-chocs tordu, les rétroviseurs arrachés, les traces du feu sur la carrosserie… et une chaussure, une cothurne de toile à brides, abandonnée à deux mètres du cercueil d’acier de sa mère. La secrétaire la lorgnait d’un œil curieux par-dessus son comptoir. Elle revint aux feuillets dactylographiés : elle n’y apprit quasiment rien. Les gendarmes avaient noté une heure probable d’accident, décrit le lieu, l’état de la voiture, et celui de la conductrice. « Aucun réflexe vital relevé. » Suivait le constat de décès dressé par les pompiers, après la désincarcération du corps. Laura relut les feuillets en tentant d’annihiler la moindre émotion, et de glaner une information qui aurait pu lui échapper : rien. Pas trace d’un rapport d’expertise de la voiture, ni d’autopsie du médecin légiste. Une affaire rondement bâclée… par un certain capitaine de gendarmerie Duroc. Elle respira un grand coup et se planta devant le comptoir de l’accueil.

— Excusez-moi, mais ce dossier m’a l’air incomplet.

La secrétaire la regarda d’un air surpris, mais chaleureux.

— C’est ce que maître Bellair a dit aussi. Mais pour nous, le dossier est complet. Je suis désolée…

Laura s’agrippa au comptoir. La tête lui tournait, et ce n’était pas la chaleur : il faisait presque froid dans ce sous-sol de ciment aux couleurs de pissotière.

— Notez, maître Bellair avait l’air pressé. Je m’en souviens bien : j’étais venu donner un coup de main à monsieur Le jeune…

— … Il n’y a pas d’annexe au dossier ?

— Rien. Rien que ça !

— Ah… Et ce capitaine Duroc, est-ce que vous savez s’il est toujours en activité ?

La femme lui fit un large sourire.

— À la retraite. Ça aussi, il l’a demandé, maître Bellair. Et le lieutenant Angeli aussi.

— Le lieutenant Angeli est passé ?

— Ce matin, juste avant vous, vous auriez pu vous croiser.

— Bien ! Et… Ce Duroc, il est à la retraite depuis longtemps ?

— Attendez voir…

Elle lui décocha un grand sourire, puis se concentra sur son ordinateur.

— On trouve tout, sur ces machines… Heureusement qu’on les a sinon ici personne ne s’occupe de nous. Pour avoir du papier toilette, je dois m’y prendre trois semaines à l’avance, en trois exemplaires, à l’intendance ! Rendez-vous compte… continua-t-elle à soliloquer, en bricolant sur son clavier. Par contre, question informatique, ils nous ont installé des Rolls Royce. Je m’amuse comme une petite folle. Je navigue, je surfe, comme on dit. On peut fouiner partout, avec leurs engins. Mais je ne pourrai pas en profiter longtemps, je pars à la retraite dans un an. Voilà : 1973. Décembre 1973. Vous avez de quoi écrire ? Capitaine Michel André Duroc. Dernière adresse pour l’armée, après la caserne : 3, rue du Grand-Pin, à Nice. Y a pas de téléphone. Il doit pas toucher une grosse retraite. Il a pas voulu rempiler. Il avait le droit, notez… Il avait fait son temps, comme on dit.

Laura griffonna rapidement les renseignements sur un carnet : Duroc avait pris sa retraite un peu plus de quatre mois après l’accident de Luisa… La remplaçante avait l’air heureuse d’avoir enfin trouvé une raison de bavarder et de travailler. Elle eut une mine déçue lorsque Laura prit congé.

— Attendez… faut me signer le registre !

Elle ouvrit sur le comptoir un énorme cahier, faisant tomber le dossier que lui avait rendu Laura.

— Flûte, quelle courge ! râla-t-elle.

— Ce n’est pas grave.

Laura se baissa, et rassembla les feuillets et les photos épars, sauf une : celle avec la chaussure, qu’elle glissa prestement sous sa veste. Un souvenir morbide, mais un des seuls véridiques qu’elle détenait jusqu’à présent.

 

***

 

Pendant ce temps, dans le building de verre de la compagnie Fontane, Ludmilla passait en trombe devant le bureau des secrétaires, sans même daigner leur jeter un regard. Quand l’une d’elles tenta d’ouvrir la bouche, Ludmilla avait déjà mis les deux pieds dans l’antre de Max, et claqué la porte derrière elle.

Max ne sembla pas plus surpris que ça. Il était penché sur une maquette qui trônait au centre de son bureau : un complexe alliant petites résidences luxueuses et immeubles de verre fumé en formes de pyramides, disséminés dans un parc de collines trop verdoyantes pour la région ; le vernis de quelques bassins miniatures brillait de-ci, de-là, parmi les bosquets de pins factices ; les constructeurs de ce paradis à vivre et à travailler de pâte à modeler et de plâtre avaient même disposé quelques figurines dans les allées pour souligner les proportions, et le bonheur béat livré en prime.

Ludmilla frôla l’immense maquette de sa longue jupe, et alla directement s’affaler sur l’immense sofa de cuir blanc qui occupait une bonne partie d’un mur.

— Tu as prévu de le planter où, ce tombeau égyptien ? Sur le Montmaure, peut-être ? balança-t-elle à Max avec un sourire éclatant.

Max lui rendit son sourire, façon polaire.

— Si tu es venue pour m’emmerder avec tes grandes leçons écolos, ce n’était même pas la peine de t’asseoir.

— Tu m’offres un café ?

— Non. Je t’écoute, c’est déjà beaucoup.

Ludmilla avait tout son temps. Elle fouilla dans sa grande besace de cuir souple, en sortit un magnifique étui d’argent dont elle tira une cigarette, qu’elle alluma à la flamme d’un briquet lourd du même alliage. La première bouffée de fumée fut pour Max. Il ne broncha pas.

— J’ai un rendez-vous dans cinq minutes.

— Il attendra. Je suis venue te parler de Vincent… Je ne me lasse pas du paysage vu d’ici.

Max se redressa, et remit soigneusement sa cravate en place sur sa chemise. Il rejoignit son bureau, commença la lecture de son courrier.

— Tu as appris ? lui lança Ludmilla.

Max ne leva pas les yeux.

