Laura ou le secret des 22 lames

Jean-Luc Seigle · Chapitre 18 sur 25

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Laura ou le secret des 22 lames

L’empereur

Lundi 15 août

 

L’EMPEREUR

 

Manon avait arpenté la ville une partie de la nuit, et passé l’autre moitié sur un rocher, dans une crique ignorée par les maîtres-chiens et la police municipale. Elle avait écouté la mer, vidé une flasque de vodka, et épuisé un paquet entier de cigarettes. Elle fouilla sa besace, et pesta : plus de clopes. Elle ramassa quelques mégots, vestiges de sa nuit, et alluma le plus long qu’elle pût trouver en aspirant la fumée âcre avec un soupir de contentement. Elle en avait connu de pires : des nuits dans le froid, sans un rond, dans les fossés de routes désertes… Le soleil indiquait maintenant 9 heures. Une femme âgée, serviette sur l’épaule, bonnet de bain et maillot une-pièce, descendait précautionneusement l’escalier aux marches de béton déglinguées qui reliait la route à la crique. Un de ces baigneurs matinaux et retraités qui, quelle que soit la saison, étreignaient la grande bleue à la brasse. La femme lui fit un signe de tête en guise de salut, et Manon leva la main pour lui répondre : une connivence muette entre amoureux de la solitude et des flots. Elle s’étira… Elle n’avait pas résolu son dilemme malgré le spectacle apaisant de la lune sur les vagues et du jour qui s’était levé sans bruit. Sa besace de cuir avait passé la nuit à côté d’elle, cette besace qui l’avait accompagnée partout, couverte de toutes sortes de pendeloques, de badges des villes qu’elle avait fouillées. Ce sac c’était sa vie et il contenait le mystère de son origine avec le bracelet Rinaldi et ses cinq figures mystérieuses. Qui était sa mère ? Luisa Fontane ? Avait-elle attendu un enfant de Fred qu’elle avait abandonné ? Pourquoi ? Au loin, la tête de la baigneuse glissait sur la mer étonnamment lisse. Manon paria : si elle me dit « bonne journée », ça veut dire que Luisa est ma mère et Fred mon père. Sa mère ? Non, sa mère c’était l’autre. Luisa et Fred n’étaient que ses géniteurs. Ça ne leur donnait aucun droit et ça ne lui en donnait pas plus sur eux. Elle se demandait si ce lien qui existait par le sang entre elle et Fred expliquait son attachement à cet homme. Elle se surprit à l’admirer, en même temps qu’elle le détestait ; elle sentait en lui tout un monde obscur d’où pouvait surgir la monstruosité… Il y avait de la folie en lui, comme il y en avait en elle. Il avait une volonté féroce de plier le monde à son désir, comme elle. Il semblait ne pas s’être remis de l’amour perdu, comme elle. À cette différence près qu’elle, cet amour « perdu », elle ne l’avait jamais reçu. Elle se dit que pour tout cet héritage qui l’empêchait de vivre, Fred mériterait de crever. Mais dans la seconde d’après, elle se prit à rêver qu’il la serrait dans ses bras. Elle changea son pari : « Si la baigneuse en repassant devant moi me dit bonjour, j’appelle Fred et je lui demande avec qui il a fait un enfant. »

La baigneuse sortit de l’eau, sans un regard pour Manon, se sécha soigneusement, puis, serviette nouée autour de la taille, attaqua tranquillement son ascension. Manon revint sur la mer avec un soupir : le silence avait décidé pour elle.

— Bonne journée… fit une voix.

Manon tourna la tête : la baigneuse lui faisait un sourire, sur la deuxième marche de béton…

— Merci, vous aussi, répondit-elle.

Elle ne pouvait plus se débiner. Elle regarda fixement son téléphone, le prit et composa un numéro.

— Bonjour, je… souhaiterais parler à monsieur Fred Bellair. C’est personnel.

— Il est absent.

Elle raccrocha. Le sort en était jeté : elle ne parlerait pas à Fred aujourd’hui.

 

***

 

Franck Duval n’était plus que l’ombre de lui-même : avachi sur le canapé de cuir de son salon, les yeux creux, hirsute, sans cravate, chemisette à manches courtes au col ouvert bâillant sur sa poitrine, il regardait sa paire d’espadrilles d’un œil vide. Il dégageait un fort relent de whisky, et Agnès releva la présence d’une bouteille vide et d’un verre sur une table basse.

