Laura ou le secret des 22 lames
Le Diable
Samedi 20 août
LE DIABLE
Vincent ouvrit les yeux. La chambre n’était éclairée que par le halo verdâtre d’un écran. Dehors, il semblait faire encore nuit. Depuis quelques minutes, il sentait une présence dans la pièce. Au-delà du moniteur qui vérifiait son pouls, quelqu’un d’autre le veillait. Ce n’était pas une présence hostile, au contraire : Vincent ne percevait que bienveillance et douceur. Il tourna la tête, et le vit : crâne penché sur l’épaule, couronne de cheveux blancs, moustache souriante, il était assis sur la chaise du visiteur, près de la petite table blanche, face au lit. Le petit libraire de La Baie des Anges mit un doigt sur sa bouche. Vincent comprit qu’il était inutile qu’il appuie sur la poire qui le reliait à la salle de garde des infirmières. Le petit homme ne lui voulait effectivement aucun mal.
— Quelle heure est-il ? souffla Vincent.
Il se réveillait d’un si long sommeil… Au moment où il demanda l’heure, il réalisa que sa bouche fonctionnait, tout comme son cerveau : les mots semblaient cohérents, puisque le petit homme sortit une montre à gousset de son gilet.
— Minuit et quinze minutes, mon garçon.
Vincent le regarda, surpris.
— Vous êtes médecin ?
— Mieux que ça. Je suis lecteur. D’une histoire extraordinaire, que je voulais vous conter. Mais je ne pouvais pas le faire tant que vous étiez endormi.
Le petit homme se leva et approcha sa chaise de la tête du lit. Il redressa sa paire de lunettes désuètes et pointa son index sur les premières lignes du manuscrit qu’il tenait entre les mains.
— Je suis un ami de Laura…
Et il se mit à lire le testament d’Archibald Montalban, l’arrière-arrière-grand-père de Laura.
La lecture prit un certain temps. Vincent écoutait docilement ce long récit mais redoubla soudain d’attention quand le petit homme arriva à la conclusion de cet étrange document.
« … La suite, tout le monde la connaît, le Christ ressuscita d’entre les morts. Jusque-là, je n’avais, comme je l’ai dit plus haut, prêté qu’une attention amusée à toute cette histoire et au couvent Sainte-Anne, jusqu’au jour où l’impensable se produisit. L’impensable avait un nom : la disparition d’Élisabeth. Aujourd’hui encore j’ai du mal à écrire “la mort d’Élisabeth”. La disparition n’implique pas le non-retour. Cette forme donne plus de légèreté à la réalité de l’autre que nos yeux ne voient plus, que nos mains ne touchent plus, que notre âme orpheline et inconsolable pleure. Disparue cela peut vouloir dire qu’elle s’est enfuie, qu’elle est quelque part, ailleurs, dans un endroit ou un repli du temps où l’on pourra la retrouver.
» Élisabeth disparut donc d’un coup comme emportée par un jour de grand vent. Notre fille Livia venait à son tour de mettre au monde son fils Georges, mon petit-fils, et dans cet écart qui séparait le départ d’Élisabeth et l’arrivée de Georges j’eus l’impression d’être entièrement englouti. J’en voulus presque à l’enfant d’être né et à la mère de l’avoir enfanté. Je me repliai dans les ombres de mon chagrin, refusant de voir la moindre présence qui pouvait non pas m’évoquer Élisabeth mais laisser surgir en moi le sentiment d’injustice. Je ne pouvais pas supporter qu’un seul être lui survive jusqu’au jour où je parvins à formuler la chose violemment : “Je donnerais n’importe quoi pour qu’elle revienne, tout ce qui m’est le plus cher.”
» C’est sœur des Anges qui me fit entendre le sens de cette phrase. Malgré son très grand âge, elle me convainquit d’écouter les voix du Ciel et elle me confia à nouveau le livre du prince de Pise. Tout ce qui m’était apparu assez repoussant à la première lecture eut sur moi un tout autre effet. Entre les lignes de ce livre, l’espoir de revoir Élisabeth revint. Il restait un détail à régler pour que le miracle ait lieu : retrouver les cinq médaillons du Tarok qui avaient servi à refermer les plaies du Christ, cinq médaillons qu’on nommait le Kallopsis. J’eus l’impression de comprendre à ce moment-là pourquoi j’avais consacré ma vie à l’archéologie. Plus j’avançais dans mes recherches et plus j’avais l’impression qu’Élisabeth me guidait. En quelques mois je finis par découvrir au cœur de la Palestine une croix de pierre des premiers âges dans laquelle on avait incrusté, à l’emplacement des cinq plaies, les cinq médaillons si convoités.
