Laura ou le secret des 22 lames

Jean-Luc Seigle · Chapitre 12 sur 25

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Laura ou le secret des 22 lames

La Roue de Fortune

Mercredi 10 août

 

LA ROUE DE FORTUNE

 

Laura attendait que La Baie des Anges, la librairie ésotérique, ouvrît ses portes. En raison de son âge, le vieux libraire était sûrement un lève-tôt. Elle ne s’était pas trompée. À 8 heures pétantes, alors qu’aucune autre boutique de la rue n’était ouverte, elle vit apparaître le petit homme derrière la vitrine. Il la reconnut immédiatement mais se garda bien de lui dire cette fois-ci qu’il l’attendait, même s’il ne semblait pas franchement surpris de la voir de si bonne heure devant lui. Les deux chats égyptiens ne firent aucun cas de la présence de la visiteuse et continuèrent à déguster avec une certaine voracité le foie haché que leur maître leur avait préparé dans deux jolies écuelles. Laura se demanda comment des animaux aussi raffinés pouvaient manger de la chair fraîche avec autant de délices. Deux tasses étaient prêtes sur la table qui faisait office de bureau. Seulement le vieil homme oublia de lui offrir un café quand Laura lui présenta le livre du prince de Pise qu’elle venait de découvrir. Il parut très intéressé et sembla lire le latin du livre assez facilement, tout en tournant les pages.

— Vous connaissez cet ouvrage ?

— De réputation ! Un incunable, Laura ! Une merveille ! Un livre que tout le monde croyait disparu à tel point que les bibliophiles comme moi pensaient qu’il était une légende. Où l’avez-vous donc trouvé ?

— Il appartenait à ma mère… enfin à ma famille du côté maternel. Vous voyez, il y a là le nom d’Élisabeth de Fressan. C’est mon arrière-arrière-grand-mère.

— Celle qui a épousé Archibald Montalban, l’archéologue ?

— Oui, je crois que son mari était archéologue.

— C’est une pièce d’une rareté incroyable. Ce livre avait disparu et voilà qu’il réapparaît.

— De quoi parle ce livre ?

— Oh, mon enfant, il faudrait que je le lise pour pouvoir vous en parler précisément. Personne ne connaît réellement son contenu.

Laura sentit que le vieux libraire voulait garder pour lui le secret de ce livre et n’insista pas. Elle lui reprit l’ouvrage des mains et l’ouvrit à la page où se trouvait la gravure qui représentait le bracelet avec les cinq figures du Tarot en médaillons, identique à celui que sa mère possédait.

— Ce bracelet, c’est quoi ?

Le vieil homme, sans même regarder l’image, contourna sa table en s’appuyant sur le plateau comme s’il ne se sentait pas bien puis rejoignit son fauteuil. Les chats s’étaient arrêtés de manger et semblaient écouter la conversation tout en léchant le sang du foie sur leurs moustaches.

— Le prince de Pise, Laura, est un des premiers à avoir écrit un livre sur…

Laura ne savait pas s’il manquait d’air, s’il avait du mal à lui dire la vérité ou si, plus simplement, il ménageait son effet.

— Sur… ?

— Sur le Tarot ! Qui ne s’appelait pas le Tarot à l’époque mais le Tarok. Figurez-vous que le prince de Pise pensait avoir découvert les secrets qui y étaient enfouis.

— Les secrets ?

— Oui. On dit que des sages des temps anciens qui détenaient les secrets de la vie et de son envers la mort, après avoir été persécutés comme tous ceux qui savent une vérité éblouissante, avaient longtemps cherché le moyen d’enfouir leur savoir quelque part. Le jeu leur parut le meilleur endroit ; ils étaient convaincus que personne ne viendrait l’y chercher. Dites-vous bien que c’était avant l’écriture… Ils ont donc conçu un jeu de cartes, apparemment anodin, qui est en réalité une des plus grandes merveilles du monde.

— Et le livre parle de ça ? demanda-t-elle un peu déçue.

— Pas exactement. Vous tenez là, en quelque sorte, le second volume… Le premier est très connu et facilement accessible. Mais celui-ci doit être le seul exemplaire qui existe sur cette Terre. Moi-même je ne l’avais jamais vu… Au fait, avez-vous reçu de nouvelles lames ?

Laura préféra ne pas lui dire la vérité. Malgré ses petits yeux éclairés, le petit homme l’inquiétait. Il comprit bien son mensonge et n’insista pas.

— Et sur le bijou ? Vous ne pouvez rien me dire ?

— Oh si ! Il s’appelle le Kallopsis. C’est une pièce encore plus rare que ce livre. Et encore plus merveilleuse…

— Pourquoi ?

— Eh bien, si bizarre que cela puisse vous paraître, on prétend que ce bijou a le pouvoir de ressusciter les morts. Et les cinq médaillons représentent les cinq plaies du Christ.

Laura eut un léger vacillement dont le vieux libraire se rendit compte et qui éloigna les deux chats égyptiens. Comment ce bijou s’était-il trouvé entre les mains de sa famille et surtout de sa mère ? Pourquoi avait-il à nouveau disparu ? Qui avait intérêt à le faire disparaître ? Toutes ces questions avaient afflué en même temps, causant son étourdissement. Laura eut le sentiment que ce texte n’était pas arrivé là par hasard et qu’il allait jouer un rôle déterminant dans les semaines à venir. Le vieux libraire lui fit la promesse de le lire au plus vite et de lui en faire la traduction. Il avait juste besoin de temps. Un chat égyptien sauta sur la table et se posta sur l’ouvrage comme pour empêcher Laura de le reprendre.

— Ce livre n’est pas un des innombrables livres des morts qu’on trouve dans de nombreuses cultures de l’Égypte à l’Asie, il est le livre de la Résurrection.