— Quoi ?

— L’assassinat de la secrétaire de Vincent.

— Je lis les journaux, comme tout le monde. Elle s’est pendue.

— On n’a pas les mêmes lectures : elle a été assassinée.

Ludmilla écrasa la moitié de sa cigarette dans un bol de cristal plein de jolies pâtes de verre colorées. À ce petit jeu-là, elle savait que Max Fontane ne tiendrait pas longtemps, mais elle décida d’en rompre les règles :

— Joëlle Legasse était aussi la secrétaire de notre association. Elle était au courant de toutes les affaires de Vincent.

— Où veux-tu en venir ?

— Vincent travaillait sur le Montmaure. Il était sur le point de boucler son enquête. Il n’a pas eu le temps de nous révéler ce qu’il savait. Sauf une chose : il avait mis le doigt sur tout un réseau de sociétés anonymes… qui placent leur argent dans la construction. Tu me suis ?

— Non.

— Je vais conclure : d’après moi, ses sociétés prennent leur source chez toi.

— Tu en as la preuve ?

— Non. Mais Vincent devait l’avoir.

— En clair, tu m’accuses d’avoir éliminé un minable avocaillon sous prétexte qu’il allait mettre des bâtons dans les roues d’un projet dont j’ignore tout ?

— Oui. Mais étant donné que j’ai un esprit de famille assez développé, je suis venue te prévenir. Je me contre-fous que tu sauves tes fesses. Par contre, celles de Matthieu me sont… chères. Maintenant que Laura est hors de danger, j’espère que tu feras tout pour sauver ton fils.

Ludmilla ressentit un léger malaise : Max n’avait pas l’air ébranlé par les soupçons qu’elle venait de lui jeter à la figure. Il continuait de trier son courrier. On frappa à la porte. Elle le prit de court :

— Entrez ! cria-t-elle.

La jeune fille de l’accueil montra son visage contracté par la timidité.

— Excusez-moi de vous déranger, monsieur Fontane. Il y a un livreur de chez Monoprix, avec deux cartons de courses à pointer… et je ne suis pas au courant.

Max sembla cette fois-ci légèrement contrarié.

— Signez son bon… ça ira.

Ludmilla se leva, et la fille referma la porte en vitesse avec un regard affolé.

— Tu fais les courses, maintenant ? Viviane doit vraiment être au trente-sixième dessous. Mon pauvre Max. N’oublie pas non plus de faire le ménage… dans ta société. Sur ce, je te laisse à tes réflexions.

Elle froufrouta du canapé vers la porte, laissant sa main glisser le long de la maquette.

— Ce projet… c’est à vomir. Ça me fait penser aux pharaons…

Max eut un clignement du regard, attendant le pire.

— Eux non plus n’hésitaient pas à tuer des hommes pour faire aboutir leurs constructions insensées.

La porte claqua. Max posa un regard pensif sur la maquette : il avait touché des honoraires faramineux pour la conception de ce projet, dont il était prévu qu’il serait un des plus gros actionnaires. Un détail le tracassait soudain : il avait bien signé les différents contrats l’associant à cette société aux fonds qui semblaient inépuisables, mais n’avait jamais rencontré son P-DG… Pas plus qu’il ne savait encore précisément où serait implantée sa cité paradisiaque. Mais pour Max, l’argent n’avait plus d’odeur depuis longtemps.

 

Ludmilla fut à l’ascenseur en quelques enjambées. Au passage, elle eut le temps d’admirer la somptueuse musculature du jeune livreur black de Monoprix, de capter son regard admiratif, de lui lancer un clin d’œil ravageur, et de repérer la commande de Max dans les cartons : pizzas sous plastique, packs d’eau minérale, boîtes de conserve, biscottes, etc. De quoi tenir un siège, mais non pas répondre aux exigences d’estomacs délicats comme ceux de Viviane et de son compagnon… « Étrange » fut le seul mot qui lui vint face à ce monceau de victuailles pour adolescent.

 

***

 

Vincent avait le visage détendu sous le respirateur. On lui avait retiré son bandage, et Laura put caresser la tonsure au sommet de son crâne, sur laquelle commençait à repousser un duvet dru de cheveux noirs. Elle devenait experte pour tromper la vigilance des gardes-chiourme en blanc, mais savait qu’elle avait peu de temps. La distribution des plateaux-repas du déjeuner ne s’éterniserait pas. Elle posa ses lèvres une dernière fois sur la main blanche.

— Mon amour, j’ai trouvé ce que tu cherchais. Je marche dans tes pas… Je t’aime. Ne t’inquiète pas pour moi. C’est curieux, tu sais, je n’ai pas vraiment peur… c’est comme si… je peux te le dire à toi, c’est comme si ma mère me guidait et me protégeait…

Un toussotement la fit sursauter. Mado, la mère de Vincent, se tenait près de la porte et la regardait. Laura sentit qu’elle avait retrouvé un semblant d’humanité.

— Vous avez raison… murmura-t-elle.

— Excusez-moi. Je pensais que Vincent était seul.

— Ne vous excusez pas. C’est à moi de le faire. Ce que je vous ai dit l’autre jour, c’était une horreur… Vous n’êtes pas une source de malheur.

— Je ne vous en veux pas.

Laura hésita, et ajouta :

— Mais j’aimerais bien vous croire…

Mado s’approcha, lui prit le menton dans la main, et la força à la regarder. Laura eut soudain dix ans, et les larmes aux yeux. Mado ne pouvait pas se comporter autrement qu’en mère.

— Vous avez reçu d’autres lames du Tarot, n’est-ce pas ? Vincent m’en avait parlé. Il m’arrive de temps en temps de me tirer le Tarot de Marseille.

Il y avait des personnes à épargner à tout prix dans ce cauchemar, Mado en faisait partie.

— Non, souffla Laura. Est-ce que vous connaissez la librairie La Baie des Anges ?

— Non. Moi, les librairies, vous savez… Pourquoi ?

— Comme ça… rien d’important.