» De retour au couvent Sainte-Anne, le passage qui me fit basculer dans l’impensable était étroit. La disparition d’Élisabeth était, malgré le temps passé, encore plus difficile à supporter. Je ne vivais plus et, dès lors que j’avais retrouvé le Kallopsis, je n’eus d’autre idée que de la revoir vivante, la ressusciter. La folie dans laquelle me projetait cet amour inconsolable me poussa au pire. Oui, au pire…
» Il ne suffisait pas pour un simple mortel comme moi d’apposer les figures sur le cadavre d’Élisabeth que les sœurs du couvent gardaient comme une sainte relique, mais je devais, en tant que non-initié, faire la preuve de ma croyance en Dieu. Je ne compris pas tout de suite ce que cela voulait dire. Sœur des Anges, qui depuis qu’elle était entrée en possession du Kallopsis semblait avoir recouvré une nouvelle jeunesse, sut me convaincre et surtout m’amener sur le chemin qui allait me faire commettre un acte irréparable. »
Le petit homme retint son souffle, ménageant son effet. Mais il tenait aussi à vérifier que Vincent était capable d’entendre la suite, qui allait sûrement le mettre sur la voie de la vérité. Vincent était en parfaites dispositions : ce que lui disait le vieux libraire étrange faisait écho à des impressions ressenties dans son coma. C’était évident.
Le petit homme acheva donc la lecture :
« La seule manière de faire à Dieu la preuve de son amour pour Le convaincre de notre désir de Le voir à nouveau régner sur le monde était de sacrifier un être cher. Et ce n’était qu’à ce prix que les cinq médaillons du Kallopsis pourraient accomplir le miracle de la résurrection d’Élisabeth. La mythologie vint à mon secours, Agamemnon et même Abraham. Et si terrifiant que cela puisse paraître j’acceptai l’idée de condamner notre fille Livia, parce que l’idée de ressusciter Élisabeth fut plus forte que tout. L’amant passa avant le père sans regret. »
Le petit homme arrêta sa lecture. Vincent voyait se dessiner les contours de la vérité et refusait encore de croire que la chose fût possible. Enfin le vieux libraire, faisant passer un pan de son écharpe autour de son cou malgré la chaleur, continua :
— Le testament d’Archibald Montalban est inachevé. Il mourut brutalement pendant sa rédaction.
Et le petit homme promit de lui raconter la fin un peu plus tard.
***
Agnès vit la porte s’ouvrir. Enfin, songea-t-elle. L’infirmière lui fit un grand sourire d’infirmière, réconfortant et professionnel. Elle posa sur la tablette près du lit un plateau chargé de gélules et d’un verre d’eau.
— Déjà réveillée, mademoiselle Angeli ?
— Ça fait deux heures, fit Agnès d’un ton rogue. Un hôpital, c’est pas un Relais & Châteaux. Quel boucan !
L’infirmière pouffa. Agnès jugea qu’elle pouvait avoir la quarantaine mais, avec sa peau d’un beau noir éclatant sur la blouse blanche, impossible d’en être sûre.
— Il faut m’avaler tout ça avant le petit déjeuner, gazouilla l’infirmière.
— Ça sert à quoi ?
— Le médecin vous expliquera.
— Quand est-ce que je sors ?
La femme éclata de rire. Un beau rire, tout aussi éclatant que sa peau.
— Vous êtes toujours aussi pressée ? Avec votre joli traumatisme crânien, on vous garde jusqu’à demain.
Agnès sentit une douleur fulgurante traverser son cerveau, en même temps qu’elle éructait un « merde » sans vitalité. Un cri du cœur.
— J’ai du boulot ! Je ne peux pas rester…
— Mais si, vous allez rester ! Essayez donc de vous lever un peu, pour voir.
Il ne lui en fallut pas plus. Agnès rejeta les draps d’un coup de pied, et se leva d’un bloc. La chambre se mit à vaciller. Elle se rassit, blafarde, le cœur au bord des lèvres, en se tenant la tête. – Et merde… maugréa-t-elle.
Cette fois-ci, c’était une simple constatation : l’infirmière avait salement raison.
