Laura ou le secret des 22 lames

Jean-Luc Seigle · Chapitre 21 sur 25

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Laura ou le secret des 22 lames

Quatrième Partie

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Mercredi 17 août

 

LE CHARIOT

 

Laura était rentrée à 6 heures du matin. Comment ? Elle ne se rappelait plus avoir conduit depuis l’hôpital où elle était venue rendre visite à Vincent qu’on venait enfin d’opérer, juste après sa sortie du coma. Elle avait préféré rentrer chez lui plutôt qu’à la maison de verre, où elle savait que Max avait veillé seul sur le cercueil de Matthieu. Si Viviane ne l’avait pas rejoint à sa sortie de garde à vue, elle y serait sans doute tôt ce matin. Qu’ils se retrouvent en tête à tête, le dernier probablement, ne posait pas plus de problème que ça à Laura. Elle souhaitait juste à l’intelligence de l’emporter sur la haine.

Le corps de Luisa, lui, avait été transporté à la morgue. Agnès avait fait des pieds et des mains pour soutenir la thèse de l’assassinat. Et quelle que soit la version défendue, mort accidentelle ou meurtre, le légiste devrait laisser son cigare au vestiaire, revêtir ses gants, et rendre un dernier hommage de sa profession à sa mère. Agnès l’avait certifié à Laura : s’il y avait quelque chose à trouver, le légiste le trouverait. Laura s’endormit comme une masse.

 

Le cercueil de Luisa avait été déposé sur une table d’autopsie en aluminium réglable en hauteur, et personne n’y avait touché : le couvercle était encore vissé. Le bois n’avait pas trop souffert de son transport ni de son séjour dans les deux caveaux successifs. Le doc en vérifia la solidité en frappant dessus.

— Toc, toc, toc… Tirez la bobinette, et la chevillette cherra, chantonna-t-il. Mouais… On ne va pas l’attaquer au marteau et au burin, mais ça ne va pas être du gâteau pour autant.

Il se dirigea vers une grande armoire métallique, qu’il ouvrit. Agnès, qui avait tenu à être là en personne, découvrit tout l’attirail du parfait bricoleur du dimanche : sur les étagères, scies, perceuses – électriques ou non –, disques de métal dentelés soigneusement classés par taille… Le matériel étincelait. Le doc tira une perceuse, attrapa une table roulante métallique déjà pourvue de scalpels, spatules, pinces, compresses, bacs, et s’approcha de la bière. D’une pression sur la pédale, il abaissa la table d’autopsie à un niveau confortable pour pouvoir travailler sur le cercueil. Un coup d’œil sur le couvercle, et il ajusta sur sa perceuse-dévisseuse l’outil correspondant. Il attaqua les vis d’un air guilleret. De la poussière de bois l’enveloppa. Agnès sortit un tube de déboucheur nasal au camphre et à la menthe, et se hâta d’en inhaler quelques bouffées. Le doc rigola.

— À cet âge-là, c’est tout sec, Angeli ! Vous allez voir. Si on met ça dans une cheminée, ça flambe comme du cageot.

Agnès prit un bout du couvercle. Au signe que lui fit le doc, elle souleva le lourd pan de bois, et ferma les yeux…

— Angeli, merde, bougez-vous le cul ! C’est lourd ! On le pose contre le mur.

Agnès se laissa guider par le mouvement du doc sur deux pas, puis ouvrit les yeux. Même si elle n’avait rien avalé en prévision de ce petit tête-à-tête matinal avec un corps en décomposition, elle sentait son estomac faire des bonds. Elle attendit, cœur battant, que le doc se penche sur le cercueil.

— Oh… le joli squelette ! Venez voir, Angeli ! État de conservation impeccable. Ils l’ont éviscérée. Je l’avais lu sur le rapport d’autopsie de l’hôpital… Ah… et la bière est plombée, ça aide. Ils ont dû en baver des ronds de chapeau, vos petits copains, pour me la ramener.

— Merde, doc, arrêtez ce cinéma. Vous parlez de la mère de ma meilleure amie ! craqua Agnès dans un hoquet.

— Eh ben, Angeli, faut pas vous prendre le melon comme ça ! Les morts, c’est de l’organique en décomposition. La nature fait bien les choses. Tu es né poussière, tu redeviendras poussière. Vous avez été baptisée, je suppose, alors vous devez connaître la chanson.

— Mes parents sont athées.

— Ça se soigne.

— Faites chier, doc.

— Ça aussi, ça se soigne. Allez, venez donc m’expliquer ce que vous avez derrière la tête.

Il posa une calotte sur son crâne, enfila un masque et une paire de gants de latex. Il tendit la boîte à Agnès. Elle n’avait manifestement pas le choix. Elle enfila à son tour les gants, et se pencha sur le vide en retenant son souffle. Luisa Fontane était bel et bien comme l’avait décrite le doc : pas de chairs putrides qui partaient en lambeaux comme son imagination et ses souvenirs de films de série B le lui avaient laissé envisager, mais une carcasse décharnée, recouverte de parchemin crevassé. Telle fut sa première impression. Elle se rendit compte qu’elle retenait son souffle depuis au moins une minute, et s’éloigna le temps de remplir ses poumons d’un air un peu moins vicié. Elle avait senti l’odeur de terre et de moisi grimper le long de ses sinus… Puis elle se pencha de nouveau sur le corps momifié de Luisa Fontane. Son estomac était plus calme. Les longs cheveux bruns et bouclés avaient continué de pousser, et formaient une masse filandreuse et sèche qui avait rampé comme un lierre jusqu’au-dessous des épaules de la morte, en caressant ses coudes. Ce qui avait été un visage fin et délicat n’était plus qu’un costume flottant sur un cintre vide : la peau avait séché en longs plis sur l’armature osseuse, les lèvres avaient disparu en un sourire figé sur des dents qui avaient dû être parfaites mais qui n’attendaient qu’une vibration pour se déchausser, le nez s’était affaissé et les paupières ne recelaient qu’un abîme. Les creux avaient grignoté l’ensemble, et gagné… Agnès pensa curieusement à une photo de la surface de la Lune, aux profonds cratères et aux crevasses insondables. Une géographie de poussière et de roc, minérale… On avait joint les mains de la morte sur la poitrine, et elle tenait entre ses doigts osseux un crucifix. Une longue robe blanche aux manches jusqu’aux poignets ne parvenait plus à dissimuler les os qui pointaient çà et là, au niveau des côtes, du bassin et des articulations. Le tissu blanc du couffin avait davantage souffert que la robe, laissant apparaître des traces verdâtres par endroits. Agnès se redressa, et se retint au cercueil : la tête lui tournait. Le doc s’en aperçut.