Laura comprit qu’elle ne devait pas en demander davantage et abandonna l’incunable entre les mains du vieux libraire qui l’en remercia, lui certifiant qu’elle n’aurait pas à le regretter. Et pour lui prouver sa gratitude, il lui tendit un jeu de Tarot et lui demanda de l’étaler sur sa table tout près du livre en question.

— Considérons que la carte que vous tirerez sera la carte que vous deviez recevoir aujourd’hui, celle qui doit éclairer votre chemin.

Laura se plia sans aucune résistance au jeu.

— Veuillez étaler le jeu devant vous de gauche à droite, mon enfant, ainsi qu’un chemin pavé. Et tirez, au hasard, une carte. Une seule.

Le jeu aurait pu n’être qu’un jeu, mais elle le prit terriblement au sérieux. Son cœur battait la chamade lorsqu’elle posa son index sur une carte à moitié cachée, presque à l’extrémité droite du « chemin pavé », selon les termes du petit homme. Celui-ci fit glisser la carte vers lui et la retourna : la carte numérotée X, appelée la Roue de fortune. Laura reposa ses yeux sur le visage du vieux libraire.

— La Roue de fortune… et non de la fortune. Pas d’argent en vue, murmura-t-il non sans une certaine espièglerie. Ne prenez pas garde à ces trois petits singes qui grimacent dessus : ils signifient aujourd’hui que cette roue est en mouvement. Il vous suffit de suivre leur regard. La roue, en revanche, est le symbole d’un événement inéluctable : tout ce qui est en bas se trouvera bientôt en haut, et vice versa.

Laura examina la carte : trois petits singes vêtus comme des animaux de cirque s’accrochaient effectivement à ce qui ressemblait à une roue de rouet. Le petit homme désigna la manivelle dessinée sur le côté de la roue.

— Cependant, dans votre situation, je peux presque affirmer qu’une main qui n’est pas la vôtre va faire tourner cette roue.

— Ce qui signifie ?

— Que vous n’êtes, pour l’instant, je dis bien pour l’instant, maîtresse de rien, ma chère enfant. Vous vous trouvez juste à la croisée des chemins… comme si vous baigniez entre deux courants. L’un des deux va vous emporter. C’est le début et la fin d’un cycle. Je ne saurais trop vous recommander de vous préparer à un changement rapide… très rapide, même. Soyez sur vos gardes.

Le langage du vieux libraire était bien trop énigmatique pour que Laura puisse s’en servir. Tout ce qu’il disait avait un sens mais pouvait aussi vouloir dire son contraire. Elle ouvrit la bouche, mais il la prit de vitesse.

— Chut… Vous reviendrez me voir. Emportez cette carte, et serrez-la précieusement avec les autres au fond de votre sac. Souvenez-vous : les événements seront rapides… et sans pitié. Ne dévoilez pas votre jeu, Laura. Tout est entre vos mains. Laissez les autres abattre leurs cartes en premier. Ne faites confiance à personne…

Puis il insista :

— À personne.

— Pas même à vous ? osa ajouter Laura.

— À personne.

 

***

 

L’eau de la piscine s’offrait maintenant à Laura comme un rafraîchissant intermède. Elle n’eut pas le temps de s’y jeter : un Nice-Matin plié en deux atterrit violemment sur la table de jardin. Suivait Agnès, écumante…

— Tu peux m’expliquer ?

Laura lut la manchette : « Révélations de Laura Fontane : elle réclame l’exhumation du corps de sa mère. »

— Eh bien oui. J’ai fait un raffut du diable à Nice-Matin hier soir, et j’ai obtenu exactement ce que je voulais. Toi, par exemple, tu réagis comme je l’avais prévu : tu es là. Et tu ne seras pas la seule à réagir comme ça. Duroc aussi va venir me voir…

— Tu tiens tant que ça à risquer ta peau ?

— Non. Et je compte sur toi pour me protéger.

Agnès se laissa tomber sur une chaise en face de son amie, cernes cachés derrière une paire de lunettes de soleil. Elle avait l’air épuisé.

— Le problème, ma grande, c’est que tant que tu n’es pas morte je ne peux pas te mettre sous protection. Tu connais la musique. Et tu veux encore jouer avec le feu. C’est dingue… Sers-moi donc un café, va.

Laura s’exécuta avec un sourire : elle retrouvait son Agnès, la fille qui ne mâchait pas ses mots… et qui avala le café tiède avec une grimace.

— Il est dégueulasse. Bon, je te fais un petit topo, et tu vas comprendre dans quel guêpier tu t’es fourrée en allant déblatérer tes conneries à Nice-Matin…

— Ce ne sont pas des conneries : je demande officiellement l’exhumation du corps de ma mère, répondit vivement Laura. Et crois-moi, j’ai raison.

Agnès balaya le journal sur la table.

— À quel titre ?

— Duroc n’a pas fait son boulot à l’époque. Ça me donne tous les droits.

— Pourquoi ne l’as-tu pas cité dans l’article ?

— Ça, je n’en ai pas le droit. Il saura très bien qu’il s’agit de lui. Il va être obligé d’agir.

— Écoute-moi, Laura. Merlet, le photographe de ta noce, s’est fait trouer la peau à coups de couteau hier soir. Vincent dans le coma, sa secrétaire pendue, c’est la troisième victime de cette partie de jeu de quilles. Je n’ai pas envie que tu sois la prochaine. C’est clair ?

— Mais je serai la prochaine, si je ne fais rien !

— Arrête de jouer au franc-tireur ! Dis-moi où est Matthieu.

— Il va se rendre, il me l’a promis…

— Espérons qu’il tienne mieux ses promesses à sa sœur qu’aux autres femmes.

Agnès se leva et s’étira, bras vers le ciel. Elle maîtrisait de mieux en mieux sa double personnalité, pensa Laura : flic et amie ; le grand écart était acrobatique.

— Tu pourrais me suspecter aussi…

— Qui te dit que je ne le fais pas ?

Agnès se dérida brusquement.