— Vous avez raison de penser que votre maman vous protège. C’est ce que font toutes les mamans, même quand elles ne sont plus de ce monde. Mais soyez prudente…

 

***

 

Depuis la disparition de Matthieu, Manon s’était faite discrète, au point de se faire oublier, sauf de Fred Bellair qui l’avait convoquée. Il était dos à elle, le regard fixé sur un des moniteurs du mur d’écrans : l’image fixe d’un homme parmi la foule, très grand, qui semblait regarder quelqu’un au-delà des têtes. L’homme des visions de Laura.

— Est-ce que vous l’avez déjà vu ? demanda-t-il, fixant toujours le type à l’écran.

— Oui, je m’en souviens. À cause de sa tache de vin sur le front. Le soir de l’inauguration.

— Un bon point pour vous. Être physionomiste est essentiel dans ce métier. Bravo ! Vous l’avez revu ?

— Non.

— Il a joué ?

— Oui. Peu. Des petites sommes. Il a tout perdu. C’est un joueur occasionnel.

Fred Bellair appuya sur sa télécommande, et la boiserie glissa silencieusement sur le mur d’écrans. Manon était agacée ; elle n’arrivait pas à surmonter l’angoisse diffuse qui lui crispait les intestins depuis qu’on lui avait demandé de se faire remplacer à la table de roulette pour rejoindre Fred Bellair dans son bureau. Tout l’impressionnait malgré elle : l’homme, l’immense pièce à l’ameublement sommaire et sombre. Une pensée la traversa : Fred Bellair était en réalité un moine ; il avait fait le choix d’une existence recluse, refoulant la vie sur des moniteurs vidéo cachés derrière des boiseries. Cette pièce n’était qu’une cellule, au cœur d’une Babylone en plein naufrage, dans laquelle il priait pour l’âme des pécheurs, et pour la sienne sans aucun doute. Un détail clochait, qui attisait sa curiosité depuis quelques instants : un cadre de belles dimensions, et de bois sombre, posé comme une offense à ce sacerdoce, sur le bureau. Fred Bellair lui tournait toujours le dos. C’était la photographie en noir et blanc de Luisa. Manon l’avait déjà vue sur un autre portrait, dans le mausolée dressé par Max Fontane au cimetière. La jeune femme souriait, heureuse, au photographe, et l’on pouvait très distinctement voir ses mains. Manon se sentit défaillir : le bracelet qui ornait son poignet était le même que celui qu’elle possédait, seul héritage de sa naissance. Elle reconnut en un clin d’œil les médaillons frappés de figurines et les pierres taillées qui sertissaient régulièrement la large monture ouvragée.

Le dos de Fred Bellair frémit. Quand il se retourna, Manon avait retrouvé sa place.

— Avez-vous des nouvelles de Matthieu, mademoiselle Hanspag ? Répondez-moi franchement.

— Il va bien, répondit-elle, trop soufflée pour réfléchir.

— Vous ne me direz pas où il est ?

— Non, parce que je n’en sais rien.

— Merci pour votre honnêteté. Vous êtes finalement une personne de qualité… et de confiance. Vous aimez Matthieu ?

Manon se retint pour ne pas tourner les talons. Fred Bellair la dominait, et elle savait qu’un adversaire ne trébuche que si on lui offre le vide.

— Je ne sais pas…

Un sourire passa sur le visage fatigué du moine, et Fred Bellair redevint en une seconde le Don Corleone qu’il était aussi.

— Quand on ne sait pas, c’est qu’on est sur la bonne voie. Je vous remercie.

Manon se tourna vers la porte, le cœur déchaîné. C’était trop con. Elle respira un grand coup.

— Excusez-moi, monsieur Bellair, mais je voudrais vous poser une question.

— Oui ?… fit-il, surpris par l’audace.

La mise était énorme, et elle n’avait rien entre les mains. Ne pas montrer son jeu… et bluffer.

— J’ai vu la photographie sur votre bureau… Le bracelet que porte cette jeune femme est sublime. On dirait des figures du Tarot. Je m’intéresse aux bijoux anciens, et aussi au Tarot… À l’occasion, je l’aurais bien pris en photo, pour pouvoir l’étudier.

Elle vit la carcasse de Fred Bellair s’affaisser imperceptiblement, comme si elle l’avait fauché par une habile prise de judo. Il se ressaisit, et lui tourna carrément le dos pour aller s’asseoir dans son fauteuil.

— Vous êtes décidément bien étrange, mademoiselle Hanspag. Vous ne pourrez pas étudier ce bracelet, car sa propriétaire est morte et enterrée depuis longtemps. C’était un bijou qui était dans sa famille, et qu’elle ne quittait jamais. Ce bracelet repose avec elle, dans sa tombe.

— Je suis désolée, c’était stupide… Je m’en veux de cette curiosité.

Fred Bellair lui jeta un regard froid :

— Ce n’était pas si stupide, mademoiselle Hanspag. Vous savez que vous ne ressemblez pas du tout à votre patronyme : Hanspag… Ça évoque la blondeur, le froid, les yeux bleus. Prévenez-moi si cet individu remet les pieds au casino. Je vous remercie de votre aide.

Manon se retrouva à sa table de roulette, le dos secoué de frissons : l’air conditionné, ou la sueur qui lui mouillait la peau ? Fred Bellair venait de lui faire comprendre qu’il avait la main et qu’il gardait l’œil sur elle…

 

***

 

3, rue du Grand-Pin… Laura gara la berline de Vincent, puis examina un moment la façade : la maison n’avait rien du domicile d’un petit fonctionnaire en retraite anticipée. De belle surface, entourée de hauts murs, pourvue d’un étage avec terrasse au toit hérissé d’antennes paraboliques, et manifestement d’un grand jardin qui semblait l’entourer entièrement, elle ressemblait bien, en revanche, au repaire d’un ancien gendarme. Les volets roulants étaient tous baissés. Laura vérifia le nom sur la boîte aux lettres : Duroc… Elle appuya d’un doigt tremblant sur le bouton du visiophone encastré dans le mur d’enceinte. Un déclic la surprit : la porte de fer venait d’être déverrouillée sans que son interlocuteur lui eût demandé qui elle était. Elle entra… La porte de la maison était fermée. Elle frappa. La porte s’ouvrit brusquement : Agnès la dévisageait d’un air sombre…

Laura était assise à la table de la cuisine, et tentait de répondre au feu roulant des questions. Agnès lui donnait le tournis, à déambuler autour de cette table sans même la regarder. Son adjoint la bouclait, adossé à l’évier, bras croisés. Lui ne la quittait pas des yeux, presque compatissant. Leur petit numéro était bien au point. Laura répéta pour la troisième fois :

— J’ai eu son adresse aux archives. J’avais raison. Vincent avait consulté le rapport de la gendarmerie concernant l’accident de ma mère.