— Angeli, oxygénez-vous, bon sang ! C’est pas le moment de me faire une syncope, râla-t-il.

Il saisit une spatule d’aluminium sur la table, et plia sa haute stature sur le cadavre. Il imprima de légères pressions sur la peau du visage et du cou, qui laissèrent des traces visibles.

— Ouais… Ben, ça va pas être de la tarte pour la sortir de là. Le squelette a l’air de tenir, mais les tendons risquent de lâcher. Si on la soulève, elle va se déchirer comme un papier de soie.

Il orienta le faisceau d’une lampe pincée à la table au-dessus du cercueil, et réfléchit deux secondes.

— On va protéger avec un film plastique, et faire sauter les parois du cercueil à la scie. Après, on pourra la glisser sur une table… marmonna-t-il.

Il posa un regard aussi gris que son teint sur Agnès, et ricana.

— Vous inquiétez pas, Angeli, vous ne m’êtes d’aucune utilité. Je vais attendre mon assistant. Et je cherche un coup porté à la tête, c’est ça ?

— C’est ça.

— Eh ben, soupira-t-il en observant le cadavre. On va lui faire un petit peeling et je vous rappelle dès que j’ai du nouveau.

— Merci, doc. Ça urge…

— Vous êtes une vraie boute-en-train, Angeli… Si vous ne me ramenez pas un macchabée tout neuf d’ici deux jours, ça devrait coller…

 

Lorsqu’elle se retrouva sur le trottoir devant l’hôpital, Agnès n’avait plus aucune notion du temps. Un coup d’œil à sa montre, et elle sursauta. L’enterrement de Matthieu avait lieu dans une heure. Elle fit tomber un œil catastrophé sur ses tennis et son jean. Impossible de retrouver Bruno, elle pouvait juste aller passer une tenue de circonstance… Elle composa le numéro de son coéquipier.

— Du nouveau ?

— Des nèfles, chuchota Bruno dans l’appareil. On dirait que Fred Bellair a pris un aller simple pour Madagascar…

— Pourquoi Madagascar ?

— T’es pas au courant ? Là-bas, tu peux t’amuser à déterrer les morts tant que tu veux. Coutume locale. Personne ne vient t’emmerder pour profanation. Tu peux même leur donner à bouffer et leur présenter les arrière-petits-enfants…

— Très fin… mais je viens de me taper le doc. Alors tu ne vas pas t’y mettre aussi.

— Ça va. Tu sais qui je me tape, moi ? Je confirme : Gardois est médaille d’or de la connerie.

— Je te rappelle après l’enterrement…

Agnès raccrocha, puis regarda le ciel : bleu et sans un nuage. Là-haut, parmi les tombes, la mer se confondait avec lui. Matthieu ne contemplerait plus jamais ce vertige. Si elle voulait pleurer, c’était maintenant ou jamais…

***

 

Manon sauta sur le quai avant même que le train se soit totalement immobilisé. Elle cala sa besace contre son torse, tenta de coller la plante de ses pieds aux semelles de ses tongs, et se fraya un chemin parmi la foule indolente. La grosse horloge du hall lui apprit qu’elle avait une demi-heure pour rejoindre le cimetière près du château. Ce qui lui donnait largement le temps de passer prendre une douche, et se changer à la studette, deux rues derrière la gare. Elle baignait dans son jus depuis la veille et, bien que rompue à des épreuves infiniment plus pénibles, elle ne supportait pas ce type de crasse, la crasse des villes. Peu lui importait la terre et la poussière des routes, en revanche la ville laissait sur sa peau et dans sa tête un voile nauséabond, lourd et visqueux comme un filet d’eau d’égout. Une nuit au commissariat de Nîmes n’avait fait qu’amplifier ce sentiment d’être sale jusqu’au plus profond de ses os. Elle n’avait pas voulu rechausser sa paire de tennis, malgré l’obligeance des flics qui la lui avaient rendue propre, et le plus rapidement qu’ils avaient pu. À sa sortie du commissariat, elle avait balancé les chaussures encore emballées de plastique dans la première poubelle venue. Elle ne souhaitait à aucun clochard de dénicher ce cadeau empoisonné par le sang de sa mère. Dans une épicerie-bazar maghrébine près de la gare, miraculeusement ouverte, elle avait déniché une vilaine paire de tongs deux tailles au-dessus de la sienne. Au bout de trois pas, les lanières lui avaient déjà cisaillé la peau entre deux orteils, mais mieux valait ça que se faire arrêter pour vagabondage à cause de ses pieds nus. Elle fréquentait les flics un peu trop à son goût, ces derniers temps, et avait quoi qu’il en soit de nouveau rendez-vous avec eux à Nîmes le lendemain matin. Elle hâta le pas, et percuta une petite vieille qui se dandinait en zigzaguant au milieu du hall, valise à roulettes à bout de bras. La vieille regardait le plafond de béton d’une mine soupçonneuse : des pigeons traversaient lourdement le hall, rasant parfois la tête des voyageurs. Manon la retint de justesse par la manche avant qu’elle s’écroule… et se casse le col du fémur, pensa-t-elle en un éclair. La vieille la fixa d’un œil noir, et Manon la reconnut instantanément : Solange, la cuisinière de Ludmilla Rinaldi. Elle l’avait chaque fois entr’aperçue de loin, mais le chignon gris et bas comme le visage revêche étaient reconnaissables à vingt mètres.

— Excusez-moi, dit soudain Solange. Dites donc, vous, je vous ai vue avec Suzanne Hanspag, l’autre dimanche, sur la Promenade. Vous êtes parente avec elle ?

Manon hésita un instant. La cuisinière semblait connaître sa mère, mais n’avait certainement aucune idée de la façon dont cette dernière venait de mourir prématurément.

— Oui. C’est ma mère.

— Ah ! ça alors… Je savais bien que c’était elle. C’est qu’elle a pas changé, votre maman. On a travaillé ensemble pendant cinq ans, chez les Rinaldi. Pensez donc…

Solange lâcha son bras, et Manon eut l’impression qu’on venait de lui accrocher deux haltères au bout des mains : elle ne pouvait plus bouger.

— Ma mère a travaillé chez les Rinaldi ? murmura-t-elle.

— Ben tiens ! J’étais cuisinière et elle femme de chambre. Elle m’aidait aussi à la cuisine, et moi j’assurais l’entretien du reste de la maison. C’est qu’elles nous épuisaient, les filles, avec tous ces jeunes qu’elles nous ramenaient sans cesse à la Bastide. Elle vous en a jamais parlé ? On était assez copines, à l’époque, même si elle était pas bavarde.