En traversant le hall à la suite de Mollaro, elle avait remarqué quelques plumes de duvet soulevées par leur passage. Un coup d’œil par la porte ouverte du bureau de Franck Duval, et elle avait compris : Duval avait parachevé sa partie de golf en éventrant à coups de club quelques coussins. Il s’était manifestement acharné, et le sol du bureau offrait le spectacle d’un tapis de plumes frémissant au moindre courant d’air ; les verres posés pour le parcours de la petite balle n’avaient pas bougé de place, abritant quelques boules de duvet. La femme de ménage n’était pas encore passée sur la détresse du conseiller général…

Mollaro, assis dans un fauteuil, notait consciencieusement dans son carnet les réponses que Franck Duval lui faisait d’une voix atone. Agnès attendait, debout : le bulldozer n’en était qu’aux amuse-gueule. Delambre avait été très clair : on avait besoin de savoir ce que le jeune Duval avait révélé à son père. Sinon, rien d’autre en ce lundi matin où le légiste s’affairait encore sur le cadavre du jeune homme. C’était le doc qui avait hérité de l’autopsie d’Antoine. Agnès et Mollaro étaient passés le voir avant de se pointer au domicile de Duval. Le médecin légiste, particulièrement en forme, leur avait joué un numéro digne d’un Grand-Guignol. Il n’en était qu’au début de son autopsie, mais il avait déjà quelques chiffres… saignants : 18 fractures, 2,8 grammes de whisky, 1 gramme de cocaïne, et environ 4 heures du matin… Le garçon, s’il n’avait pas eu l’idée fantasque de se prendre pour un albatros, aurait eu de toute façon toutes les peines du monde à digérer son cocktail explosif.

— Est-ce que votre fils avait l’habitude de s’adonner à la boisson ?

Mollaro avait parfois de ces expressions surannées qui juraient avec son côté brute épaisse.

— Je n’en sais rien. Il a passé les quatre dernières années au Japon… Sa mère était alcoolique, croassa Duval.

— Est-ce qu’il faisait usage de stupéfiants ?

— Il avait de l’argent. Je ne surveillais pas l’usage qu’il en faisait.

— On a retrouvé sa voiture, une Golf rouge, rue Massenet. Quand est-ce qu’il l’a utilisée pour la dernière fois ?

— Je ne sais pas. Rue Massenet, vous dites ?

Duval eut une moue amère.

— Il l’avait probablement garée là mercredi soir. On m’a appelé jeudi matin, pour que je vienne le récupérer dans un bar de nuit de la rue de France. Il était ivre mort. Le propriétaire avait trouvé ses papiers dans sa poche. Je l’ai ramené ici, et il a cuvé jusqu’à vendredi matin. Il ne se souvenait plus de l’endroit où il avait garé sa voiture. Je la lui avais offerte à son retour du Japon… Bon Dieu, gémit-il soudain en se prenant la tête dans les mains, vous en avez encore pour longtemps ?

Mollaro allait rétorquer sans pitié lorsque la porte d’entrée claqua. Viviane apparut sur le seuil, et se figea en les voyant.

— Mon pauvre Franck, susurra-t-elle en se dirigeant vers le canapé. Ces messieurs dames de la police n’ont donc pas mieux à faire que venir t’emmerder par un jour pareil ?

Elle s’assit à côté de lui, lui prit la main et jeta un regard hautain sur Mollaro, méprisant totalement Agnès.

— Nous allons enterrer nos fils. Je vous prierai de nous laisser tranquilles.

Mollaro déploya ses muscles d’un coup, et décocha son plus beau sourire en pierres de sucre à Viviane.

— Madame Lebesco, ça tombe très bien… Nous avions également quelques questions à vous poser. Ça nous évitera le déplacement jusque chez vous.

Viviane toisa Ric le Hochet d’un air qui ne plut pas du tout à celui-ci, Agnès le vit tout de suite.

— Et si je refuse de répondre à vos questions ?

— Le procureur se fera un plaisir de nous signer un ordre à comparaître à votre nom. Et nous pourrons vous auditionner au sujet des meurtres Legasse, Duroc et Fontane…

Agnès sursauta : Mollaro tirait au bazooka. Viviane lâcha la main de Franck, et murmura d’une voix d’outre-tombe.