— Je ne peux pas faire autrement pour l’instant. Tous les matins je supplie mon cœur d’y résister, et de m’oublier pendant la journée. Je ne veux pas que tu restes seule ici. Tu pourrais aller chez ton père…

— On verra.

Agnès se pencha pour l’embrasser. Elle la serra longuement contre elle.

— Appelle au moindre bruit, je serai là. C’est tout ce que peux faire actuellement.

 

***

 

La mère de Vincent sortait de la chambre au moment où Laura déboula dans le couloir. Laura lui fit un signe et pressa le pas pour la rejoindre. Mado vint à sa rencontre. Laura nota simultanément deux choses : la lumière sur le visage de Mado, et la présence d’un policier en uniforme devant la chambre de Vincent. Mado fut sur elle en une seconde, et la pressa contre sa poitrine confortable. Un élan d’affection étouffant et incongru, qui rendit Laura confuse. Elle n’osa plus bouger jusqu’à ce que, enfin, Mado l’éloignât au bout de ses bras potelés et lui annonçât la nouvelle :

— Il respire seul ! Ils lui ont enlevé cette cochonnerie de machine. Je vais essayer de trouver Pierrot, il faut qu’il sache…

Lorsqu’elle sentit sa cage thoracique s’ouvrir d’un coup, Laura réalisa qu’elle-même respirait depuis cinq jours avec une tonne sur la poitrine. Il lui sembla que le couloir était plus lumineux ; le flic devant la porte, en revanche, restait comme une tache sur cet espoir.

— Je vais aller l’embrasser…

Mado la retint.

— Vous ne pourrez pas entrer. Personne à part moi n’a le droit de le voir, fit-elle sans se départir de son sourire béat.

Laura fixa Mado avec un air si terrassé que celle-ci comprit sa gaffe.

— Laura, mon petit, ce n’est pas moi. C’est la police. Vincent est sous protection. Ce monsieur est arrivé il y a une demi-heure. Je suis désolée pour vous…

Laura se dégagea d’un geste vif, et Mado remballa son sourire aussi sec.

— Excusez-moi, Mado… Je ne voulais pas vous blesser. C’est seulement que… Et merde, c’est pas juste !

— Je comprends, soupira Mado. Je vais lui dire que vous êtes passée. Il nous écoute, vous savez.

— Je sais.

Elle se tourna vers Mado, suppliante.

— Mado, ne le quittez pas une seule seconde, s’il vous plaît. Restez près de lui, même la nuit. Si ce policier est là, c’est qu’il est en danger.

Mado se crispa tout entière, et se dressa sur son mètre cinquante.

— Qu’une seule personne ose encore toucher à un cheveu de mon fils et je le tue de mes propres mains !

L’accent italien avait resurgi sous le coup de la menace. La mère inquiète avait fait place à la guerrière. Laura eut un sourire d’enfant qu’on est venu rassurer après un cauchemar, convaincue que Mado s’enchaînerait au lit de son fils s’il le fallait et qu’elle n’avait aucun souci à se faire de ce côté-là…

 

***

 

Manon poireautait depuis un moment, cachée derrière un buisson de lauriers-roses. Solange, la cuisinière de la Bastide, fit son apparition, boucla la lourde porte et suivit en soufflant l’allée de gravier qui descendait vers la grille au fond du parc. Elle passa à quelques mètres de Manon, se dandinant sur ses jambes lourdes gainées de bas à varices. Manon espionnait les allées et venues de la Bastide depuis plusieurs jours. Solange prenait son service à 8 heures, et faisait une pause entre 14 et 17 heures. À chacun de ses retours chez Ludmilla, elle ramenait un cabas chargé de légumes et de fruits frais, ployant parfois sous des charges de plusieurs kilos, trop lourdes pour son dos abîmé. Manon en avait déduit que Ludmilla ne consommait que des produits du jour… Une règle qu’elle ne mettait pas en application seulement pour son assiette, mais aussi pour son lit : la chair du jeune homme de l’autre soir lui avait semblé tendre comme celle d’un agneau.

La voiture de la « Châtelaine », comme elle l’avait surnommée, n’était pas là, la voie était donc libre. Manon bondit prestement, et fit le tour de la bâtisse. Elle avait remarqué que Solange laissait en général dans la cuisine un soupirail entrebâillé. Or Manon était souple comme un… petit singe.

 

C’était la première fois qu’elle pénétrait dans la Bastide. Chaque pièce recelait des trésors pour ses yeux de petite fille élevée dans la rigueur toute domestique de sa mère protestante. Les tableaux, surtout, la fascinèrent ; elle n’en avait jamais vu autant, et de si différents. Portraits, scènes de chasse, natures mortes, paysages, esquisses au fusain, pastels gras… Un voyage dans des contrées dont elle ne soupçonnait même pas l’existence.

Elle ouvrait chaque porte avec un frémissement de plaisir, accru par l’interdit : qu’allait-elle découvrir encore ?… Elle arrêta son périple dans une petite bibliothèque : des piles de papiers en désordre sur une vaste table d’acajou, un secrétaire à coulisses, des placards débordant de dossiers. Elle y était. Elle attaqua une fouille minutieuse, soulevant chaque feuille, ouvrant chaque tiroir. Après le passage de ses mains expertes, personne n’aurait pu dire que quelqu’un avait touché à quoi que ce soit. Une photo suspendit sa fouille : Ludmilla et Luisa Rinaldi, enlacées pour la pose. Au verso, quelqu’un avait noté une date : 1970. Manon glissa la photo dans le petit sac à dos de toile qu’elle n’avait pas quitté.

Un autre tiroir du secrétaire, et elle sut qu’elle avait tiré le jackpot : le bracelet de la mère de Laura, réplique exacte de celui qu’elle possédait, avec les cinq médaillons représentant cinq figures du Tarot et ses pierres précieuses. Cette découverte ouvrit une voie, tout autant qu’un gouffre sous ses pieds. Pourquoi deux bijoux apparemment identiques ? Pourquoi en possédait-elle un ? Elle commençait à comprendre quelque chose mais ce n’était pas le moment de s’asseoir pour réfléchir sereinement à ce mystère : une porte claqua dans le hall, et une voix impérieuse parvint jusqu’à elle.