Manon sut aussitôt que le sort venait de jouer un sale tour à Suzanne Hanspag : couchée dans son tiroir de la chambre froide, elle devait hurler depuis l’au-delà, et supplier Solange de la boucler. Mais voilà, le destin est généralement facétieux…

— Vous avez le temps de prendre un café ? fit-elle en contenant le rugissement qui lui chatouillait la gorge.

— J’ai mon train dans une heure, rigola Solange.

Manon lui prit d’office sa valise.

— Génial…

 

***

 

Laura était prête à affronter le pire, et le manque de sommeil l’y aidait : elle avait l’impression de marcher sur du coton, d’enfiler des pensées de coton comme des moufles sur sa douleur, d’effleurer des meubles et des objets de coton, et d’envisager un avenir somme toute nimbé d’une douceur de coton. Refoulés pour un temps, le compte à rebours des cartes, les visions de meurtre, les morts sur lesquels elle trébuchait, la vengeance qui s’insinuait dans la douleur… Même l’enterrement de Matthieu ne semblait plus réel. Max l’avait appelée une heure auparavant : il lui avait annoncé qu’il venait d’apporter à Viviane la preuve, certes dérisoire et impuissante, qu’il était malgré tout un père ; il avait veillé son fils et venait d’exiger de sa mère que Matthieu reposât dans le caveau Fontane. Laura avait abrégé la conversation, trop hébétée pour renvoyer son père à sa faillite : Max devenait obscène, dans sa volonté de racheter et d’expier. Elle avait donc volontairement passé sous silence les dernières nouvelles : la découverte du mausolée de Fred Bellair et le rapatriement du cercueil de Luisa, ainsi que l’opération réussie de Vincent. Max était forcément au courant…

Elle allait fermer la porte-fenêtre de la chambre de Vincent lorsqu’une ombre posée sur l’eau de la piscine attira son regard. Elle s’approcha du rebord, et plissa les yeux : un carton flottait, bien réel, projeté au milieu de la piscine dans un circuit désordonné par le remous des pompes en marche. Laura vit son reflet troublé dans l’eau, et s’aperçut qu’elle souriait : la lame de Tarot n’attendait que l’épuisette qu’elle tendrait pour l’attraper…

C’était « le Chariot », la lame numéro VII, et Laura sentit les sanglots l’envahir lorsqu’elle vit le jeune homme aux longs cheveux blonds représenté sur la carte : il avait cet air de triomphe que confèrent la jeunesse et la force, debout sur un char tiré par deux chevaux. Il était solaire, tout autant qu’empreint d’une gravité qu’on sentait due à la charge qui venait sans doute de lui échoir : une couronne était posée sur sa tête, son armure était royale, et le sceptre trop lourd dans sa main. Il était Matthieu, dont on transportait le corps vers une dernière demeure. Il ne manquerait que les deux chevaux au corbillard… Ce chariot semblait indiquer un voyage. Un grand voyage. La fin était proche et Laura ne voyait plus comment éviter cette mort annoncée. Elle commençait même à sentir une certaine volupté à l’idée d’en finir. D’en finir vraiment.

 

***

 

Solange pépiait finalement comme un oiseau, ce que n’auraient pas laissé deviner ses jambes lourdes, son torse et sa taille moulés dans un seul bloc, et son visage si peu aimable au premier regard. Pas plus qu’on ne l’aurait crue capable d’enfanter trois filles, qui ne semblaient pas avoir souffert le moins du monde des horaires tyranniques qu’avaient infligés les filles Rinaldi à leur personnel. Manon écoutait sans l’interrompre la petite voix pointue et légère, à laquelle l’accent niçois apportait des envolées quasiment lyriques. Solange n’avait pas touché à son café, alors que Manon en avait absorbé la dernière goutte tiède depuis dix minutes.

— Ça, Suzanne, c’était une gentille fille. Jamais un mot plus haut que l’autre, jamais énervée ni fâchée, jamais médisante. On aurait dit une sainte. Elle était tellement discrète… Elle a bien mis six mois pour me dire qu’elle était mariée. Vous vous rendez compte ! Votre papa travaillait du côté de Nîmes, si je me souviens bien, aux impôts je crois. Eh bien, elle montait le voir un week-end sur deux. J’ai fini par comprendre : une fois par mois je la voyais en train de pleurer. Un jour, je lui ai dit : Suzanne, les enfants, faut pas croire que c’est un don de Notre Seigneur. J’avais déjà mes trois filles, vous comprenez, et je savais pas trop comment lui dire que j’avais compris qu’elle pouvait pas avoir d’enfant. Elle a fini par me l’avouer, d’ailleurs. Mais vous devez bien le savoir, puisque vous m’avez dit que vos parents vous avaient adoptée, gazouilla Solange d’un air étonné. Enfin, j’espère que je n’ai pas trahi un secret. Je suis trop bavarde. C’est ce que me répète Ludmilla sans arrêt. N’empêche, je comprends pas pourquoi elle a pas voulu que je dise à Laura que je connaissais votre maman…

— Pardon ?…

— Ben, oui. Laura, sa nièce, lui a posé des questions sur votre mère. Elle m’a fait les gros yeux. J’ai bien compris, té !

Solange se pencha brusquement vers Manon.

— Surtout, vous ne dites pas que je vous ai raconté tout ça, souffla-t-elle d’une voix encore plus aiguë.

— Je ne la connais pas… Elle est si terrible que ça ?

L’éclat de rire de Solange la jeta presque contre le dossier de sa banquette.

— Ludmilla Rinaldi ? Depuis qu’elle est pitchoune, on ne sait pas comment la prendre. Un moment douce comme un agneau, et une seconde après c’est une vraie vipère. Pas comme sa sœur, soupira-t-elle. Luisa, c’était un bonheur. Tout le monde l’aimait, celle-là. Un peu fofolle, avec ses grigris et sa sorcellerie, mais elle n’aurait jamais fait de mal à une mouche. Pas comme l’autre… L’année la plus tranquille que j’aie passée, finalement, c’est quand Ludmilla est partie. Elle nous a fichu la paix pendant plus de six mois. Elle voulait voyager… Luisa était plus calme. Quand Ludmilla est rentrée, elle était épouvantable. Ah çà, elle nous en a fait voir de toutes les couleurs ! Luisa la protégeait, tout le temps. C’est à ce moment-là que Ludmilla a su que sa sœur était enceinte. Quel malheur…

Manon vit le duvet sur ses mains se hérisser.

— C’était quand, exactement ?

— C’était début 1972. Je m’en souviens comme si c’était hier… Votre maman a rendu son tablier deux semaines plus tard… C’est marrant ! Surtout qu’elles s’entendaient bien, toutes les deux.