— Vous osez m’accuser du meurtre de mon fils ?

Elle se leva brusquement, et domina Mollaro du plus haut qu’elle pouvait.

— C’est ça ? J’ai bien compris ?

— Madame, je suis ici pour faire avancer l’enquête au sujet de la mort du fils de monsieur Duval, siffla Mollaro sans répondre à la question. Il semble que monsieur Duval vous ait fait part de certaines informations qu’il détenait…

Agnès l’observa sous cape, et aperçut un coin de sourire satisfait sur son visage : il avait toujours affirmé qu’il adorait piétiner la porcelaine.

— À quoi faites-vous allusion, capitaine ? s’écria Franck.

Duval s’était réveillé d’un coup… Mollaro se pencha vers lui.

— Au fait que votre fils vous aurait dit qu’il connaissait l’auteur de la série de meurtres sur lesquels nous enquêtons.

Agnès intercepta le coup d’œil fugace que Viviane et Franck se lancèrent. Mollaro continua.

— Déclaration qu’il a faite au terme d’une dispute que vous auriez eue tous les deux, en présence de madame Lebesco…

Viviane éclata de rire. Mollaro darda un œil mauvais sur elle, alors qu’elle se laissait retomber sur le canapé.

— C’est donc ça ! Laissez-moi deviner votre source… Au hasard, Ludmilla Rinaldi !

— Nous ne dévoilons pas nos sources. Vous pouvez confirmer ce témoignage ?

— Adressez-vous à Ludmilla. Elle en sait manifestement plus que nous sur le sujet, lança Viviane d’un ton coupant.

Mollaro réprima un aboiement. Agnès ne quittait pas Franck des yeux : il avait trouvé une épaule sur laquelle il s’affaissait désormais sans honte. Viviane menait la barque pour deux. Deux amants, un père et une mère qui avaient perdu chacun un fils ; deux complices aussi… Deux coupables, pourquoi pas ?

 

***

 

Laura vit son reflet pivoter dans le miroir de la lourde porte, puis disparaître. Le portier, qui ressemblait à un gorille, fit glisser souplement son quintal sur le côté, et l’invita à entrer dans la pénombre qui s’offrait devant elle. Elle pénétra d’un pas décidé dans la vaste salle réservée aux gros joueurs du casino. Un calme de caveau y régnait. Elle réalisa qu’elle était seule dans le temple : la fièvre ne frappait pas à cette heure. La lumière qui tombait du plafond semblait suspendre chaque table au cœur d’une prison blanche et carrée. Elle retint son souffle, désorientée : pourquoi Fred Bellair lui avait-il donné rendez-vous ici ? Elle ne découvrit sa présence qu’au moment où il se pencha dans un halo de lumière, tout au fond de la salle. Elle sentit son regard posé sur elle, tandis que ses sandales glissaient sans bruit sur la moquette.

— Merci d’être venue… Comment allez-vous ?

Elle se planta de l’autre côté de la table au tapis orné d’un quadrillage et de chiffres incompréhensibles. En voyant la roue qui se trouvait à son extrémité, elle supposa qu’il s’agissait d’une table de roulette.

— Je survis… C’est déjà ça.

Elle n’aimait pas cet endroit, elle n’aimait pas le jeu, elle n’aimait pas la façon dont Fred Bellair la recevait alors qu’il avait sollicité ce rendez-vous, et soudain, sans aucune raison, elle ne l’aima pas non plus…

— Excusez-moi, Fred, mais je suis pressée…

Fred fit un geste, et le bracelet fut soudain au milieu de la lumière, au bout de son bras.

— Ce bijou appartenait à votre mère et il vous appartient. Je l’ai retrouvé.

Laura attendit. Fred regardait le bracelet se balancer au bout de sa main : il ne semblait pas vouloir le lui rendre. Elle eut l’impression de se retrouver devant l’homme de ses visions et Fred devint beaucoup plus inquiétant.

Bellair saisit alors un râteau de croupier, et poussa doucement le bracelet vers Laura.

— Je dois m’absenter. Je tenais à vous le rendre. Ne le quittez plus.