Elle réprima un frisson. Le souffle glacial du système d’air conditionné lui tombait sur les épaules comme une chute de neige, et le décor n’était pas ce qu’on faisait de plus chaleureux : du marbre blanc sur le sol et la table, et un mobilier de cuisine gris et acier digne d’une boucherie, mais d’une qualité indéniable. Rien ne traînait sur les immenses plans de travail, et l’évier comme sa robinetterie resplendissaient. L’intérieur du parfait maniaque.

Agnès tournait toujours autour de la table.

— Tu peux interroger la secrétaire de la gendarmerie. C’est comme ça que je sais que tu y es passée juste avant moi. Tu n’as rien remarqué, dans ce dossier ?

Agnès tira brusquement une chaise, se laissa tomber dessus, et fixa Laura droit dans les yeux.

— Et toi ?

— Aucune expertise, aucune autopsie. Dossier classé en une journée par ce fameux Duroc. C’est pas normal.

Agnès soupira. Laura sentit qu’elle se détendait. Son amie se tourna vers son adjoint.

— Bruno, tu peux m’apporter ce qu’on a sur Duroc, s’il te plaît ?

Bruno disparut dans le couloir. Laura entendit ses semelles chuinter sur le marbre du vestibule.

— Il a mis les voiles, ton Duroc, souffla Agnès. On est sur le coup depuis hier. Je voulais faire un dernier recoupement aux archives, justement. On n’a pas accès informatiquement aux archives de l’armée, il a fallu que j’attende ce matin.

Bruno posa une chemise devant Agnès, beaucoup plus épaisse que celle qui avait été constituée par l’ex-capitaine de gendarmerie Duroc, trente-trois ans auparavant. Agnès fit glisser une photo devant Laura. Celle-ci crut qu’elle allait tomber à la renverse : le visage de l’homme à l’angiome la fixait sans un sourire. Tout explosa en rouge et noir : le rouge de la flamme d’une allumette glissée dans le réservoir d’une voiture, la nuit noire tout autour, une carcasse en feu au fond d’un ravin… et Duroc, en tenue de gendarme, qui lui tendait en grimaçant le bracelet de Luisa.

Agnès reprit sa place devant ses yeux.

— C’est l’homme que j’ai vu au casino, et que Matthieu a reconnu. C’est lui, l’homme des mes visions. Qui est-ce ?

— Duroc.

Laura avait enfin raison ; elle avait remporté une manche contre la rationalité, en suivant son seul instinct. Agnès avait des lambeaux de brume plein les yeux. On aurait dit qu’elle était prête à s’allonger sur le sol pour dormir, ou qu’on venait de la tirer d’un sommeil de cent ans.

— Tu m’en veux ? souffla Laura.

— Mais non. C’est toi qui devrais m’en vouloir. J’avais besoin de recul, de concret. Je récapitule, tu comprendras mieux. On a eu hier la liste des derniers appels téléphoniques passés par Joëlle Legasse. Hein, Bruno ?

Bruno eut l’air surpris de se voir embarqué dans le déballage policier d’Agnès. Comme si elle avait besoin de sa caution morale pour justifier son attitude envers Laura.

— Heu… Oui. Dix appels chez des différents Duroc. Elle a eu de la chance de pouvoir s’arrêter là, il y en a plus de cinquante dans le département.

Agnès ouvrit un œil offusqué.

— Elle en est morte ! Bruno Bruno, tu le fais exprès, ou quoi ?

— Pardon… C’était de l’humour.

Agnès continua en levant les yeux au ciel.

— Bref, elle cherchait Duroc, mais on dirait que c’est lui qui l’a trouvée ! Cela dit, on ne peut encore rien affirmer. On a commencé à avoir des doutes sérieux sur le bonhomme quand on a fait le recoupement avec l’arme qui a servi à tirer sur Vincent. Je te le donne en mille…

— Agnès, je ne sais pas jouer au Cluedo. L’arme était à lui, je suppose ?

— Mieux : en 1973, il avait été détaché avec ses hommes pour appréhender un gang qui se planquait dans une bergerie de l’arrière-pays. Le fusil faisait partie du lot des armes récupérées par son groupe d’intervention. Il ne l’a jamais rendue aux services de destruction. Tu comprends, avec tout ça, on avait enfin du grain à moudre. On a planqué toute la nuit, pour lui sauter dessus après ma visite aux archives. Que dalle. Il s’était déjà fait la malle. Et il avait fait le ménage. On n’a rien trouvé.

Agnès reprit son souffle. Laura en profita : elle appréciait les excuses, mais…

— Et Matthieu, dans tout ça ?

— Je vais être très franche avec toi : il n’est pas sorti de l’auberge. Tant qu’on ne sait pas s’il fricotait avec Duroc, il est toujours suspecté, au moins de complicité.

Agnès n’était plus aussi péremptoire sur la culpabilité de Matthieu, mais n’en lâchait pas sa proie pour autant.

— Duroc sait quelque chose sur la mort de ma mère. Ça c’est important ! Plus que de courir après Matthieu.

— Laisse-moi faire mon boulot. Matthieu n’a qu’à se livrer.

Laura se leva, surprenant Agnès.

— Ma mère a été assassinée. Ton boulot, c’est aussi ça : retrouver son meurtrier. Maintenant, qu’est-ce que tu veux faire ? Tu m’embarques ?

Un silence plus lourd que le plomb accueillit l’éclat de Laura. Bruno fixait le dos d’Agnès d’un air dubitatif. Sa chef laissa échapper un léger sifflement agacé.

— Laura, je t’en prie… Je dois d’abord mettre la main sur Duroc. Et pour ça, j’ai besoin que tu collabores. Où se planque Matthieu ?