***
La chambre n’était que pénombre. Seule une minuscule lampe de chevet veillait sur Laura. Celle-ci sentit que, au-dehors, derrière les stores et les volets, le soleil devait décliner. Depuis combien de temps dormait-elle ainsi ?
Peu à peu, des images lui revinrent en mémoire : elle avait vu Ludmilla tuer sa mère, de plusieurs coups de sa lourde canne à pommeau d’argent, avant que le cauchemar du souper ne vienne confirmer ses soupçons. Alors que le réel prenait le dessus, Laura pria pour qu’elle eût rêvé. Elle passa une main sur son front, et la sueur collante sur sa peau plomba sa prière : ce n’était ni un cauchemar ni une vision, mais bien elle, Laura, qui était couchée dans un lit de la maison de verre, et qui avait failli mourir assassinée par sa tante. Du moins… Ludmilla les aurait-elle tuées, elle et Manon ? Laura refusait de trouver la réponse à cette dernière question qui restait en suspens et le resterait ad vitam… Pourtant elle savait que sa mémoire ne lui jouerait pas de tours, et lui serait fidèle. Elle devrait donc, à partir de ce jour, enterrer définitivement ses morts, sachant qu’elle ne les oublierait jamais ; vivre en paix avec eux était la seule issue ; un pacte qu’elle ne pourrait se permettre de refuser désormais. C’était à ce seul prix qu’ils ne reviendraient pas lui tendre leurs mains, ni chuchoter à son oreille.
Elle pensa soudain à son père. Il se trouvait certainement quelque part dans la maison, attendant qu’elle s’éveille. À lui aussi, elle devait pardonner. La veille, ou était-ce aujourd’hui, elle ne se rappelait plus bien, il l’avait simplement serrée dans ses bras, alors qu’elle sanglotait comme une petite fille sur sa chemise blanche, dans le hall de la Bastide. Il l’avait allongée sur la banquette arrière de sa voiture et l’avait ramenée à la maison de verre tandis qu’elle sentait le sommeil la gagner enfin, bercée par le roulis.
Laura se décida à risquer un pied nu sur le carrelage frais mais le sol lui parut plus dur que d’habitude. Elle se leva avec précaution, tête légèrement bourdonnante, et vue encore brouillée par le calmant que lui avait administré le médecin. La plaie recousue sur son bras ne la faisait plus souffrir. Elle gagna la porte mais la poignée ne ressemblait pas à celle de sa chambre. Les murs tout autour semblaient de pierre et une odeur d’église l’envahit… Elle n’était pas dans la maison de verre et se retrouva dans un grand couloir froid qui ressemblait à un couloir d’hôpital, mais un hôpital sans malade, sans personnel. Elle ne savait pas où elle était. Un chant assez lointain de voix de femmes commençait à emplir tout l’espace et la guidait. Et, par une fenêtre, elle aperçut dans la cour une armée de petites filles en blanc qui la regardaient comme des petites mortes sorties tout exprès de leurs tombeaux. Elle reconnut la cour du couvent de l’orphelinat Sainte-Anne. Que faisait-elle ici ?
Enfin elle poussa une porte qui ouvrait sur la chapelle et s’arrêta interloquée sur le seuil : un cercueil reposait sur son catafalque, au milieu de la pièce uniquement éclairée par la bougie de deux candélabres à la tête de la bière. Sentant ses jambes se dérober sous elle, elle s’agrippa au chambranle.
— Ma Laura… On t’attendait.
Max sortit de l’ombre. Il avait dit « on » parce qu’il était entouré d’un cortège de religieuses. Il s’avança vers elle, bras ouverts, souriant.
— Papa… Ce cercueil ?…
— Celui de ta mère, ma chérie. Elle est là. De retour. C’était écrit. Tout peut recommencer.
Laura sentit une fêlure dans la voix étrangement chevrotante de Max. Elle le dévisagea : il irradiait littéralement d’un bonheur tranquille, effrayant.
— Papa… je ne comprends pas.
— Ce n’est pas grave. Viens t’asseoir. Tu es blanche comme un linge.
Laura frissonna. C’est alors qu’elle aperçut, sur l’autel, le livre sur le « Tarok » du prince de Pise, et un autre livre, plus mince, quelques feuillets écrits à la main : les mémoires d’Archibald Montalban. Une enveloppe crème reposait à côté d’eux. Son père la lui donna.
— J’ai trouvé ça dans la boîte aux lettres. Ça t’est adressé.