Laura prit le bracelet, et le tint un instant au creux de sa main. Elle avait oublié à quel point il était lourd. Elle fit glisser entre ses doigts les médaillons, et arrêta sa caresse sur la Lune… Elle passa de nouveau en revue tous les médaillons : la Mort, l’Hermite, le Diable, le Soleil, et la Lune…

— Comment se trouve-t-il en votre possession ?

— Apparemment, un de mes employés l’a volé à la Bastide. Il a tout avoué. Un petit voleur de rien du tout ! De la racaille. Une chance que je l’ai découvert. Mais j’ai pour habitude de régler mes comptes moi-même, surtout quand il s’agit de mon personnel. Vous me permettrez de rester discret ?

Laura n’eut pas l’impression de pouvoir lutter contre cette masse puissante qui la regardait et semblait, par ailleurs, pressée de quitter les lieux. Elle eut un mouvement de la tête, puis sans un mot quitta cet endroit où elle n’avait rien à faire. Près de la sortie, son pied glissa sur quelque chose : sous sa chaussure une carte était retournée à l’envers. « L’Empereur », la carte numéro IIII, et non IV. Elle représentait un monarque dans le genre Charlemagne, assis sur un trône et portant un casque qui couvrait sa nuque. Il tenait un sceptre surmonté d’une croix posée sur le monde. À ses pieds, un bouclier sur lequel était gravé un aigle.

 

Laura ne mit pas longtemps à se retrouver devant la librairie La Baie des Anges. Elle secoua la poignée. Fermée. Elle colla son visage contre la porte vitrée : l’intérieur de la boutique était trop sombre pour qu’elle y distingue la moindre présence. Même les chats semblaient avoir déserté les lieux. Elle eut juste l’impression d’un énorme fouillis à l’intérieur, comme si tous les livres anciens avaient été ouverts.

 

***

 

Une grosse enveloppe kraft claqua sur le clavier de Bruno Bruno. Il hurla.

— Merde ! Faites chier ! Mes P-V !

L’écran, qui alignait encore deux secondes plus tôt des pages pleines, affichait maintenant un curseur qui s’affolait sur le vide. Bruno se tourna vers le lanceur de projectile : dans son dos, Gardois lui offrait son sourire carié, un sourire à effacer de toute urgence.

— C’est quoi, cette enveloppe ?

— Quelqu’un l’a déposée hier. Y a une lettre dedans. Ça concerne l’affaire Fontane…

— Putain ! Et c’est maintenant que tu me la donnes ? T’es vraiment un branque. Allez, tire-toi…

La porte claqua dans son dos. Bruno tira de l’enveloppe ouverte le gros dossier à élastique, et la lettre en question. Rien que les mots inscrits sur la chemise cartonnée lui filèrent une bouffée d’adrénaline : « Défense du littoral » Il ouvrit la lettre, qui avait déjà été décachetée.

 

« Messieurs les policiers,

» Vous trouverez ci-joint un dossier qui devrait intéresser vos services, concernant votre enquête sur l’affaire Bellair. Ce dossier avait été constitué par maître Bellair. »

À part les parents de Vincent, il ne voyait pas qui d’autre aurait pu avoir un pareil truc en sa possession. Il ouvrit religieusement le dossier. Des comptes rendus du Conseil général sur le plan d’occupation des sols et la nouvelle zone urbaine en cours de négociation, des rapports sur les terrains classés, des montages financiers de sociétés d’assurances, des doubles de courriers émanant d’un peu partout : îles Caïmans, Suisse… Des numéros de comptes, stabylo-bossés, et, entourés de rouge, des noms : Lebesco, Duval, Bellair. Bruno sentit son échine se hérisser. Le Montmaure, le terrain incendié, refaisait surface. Et d’une façon qui laissait entrevoir que Vincent Bellair avait posé le pied dans un nid de crotales. Sur la Côte, on en avait tué plus d’un pour moins que ça…

Il reprit son souffle. Avant de faire sonner le tocsin, il devait recouper tous les éléments qui s’étalaient sur son bureau. Il se connecta sur Internet : Infogreffe… Il avait déjà oublié les P-V avalés par sa bécane…

 