 

***

 

Le convoi funèbre s’arrêta devant la chapelle des Fontane. Agnès se sentit prise d’un vertige : ils étaient seulement sept à se recueillir en ce lieu ; si peu nombreux à accompagner Matthieu que la vacuité du rite la plongeait dans un tourbillon de tourments. Les employés des pompes funèbres avaient préparé le caveau… Son estomac lui rappela soudain avec un gargouillis indécent qu’elle n’avait rien bouffé depuis la veille. Elle ravala une larme, puis un sourire : la mort n’empêchait finalement pas la vie de creuser son sillon. Agnès se souvint de l’histoire de cette adolescente qui était tombée d’une falaise vers Monaco. La gosse s’en était tirée, mais la première chose qu’elle avait lâchée aux pompiers, en pleurnichant de honte, c’était qu’elle portait des chaussettes sales et qu’elle allait puer des pieds. Depuis, Agnès avait appris par la bouche des pompiers ce qu’elle était à des années-lumière de soupçonner : un nombre incalculable de gens, des femmes en grande majorité, avaient toujours une culotte de rechange au fond de leur sac, au cas où la mort les surprendrait par erreur. On sauvait finalement l’honneur par des petits riens…

Agnès disciplina ses pensées vagabondes et observa le groupe, imperceptiblement disséminé, puis Laura, minuscule et fragile entre Max et Viviane. Elle regarda les dos voûtés, les épaules affaissées de Max et de Viviane, agitée de légers frissons. Seule Laura semblait tenir le choc. Cette fille avait de toute façon défié la mort et ses fantômes à tant de reprises que l’écorce de cristal qu’elle donnait à voir était le leurre le plus ébouriffant qu’Agnès eût jamais observé : Laura était capable d’affronter un volcan en éruption, et seule Agnès semblait le savoir. Ludmilla se tenait légèrement en retrait. Droite comme un if, vêtue d’une robe qui accentuait sa minceur et sa haute taille, elle n’avait pas noué ses cheveux, et Agnès voyait des mèches soulevées par à-coups sous les assauts légers de la brise marine. Si le souffle n’avait inscrit un peu de vie dans la chevelure, Ludmilla aurait pu être de pierre. Agnès eut soudain froid : la maîtrise que dégageait cette femme en toute circonstance était quasi inhumaine. Ceux qui semblaient le plus perdus étaient sans conteste Mado et Pierrot, à quelque deux mètres du clan, mais qui avaient quand même tenu à être là. Pierre soutenait Mado et avait enveloppé les épaules de la petite femme tout en noir de son bras puissant.

Le cercueil fut posé sur un catafalque devant le caveau. Viviane s’en approcha. Elle murmurait, mais ses mots furent portés par un brusque souffle d’air.

— Je ne sais pas si la mort d’un enfant nous apprend quelque chose, mais je voudrais te dire, Matthieu, que je n’aurais jamais voulu avoir un autre enfant que toi. Tu m’as comblée. Tout ce que j’ai reçu dans cette vie, le seul bonheur que j’ai eu, c’est toi qui me l’as donné. Je n’ai plus rien à attendre. Sauf le moment de te rejoindre.

Le dos de Max Fontane se raidit comme sous la morsure d’un fouet, mais il ne fit pas un geste.

Puis elle ajouta :

— Je t’ai vu sortir de mon ventre et aujourd’hui je te regarde entrer dans la terre.

Viviane s’effondra seule, refusant les bras de Max. Les employés des pompes funèbres passèrent les cordes dans les poignées du cercueil, et commencèrent à le faire glisser dans la fosse.

Ludmilla sembla revenir à la vie ; elle vint jeter une poignée de terre et une rose dans la fosse. Mado et Pierrot étaient à leur tour sur le point de rendre un dernier hommage à Matthieu lorsque Agnès sentit une présence dans son dos ; d’ailleurs une ombre s’allongea sur le sol de gravier blanc devant elle. Elle se tourna légèrement et crut avoir une hallucination : Fred Bellair, costume froissé, la barbe naissante, la dominait de toute sa hauteur. Il effleura son bras et chuchota, sans que ses lèvres aient eu à bouger :

— Je suis là, et je ne disparaîtrai plus. Je vous demande juste de me laisser le temps de me recueillir. Ensuite nous nous retrouverons au commissariat, et vous pourrez me garder à vie si vous le souhaitez…

Lorsque Fred Bellair était apparu, l’assistance avait semblé vaciller : l’entrée en scène du grand Bellair ne semblait prévue par personne. Pourtant, après le flottement, chacun reprit la posture appropriée, raide ou voûtée, cette dernière attitude n’étant pas une question de douleur ; chacun vivait la mort à sa manière…

 

Manon serrait les dents, les poings, les épaules, et même les doigts de pied, dans ses tongs pourtant trop grandes. Elle se sentait compacte comme un atome, et quiconque l’aurait ne serait-ce qu’effleurée aurait provoqué l’explosion. Elle avait réussi à se glisser derrière un caveau, à une vingtaine de mètres de la tombe de Matthieu, alors qu’ils étaient déjà tous rassemblés pour lui. Elle ne se sentait pas le droit d’imposer sa présence ; si elle avait été quelque chose ou quelqu’un pour lui, elle n’était plus rien aujourd’hui. Alors elle avait serré tout son corps, et attendait qu’ils partent.

Elle vit enfin le groupe se disperser et reprendre le chemin vers les grilles : une toute petite femme ronde en pleurs, soutenue par un géant qui ressemblait tellement à Fred Bellair qu’ils étaient sans aucun doute frères ; Max Fontane, qui prit la mère de Matthieu par le bras, et l’aida à regagner la sortie ; Laura et Agnès restèrent en arrière, et Manon perçut le désarroi mêlé de colère de Laura. Agnès lui glissa quelque chose à l’oreille. Laura détourna sèchement son regard, qu’elle avait rivé sur la silhouette de Fred Bellair. Ce dernier, défait, était redevenu un homme ; il avait suffi de deux jours pour que le Don Corleone de la Côte sombre corps et âme. Que s’était-il passé ?

Ludmilla s’approcha de Fred Bellair, l’embrassa, et le cœur de Manon expulsa une bulle d’acide dans ses artères…

Elle ne put s’empêcher de crisper sa main gauche sur son poignet droit : sous ses doigts, à travers le lourd bracelet aux figurines gravées, elle sentait son cœur gronder comme un volcan…

Ils s’éloignèrent, et Manon dut patienter le temps que le cognement sourd de ses tempes s’atténue, incapable de marcher jusqu’au caveau. Enfin, elle se sentit suffisamment forte pour aller dire adieu à Matthieu.