— Il y a quelqu’un ? Solange, vous êtes là ?

Manon empocha le bracelet, et se glissa derrière un paravent.

— Non, c’est moi !

C’était Laura qui venait d’arriver juste derrière elle. Ludmilla se détendit.

— J’ai cru qu’il y avait quelqu’un dans la maison ! Cette baraque est pleine de courants d’air. Comment vas-tu, ma merveille ? Tu as déjeuné ?

— Non.

— Solange a dû partir. Mais je dois pouvoir te cuisiner un œuf et une salade. Ça te dit ?

— Non merci, je n’ai pas faim.

Ludmilla plissa son nez ravissant.

— Ce n’est pas le moment de devenir anorexique, ma chérie ! En plus, je n’aime pas te savoir seule chez Vincent. Surtout avec tous ces… toutes ces histoires. Tu devrais t’installer ici, avec moi.

— On verra… Tu as lu Nice-Matin, aujourd’hui ?…

Ludmilla balaya la question.

— Non. Pas encore. Pourquoi ? Des nouvelles sur… ce dingue ? demanda-t-elle d’un ton léger.

Ludmilla ne voulait sans doute pas remuer le couteau dans la plaie. Laura hésita : après la scène de ce matin avec Agnès, elle n’avait pas le courage de justifier de nouveau sa décision, même auprès de Ludmilla, pourtant la première concernée. L’avertissement du petit homme lui revint à l’esprit : laisser les autres abattre leur jeu, et ne faire confiance à personne. Cela incluait forcément et surtout les proches, qui allaient tenter par tous les moyens de l’empêcher d’aller jusqu’au bout de sa quête…

— Non. Justement… Est-ce que tu as retrouvé mon bracelet ?

— Mais oui ! Où ai-je la tête… J’aurais dû te le dire plus tôt. Solange l’a repêché derrière la table de nuit de ta chambre. Je vais te le chercher.

Laura se retrouva seule dans le grand hall. Le raclement de tiroirs qu’on ouvre parvenait jusqu’à elle ; un bruit de pas pressés, et Ludmilla fut devant elle, mine défaite.

— Je ne le retrouve pas ! Je l’avais mis dans un tiroir de mon secrétaire, et il n’y est plus ! Ou alors Solange l’a rangé ailleurs.

— Ce n’est peut-être pas Solange… lâcha Laura.

— Qui veux-tu que ce soit ? Sinon, ça voudrait dire que quelqu’un s’amuse avec mes nerfs… et avec les tiens, s’énerva brusquement sa tante.

— Juste une derrière question. Est-ce que tu connais un livre écrit par le prince de Pise, sur le Tarok ?

— Ça ne me dit rien. Mais le prince de Pise, lui, tu le connais.

Ludmilla lui balançait cette vérité comme une évidence, comme elle lui aurait parlé d’un ancien voisin ou d’un ancien camarade de classe.

— Mais si. Ne fais pas cette tête !

Ludmilla la prit par le bras et l’entraîna dans la bibliothèque. Elle poussa Laura devant un portrait. Laura reconnut le tableau devant lequel elle s’était arrêtée si longtemps et qui avait recueilli toutes les confidences de son enfance : le prince de la Renaissance, tout près d’un livre qu’il dissimulait en partie sous sa main chargée de bagues ; elle avait en vain tenté d’en déchiffrer le titre. Ludmilla babillait à ses côtés, heureuse de jouer au guide de musée.

— Regarde ! c’est écrit là… Francesco Anteminelli Castracani Fibbio, prince de Pise. Portrait de 1485, signé par un inconnu, mais élève d’un grand maître… si ce n’est pas l’œuvre d’un maître lui-même. Une pièce magnifique. Je n’ai jamais voulu le vendre, mais je peux te dire que plus d’un antiquaire m’a bassinée pour l’acheter. Je l’ai toujours vu dans la famille. Je n’ai jamais réussi à savoir s’il nous a été légué du côté Montalban, du côté Fressan ou plus récemment du côté Rinaldi. Je ne sais pas. Au XVe siècle, les arrière-grands-parents d’Élisabeth de Fressan – tu vois ça ne date pas d’aujourd’hui – venaient de la région de Pise, comme le prince ; ils auraient très bien pu apporter le tableau avec eux ; ou alors ce tableau s’est retrouvé ici par tout un jeu obscur d’héritages. Mais les Montalban avaient aussi de la fortune. Alors… Mystère.

Ludmilla se tourna vers Laura.

— Toutes ces vieilleries seront à toi un jour, ma chérie. Cette baraque aussi d’ailleurs… Les Rinaldi ont fini par amasser également une jolie fortune, tu le sais, mais je ne vendrai rien qui t’appartienne…

— Je ne m’inquiète pas. Je me pose des questions sur ma mère… Tu m’as dit qu’elle tirait les cartes, mais ce fameux livre sur le Tarot, tu ne l’as jamais vu ?

— À priori, non…

Laura réfléchissait : ce livre n’était pas un élément négligeable. D’où pouvait-il venir ?

— Laura, tout ça c’était rigolo, sans plus. À l’époque, on s’amusait avec l’ésotérisme. On faisait même tourner les tables, imagine ! Ta mère le prenait un peu plus au sérieux que nous, et alors ? Basta !

— Oui… Basta.

Un claquement de porte fit taire Laura.

— La maison des courants d’air… souffla Ludmilla.