Mollaro tournait comme un fauve en cage dans le bureau trop petit : en trois enjambées il atteignait la porte. Agnès croisa le regard de son coéquipier : excédé, comme le sien. Depuis l’appel de Bruno qui les avait ramenés dare-dare au commissariat central, et son exposé limpide sur le contenu du « Dossier littoral », Mollaro n’avait quasiment pas proféré un son. Tout juste quelques grognements. Agnès voyait le pois chiche s’affoler : son échafaudage sur la culpabilité de Laura était en vrac, à ses grands pieds qui fourbissaient le lino à défaut de pouvoir faire autre chose. Ils attendaient Delambre… Le dossier était posé sur le bureau de Bruno qui avait été dégagé pour l’occasion, et il n’y avait plus qu’à en soulever la couverture pour que Nice retentisse du fracas de la bombe qu’il cachait. Le divisionnaire prendrait maintenant les décisions. La porte s’ouvrit à toute volée. Mollaro sursauta. Bruno vira ses pieds de son bureau. Agnès arrêta de se ronger les ongles. Delambre fixa un œil furibard sur Mollaro.

— C’est quoi, ce bordel ?

— Ça sent pas la rose, commissaire, rétorqua Mollaro avec un grand sourire. C’est là-dedans, noir sur blanc, fit-il en désignant le dossier. Que du beau linge : Fred Bellair, Viviane Lebesco… et Franck Duval. Bruno va vous faire un topo.

Delambre se tourna vers Bruno. Agnès crut que le divisionnaire allait sauter à la figure de son coéquipier. Celui-ci était déjà le nez sur son dossier, son bébé :

— Pas de lecture, Bruno. Un résumé.

— Bien sûr. Ce dossier comprend toutes les preuves du montage d’une société d’assurances bidon. Siège social aux îles Caïmans, différents actionnaires, également propriétaires de sociétés en Suisse et à Monte-Carlo. Un écran de fumée. Derrière toutes ces sociétés, il n’y a que trois personnes : Viviane Lebesco, Fred Bellair et Franck Duval. Ils ont fait signer un énorme contrat d’assurance au groupe Fontane Immobilier. Ledit contrat couvre l’ensemble des futures constructions du groupe Fontane. Dont… un énorme projet, sur lequel Fontane travaillait depuis plusieurs mois. Problème : il semblerait que les terrains où l’on envisage de faire construire soient classés site protégé. Ce sont les fameux terrains du Montmaure, qui ont brûlé. Maître Bellair travaillait au prolongement du classement du site avec l’Association de défense du littoral. Vous comprenez ?

— Vu que vous n’avez pas un QI plus élevé que le mien, je ne vois pas pourquoi je n’arriverais pas à comprendre. Continuez.

— Seulement, voilà : il venait de découvrir que Franck Duval s’apprêtait à faire passer ce fameux terrain en ZU, zone d’urbanisation si vous préférez. Ça changeait toute la donne…

— Tout le monde magouille dans le béton, si j’ai bien compris. Fontane était au courant ?

— J’ai pas l’impression… Il serait plutôt le dindon de la farce. La moindre fissure dans son béton, et il découvre qu’il n’est pas assuré. Il coule… et son empire avec. Les sommes en jeu sont colossales : il s’agit de plusieurs centaines de millions d’euros !

— Et l’incendie ? Quel rapport ?

Agnès se risqua à son tour.

— Pour l’instant, on ne sait pas.

Elle vit la bouche de Delambre se crisper, et reprit aussitôt.

— On suppose que l’incendie n’était pas au programme. L’étincelle qui a mis le feu à la poudre, si vous me permettez l’expression. Il a permis à Vincent Bellair de boucler le dossier que nous avons entre les mains. Il a reçu les dernières pièces qui lui manquaient la veille du 6 août…

— On prévient la Financière, ou on fonce dans le tas ? grinça Mollaro en se contenant pour ne pas se frotter les mains.

Delambre eut un mouvement d’humeur. Pour une fois, ses cheveux n’avaient pas bougé… Pas plus que son visage rond, plus blême que blanc. Le vieux devait mijoter dans un bain de sueur froide. Si les sommes en jeu dans l’affaire étaient colossales, comme l’affirmait Bruno Bruno, le scandale risquait de l’être encore plus.

— Mollaro ! Le cerveau, ça fait moins de dégâts que les poings. On prévient la Financière. Je botte en touche… J’appelle tout de suite le procureur. S’il veut poursuivre dans cette direction-là, il me balancera trois commissions rogatoires. Pour l’instant, vous la bouclez. Hein, Mollaro ? Pas de vagues. Allez taper sur un punching-ball en attendant. Je vous tiens au courant dès que j’ai des instructions.