Le prénom de Laura était simplement inscrit à l’encre sur le papier épais. Laura déchira l’enveloppe d’une main sans force. La carte tomba à ses pieds : le Diable la fixait d’un regard cerné, ailes de chauve-souris déployées, sexe double avec ses seins de femme et son pénis d’homme, pattes griffues accrochées à son socle. Deux personnages cornus et munis d’une queue avaient l’air d’attendre paisiblement leur supplice, enchaînés par le cou. Le regard de Laura se brouillait, mais elle distingua le numéro : XV.
Laura sentit son cœur se serrer. Ce n’était donc pas fini… Le chant des religieuses emplit tout au point de l’étourdir. Elle perdit connaissance.
***
Agnès sursauta. Quelqu’un lui secouait le bras, penchée sur elle. Elle se redressa péniblement sur son lit, et il lui fallut quelques secondes pour mettre un nom sur le visage anxieux qui la fixait.
— Vincent ! Qu’est-ce que tu fous là ? T’es pas au lit ?
— Je viens juste d’apprendre ce qui s’est passé. Lève-toi. Laura est en danger.
Agnès se laissa retomber sur son oreiller.
— Vincent, je suis ravie de t’annoncer que l’affaire est bouclée. Les meurtriers sont morts. Et qu’ils aillent au diable !
— Agnès, bordel ! Rien n’est fini ! Laura va être sacrifiée !
— T’es dingue. Va te recoucher. Quelle heure il est ?
— 21 heures.
— Dodo, l’enfant do, l’enfant dormira bien vite, marmonna Agnès, excédée.
Vincent se releva. Agnès nota sa pâleur, qu’elle mit sur le compte de son coma prolongé et de son opération. De plus, il semblait pouvoir à peine tenir debout.
— Agnès, merde ! Max va tuer Laura. Il va tuer sa propre fille. Il faut qu’on se tire d’ici, et vite. Où est Laura ?
— Ben… chez son père, justement.
— Sûrement pas ! Comment avez-vous pu la lui ramener ?
Vincent tira ses draps d’un coup sec.
— Debout, je t’en supplie !
Agnès était en blouse d’hôpital. Elle remarqua seulement à cet instant que Vincent était vêtu, prêt pour le départ.
— Vite. Je t’expliquerai en route.
Il lui tendit un paquet de vêtements et elle enfila son jean sans plus dire un mot.
Agnès ruminait, tandis que Vincent parlait à mots hachés. Il lui avait raconté la visite du petit homme. L’ambulance qu’ils avaient volée sur le parking des urgences filait sur la route, en direction de Saint-Martin-de-Vésubie et du couvent Sainte-Anne. Agnès conduisait prudemment, le crâne encore pris dans un étau, et l’estomac au bord des lèvres. La lumière des réverbères enveloppait les rues d’un brouillard latent, percé par instants de points lumineux : les cachets qu’elle avait avalés lui jouaient un sale tour, au plus mauvais moment. Agnès ouvrit la fenêtre, cherchant l’air sur son front. Ses mains étaient moites.
— Ça ressemble vachement à une vision de Laura, ton histoire, lâcha-t-elle, regard accroché à la chaussée.
— Pense ce que tu veux, moi j’y crois. C’est ce que les cartes lui annonçaient !
Vincent avait encore du mal à prononcer certains mots. Il avait perdu du poids, et semblait près de tourner de l’œil à chaque virage. Agnès fut prise d’un rire incongru. Elle se disait qu’ils faisaient une paire de choc, tous les deux. Un rescapé de fusillade et une traumatisée du crâne, à bord d’une ambulance volée…
— Max va sacrifier Laura dans l’espoir de ressusciter sa mère…
— Mais le corps de Luisa est à la morgue !
— Plus depuis hier soir.
Le téléphone d’Agnès sonna.
— Angeli, j’écoute.
— Vous êtes où ? fit la voix de Bruno, tendue.
— On a passé Roquebillière. Et vous ?
— On a juste une petite cinquantaine de kilomètres de retard. À part ça, on grouille. Agnès ?
— Ouais.
— J’espère que t’es sûre de ton coup.
— En tout cas il y a au moins un truc de sûr : vous n’avez pas trouvé Laura chez son père, et nous on se dirige vers le couvent Sainte-Anne. Alors y a plus qu’à !