 

***

Agnès sentait ses muscles douloureux vriller tout son dos : elle avait eu la faiblesse d’accorder sa confiance à Fred Bellair et l’avait laissé rejoindre seul le commissariat central. Elle sentit soudain un goût de sang sur sa langue, et s’aperçut qu’elle venait de se déchiqueter une lèvre. Une folie. Elle avait néanmoins prévenu Bruno et son équipe d’abrutis, qui poireautaient toujours au casino. Bruno n’avait pas dit un mot, mais elle avait senti l’injure muette lui transpercer le tympan. Il était trop tard. Elle conduisait aussi vite que la circulation dense le lui permettait. Elle avait de surcroît compris que Laura souhaitait lui parler, et Ludmilla s’était imposée dans le voyage. Agnès avait décrété d’un ton rogue qu’elle reprenait son service et que le seul arrêt consenti pour Ludmilla et Laura aurait lieu à la maison de verre des Fontane. Laura, ailleurs, regardait le flot de voitures, et Ludmilla, plantée sur la banquette arrière, se cachait derrière sa paire de lunettes noires, cheveux au vent qui s’engouffrait par la vitre ouverte.

— Est-ce que tu as réussi à contacter le SRPJ de Nîmes ? souffla Laura.

— Non. Pas encore. Pas eu le temps.

Devant, une file interminable de voitures s’ébranlait au feu en un goutte-à-goutte prodigieusement agaçant. Le feu passa pour la troisième fois au rouge.

— Et merde ! pesta Agnès.

Elle vit le coup d’œil narquois de Ludmilla dans le rétroviseur. Laura continua.

— La mère de Manon a été tuée par la personne qui a tué ma propre mère, martela-t-elle, butée. Elle savait quelque chose…

Ludmilla sursauta, mais la boucla. Elle repoussa d’un geste élégant une mèche qui lui chatouillait le front.

— Et le légiste… pour le corps de ma mère, demanda Laura à Agnès, on a des nouvelles ?

— Pas encore.

Son téléphone sonna sur le tableau de bord. Agnès dédaigna l’interdiction de prendre des communications au volant d’une voiture.

— Capitaine Angeli, j’écoute.

La voiture précédente démarra poussivement.

— Deux secondes, doc ! Je me gare…

Elle bifurqua d’un coup de volant sur le trottoir, dans un concert de klaxons énervés.

— C’est bon. Attendez encore deux secondes, je prends de quoi noter.

Laura fut plus rapide qu’elle : elle lui tendit un carnet et un stylo.

— Ouais. Je vous écoute, mais l’essentiel. Je passerai vous voir plus tard…

Ludmilla, à l’arrière, commençait à s’intéresser à la conversation. Quant à Laura, elle écoutait et lisait sans vergogne ce qu’Agnès griffonnait sur la page. Lorsque Agnès raccrocha, Laura la regardait d’un air sauvage et borné.

— C’est donc bien ce que je voyais… Dis-le ! De toute façon j’ai lu…

Agnès poussa un interminable soupir agacé. Elle sentait le regard acéré de Ludmilla sur son crâne, malgré la paire de lunettes de soleil.

— Temporal gauche fracassé… mais pas dans l’accident : le choc est trop net et la fracture très enfoncée, et étroite. Plusieurs coups du même type dans la région gauche du crâne. Il pense à un objet type club de golf, canne… Tu avais raison, Laura.

Un concert assourdissant de klaxons et d’injures emplit l’habitacle de la voiture. Agnès vit le rouge envahir les joues et le front de Laura, par plaques. Ludmilla s’agrippa à la poignée de la porte, blanche sous le hâle. Elle se redressa brusquement.

— Ma chérie, tu vas tomber dans les pommes… Agnès, est-ce qu’il y aurait de l’eau, dans ce four ambulant ?

— Non. Voiture de service. Le bar n’est pas compris ! aboya Agnès.

— Laura, ma chérie, ça va ? fit Ludmilla en foudroyant Agnès du regard.

Laura retrouvait peu à peu sa carnation habituelle.

— Oui, ça va. Ça va très bien, même, fit-elle d’une voix étonnamment ferme. Celui qui a tué ma mère et qui veut me tuer était là, au cimetière. J’en suis sûre maintenant…

 

***

 

Fred Bellair était en main lorsque Agnès pénétra dans le bureau : Mollaro lui faisait face, et Bruno avait pris sa place devant le clavier. Il lui fit un signe de connivence discrète : un battement de paupières… Agnès faillit en tomber de soulagement : Bellair avait donné sa parole et l’avait respectée. Parole de bandit et code d’honneur : ça existait donc encore. Delambre en serait certainement le premier rassuré. Elle rejoignit Bruno, puis posa discrètement une fesse sur le coin de son bureau. Manifestement, Bellair avait remis sa mémoire en marche, et les confidences coulaient de sa bouche à grande eau.

— Pourquoi voler un corps, monsieur Bellair ?

— Par amour.

— Ah ? L’amour fait faire de ces conneries ! Celle-là risque de vous coûter bonbon, balança Mollaro.

— Vous ne pouvez pas comprendre.

— Oh que si ! Je peux même vous dire qu’à ce point-là ce n’est plus de l’amour, c’est de la… nécrophagie ! fit Mollaro d’un ton triomphant.

Agnès leva les yeux au ciel : Rick le Hochet était en plein concours avec maître Capello. Elle toussota discrètement : s’il continuait, il ne reviendrait pas au deuxième tour. Ça ne manqua pas.

— Je n’ai pas dévoré le corps de Luisa, monsieur Mollaro. Je l’ai veillé. Je l’ai chéri. Je l’ai aimé.

Mollaro figea une moue qu’il voulait la plus intelligente possible sur le cube qui lui tenait lieu de visage, lequel s’illumina.

— Nécrophile, alors ?

Agnès s’étrangla. Elle entendit le soupir d’aise de Bruno derrière elle et en profita : elle se tourna vers lui pour lui faire des yeux énormes. Dignement, index pointé sur la touche « delete », Bruno effaça du P-V la réplique de Mollaro qui aurait pu devenir légendaire sans l’obligeance de son subordonné. Agnès décida d’intervenir.

— Monsieur Bellair, j’aimerais qu’on revienne sur la dernière fois où vous avez vu Luisa Fontane. D’après vos premières déclarations, c’était la veille de sa mort.

— Oui. Le 20 août. Nous avons joué, au casino.

Mollaro découvrit une rangée de dents, mais Agnès lui coupa la chique d’un geste.

— Vous avait-elle semblé inquiète, nerveuse ?

— Oui. Nous perdions… Et nous avions besoin d’argent pour pouvoir partir ensemble.

— Elle avait de l’argent. Les Rinaldi sont connus pour leur immense fortune.