Il ne claqua pas la porte en sortant. Mollaro les regardait avec des yeux de merlan frit. Il était pathétique, comme un gamin à qui l’on viendrait de refuser un jouet. Sauf que le jouet en question était un bâton de dynamite… Il se tourna vers Agnès.

— Merde ! Je leur aurais bien fait du saute-dessus, moi, à tous ces politicards de merde ! Duval est peut-être conseiller général mais c’est une ordure. Ça je vous le dis.

— C’est aussi un amoureux, imposa Agnès de toute sa hauteur.

Amoureux était un mot que Mollaro ne connaissait pas, un mot qui le faisait plutôt marrer. Bruno Bruno proposa à Agnès un de ses sourires de bonheur. Elle avait raison : en la circonstance, il était assez possible que Duval ait agi davantage par amour pour Viviane, qui ne rêvait de se venger de Max que par intérêt financier.

 

***

 

Laura avait conduit jusqu’au bord de la mer. Manon se tenait près d’elle. Elle avait voulu lui parler et avait demandé la discrétion sur leur rencontre. Apparemment, elle avait des révélations à lui faire. Elles avaient finalement échoué à la table d’un bar sur la plage, et maintenant elles regardaient l’eau qui reflétait les lumières de la Promenade. Manon n’avait pas dit un mot durant le voyage. Laura avait respecté son silence, le rompant juste d’une prière si simple que sa passagère n’eut à répondre que par un sourire : « S’il te plaît, on se tutoie… »

Le garçon posa deux verres de vin blanc devant elles et s’en fut en chantonnant l’air à la mode qui leur parvenait en sourdine, se dandinant sur le sable.

— Il y deux mois, je ne m’appelais pas encore Manon. Je m’appelais Juliette. Juliette Hanspag… murmura Manon dans un souffle. Je ne sais pas quel jour je suis née exactement, et ce mystère me dévore. Je ne sais pas qui je suis.

Laura eut soudain envie de pleurer : cette fille était en train de lui raconter sa propre histoire. Elle non plus ne savait pas vraiment qui elle était.

Manon but une gorgée de vin blanc. C’était étrange, ce sentiment de paix… Elle n’avait connu cet abandon que dans les montagnes de Turquie, et aussi sur quelques plages de l’Inde. Jamais en France. Elle savait que le moment était venu de raconter ce qu’elle n’avait jamais confié à sa propre mère.

— J’ai été adoptée. Je ne l’ai appris que récemment, à la mort de mon père. Enfin, « appris » n’est pas le mot. Je crois que je le savais depuis toujours… mais que je ne voulais pas le savoir. Ma mère biologique m’a abandonnée dans un couvent au-dessus de Nice. Elle n’a laissé dans mon berceau que le bracelet que tu portes à ton poignet…

Laura frissonna. Elle n’aurait su dire pour quelle raison elle entendait sans surprise ces révélations. Mais elle sentait qu’au moindre mot, Manon rabattrait le couvercle… Celle-ci lui tendit alors le deuxième bracelet qu’elle venait de sortir de sa besace. Laura le posa sur son poignet, à côté de celui qu’elle y avait accroché.

— Parfaitement identiques, murmura-t-elle.

— Non, ils sont différents. Mais peu de gens le remarquent, dit Manon. Le tien, je l’ai volé chez ta tante. Mais à l’intérieur du mien, il y a gravé « L. Rinaldi. » C’est comme ça que je suis arrivée à Nice, et que j’ai rencontré Matthieu. Je suppose que ce bracelet a appartenu à ma mère…

— Chercher sa mère est l’obsession de tous les enfants abandonnés.

— Pas tout à fait… Moi, je voulais la retrouver pour la tuer.

Laura retint son souffle. Manon poursuivit :

— Mais apparemment, elle est déjà morte…

À la lueur des lampadaires de la Promenade et de l’éclairage diffus de la paillote, le visage de Manon était devenu une architecture délicate, aux angles fragiles, aux creux moelleux. La solide belle plante de jour devenait la nuit vulnérable et fragile. Elle n’en gardait pas moins, au soleil ou sous la lune, tous ses piquants…

— Pourquoi ma mère aurait-elle abandonné un enfant pour en faire un autre un peu plus tard ? demanda Laura d’un ton apaisant.