 

Le plus discrètement possible, Manon rejoignit le mur d’enceinte en remontant sous les arbustes touffus, par l’arrière de la maison. En un rétablissement, elle se retrouva sur le trottoir d’une rue déserte. Dans la poche de son jean, le bracelet faisait une bosse. Sac à dos en bandoulière, elle redescendit vers la ville et le premier arrêt de bus…

 

***

 

Bruno Bruno avait arraché deux heures de répit à Agnès. Le temps de prendre une douche, de s’allonger pour une courte sieste… et de penser à ces dernières quarante-huit heures. L’enquête prenait une tournure délétère ; à force de remuer la vase à pleines mains, il se retrouvait lui-même imprégné par la boue des autres. Il n’aimait pas Nice. Ce n’était pas la première fois qu’il faisait ce constat cocasse : il n’avait pas demandé à y travailler, contrairement à tant d’autres flics en proie au fantasme du soleil, de la mer, et d’une délinquance qu’ils croyaient plus rare. Mirage de la Côte : les truands aussi nourrissaient tous des rêves d’argent facile. Résultat : on trouvait plus de mafieux sur un kilomètre carré niçois que sur Paris et sa banlieue réunis. Les vols à l’arraché étaient devenus ces dernières années la plaie la moins profonde à soigner sur la Promenade des Anglais ; l’arrivée des nouveaux riches de la nouvelle Russie, aux fonds illimités et occultes, avait fait péter toutes les règles, en vigueur depuis trente ans, qui présidaient aux relations entre gendarmes et voleurs, devenues politiques et courtoises avec le temps. Les flics les plus anciens versaient une larme nostalgique sur le calme des prétoires de l’époque. Les frappes de l’Est, les petites comme les grosses, qui traînaient désormais sur le marché n’avaient peur de rien, et surtout pas de la mort : ils y allaient au bazooka, parfois en plein centre ville. Les flics faisaient dans leur froc… et Bruno aussi. Depuis cinq ans, il rêvait des petits voyous parisiens, et d’anonymat… Après cette affaire, c’était décidé, il signerait le prochain télégramme. Il imagina la tronche de l’oncle Paul, ancien commissaire à la retraite, tranquillement en train de biner son jardinet à Menton, lorsqu’il lui annoncerait qu’il avait demandé sa mutation à Paris. C’était l’oncle Paul qui avait obtenu l’affectation de Bruno à Nice, sous prétexte que sa sœur (la mère de Bruno), veuve, avait besoin d’avoir son fils unique à ses côtés. Résultat, la mère de Bruno avait bichonné un petit cancer dès qu’il était arrivé, et était morte en dix mois. Bruno vivait depuis quatre ans avec cette culpabilité… et une autre encore : celle de ne lui avoir jamais dit qu’il préférait les hommes. Il avait eu du mal à admettre ce qu’il avait d’abord jugé comme une déviance. En l’espace d’une année de liaison avec Clémentine, la déviance était devenue une évidence. Clémentine avait morflé, et il avait quitté Pau, une ville trop petite pour sa nouvelle vie. L’oncle Paul avait décidé pour lui. Ici, il détestait ses collègues homophobes, il ne buvait que de l’eau, il ne supportait pas le foot, il était allergique aux grosses chaleurs, et l’âme sœur lui échappait chaque fois qu’il voulait s’en saisir… Thierry Merlet, lui, ne s’était pas moqué du curieux accouplement de son nom et de son patronyme : Bruno Bruno. Une fantaisie de son père, mort stupidement en chutant d’une échelle il y avait plus de quinze ans, et qui lui retombait systématiquement sur la gueule. Bruno vivait avec et en avait conclu qu’il était double, tout comme sa vie : flic le jour, homo rasant les ombres des parcs publics de Nice la nuit…

Une fois rafraîchi par sa douche, il alluma son ordinateur. Sa messagerie lui signala immédiatement un courrier avec fichier joint. Le message le scotcha à l’écran : il venait du photographe assassiné, Thierry Merlet. Il eut une hésitation avant de l’ouvrir, pensant que l’homme lui avait envoyé, de son vivant, un mot d’amour après leur unique nuit passée ensemble.

« Salut, beau gosse… Pour une fois que je rencontre un flic qui ne me demande pas mes papiers, et qui s’intéresse… à mes photos, je me dis que la vie n’est pas si moche. J’ai pensé aussi que certains de mes clichés pourraient t’intéresser, et seraient en sécurité chez toi au cas où il m’arriverait quelque chose, parce que je compte bien en tirer profit. Certes, tu te rendras compte que je ne suis pas un saint, mais que veux-tu : une vie sans risque, ce n’est pas très drôle. J’espère pouvoir t’expliquer tout ça de vive voix ; j’ai aimé la nuit que nous avons passée ensemble. Je t’embrasse, et à très vite !… si possible pas dans l’au-delà. Thierry. »

Le photographe ne croyait pas si bien dire. Quant à être un saint, Bruno avait compris dès leur première et seule rencontre que Thierry franchissait souvent la ligne. D’ailleurs, il en était mort.

Bruno téléchargea le fichier. Lourd, très lourd : cinq mégas… Toutes les photos du mariage de Laura s’ouvrirent les unes après les autres, dans l’ordre des événements. Il n’y avait plus qu’à suivre l’histoire qu’elles racontaient. L’arrivée des invités, la salle des cérémonies… et une ellipse : elles reprenaient sur l’esplanade, en plans très larges, avec Matthieu au téléphone, au loin ; les façades des immeubles remplissaient tout l’arrière-plan. Bruno sentit les poils de ses bras se hérisser. Il agrandit l’image…

 

***

 

La chambre était minable : le papier à fleurs était fleuri, mais par des flaques de moisissures ; le plafond s’écaillait en poussière de plâtre sur le plancher à échardes, la porte de l’armoire en faux acajou ne fermait plus, le dessus-de-lit venait tout droit des puces, le sommier dardait ses ressorts foutus à travers le matelas ; et ce n’était là que la partie visible du cloaque. Duroc en aurait éclaté ses phalanges contre les murs : après toutes ces années passées dans l’ombre de son bunker discret déguisé en palace de marbre, il avait suffi qu’une petite salope de fouine réclame sa « môman » pour qu’il se retrouve à la case départ, à se terrer comme un rat dans un hôtel putride. Il en aurait bien fait un manchon, de la fouine…

— Elle est très claire, dans son article ! C’est vous qu’avez les portugaises ensablées ou quoi ? Et je hurle si je veux : c’est moi qui suis dans la merde jusqu’au cou !… OK, j’y toucherai pas. Mais je vous préviens : si dans vingt-quatre heures vous n’avez pas trouvé de solution pour me sortir de ce merdier, je balance tout. Attila, comparé à moi, c’était qu’un boy-scout qui s’amusait à faire des feux de camp, si vous voyez ce que je veux dire !… D’accord. Où ?… C’est ça, à ce soir.