Elle raccrocha rageusement. Bien évidemment, qu’elle n’était sûre de rien ! La seule piste était devant eux, sur la route, en forme de point d’interrogation. Qu’est-ce que Max Fontane fricotait en pleine nuit avec un troupeau de bonnes sœurs voilées qui se repliait dans le Mercantour ? D’autant que l’équipe dépêchée par Bruno, à qui elle avait fait un résumé lapidaire de la situation, avait trouvé la maison de verre vidée de ses occupants. Seuls un catafalque sans son cercueil abandonné dans le salon et un flacon de somnifères pouvaient laisser prévoir le pire. Mais quel pire ?
Vincent avait raison : sur la place du bourg, une pancarte discrète indiquait la direction du couvent et de l’institution Sainte-Anne… Agnès engagea l’ambulance sur la route montagneuse qui quittait le bourg. À un kilomètre des dernières maisons, l’édifice se dressait sur un vaste replat. Imposant, lugubre, digne du film d’épouvante qu’ils se tapaient depuis trois semaines. Agnès arrêta la voiture une centaine de mètres avant les grilles. La lune était pleine, ronde, d’une blancheur lumineuse parfaite pour guider leurs pas.
— Bruno ? Agnès… souffla-t-elle dans le combiné. On a trouvé. Sur la place de Saint-Martin-de-Vésubie, panneau sur la droite, orphelinat Sainte-Anne, à un kilomètre. Soyez discrets.
— Attendez-nous.
— C’est ça…
Elle regarda Vincent. Il avait déjà la main sur la poignée de la portière.
— Mollo… T’es pas en état, et moi non plus.
— Tu as ton arme ?
— Oui, mais pas toute ma tête, si tu vois ce que je veux dire.
— Ce sont des dingues. Tu te rappelles les morts de la secte du Temple solaire ? Et Waco ? Combien de morts, à Waco ?
— C’est bon… Mais tu restes derrière moi.
Il sourit, bravache, et brandit un extincteur de voiture, minuscule et ridicule en cette circonstance.
— Moi aussi, je suis armé…
***
Des chuchotements. Des glissements. Des frémissements. Les échos d’un chœur psalmodié, dans une langue inconnue. Des odeurs : encens, myrrhe, terre. Le froid, tout en courants d’air, qui l’enveloppait mais qui montait du sol aussi. Ses paupières étaient de plomb, sa langue énorme dans sa bouche, qu’elle ne parvenait plus à ouvrir. Elle ne sentait quasiment plus son corps. Sauf ce froid intense. Un halo jaunâtre transperça ses paupières, qu’elle réussit à soulever en une fente imperceptible. Des formes sombres planaient autour d’elle. Elle comprit soudain qu’elle était nue, que ses mains et ses bras étaient entravés par d’épais bracelets de cuir. Elle reposait sur un autel de granit rugueux et glacial, au centre d’une immense salle aux hautes voûtes de pierre grise. Une forme passait de candélabre en candélabre, et des points lumineux et mouvants naissaient à chacun de ses gestes mesurés. La flamme de dizaines et de dizaines de cierges minces fit bientôt surgir un groupe de l’ombre : une dizaine de personnes, vêtues de suaires blancs sous lesquels on devinait la nudité et les seins. Ce fut grâce à ces seuls indices de leur féminité que Laura reconnut des femmes : elles avaient toutes le crâne rasé. L’une d’elles s’approcha de Laura et se pencha sur son corps, palpant d’une main froide et quasi squelettique les seins, le ventre, les cuisses, les mains, les pieds. Laura voulut hurler, mais sa langue ne donnait aucun signe de vitalité. La femme rasée mit sa joue sur la cage thoracique de Laura, afin d’écouter son cœur. Alors Laura vit le tatouage : une colombe aux ailes déployées au centre du crâne. Un gémissement résonna sous les voûtes, traversant la mélopée ; c’était celui de Laura. La femme se redressa et fixa deux yeux minéraux sur elle : elle n’avait ni sourcils ni cils ; un regard hypnotique, inhumain. Laura sentit tous ses muscles se tétaniser ; elle referma les yeux.
— Approchez, murmura une voix évaporée à Max.
Laura rouvrit les yeux brusquement. Son père… Ce ne pouvait être que lui. Elle vit soudain le visage de Max apparaître au-dessus d’elle. L’or de l’iris avait complètement dévoré le brun. Laura nota que le rouge avait envahi la cornée.
— Papa… Je t’en supplie, c’est moi, Laura. Détache-moi, partons d’ici.