— Je ne sais pas. Je suis à Nice pour le découvrir. Ce que je crois, c’est que je suis ta sœur… ou ta demi-sœur.

— L’enfant de Fred Bellair, n’est-ce pas ?

— Oui.

Luisa n’aurait jamais abandonné un enfant, se dit Laura. C’était absurde. Elle devait garder son calme, malgré la brutalité du raisonnement de Manon.

— Fred Bellair aimait ma mère, déclara-t-elle. D’un amour unique. Je ne comprends pas…

— Il n’a peut-être jamais su qu’elle attendait un enfant de lui. Ce bracelet qu’elle a laissé…

— C’est une tradition, et pas que chez les Rinaldi. On choisissait pour les aînées des prénoms qui commençaient par la même lettre. Ça facilitait les trousseaux. Ma grand-mère du côté Rinaldi s’appelait Léona. Je ne l’ai jamais connue…

— Nous possédons le même bracelet, fit Manon brusquement. Il y en a forcément un qui est la copie de l’autre ! Reste à savoir lequel.

— L’original, c’est le tien. Celui qui a la Lune à l’envers. Je l’ai vu reproduit dans un livre que j’ai retrouvé. Je t’expliquerai plus tard. Le mien est manifestement la copie et il n’a aucune inscription à l’intérieur. Et à l’orphelinat ? Les religieuses qui t’ont recueillie n’ont pas pu répondre à tes questions ?

— Elles n’ont rien voulu me dire. J’ai été abandonnée sous X. La loi est formelle. Je ne saurai jamais qui m’a déposée chez elles dans ce berceau. Elle aurait dû me tuer…

— Un abandon, c’est un peu pareil… C’est comme ça que je vois les choses : moi aussi je me suis toujours sentie abandonnée par ma mère, même si elle n’a pas choisi de le faire.

La tristesse envahissait Manon mais Laura ne pouvait s’empêcher de penser que cette jeune femme au destin aussi étrange que le sien était une pièce capitale du puzzle.

— Manon, dit-elle en lui prenant les mains, les secrets sont faits pour être découverts. Moi aussi, je me bats. On peut se battre ensemble… Surtout après ce que tu viens de m’apprendre. Je suis avocate. Où se trouve cet orphelinat ?

— À deux heures de route de Nice…

— Très bien. On y va demain. Et je te promets qu’on en saura plus. Tu dois me faire confiance.

 

***

 

Le papier brûlait dans le chuintement des flammes. Les quelques flammes devinrent brasier, qui s’éleva soudain en mugissant. Tout ne fut plus que chaleur, et incandescence. Il suffoquait. Il appela à l’aide, mais personne ne sembla entendre son cri. Il était seul, à contempler le feu gigantesque qui s’étendait devant lui, dévorant une prairie d’herbes sèches. Le vacarme du feu se calma soudain, et il entendit une voix d’enfant. Elle chantonnait. Une comptine, au rythme et à la mélodie simples. Il ne l’avait jamais entendue, cette comptine. L’enfant devait être une fillette.

Et soudain, il la reconnut. Le feu rampait vers elle, et elle jouait, innocente, au milieu de la prairie en flammes. Elle jouait avec un bracelet… C’était Laura, avec ses longs cheveux bouclés et noirs. Il en fut certain lorsqu’elle releva la tête, et lui sourit. Il hurla pour l’exhorter à fuir…

 

L’interne fixait Vincent d’un œil appréciateur. Il releva la manche de sa blouse, exhibant sa montre, et se tourna vers les deux infirmières de garde.

— 23 h 15, éructa-t-il d’un ton satisfait. Vous notez ?

— Oui, oui… fit l’infirmière qui tenait le petit bloc.

Elle inscrivit l’heure dans une colonne à côté des observations. La seconde infirmière dévisageait l’interne avec un air interrogateur.

— Vous êtes sûr, on ne lui donne rien ?

— Rien ! Il veut revenir. Mesdames, regardez bien parce que vous avez devant vous un prince charmant qui n’attend plus que le baiser de sa belle pour se réveiller ! Demain, vous me le passez au scanner.

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