Duroc fit presque exploser le combiné du téléphone en raccrochant. Il redressa sa carcasse squelettique et balança un coup de pied pointure 44 dans la porte de l’armoire. La porte retrouva ses gonds immédiatement. Duroc s’observa un instant dans le miroir : son visage n’était plus qu’un masque de peau blanche tendue à craquer sur les os de son crâne. L’angiome au-dessus de son œil droit avait pris une vilaine teinte pourpre. Sa mère n’arrêtait pas de le lui rabâcher lorsqu’il était gosse : ne t’énerve pas comme ça, ou il va couler de partout…

 

***

 

— Cinq étages sans ascenseur… J’espère que ça vaut le déplacement.

Bruno haussa les épaules, agacé.

— C’est pas pour tes beaux yeux. Même s’ils sont jolis. Tiens, au lieu de couiner, regarde…

Agnès se pencha sur l’épaule de Bruno et commença à observer les photographies que Merlet avait envoyées à son coéquipier.

— Ben… C’est Matthieu, sur l’esplanade, le jour de la noce. Et alors ? Ça ne le disculpe pas pour autant.

Bruno agrandit la photo d’un coup de sa souris.

— Et ça, c’est quoi ? C’est la même photo, zoomée sur l’appartement du tireur. Qu’est-ce que tu vois ?

Il lui avait coupé la chique : Agnès regardait le détail agrandi sur l’écran avec un œil rond. On voyait distinctement le canon d’un fusil posé sur le rebord de la fenêtre, et le reflet du tireur, avec une casquette, sur la vitre… Bruno ramena la photo à sa dimension normale, et Agnès put constater que Matthieu était toujours dans le champ, téléphone à l’oreille.

— Attends, c’est pas fini…

Nouveau clic, nouvelle image : un échalas à casquette sortait de l’immeuble, sans fusil, mais avec un sac de golf sur l’épaule, pressé. Au premier plan, Laura, dos au photographe, était penchée sur une forme à terre : Vincent. Bruno agrandit l’image : le profil du visage sous la casquette ressemblait bien à Duroc.

— L’enculé ! rugit Agnès.

— Je t’en prie… susurra Bruno.

— Putain, mais c’est pas vrai ! Et tu peux me dire depuis quand tu as ces photos ?

— Depuis que Merlet me les a balancées par le Net. Mais je t’arrête tout de suite : ça fait deux nuits qu’on passe en planque et en comptes rendus. Je les ai trouvées seulement tout à l’heure.

Agnès fulminait.

— Ce fumier de Merlet. Il avait la preuve que Matthieu était innocent, et il se la gardait ! Mais pour quoi faire, putain ?

— Pour le fric. Une photo comme ça, bien négociée, ça vaut trois retraites dorées. Surtout s’il avait retrouvé la trace de Duroc… C’était pas un saint… mais il baisait comme un Dieu !

 

***

 

Floue, comme réfléchie dans un miroir d’eau, Joëlle souriait de toutes ses dents, qui luisaient dans son visage noirci et boursouflé. Elle tenait son chat contre son cœur, à la langue rouge, si rouge… et ils se balançaient tous deux, au bout de la corde. Vincent lui aussi souriait, allongé sur des dalles de pierre, et il lui tendait les mains en lui chuchotant : « Ne t’inquiète pas, tout va bien… ne t’inquiète pas, tout va bien… » Sous le corps de Vincent, du rouge apparut, une larme tout d’abord, puis une flaque, puis une mare, qui s’agrandissait en un flot paisible, et atteignit les pieds nus d’un homme, ceux de Matthieu qui hurlait, appelant Laura. Et plus il hurlait, plus son agresseur frappait, enfonçant dans sa chair une lame étincelante.

Laura se redressa sur le lit, souffle coupé, inondée de sueur. Son téléphone portable sonnait sur la table de nuit, mais ce n’était pas lui qui l’avait sortie de son cauchemar, c’était son propre hurlement.

— Allô…

Elle haletait, encore sous le choc ; c’était Agnès. Il lui fallut un moment pour comprendre son débit très agité.

— Matthieu est tiré d’affaire. On a une preuve qui l’innocente. Par contre le taré qui a fait le coup est toujours dans la nature.

Les images de son cauchemar où Matthieu tombait sous les coups de couteau lui revinrent en mémoire comme des flashs.

— Agnès, il est en danger ! Fais quelque chose, je t’en prie. Il va mourir, gémit-elle. Peut-être même qu’il est déjà mort !

— Laura, putain, mais qu’est-ce que tu racontes ? vociféra Agnès à l’autre bout du fil.

— Au cabanon. Va le chercher, vite.

— Quel cabanon ?

— Celui au-dessus de Grasse. L’oliveraie…

— OK. Je me souviens. Je file. T’es où ?

— Chez Vincent.

— Tire-toi de là, t’entends ? Tout de suite. Tu files chez ton père. Je te retrouve là-bas.