Laura sentit les larmes lui monter aux yeux. Ça l’énerva prodigieusement : elle pleurait comme une Madeleine, et pour un rien, depuis trois jours.

— Je n’en ai pas la moindre idée. S’il me contacte, je lui ferai part de ta proposition de se rendre. Je ne peux pas faire davantage. Si tu n’as plus besoin de moi…

Agnès connaissait Laura par cœur et savait qu’elle n’en tirerait rien de plus. Le téléphone sonna et les sauva toutes les deux d’une situation qui devenait embarrassante. Après avoir entendu son interlocuteur, Agnès mit fin à la conversation : une urgence.

 

Agnès rejoignit Bruno, déjà au volant de la voiture banalisée garée devant chez Duroc.

— Y a un nouveau meurtre. Apparemment lié à notre affaire… Ça commence à se corser sérieusement.

— Qui ?

— Thierry Merlet, le photographe de la noce…

Bruno reçut le choc en pleine poitrine, mais parvint très vite à dissimuler son émotion. Agnès ne s’aperçut de rien. Elle avait à peine claqué la portière que la voiture gicla sur la chaussée. Elle fit rapidement le calcul : elle allait exploser son record de nuits sans sommeil… et de journées sans douche.

 

Thierry Merlet ne semblait pas avoir souffert. Nu comme un ver, vautré stupidement dans sa baignoire, il fixait le plafond de sa salle de bains d’un regard plein d’incompréhension. Il n’avait jamais été très beau mais, là, il avait définitivement raté sa sortie de scène, pensa Agnès. Dans Psychose, au moins, Marion Crâne s’écroulait en emportant le rideau de douche en guise de robe de bal. Merlet arborait trois belles boutonnières, aux lèvres béantes, et très larges : un couteau de chasse. D’après le légiste, tous les coups avaient été fatals : celui porté à la poitrine, comme les deux qui avaient perforé son abdomen. Le meurtrier connaissait son affaire. Merlet avait cessé de respirer depuis la veille au soir, dans une fourchette que le médecin avait fixée entre 18 heures et 24 heures à vue de… nez, entre autres. Agnès se tourna vers Bruno et surprit son air hagard.

— Ça va ?

Bruno Bruno s’ébroua, pâlichon comme la lune.

— Oui… ça va aller.

Agnès n’avait pas le temps de jouer les infirmières. On se marchait littéralement les uns sur les autres dans cet appartement minuscule et étouffant, à croire que tous les services du SRPJ étaient sur place.

— Tu as deux secondes, ou je te fais mon rapport pour demain matin ?

C’était Gardois, un brigadier, qui lui parlait. Il avait un sourire gourmand qui lui chatouillait les oreilles. Gardois n’était pas une lumière…

— Vas-y, au point où j’en suis, souffla-t-elle.

— Alors, Thierry Merlet, photographe…

— Passe, je connais son pedigree. Qui l’a trouvé ?

— Un ami… soi-disant, ricana Gardois. On l’a laissé partir, la chochotte… On l’a convoqué pour demain, 8 heures.

Agnès n’en pouvait plus, et elle s’attendait encore au pire.

— Accouche.

— Fiché, le Merlet ! Un CV chez les RG long comme le bras. Homo de chez homo ! Une tarlouze ! À part ça, c’était un pote de Matthieu Fontane. M’étonnerait pas qu’y soit pédé, çui-là aussi ! Ils traficotaient tous les deux, Fontane l’autorisait à faire des photographies au casino en échange d’un pourcentage. Sinon, officiellement, il faisait les photographies de mariages, de baptêmes, ce genre de trucs, quoi… Mais il mettait du beurre dans ses épinards en jouant au paparazzi ou en vendant des photos de cul, y en a plein partout, ici !

Gardois redressa fièrement sa petite taille et fit son possible pour donner de l’ampleur au cintre qui lui tenait lieu d’épaules.

— Pour moi, c’est un crime de pédé. Ils s’enculent, ils se fâchent, et ils se trouent ! explosa-t-il d’un rire d’imbécile.

Agnès blêmit et serra les poings de toutes ses forces pour ne pas se laisser aller à le gifler.

— Très fin, Gardois, digne de tes P-V bourrés de fautes d’orthographe. Mais bon, il faut de tout pour faire un monde ! Est-ce que tu sais qu’on enquête sur le deuxième meurtre lié à l’affaire Fontane, ou bien t’étais encore en train de te palucher dans les chiottes avec tes magazines pornos ?

Le légiste passait, justement. Il était en nage, accompagnant le cadavre déjà emballé sur sa civière. Agnès bloqua sa fuite.

— À première vue, est-ce qu’il y a des traces de sévices sexuels, de sperme ?

— Non, rien de tout ça. Il en a pris mais pas là où on croit ! Mais ne comptez pas sur mon rapport avant demain midi, Angeli. Je suis crevé, et j’ai une famille, moi…

— La seule excuse que les célibataires ne peuvent en aucun cas invoquer…

Elle se retourna d’un bloc vers Gardois.

— Brigadier, a priori nous n’avons pas affaire à un crime sexuel.

— Ah…

— Donc, la sexualité de nos victimes ne nous intéresse pas. Encore moins que celle des vivants, lança-t-elle sèchement. On est d’accord ? Et c’est heureux, parce que rien que d’imaginer la vôtre ça donne envie de rire ! Maintenant, où se trouve son labo ?

— Juste derrière la porte… à droite de la chambre à coucher.

La réponse ne venait pas de Gardois mais de Bruno. Elle avait fusé, précise et spontanée. Agnès le dévisagea d’un œil interrogateur. Incroyable pour quelqu’un qui n’avait pas encore fait de perquisition. Elle tiqua en voyant le visage de Bruno passer du blanc au cramoisi. Instinctivement, elle posa les yeux sur la photo d’un corps musclé, huilé à souhait, punaisé en bonne place sur un mur du salon : les Dieux du Stade. Un vrai carton d’invitation… puis elle se redressa vers Bruno et lui demanda discrètement :

— Bruno, merde ! Tu as couché avec la victime ?