— Je ne souhaitais pas que Luisa m’entretienne. Nous voulions repartir de zéro, ne rien devoir à personne.

— Elle était enceinte, de huit mois. C’était votre enfant ?

Agnès retint son souffle : elle chargeait la mule, alors qu’elle avait déjà la réponse, mais elle avait besoin de la version de Fred Bellair.

— Non, murmura Fred Bellair. C’était celui de son mari, Max Fontane. Mais j’aurais élevé… Laura comme ma propre fille… si j’avais pu.

Mollaro grimaça, largué dans cette reconstitution qui faisait appel aux sentiments, et non plus aux faits. Agnès revint sur un terrain plus adapté au bon sens « mollarien ».

— Elle ne vous avait jamais fait part de menaces qu’elle aurait reçues ?

— Non… Si, excusez-moi. Dans ces dernières lettres, elle me racontait qu’elle avait peur de mourir… comme les premiers-nés de sa famille. Une malédiction à laquelle elle croyait. J’aurais dû la prendre au sérieux…

— Le soir du 20 août 1972, donc, vous vous quittez. Au casino ?

— Non. Je l’ai raccompagnée.

— Chez son mari ?

— Non, à la Bastide. Je crois me rappeler que Ludmilla Rinaldi donnait une grande fête. Le parc était plein de monde. La Bastide était illuminée. Luisa était épuisée. Je l’ai vue entrer dans la maison… Elle n’est jamais venue au rendez-vous que nous nous étions fixé le lendemain, au casino, de nouveau.

— Elle a eu son accident de voiture cette même nuit ?

— Oui. J’ai été prévenu à l’aube. Par sa sœur… souffla-t-il d’une voix quasiment inaudible.

— Que s’est-il passé ? Qu’avez-vous fait ?

— Je suis allé à l’hôpital où l’on m’avait dit qu’elle avait été transportée. J’ai appris qu’elle était dans le coma. On pouvait peut-être la sauver… mais c’était elle ou l’enfant. Max Fontane l’a tuée : il a demandé à ce que l’enfant vive.

— Vous auriez choisi Luisa Fontane ?

— Oui… Et si c’était à refaire, je le referais.

On n’entendit plus que le souffle bruyant du système d’air conditionné, hors d’âge. Bruno avait cessé de prendre la déposition, mais ça n’avait aucune importance : un magnétophone enregistrait toute l’histoire de Fred Bellair et de Luisa Fontane. Mollaro baignait dans une hébétude qui atteignait une profondeur insondable. Agnès plongea, en pariant sur la surprise de Bellair comme de ses deux collègues : tout n’était que reconstitution, sur la seule bonne foi d’une vision. Elle assena le coup de grâce.

— Luisa Fontane a été assassinée, cette nuit du 20 au 21 août 1972. D’un coup à la tête. Son assassin l’a crue morte et a transporté son corps dans sa propre voiture pour la jeter dans un ravin, sur la route du calvaire. Il a voulu faire brûler la voiture, mais n’y est pas parvenu totalement. Avez-vous tué Luisa Fontane, monsieur Bellair ?

Agnès vit Fred Bellair se tasser sur sa chaise.

— Moi ? J’aurais donné ma vie pour elle !

Elle vit son dos se voûter totalement : elle sut qu’il pleurait. Mollaro n’en revenait pas. Bruno se racla la gorge, pour étouffer certainement un miaulement contestataire.

— Max l’aurait tuée ?

— Nous ne manquerons pas de nous occuper de Max Fontane, coupa Mollaro.

Agnès vit son chef de groupe s’ébrouer, se redresser sur sa chaise, et feuilleter d’un air pénétré les feuillets du dossier qu’il avait sous les yeux. Le cliquetis du clavier reprit, rapide : Bruno rattrapait ce qu’il pouvait, surtout une contenance.

— Nous avons tout un tas d’autres questions à vous poser. Le terrain du Montmaure, et la société d’assurance. Racontez-nous…

Agnès ferma les écoutilles durant deux secondes. Le temps de revenir au présent. Fred Bellair venait de revivre sa dernière nuit avec Luisa. Et, avec lui, elle et Bruno avaient souffert. Agnès le croyait, dans sa chair, malgré toutes les contre-indications d’usage dans la police : Bellair n’avait pas tué Luisa Fontane. Bellair était un fou d’amour, encore aujourd’hui…

De là à en conclure, en revanche, qu’il avait trouvé le ou les meurtriers de la femme qu’il aimait, et qu’il avait fait justice seul, il y avait un gouffre. Vincent Bellair était de surcroît une victime innocente, tout comme Matthieu ; Joëlle Legasse, la secrétaire, avait été trop gourmande et trop naïve, tout comme Thierry Merlet, le photographe ; Antoine Duval s’était a priori cassé le cou en se jetant d’une falaise tout seul ou poussé par quelqu’un… Restaient le meurtre de Duroc et celui de la mère de Manon, le dernier en date, qui faisait indéniablement partie de l’affaire. Agnès n’arrivait pas à les relier entre eux, mais commençait à croire qu’ils étaient en rapport avec le passé, comme Laura n’avait eu de cesse de le lui répéter.

 

***

 

Laura était sonnée, mais son abrutissement ne l’empêchait pas de réfléchir. Les infirmières semblaient lire son immense fatigue, elles s’écartaient naturellement sur son passage. Elle parvint à la porte de la chambre 18 et frappa. Ce fut Mado qui lui ouvrit, toujours en tenue de deuil. Le contraste était saisissant entre le noir de sa robe et de ses cheveux, et la pâleur de Vincent qui se noyait dans la blancheur des draps et des pastels de la chambre. Mado avait les yeux gonflés. Elle prit Laura dans ses bras, ce qu’elle n’avait pu faire au cimetière.

— Ma pauvre petite, et vos pauvres parents… C’est affreux.

Elle en profita pour chuchoter à l’oreille de Laura, d’une voix soudain plus autoritaire :

— Il est encore très faible. Je ne lui ai rien dit. Rien, vous m’entendez ?

Laura avait compris.