 

***

 

Ludmilla referma la porte de la Bastide d’un coup de rein doublé d’un coup de pied : le battant de chêne massif se bloquait parfois et, malgré le respect et l’affection qu’elle portait au moindre morceau de la demeure, Ludmilla était habituée à violenter une porte ou une fenêtre qui refusait de céder malgré son savoir-faire. Elle traversa la terrasse pour rejoindre sa voiture, garée sur le côté de la Bastide. Une silhouette se dressa devant elle. Elle faillit se casser la figure de frayeur.

— Antoine ! J’ai horreur qu’on me surprenne comme ça. Cette maison a un interphone qui est relié à l’entrée du parc, et elle est pourvue de téléphones ! Ce n’est donc pas un moulin. On est d’accord ?

Antoine la saisit par les hanches, et colla son bassin contre le sien.

— Tu es superbe… C’est pour moi ? J’aurai dû mettre un smoking, pour te faire honneur.

— Qu’est-ce que tu fais ici ?

Antoine se crispa. Elle se foutait de sa gueule, ou bien elle perdait la boule.

— On doit dîner ensemble.

Ludmilla se dégagea de son étreinte, et remit des mèches de sa coiffure en place. Ses bijoux tintèrent d’un bel ensemble harmonieux, et Antoine interpréta immédiatement le cliquetis de l’argent comme un prélude… À quelle pièce ?

— Désolée, j’ai totalement oublié… On m’attend pour un autre dîner.

Elle lui jouait donc un opéra bouffe… Mais il n’en tenait manifestement pas le rôle principal.

— C’est très con. Qu’est-ce que je fais ? Je t’attends ?

Ludmilla prit subitement un air hautain. Elle était experte pour endosser en un éclair le dédain de la grande bourgeoise : tête penchée en arrière, regard glacial, ailes du nez tout juste frémissantes… Il sourit : l’idée de sauter une grosse fortune vexée le faisait bander. Outre le fait qu’il commençait à l’adorer.

— Et avec qui, ce dîner, qui ne va pas durer trop longtemps… j’espère ? souffla-t-il d’une traite.

— Je n’ai pas l’habitude de rendre des comptes, mais si tu veux vraiment le savoir, je dîne avec Fred Bellair, lâcha-t-elle d’un ton méprisant.

L’affaire se corsait, et la promesse d’un tête-à-tête sombrait peu à peu.

— Tu préfères une soirée avec un croulant comme Fred Bellair plutôt qu’avec ton jeune amant ?

Ludmilla poussa un long soupir, puis lui décocha un sourire navré.

— Antoine, je vais être très franche avec toi : nous deux, c’était formidable. On a pris un pied incroyable. Tu baises bien, très bien même, tu es endurant et sensuel mais l’histoire s’arrête là. E fi ni ta la commedia !

Il s’attendait à tout, sauf à une rupture menée manu militari. Congédié comme un valet. Elle lui caressa la joue.

— Il arrive juste un moment où le sabre coupe le chrysanthème…

 

***

 

Agnès, Sig-Sauer à la main, poussa la porte du cabanon d’un coup de pied et se replia sur le côté. Elle n’aimait pas ce silence, comme elle n’avait pas aimé cette porte entrebâillée sur l’obscurité totale qui les attendait. Bruno avait conduit comme un dingue, mais la nuit les avait eus de vitesse. Elle fit un signe à Bruno, qui se rua à son tour dans la pièce, arme à bout de bras. Elle attendit quelques secondes. Un rectangle de lumière jaillit sur la pierre du seuil : Bruno avait trouvé l’interrupteur. Elle s’apprêtait à entrer quand elle entendit son gémissement.

— Putain, c’est pas vrai…

Elle pénétra dans la pièce, et Bruno se précipita sur elle, décomposé.

— Agnès, ce n’est pas la peine… Je ne te le conseille pas.

Agnès comprit immédiatement. Elle le bouscula et se dirigea vers la porte au fond de la pièce, entrouverte.

— Non, Agnès ! Merde, c’est plus la peine !

Elle ouvrit la porte, et resta pétrifiée : Matthieu avait encore les yeux ouverts, mains crispées sur le ventre, recroquevillé sur le matelas comme un enfant. Cela faisait belle lurette que les anges l’avaient emporté. Les draps raidis par le sang séché, les traces de sang noirci encore sur le sol… Il était venu mourir sur le lit où on l’avait achevé d’une balle dans la tête. Elle savait que la douleur allait surgir d’une seconde à l’autre. Elle ne pouvait s’empêcher de penser à ses derniers instants. Il avait dû appeler sa mère, comme le font tous les agonisants, même ceux qui ne l’ont jamais connue. Il avait souffert, et elle qui ne croyait plus en rien depuis longtemps pria pour que son agonie eût été brève. Elle entendit sa plainte comme si les draps, les murs et les objets l’avaient enregistrée. Quelque chose en elle venait de mourir avec lui. Alors, alors seulement, une douleur du fond des âges monta en elle pour la briser. Elle finit par ployer sous le poids de la souffrance et s’agenouilla au pied du lit. Bruno sortit pour appeler du renfort.

 

***

 

Depuis la terrasse, Laura pouvait voir Max à travers la baie vitrée fissurée par le dernier coup d’éclat de Viviane : il dînait seul à la grande table d’apparat, patriarche fatigué qui tentait dignement de faire croire encore à l’impossible. Le monde avait changé, et Max Fontane n’en avait finalement saisi que l’or. Tel Faust, il devait désormais rendre des comptes à son passé. Viviane se servit un whisky. Laura tenait les comptes de cet autre naufrage : c’était le troisième scotch, tout aussi tassé que les deux premiers…

— Je n’ai pas le cran de quitter ton père…

— Pourquoi dis-tu cela ?

Viviane haussa les épaules, laissant son étole glisser sur le sol.

— Parce que c’est la vérité, tiens. J’ai besoin de luxe. J’ai passé l’âge d’habiter dans une chambre de bonne avec les W-C sur le palier !

Elle devait dépasser le gramme au litre de sang…

— Max ne te laisserait pas sans rien.