— Laura, ta maman doit me rejoindre. Ce n’est pas le moment de pleurer : c’est un moment de grande joie. J’aurais préféré que tu ne te réveilles pas. Mais il est dit que tu dois assister à ce miracle : celui de la Résurrection.
— De quoi parles-tu ?
— J’ai commis une erreur il y a trente-trois ans. J’ai condamné ta mère pour la punir. Je t’ai choisie non par amour mais comme objet de ma vengeance. Tu sais, je suis retourné au cabanon et j’ai trouvé le testament de ton arrière-arrière-grand-père Archibald Montalban. Il raconte comment il a découvert le secret de la résurrection et comment, surtout, par amour il a sacrifié sa propre fille pour faire revenir sa bien-aimée à la vie… À la vie, Laura !
Laura tourna la tête et vit le cercueil, d’un genre particulier, entièrement ouvert : les quatre pans pendaient et Luisa, tout du moins sa dépouille sèche et hideuse, y reposait, offerte à la vue de tous, mains croisées à l’emplacement du cœur.
Le chœur lancinant cessa brusquement.
— Veuillez remettre son bracelet à l’élue.
Laura vit Max s’approcher. Mains en coupe, il tenait quelque chose dans leur creux. Il s’approcha du cadavre de Luisa, et Laura vit qu’il glissait avec difficulté le bracelet aux cinq lames autour d’un poignet décharné de sa femme. Sans doute l’avait-il récupéré sur la dépouille de Ludmilla. Puis Max reflua dans l’ombre et le chœur reprit, avec ses voix d’anges.
Laura aperçut alors un gong de grande dimension, suspendu à un support de bois grossier et aux liens archaïques. Une femme rasée frappa dessus, un coup. Le vrombissement du métal se répandit sous les voûtes tandis que la femme au regard minéral commençait à disposer sur le corps de Laura des cartes de Tarot.
— La Lune, marmonna-t-elle, en posant une lame sur le front de Laura.
Laura, pétrifiée, percevait le poids léger de la lame sur son front. La femme continua son hallucinante leçon d’anatomie : elle posa le Soleil à l’emplacement du cœur, la Mort sur le nombril, le Diable sur son pubis… Elle ne sentit pas l’Hermite, que la prêtresse avait fait disparaître entre ses jambes écartelées, au niveau des pieds, sur le granit de l’autel.
Une jeune nonne, que Laura reconnut comme étant la religieuse qui lui avait laissé l’accès aux archives de l’orphelinat, les rejoignit. Elle avait elle aussi les cils et les sourcils épilés, ce que Laura n’avait pas remarqué lors de sa visite. Elle portait un plateau de métal ancien sans aucun ornement, et le présenta à sa supérieure. La langue de Laura se déplia brusquement. Son hurlement retentit en mille échos sous les voûtes, alors que le son lourd du gong frappé se déployait en nappes tout autour d’eux : la lame du couteau que tenait la prêtresse était fine, longue, plus affûtée qu’un rasoir. Laura sut qu’elle allait mourir. Elle hurla de nouveau.
— Papa !
Son cri se mua en un gémissement d’enfant.
— Je t’en supplie, papa, ne les laisse pas me tuer… Papa !
Le mot retentit sur la voûte si violemment que quelque chose dans l’air sembla se fissurer. Ce fut comme si le chant des religieuses s’insinuait dans cette anfractuosité de l’espace et du temps. Le corps de Laura se contractait, se durcissait. Le chant s’amplifiait. Des douleurs inimaginables la traversaient, pire que les douleurs de l’enfantement, quelque chose en elle rugissait… Toujours par cette même anfractuosité qui avait accueilli le chant des religieuses, surgissaient maintenant des rafales de vent qui criaient… Toute la voûte se mit à vaciller. La statue de la Vierge terrassant le serpent – qu’on avait transportée jusqu’ici – s’écroula sur le sol pour finir décapitée. Max crut voir la dépouille parcheminée de Luisa s’enflammer d’un coup comme une torche, repoussant le chœur des religieuses effarées. Quelque chose sortit de Laura, se souleva d’elle comme si elle n’avait été qu’un tombeau qui renfermait une autre vie que la sienne. Max n’eut pas peur. Il reconnut parfaitement Luisa qui s’échappait du corps de sa propre fille. Ce fut éblouissant. La fille enfantait la mère ou plutôt la fille enfantait le spectre de la mère qui s’était logé en elle trente-trois ans plus tôt. Une femme, un spectre ? Max ne faisait plus la différence. Luisa se tenait dressée devant lui et le condamnait. Elle ne disait rien. Ses lèvres ne bougeaient pas. Et pourtant il entendait tout ce qu’elle lui disait. Elle lui parlait de l’amour, de son amour pour lui. Elle lui parlait de l’au-delà. De cet espace si particulier où se tiennent les mères qui doivent protéger leurs enfants quand la mort les a surprises trop tôt. Elle n’était pas revenue pour lui. Elle n’était pas revenue du tout. La vérité l’avait libérée.