— À ce moment-là, c’était juste un témoin… C’est interdit par le règlement ?

Elle n’avait pas envisagé une seconde qu’il avouerait en deux secondes. Elle se sentit idiote, prise dans la main dans le sac de ses préjugés. Ce n’étaient pas ses affaires.

— Et… ça va ? Enfin, je veux dire, ça a dû te faire un choc.

— Ça fait un choc. Mais ça va, merci…

Il eut un ricanement triste et amer.

— Je ne sais pas ce qu’il m’a caché pour finir comme ça, mais c’était pas un témoin fiable. Une planche pourrie… pour l’aspect flic, uniquement. Pour le reste… c’était un très bon coup !

— Vraiment ?

— Vraiment.

— Pourquoi ne m’as-tu jamais rien dit ?

Bruno rigola de bon cœur.

— Je ne suis pas une honteuse, loin de là ! Seulement je considère que ma vie, en dehors du travail, ne regarde que moi. Mais quand même bravo.

— Bravo pour quoi ?

— Pour ta tirade sur la sexualité des morts et des vivants. J’espère que Gardois ne la ramènera plus avec son homophobie à la con. Et si j’avais des doutes sur toi, maintenant je sais que tu es une gonzesse géniale… qui parle comme une poissonnière, mais géniale !

Bruno réussissait toujours à la faire sourire et pour la première fois elle trouva qu’il avait un visage magnifiquement dessiné, un visage d’homme tranquille et un regard de feu. Oui, pour la première fois elle le trouva beau et en éprouva une certaine amertume.

— Je ne te l’ai jamais dit mais je t’aime bien, Bruno Bruno.

— Ça fait souvent ça.

— Quoi ?

— La présence des morts, ça donne toujours envie de dire des choses gentilles aux vivants.

Et voilà… il venait de la remettre très gentiment à sa place. Agnès sentit soudain comme un grand vide la happer. Sa vie était un cauchemar : l’homme qu’elle aimait en aimait une autre, et celui sur qui elle comptait pour lui redonner l’envie de se déshabiller de nouveau n’aimait pas les femmes. Un putain de cauchemar. Il valait mieux en rire. Ce qu’elle fit…

 

***

 

Matthieu observait Max : la peau tendue sur les maxillaires, les joues sans plus beaucoup de chair, les pommettes saillantes, le nez maigre et busqué, les yeux si noirs qu’ils disparaissaient dans les orbites, les rides aussi, qui ravinaient le front, mais surtout la bouche, qui avait perdu depuis longtemps tout espoir, réduite à une ligne à force de sécheresse. Il se demanda comment il avait pu être conçu par cet homme, et où avait disparu toute cette beauté que parfois sa mère vantait encore. Son enfance, c’était Viviane qui l’avait construite, toute en protection. Max n’avait jamais levé la main sur lui ; c’était pire, il l’avait ignoré. Matthieu avait si peu de souvenirs en commun avec lui ! Quelques parties de chasse, comme pour signifier au monde qu’il avait un héritier mâle, mais Matthieu avait eu le mauvais goût de pleurer devant les chevreuils qu’on éviscérait et de vouloir garder les garennes encore chauds pour les soigner. Les parties de chasse s’étaient étiolées avec le temps, tout comme l’intérêt de Max pour ce fils trop sensible. Matthieu avait plongé dans le seul monde qui s’offrait à lui : la bourgeoisie, ses plaisirs faciles et factices, la dope, de toute sorte, qu’on se procurait d’un claquement de doigts sans compter l’argent du mois ; quand il n’y en avait plus, il y en avait encore… L’école avait été à la mesure de ces loisirs argentés : une succession d’institutions privées, où la faune des soirées se retrouvait pour dormir sur les tables de classe. Max avait jeté l’éponge depuis longtemps ; les bulletins scolaires de son fils n’alignaient que nullité, paresse et insolence : il s’était forgé la conviction que le patrimoine génétique de Matthieu était une grosse farce, héritée du côté maternel.

Matthieu, pourtant, n’avait jamais conçu la moindre jalousie à l’égard de sa demi-sœur qui avait toujours reçu les honneurs du père. C’est elle qui rattrapait certains devoirs, elle qui jouait avec lui, elle qui lui racontait des histoires sous les draps à la lueur d’une lampe de poche, elle qui le couvrait de baisers. Matthieu n’adorait pas Laura, il la vénérait. Il avait souffert le martyre quand elle avait quitté la maison de verre pour Paris. Il avait fui, et s’était réfugié dans le cabanon. Durant trois jours il avait pleuré, pensant à la mort comme à une issue vers un sommeil sans fin et sans souffrances. La came ne lui offrait pas ça. Il avait imaginé son cercueil couvert de fleurs, sa mère et Laura en larmes, et, surtout, le grand Max enfin brisé par la douleur, proférant les mots d’un amour qu’il n’avait jamais pu entendre. C’était Max qui l’avait retrouvé…

Matthieu n’en revenait pas de voir son père s’inquiéter pour lui et lui apporter de la nourriture. Max, père nourricier ! Un comble… Et dire que sa mère, en ce moment même, pleurait sur lui et ignorait tout de son sort, de ces minutes presque merveilleuses qu’il vivait avec son père. Il était aussi possible que cet endroit perdu jouât sur le comportement de Max, c’était même certain, sinon il ne se serait pas mis à parler de Luisa comme il se mit à le faire pour la première fois.

— … Ça me fait drôle, de me retrouver ici avec toi. Je t’ai dit que c’était le refuge de ma femme.

Quand il disait « ma femme » il parlait de Luisa, puisqu’il n’avait jamais voulu épouser Viviane, mais Matthieu ne voulut surtout pas le souligner.

— Luisa avait une particularité essentielle pour un homme : on ne pouvait jamais être sûr de la posséder vraiment. C’était une femme libre qui croyait davantage à la passion qu’à l’amour. Comment dire ? Luisa était une femme… romanesque. Elle disait toujours qu’elle ne mourrait pas vieille.

— À cause de cette histoire de malédiction ?