— Ne vous inquiétez pas. On ne réveille pas un mort pour lui apprendre qu’il est le seul survivant…

Mado tressauta et la regarda d’un air horrifié. Laura réalisa trop tard qu’elle avait laissé échapper une absurdité effrayante, entre vérité et cauchemar. Elle passa outre, se dirigea vers le lit. Vincent semblait dormir, paupières closes. Son crâne était encore bandé d’un pansement épais, mais le nombre de tubes et de fils qui le reliaient à des machines avait diminué de moitié. Elle passa une main sur ses joues, rasées de frais avant l’opération. Il ouvrit les yeux, puis tenta de lui faire un sourire : sa bouche se souleva d’un côté et crispa sa joue, alors que quelques gouttes de bave perlaient sur son menton. Il était encore très faible, son cerveau se remettait doucement en marche. Elle se pencha, but d’un coup de langue la salive sur le menton, puis remonta jusqu’aux lèvres. Elle sentit le torse de Vincent frémir et se soulever : il tentait de lui dire qu’il était heureux, heureux de la sentir de nouveau, et ce bonheur éclatait dans cette envie de rire qui explosait en petites bulles. Les éclats de rire, les vrais, les énormes, seraient pour bientôt… Lorsqu’elle se redressa et ouvrit les yeux, il ouvrit les siens en même temps, et elle vit les larmes poindre. Elle lécha la première qui coula le long de sa joue… Le temps s’était pétrifié. Mado s’était fondue dans la peinture du mur, malgré sa robe de deuil. Plus rien n’existait. Il tordit de nouveau sa bouche.

— Laura…

Les mots étaient suppliants mais si fatigués…

— Chut, mon amour. Je suis là. Je suis là.

Ce fut comme si elle lui disait : je suis vivante et toi aussi. Vincent s’agita, ses yeux roulèrent de façon asymétrique sous les paupières agitées de tremblements. Laura serra sa main, encore molle ; un vestige de plus de son cerveau percé.

— Tu dois te reposer. Je sais que tu n’en as pas envie mais tu le dois, parce que je voudrais que tu marches quand je reviendrai te chercher.

Il ferma les yeux. Elle pressa sa main, le temps de sentir son pouls se calmer. Lorsqu’elle la lâcha, l’écran de son cœur affichait une courbe apaisée.

 

***

 

Manon allait appuyer sur le visiophone lorsqu’elle se ravisa. Elle balança sa besace de l’autre côté du mur et, en trois mouvements souples, se laissa tomber sur le sol du parc. Elle remonta vers la Bastide en longeant l’allée, mais sous les pins. À quelques dizaines de mètres de la maison, un chant lui parvint. Plus elle s’approchait, plus la musique s’échappait en flux et reflux de cymbales et de chœurs par les fenêtres ouvertes du rez-de-chaussée. Elle gravit les marches du perron et s’arrêta devant le lourd vantail. Une fois de plus, elle choisit de ne pas sonner ; la porte était ouverte, l’invitation irrésistible, et la surprise dans son camp.

Le hall était sombre. Elle voyait l’escalier de pierre s’enrouler au fond vers l’obscurité des étages. La musique provenait du grand salon, assourdissante. Une femme chantait, et Manon percevait tout le désespoir de la soprano sans en comprendre une seule parole. Elle déposa sa besace sous une console du hall et allait pénétrer dans le salon lorsque Ludmilla poussa une porte et apparut : elle ne portait plus ses lunettes de soleil, mais avait toujours ses longs cheveux qui tombaient en cascade sur ses épaules, aussi noirs que sa longue robe. Elle tenait un petit saladier de terre cuite dans une main, un torchon dans l’autre, et se figea à sa vue.

— Qui êtes-vous ? Comment êtes-vous entrée ? glapit-elle par-dessus le vacarme symphonique qui avait repris.

— La porte était ouverte…

— Sortez immédiatement ! Ou j’appelle la police.

Ludmilla était blême de frayeur, Manon le voyait. Elle ne bougeait plus, mais le saladier tremblait légèrement dans ses mains.

— Excusez-moi, je ne voulais pas vous faire peur. Vous ne me connaissez pas, mais moi je vous connais. J’étais la petite amie de Matthieu…

L’autre écoutait, pétrifiée de trouille. Manon continua : elle défit le lourd bracelet de son poignet et le tendit vers Ludmilla, sans faire un pas. Le bijou luisait faiblement au bout de son bras.

— Je suis venue vous rendre ce qui vous appartient.

Ludmilla laissa son regard dériver sur le bracelet. Manon sut instantanément qu’elle avait mordu à l’hameçon. La musique cessa brusquement.

— Où avez-vous trouvé ce bijou ? fit Ludmilla d’une voix qui résonna étrangement dans le hall rendu au silence. Vous l’avez volé, n’est-ce pas ?

— Non. Pas celui-ci. J’ai volé celui qui appartenait à Laura.

Ludmilla s’appuya contre le mur. Manon l’observait tout en dévidant la bobine de l’histoire. Au bout, il y avait un être vivant : elle, Manon. Ludmilla plissa les yeux, et sembla la soupeser.

— Juliette ?…

— Juliette Hanspag…

Le saladier s’écrasa sur les dalles, répandant le rouge et le blanc de son contenu au milieu des débris de terre cuite. Ludmilla resta les bras ballants. Elle tenait toujours son torchon, qui pendait le long de sa robe. Manon fit un pas vers elle, et le bracelet capta un éclat de lumière.

Manon sut qu’elle avait gagné sa vérité, au terme de trente-trois années de mensonge. Elle ne se sentait pourtant pas satisfaite. Non qu’elle fût déçue, mais l’inquiétude ne la quittait pas…

— Alors c’est vous, n’est-ce pas ?

— Oui, balbutia Ludmilla, oui, je suis ta mère.

Ludmilla baissa les yeux sur son torchon.

— Et je suis là, avec une loque à la main. Je suis désolée… Seulement, tu arrives tard. Beaucoup trop tard… Pourquoi maintenant ?

— Pour comprendre. Ma mère, Suzanne, travaillait pour vous, n’est-ce pas ?

— Oui… pauvre Suzanne. Elle est morte, je sais… Tu es de nouveau orpheline. C’est étrange, la vie, non ? souffla Ludmilla, en faisant un pas vers Manon.

Manon la stoppa d’un geste.

— J’ai encore besoin d’éclaircir quelques détails. Vous avez donc demandé à ma mère d’abandonner la petite fille que vous veniez de mettre au monde ?

— Bravo…

— Elle a bien fait ce que vous lui aviez demandé. À un détail près : elle m’a abandonnée en me déclarant sous le nom de Hanspag… et pas sous le nom de Rinaldi, ou sous X. Elle est revenue me chercher trois semaines plus tard… Elle vous a roulée ! Elle ne pouvait pas avoir d’enfant.

Ludmilla rejeta ses longs cheveux en arrière, et partit d’un éclat de rire sinistre.

— Je le sais ! La salope… Elle m’a trahie. Je lui avais demandé de te laisser chez les religieuses sous mon nom. Quand j’ai voulu te récupérer, un an plus tard, tu n’étais plus là ! Je n’ai jamais su qui t’avait adoptée, les religieuses n’ont rien voulu me dire. J’ai supposé que tu avais été recueillie par une inconnue… jusqu’à ce que j’apprenne que Suzanne Hanspag avait une fille. Elle avait tout prévu, la garce, cracha-t-elle.