Laura était comme évanouie sur l’autel de son sacrifice inutile. Elle éprouvait juste, dans cet étourdissement, la sensation agréable d’une aile qui la frôlait. Elle se disait que c’était peut-être la mort qui venait la chercher. Elle vit les morts en cortège devant elle qui la regardaient mais qui refusaient de l’accueillir.
Max écoutait encore la voix de Luisa qui lui racontait qu’elle était apparue, et non revenue, uniquement pour sauver sa fille. Luisa savait, depuis la seconde où elle avait quitté la vie, qu’un drame se nouerait autour de son enfant. Elle lui raconta la folie des hommes et des femmes de ce monde et des mondes passés qui, à force de chercher la vérité, s’étaient égarés sur les chemins de la folie. Elle lui dit qu’on pouvait tout imaginer sur Dieu, sur les morts, sur la vie, mais que rien de ce que le Tarot renfermait comme secret n’avait à voir avec le crime, en aucune manière. Elle lui dit enfin que c’était elle qui avait de toute son âme envoyé à sa fille ces signes en forme d’images pour la prévenir, de peur de ne pas pouvoir surgir à temps pour la délivrer. Elle dit enfin à Max que Laura était leur seule éternité, la seule survivance possible de leur amour. Elle n’était que poussière d’étoiles, image que la lumière renvoyait dans un autre temps. L’âme de Luisa scintillait devant Max et lui offrait le seul visage possible qu’on puisse offrir à un être aimé : une infinie bonté.
— Les mains en l’air ! Tout le monde, mains sur la tête !
La détonation d’une arme résonna, rebondit sur les murs. Laura ouvrit les yeux et se mit à hurler.
Un murmure de voix étonnées, des glissements de pieds nus courant sur la pierre, puis des cris affolés : les religieuses semblaient cernées.
Ce ne fut pas Agnès qui se pencha sur Laura, mais Vincent : regard fiévreux, joues creusées, pâle, souriant en même temps qu’une larme glissait au coin de l’un de ses yeux. Il posa sa veste sur son corps.
— Je suis là. C’est fini, mon amour. Et tout peut commencer…
Max était là, physiquement présent mais hors du temps, comme si le spectre de Luisa avait emporté son regard à tout jamais.
***
Loin de toute cette folie, Viviane était retournée dans la maison de verre, animée par le désir furieux de tout effacer. Le feu lui apparut comme le seul moyen d’exorciser le passé.
Les voisins n’avaient rien vu, rien entendu, rien senti. Il n’y avait pas eu de fumée, ni aucun signe annonciateur du désastre : les vitres semblèrent soudain se gondoler sous la douleur, puis explosèrent, répandant à des dizaines de mètres à la ronde des éclats noircis et brûlants. Alors seulement, les flammes bondirent. Une sarabande hallucinante, qui s’éleva à une dizaine de mètres de hauteur, embrasant les pins trop proches. La maison de verre n’était plus qu’une boule de feu gigantesque, ponctuée d’explosions qui impulsaient un rythme endiablé au ballet orange et rouge du brasier.
Au matin, il ne resta plus que quelques poutrelles d’acier tordu, qui transperçaient les plaques de béton effondrées et se tendaient vers le ciel azur en une supplique amère : la maison de verre avait souffert le martyre… et Viviane avait disparu.
Cette nuit-là, la nuit où la maison de verre se consuma dans les flammes, plusieurs promeneurs, qui n’étaient pas au spectacle de l’incendie mais goûtaient la fraîcheur de la nuit sur la plage, eurent simultanément la même vision : une raie manta flottait à quelques mètres de la grève. Tous virent l’animal déployer ses ailes d’ange. C’était un ange qui dansait dans les flots et dans les plis de sa robe. Ils furent unanimes, mais on ne les crut pas…
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