— Qu’est-ce que tu en sais ?

— Il a vu Matthieu. Ils se sont parlé…

Viviane leva son verre, et trinqua avec l’éternité du parc. L’éternité tout court, songea Laura.

— Super ! Vingt-six ans de non-paternité rachetés par un petit tête-à-tête.

Une gorgée de plus au compteur.

— Max Fontane a fait un effort pour la tranquillité de son âme. Point barre.

— Je ne crois pas. C’est lui qui a trouvé où se cachait Matthieu.

— Et il ne me l’a même pas dit… Où est-il ?

— À l’oliveraie.

Viviane fit tinter les glaçons dans son verre. Elle avait posé ses pieds sur une chaise, coudes sur les bras du fauteuil, et sa posture affalée pouvait laisser croire qu’elle allait s’endormir là, d’un coup. Laura savait qu’il n’en était rien : Viviane n’était pas une nature molle. Juste fatiguée… par moments.

— C’est monstrueux, ce que tu me dis. Matthieu ne m’a même pas téléphoné, pas écrit, rien. Et c’est l’autre qui… Arrête, avec ta jambe !

Laura stoppa instantanément le battement nerveux de son pied contre un autre pied, celui de la table, qui l’ancrait dans la réalité.

— Viviane… Agnès est allée chercher Matthieu. Ils ont trouvé la preuve qui l’innocente. Je ne voulais pas te le dire avant que Matthieu soit en sécurité, mais…

— Je veux le voir devant moi, entier. Tu peux me raconter ce que tu veux, je n’ai plus confiance en personne… même plus en toi, ma petite chérie. C’est comme ça. Point barre.

Deux fois « point barre » en moins d’une minute, c’était le début de la fin d’une conversation sensée. Viviane n’avait plus les moyens de vouloir faire trop de choses en même temps : s’insurger contre la Terre entière, réfléchir, téter ses glaçons et prononcer une phrase cohérente. Elle continua de soliloquer.

— Ta mère. Tu es dingue. Sortir son corps de terre… Pffft. Ma petite chérie, faut les laisser tranquilles, les morts. Que du malheur. Que du malheur… Être mère, ma petite chérie, tu comprendras que c’est vouloir marier le soleil et la lune. Tant qu’on ne les a pas mis au monde on n’est rien, et dès qu’ils sont nés on ne vit plus…

Laura baissa les yeux : Viviane suivait un peu trop facilement le fil de ses pensées.

Elle ne pouvait pas faire plus pour l’instant : être là, attendre, avec Viviane.

Elle fut presque soulagée quand son portable se mit à sonner.

— Oui !

— C’est… le lieutenant Bruno.

— Oui.

— C’est…

La voix était brouillée. L’écho n’y était pour rien.

— Oui, je vous écoute.

— Je suis désolé. Le lieutenant Angeli m’a demandé de vous prévenir. Par téléphone, c’est difficile. C’est au sujet de votre frère…

Laura écouta la voix, sans un mot. Le lieutenant « elle ne savait plus comment » raccrocha, et la tonalité du vide martela ses tympans. Elle garda le téléphone contre son oreille. Elle passait de Viviane à Max, d’un regard réglé comme un métronome. Elle ne pensait pas à elle, mais à eux. Elle saisit en un éclair qu’il n’y avait pas que la haine qui les liait : le verre de Viviane était suspendu dans l’air, et elle dévisageait Laura avec un voile gris sur le visage ; Max s’était levé, et ressemblait plus que jamais à un arbre sec. Ensemble, ils avaient eu un fils…

 

***

 

Manon éteignit la petite lampe de chevet que Matthieu aimait recouvrir d’un foulard pour en atténuer la lumière crue. Mais elle n’arriverait pas à éteindre les bruits : la gare était là, tout près. Les derniers trains de voyageurs étaient partis ou arrivés, mais tout le quartier vibrait encore : c’était l’heure des convois de marchandises, de l’acier qui se rétractait enfin après la surchauffe, du sifflet des équipes de nuit sur le ballast… Une vie agitée et invisible, qu’elle n’avait fait que soupçonner depuis son arrivée à Nice. C’était une des premières soirées libres qu’elle passait chez elle, sans personne de surcroît. Elle sentit pour la première fois la solitude lui lécher la joue. Il lui faudrait désormais s’y habituer, comme à la présence d’un chien, qui ne sortirait de sa niche qu’à la nuit pour lui faire la fête. C’était un curieux prix qu’elle avait accepté de payer là, en tombant amoureuse malgré elle de Matthieu. Elle venait seulement de s’en rendre compte : son absence prenait soudain la dimension de sa présence ; un vaste espace inconnu, immense et plein de dangers, entre le plexus et l’entrejambe. Elle étala sur son visage les traces humides de cet aveu, le refoulant ailleurs. Il ne la quitterait plus, elle avait tout le temps pour le flatter encore… Comme elle caressait le secret de sa naissance, depuis toutes ces années. Les deux bracelets brillaient à la lumière du réveil électronique, le sien et celui qu’elle avait découvert et volé à la Bastide. Elle les avait disposés côte à côte. Cela ne faisait aucun doute, ils étaient identiques… pour qui ne les avait pas tenus, scrutés et palpés. Elle en connaissait le moindre détail. Le sien portait à l’intérieur, gravées sur l’or de l’une des montures des pierres, quelques lettres : « L. Rinaldi. » Pas l’autre. Le sien alignait depuis le fermoir, de gauche à droite, les mêmes figurines : la Mort, l’Hermite, le Diable, le Soleil, la Lune. À une différence près qui lui sauta aux yeux : sur le sien, la Lune avait la tête en bas, et le crabe semblait tomber du ciel ; le médaillon avait été monté à l’envers. Une erreur, ou cela avait-il un sens ? Mais lequel ?

Le réveil afficha soudain « 00 : 00 ». Manon eut l’impression qu’elle ne pourrait plus jamais dormir.

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