Manon regarda celle qui avait été sa mère biologique, bouche plissée, amère, haineuse, mains crispées sur son torchon dont elle faisait une longue torsade de ses doigts osseux.

— Quand elle a su que j’étais enceinte, elle m’a proposé de m’aider. Je ne voulais pas avorter, tu comprends… Mais je ne pouvais pas te garder non plus. C’est elle qui m’a suggéré de t’abandonner à ma place, siffla-t-elle. On a caché ma grossesse à tout le monde. C’était facile… J’avais de l’argent. Je me suis réfugiée en Italie. Ce n’était pas loin. Suzanne venait me voir de temps en temps. Le moment venu, c’est elle qui m’a aidée à accoucher. Tu vois, elle avait tout prévu. Elle t’a volée à moi.

Une myriade de points lumineux passa devant les yeux de Manon. Sa gorge brûlait des remontées acides qui lui tordaient le ventre. Rien ne lui suffisait. Rien ne finirait jamais. Elle était condamnée à l’insatisfaction perpétuelle.

— Je crois que ça vous arrangeait bien. Vous n’avez jamais voulu vous encombrer d’un enfant. Plus je vous regarde, et plus je sais que j’ai raison. Vous étiez riche, jeune, belle… Ce bracelet que vous avez laissé dans mon berceau, c’était juste la preuve qui vous aurait permis de me récupérer au cas où… En plus, il ne vous appartenait pas. Il appartenait à votre sœur. C’est à cause de lui que j’ai cru que Luisa était ma mère. Laura m’a fait comprendre tout ça. Vous avez fait graver Rinaldi dessus après lui avoir volé le bracelet. Laura n’a que la copie. Pourquoi ? Et qui est mon père ?

Ludmilla vacilla.

— Il faut que je m’asseye. Je ne me sens pas bien…

— Moi, ça fait plus de trente ans que je me sens mal !

— Mais tu as été adoptée, tu as été aimée, toi !

— Je vous interdis de me tutoyer, rugit Manon.

Ludmilla tomba. D’un coup. Dans les débris de terre et de nourriture. Manon se précipita.

 

***

 

Laura sursauta. Une porte venait de claquer quelque part. Elle se redressa sur le canapé et aperçut les livres tombés sur le sol. Elle s’était endormie comme une masse, en pleine lecture du Tarok, le livre du prince de Pise qu’elle avait du mal à déchiffrer et qui ne l’aidait pas encore à résoudre l’énigme de tous ces mystères et de tous ces morts. Max apparut, épuisé. Il se dirigea sans un mot vers la table à alcools, se servit un verre de whisky qu’il avala presque d’un trait. Enfin, il plia sa longue carcasse dans un fauteuil.

— Alors ? murmura Laura.

— Alors quoi ? Alors rien… Ta copine a enregistré ma déposition, et je suis là ! Qu’est-ce que tu crois ? Tu déterres le corps de ta mère, et on m’apprend que non seulement elle a été probablement assassinée, mais qu’en plus je suis un des principaux suspects ! Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Que tout va bien ?

Il avait raison. Cependant, elle avait besoin de savoir…

— Que s’est-il passé ce soir-là, papa ?

Max la dévisagea d’un air hébété, sonné. Il éclata soudain d’un rire haut perché.

— Tu crois que j’ai tué Luisa ?

Laura se prit la tête dans les mains.

— Papa… je t’en prie.

— Je n’ai pas tué ta mère ! hurla-t-il. Je n’étais même pas à Nice… bon sang. J’étais à Toulon ! Merde !

Il passa de la fureur aux sanglots sans transition.

— Si j’avais été là, rien de tout ça ne serait arrivé… Luisa serait en vie, pleurait-il.

Laura voyait son nez luisant, et le filet de morve translucide qui glissait vers sa lèvre supérieure. Il s’essuya la bouche d’un revers de sa manche de veste.

— Pourquoi m’as-tu fait ça, Laura, pourquoi ?…

Elle suffoqua, prise d’une bouffée de colère.

— Je n’ai rien fait d’autre que chercher la vérité ! Cette vérité-là me permet de vivre, papa. De vivre ! Tu comprends ça ? Je ne suis pas folle. Je ne l’ai jamais été. Et j’avais raison sur toute la ligne !

— Et ça va être ton tour, si tu ne pars pas ! gémit Max. Tu devrais t’en aller. Loin. Dès demain.

— Non. Il n’y a pas de malédiction. Il y a simplement un assassin qui a tué pour des raisons qu’on ignore. Cette malédiction l’arrange. Joëlle Legasse, le photographe, Matthieu, Duroc, la mère de Manon, et même Antoine Duval : ils ne sont pas morts à cause d’une légende ! Ils ont tous été tués !

Laura se calma d’un seul coup, éreintée d’avoir tant parlé, de devoir sans cesse expliquer la même chose, d’avoir à se justifier et à faire entrer dans les crânes l’intuition qui ne la lâchait pas : le meurtrier n’en avait pas fini. Elle s’extirpa avec difficulté de son canapé.

— Je vais me coucher… Mais dès que Vincent sera sorti de l’hôpital, je m’installerai chez lui. Et nous nous marierons. N’oublie pas ça.

— Je n’oublie rien. Va, mon ange… Je veille sur toi.

Elle quitta la pièce avec un dernier regard pour son père : affalé dans son fauteuil, verre vide à ses pieds, manche de veste tachée, et les yeux morts.

 

Max se redressa péniblement dans son fauteuil et fut obligé de s’agripper aux accoudoirs pour parvenir à se mettre debout. Les baies vitrées lui renvoyaient son reflet en tellement d’exemplaires qu’il en eut la nausée : jamais il n’avait été ainsi rendu à l’état d’homme vulgaire. Sa veste froissée tombait de travers sur ses épaules voûtées, sa cravate était lâche autour de son cou, ses cheveux trop longs se dressaient sur son crâne en épis malheureux, son pantalon ne masquait plus la maigreur de ses jambes. En l’espace de presque trois semaines, il avait bien perdu cinq kilos… sans compter tout le reste : ses illusions pesaient davantage qu’un peu de chair. Il se reversa un whisky et ricana en contemplant la bouteille : lui aussi se mettait à boire. Il eut une pensée fugitive pour Viviane : avait-elle vidé le bar de l’amie chez qui elle avait trouvé refuge ? Il se laissa tomber comme une masse sur le canapé, et aperçut le livre abandonné par Laura. Les premières lignes du Tarok le firent sourire : du latin !

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