— Peut-être… mais elle me disait toujours, aussi, qu’elle reviendrait. Elle avait la certitude que les morts n’étaient pas morts, qu’il y avait une deuxième vie et que des ponts existaient nécessairement entre les deux mondes. Ça nous faisait rire… J’ai même dû me moquer d’elle une fois ou deux. Et puis, le jour où elle a disparu, je me suis mis à la croire. Je me suis dit qu’elle reviendrait… Cette idée m’habite depuis. C’est idiot, non ?

— Non, je ne trouve pas. L’amour a sûrement des pouvoirs qu’on ignore. Le Christ a bien ressuscité Lazare et lui-même a ressuscité. Tu vois, tu ne m’as pas mis dans des écoles de curés pour rien.

Max sourit et parvint à avoir un geste de tendresse envers Matthieu : il lui ébouriffa les cheveux en signe de paix.

Matthieu, bien que devenu le dépositaire des seules paroles que Max ait prononcées sur Luisa, n’était pas très à l’aise, peut-être parce qu’il voyait bien que son père était en train de réaliser à quel point son fils avait manqué du principal jusqu’ici. Max éluda et revint au carton de victuailles qu’il avait apporté avec lui.

— Voilà, comme ça j’espère que tu ne manqueras de rien.

— Ça va aller. Merci.

— Comment envisages-tu la suite ? Tu ne vas pas pouvoir rester ici pendant des mois.

— Je ne sais pas encore. Je peux passer en Italie, puis sur la Croatie.

— Et te rendre, tu y penses ?

— Je ne suis pas un assassin. Je n’ai pas tiré sur Vincent, je n’ai pas tué sa secrétaire. Mais je suis toujours l’ennemi public numéro un. Je préfère attendre que les flics finissent leur boulot. Je fais confiance à Agnès sur ce point.

Max le regardait, inquiet, attentif, prêt à répondre à son moindre souhait.

— À part Laura, qui sait que tu es là ?

— Personne. J’ai juste téléphoné à Manon, pour lui dire que j’allais bien.

— Ce n’est pas très malin ! Donne-moi ton portable, jeta Max d’un ton autoritaire.

Matthieu suffoqua l’espace de quelques secondes : deux pas en avant, trois pas en arrière… Mais il lisait sur le visage de son père plus d’inquiétude que de colère. Il lui tendit le téléphone, avec un gros soupir de gamin.

— J’ai confiance en elle, tu sais.

— Ce n’est pas le problème. Ils peuvent te retrouver rien qu’avec ça.

— Sûrement pas ! Je suis obligé de faire cinq bornes à pied pour pouvoir téléphoner !

— Il leur suffit de tracer un rayon de cinq kilomètres.

Matthieu sentit l’hésitation de Max, et comprit : son père avait fait un effort surhumain pour sortir de sa caverne et venir au-devant de lui ; il semblait maintenant à bout de forces. Matthieu n’en avait pas tant espéré. C’était curieux, ces retrouvailles entre eux, à tel point qu’il en éprouvait un certain malaise. Ça allait trop vite d’un coup, comme si le père avait absolument tenu à cette réconciliation avant que son fils ou lui ne meure. La mort, son ombre, son odeur s’étaient soudain immiscées entre les deux hommes. Elle était presque palpable. Matthieu se dit à ce moment précis que si son père voulait le tuer, il ne se défendrait pas… peut-être pour le hanter toute sa vie, comme Luisa le hantait, pour faire de lui sa demeure dernière. Puis il préféra chasser cette pensée. Ils étaient tous les deux dans l’antre de Luisa. Elle était présente partout. C’est elle qui avait aménagé ce refuge quand elle avait besoin de se mettre à l’écart du monde pour y vivre ses folles méditations. Les traces – même invisibles – du passé semblaient jouer dans cet espace avec la lumière du jour finissant.

— Si tu veux y aller, va. Il est tard.

— Tu auras besoin d’autre chose ? Je repasserai dans deux jours.

— À part la liberté, je ne manque plus de rien…

Max vacilla : allait-il franchir le gué, et le prendre dans ses bras ? Il détourna les yeux, et se dirigea vers la porte. Un pas après l’autre ; l’apprivoisement serait long et difficile, des deux côtés.

— Fais attention à toi…

Matthieu resta longtemps à regarder la porte… « Fais attention à toi » résonna en lui comme si son père savait qu’il le voyait pour la dernière fois.

Le soir était tombé. Le silence figeait le paysage qui s’endormait dans la nuit. Laura retrouva son frère sur le lit du réduit qui servait de chambre. Il avait pourtant entendu la voiture mais n’avait pas bougé d’un cheveu, comme s’il s’était préparé à l’idée de mourir. Il bouquinait, tranquille et inconscient, toutes fenêtres ouvertes sur la fraîcheur du soir.

— On voit la lumière à cent mètres à la ronde. Ce n’est pas prudent.

Elle ferma les volets.

— Je t’ai apporté des pizzas, et des draps propres.

— Eh bien, tout le monde a peur que je meure de faim, ou quoi ?

Laura lui jeta un œil étonné.

— Papa est venu remplir le garde-manger. Qui l’eût cru ?

Elle fixa son frère : il souriait d’un air songeur.

— Tu es content ?

— Oui, évidemment… Surpris, aussi.

Elle s’assit sur le bord du matelas. Les ressorts grincèrent. Au pied du lit, les journaux en vrac lui apprirent que Matthieu était au courant de la mort de Joëlle.

— Tu n’es plus en sécurité ici. J’ai bien réfléchi.

— Tant mieux, lança Matthieu, c’est ce que je pense aussi.

Laura fut étonnée par sa réaction mais continua.

— La police a retrouvé la piste du type qui a tiré sur Vincent. Un certain Duroc, un ancien gendarme. C’est l’homme que tu as vu. Seulement les flics pensent que tu le connaissais, et ils doutent encore de ton innocence. Il faut que tu te rendes, Matthieu. Agnès ne peut pas t’accuser du meurtre de Joëlle, puisque je peux témoigner que nous étions ensemble. Et puis Vincent va sortir du coma d’un moment à l’autre. Et là, les flics se rendront bien compte que tu n’es pour rien dans toute cette histoire. D’ici là… Rends-toi, je t’en supplie.

Matthieu la regarda longuement. Il finit par lui tapoter la main affectueusement.

— Laura… Je n’ai été jusqu’à présent qu’un petit con, bourré de fric, et de coco jusqu’à la cervelle. En trois jours, ma vie de merde s’est écroulée. J’ai eu le temps de cogiter. Je suis moins con que j’en ai l’air. J’ai l’impression d’avoir trouvé l’essentiel. Par exemple, je sais que je suis réellement amoureux de Manon. Personne ne m’a manqué comme elle me manque !

— … Fais confiance à Agnès, murmura Laura. On n’a pas le choix, de toute façon.

Il laissa échapper un éclat de rire.

— Agnès… Je suis bien obligé de lui faire confiance ! C’est une fille bien, je le sais, et sûrement un bon flic, même si je ne suis pas un spécialiste dans ce domaine ! Je veux juste un peu de temps. Encore une nuit, un jour et une autre nuit. Mes dernières nuits de liberté, je veux les passer avec les étoiles au-dessus de la tête. Tu viens me chercher après-demain matin. Voilà. Heureuse ?

— Soulagée… pour l’instant.

Matthieu se leva. Laura remarqua le livre qu’il lisait : couverture de cuir, très ancien. Elle l’ouvrit sur les premières pages au papier jauni, épais, à la typographie étrange. L’auteur était un certain prince de Pise.

— C’est quoi, ce bouquin ?

— Un truc qui a toujours traîné ici. Une vieillerie sur le Tarok, l’ancêtre du Tarot. Ça appartenait à ta mère…

Laura se pétrifia. Elle se saisit de l’ouvrage. Son frère se leva, déclarant d’un air désinvolte :

— Je mets les pizzas au four et on se fait un petit dîner tous les deux.

Matthieu glissa littéralement vers la cuisine comme s’il avait senti qu’il fallait laisser Laura seule avec le livre dans lequel elle s’était déjà plongée.

L’ouvrage était incompréhensible, entièrement écrit en latin. Laura avait fait des études classiques mais pas l’école des Chartes pour autant. Impossible de décrypter le sens du texte enfoui dans la langue morte et où surgissaient au détour des pages des images, des gravures des lames du Tarot, du Christ et surtout d’un bijou qui retint toute son attention : quasiment identique au bracelet de Luisa ! Les cinq médaillons y étaient parfaitement représentés : la Mort, l’Hermite, le Diable, le Soleil, et la Lune. Elle remarqua que la lune était à l’envers sur le dessin alors que sur le bracelet de sa mère elle était à l’endroit.

Apparemment, le bijou s’appelait un Kallopsis. Soudain, une carte du Tarot glissa d’entre les pages : la Tempérance, lame étrangement numérotée XIIII, et non XIV. La carte semblait plus vieille que celles que Laura avait déjà reçues, comme si elle avait été manipulée maintes fois. Laura fut presque certaine que sa mère avait touché cette carte : sur la lame, la femme aux ailes d’ange, à la robe aux pans rouge et bleu, aux longs cheveux blonds tombant sur ses épaules, faisait couler un long filet d’eau d’une coupe à une autre, comme un flux de vie. Pour la première fois Laura n’eut pas une impression désagréable, ni un sentiment d’inquiétude en recevant cette nouvelle image venant, comme les précédentes, ponctuer ce compte à rebours qui devait la conduire à la date de sa mort, dans quelques jours. Elle regarda de nouveau cette femme aux ailes d’ange et se dit que sa mère devait ressembler à ça aujourd’hui, plus tout à fait humaine, et pas encore tout à fait divine. Puis elle se reprit : cette carte comme les autres l’avertissait de quelque chose, mais de quoi au juste ? Que signifiait-elle vraiment ? À force d’observation, Laura finit par se demander s’il s’agissait vraiment d’une femme ailée. Ce pouvait être aussi un ange, un homme tout simplement, qui jouait avec le temps.

Matthieu lui posa une main une main sur l’épaule, et Laura sursauta.

— Hé… quoi ! Ce n’est que moi !

— Ce livre, il était où exactement ?

— Sur la table. Il était même ouvert, comme si quelqu’un était en train de le lire. Je me suis dit « tiens, la maison est habitée » puis j’ai très vite compris que non quand j’ai vu la poussière qu’il y avait sur la couverture. Bien ! On mange ?

— Je peux pas rester. Il faut absolument que j’y aille.

Elle fourra le livre dans sa besace.

— Hé ! Tu fais quoi, là ? C’est le seul bouquin que j’ai !

— Matthieu, il est en latin !

— Oui, mais il a des images.

Elle plaqua deux bises sur ses joues piquantes et Matthieu prit soin de fermer la porte à clef derrière elle. Puis il resta planté comme une souche au milieu de la pièce. Quand le bruit du moteur de la berline se fit entendre, il revint à son estomac. Une odeur de brûlé s’échappait du four. Il se rua sur la cuisinière, inondée d’une épaisse fumée noire. Même armé d’un torchon, il se crama les doigts, sans compter qu’il étouffait dans l’épaisse fumée huileuse. Il lâcha la plaque dans un juron de tous les diables et la tôle gronda en longues vibrations sur le sol. Une chance, les pizzas étaient malgré tout récupérables. Soudain il sursauta : quelqu’un frappait à la porte assez violemment. Laura avait dû oublier quelque chose. Ses doigts brûlés lui cuisaient. Il tourna la clef dans la serrure pour libérer la porte et tira le battant d’un coup sec. Il crut reconnaître Laura dans le contrejour, avec sa coupe de cheveux raides. Il ne vit rien d’autre que la nuit, puis il sentit son ventre se déchirer, et la douleur, inouïe, l’envahir. Il ouvrit la bouche pour crier, cherchant soudain une bouffée d’air qui lui manquait, mais le sang déborda en flots noirs et, avant qu’il ne tombe à genoux sur la pierre du seuil, il eut juste le temps de comprendre qu’il venait de recevoir plusieurs coups de couteau et que ça continuait. L’image de son assassin dressé devant lui s’estompait déjà, comme tout le reste… la vie s’enfuyait… il ne sentit plus rien. Sinon, peut-être, le battement des ailes d’un ange qui frôlaient son âme.

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