Laura ou le secret des 22 lames
Le Mat, ou la Carte 0
Mercredi 3 août
LE MAT, OU LA CARTE 0
Dans son bureau, au sommet de la tour de la compagnie Fontane qui surplombait la baie des Anges, Max jeta son crayon sur un plan d’architecture déroulé devant lui. Il ne parvenait pas à se concentrer. Il sentait la fatigue dans tous ses os, et il percevait même un tremblement dans ses mains, imperceptible mais lancinant. Il avait la bonne soixantaine, bien qu’il parût beaucoup plus jeune, facilement dix ans de moins. Il avait toujours pris grand soin de son physique, comme s’il avait secrètement espéré le miracle du retour de Luisa et qu’il se devait d’être, à ce moment-là, à la hauteur de sa beauté. Et même s’il ne la retrouvait que dans l’au-delà, il se devait, de la même manière, d’avoir le moins possible changé pour qu’elle puisse le reconnaître après une si longue absence. C’était absurde mais ce genre d’idée le maintenait en vie. De plus, Max avait toujours été intimement convaincu que le travail empêchait la vieillesse de l’atteindre. En tout cas jusqu’à ce qu’il ressente sur ses épaules le poids de la fatigue, qu’il avait mis du temps à admettre. Il vieillissait, c’était ainsi, et la nuit écourtée qu’il avait passée dans la voiture de Viviane, lorsqu’elle l’avait ramené du casino, vautré dans ses vomissures, restait cuisante. Il était loin le temps des nuits blanches qu’il enchaînait sur des journées de travail…
Un coup discret frappé à la porte de son bureau le fit sortir de ses rêveries. Sa secrétaire présenta son visage maussade.
— Monsieur Bellair demande à vous voir en personne.
— Fred Bellair ?
— Non. Vincent Bellair.
Il était presque déçu que ce ne fût pas Fred.
— Je lui ai dit que vous ne receviez personne, mais il insiste…
— Eh bien faites entrer, Martine.
Il avait répondu ça comme un toréador aurait fait signe pour qu’on laisse entrer le taureau dans l’arène. Vincent se retrouva devant lui quelques secondes plus tard.
— Je suppose que vous êtes là pour me demander ma bénédiction ?
— Non, monsieur Fontane. Je suis là parce que Laura a besoin d’aide.
— C’est elle qui vous a demandé d’intervenir auprès de moi ?
— Je suis ici par ma seule volonté. Laura est tourmentée par son passé, monsieur Fontane, nous avons épuisé la soirée d’hier à essayer de dénouer les fils de ce passé mais cela semble plus complexe qu’il n’y paraît. Dès qu’on croit avoir trouvé une issue, un nouvel événement ou élément la contredit… ça n’en finit pas ! Quelqu’un peut sûrement l’aider et vous seul êtes en mesure de l’apaiser. J’en suis convaincu.
— Tiens donc. Vous avez trouvé ça tout seul, ou bien votre oncle vous y a aidé ?
— Fred est comme vous : il ne parle jamais du passé. Personne n’en parle, c’est ce qui est curieux… ou inquiétant.
Max se retourna posément. Il était temps de mettre les points sur les « i ». Étrangement, il trouva Vincent très beau.
— Personne n’en parle, parce qu’il n’y a rien à dire. C’est aussi simple que ça. Laura avait trois semaines quand sa mère est morte dans cet accident de voiture. C’est très difficile pour une petite fille de se construire sans sa mère. J’ai fait tout ce que j’ai pu pour créer autour d’elle une cellule familiale solide. Il faut croire que j’ai échoué…
— Ce n’est pas ce que j’ai dit.
— Peu importe ! Laura est une enfant fragile, monsieur… Bellair. Elle le restera toute sa vie. J’ai passé des années à la protéger. Aujourd’hui, c’est une femme, et elle prend ses décisions toute seule. C’est donc à vous maintenant de la protéger mais, si je suis honnête avec moi-même, je suis convaincu que vous êtes certainement la dernière personne à pouvoir le faire.
La méchanceté avait creusé ses joues, marquant ses rides autour de la bouche exsangue, pinçant les narines, enfonçant les yeux dans leurs orbites. Son visage était devenu pâle sous le hâle ; seul le cou palpitait, rouge brique.
— Quand on aime, monsieur Fontane, il n’y a rien d’impossible. Ou alors, c’est qu’on n’aime pas… ou qu’on aime mal.
Vincent tourna les talons : Max venait de lui confirmer qu’il ne signerait jamais de trêve. Curieusement, il se sentit soulagé : au fond, mieux valait une bonne guerre de tranchées que des hostilités sous le manteau, distillées à coups de crocs-en-jambe et de poison versé dans les verres de l’amitié. Cependant, il fit volte-face : un peu plus, et il en oubliait la seconde raison de sa visite dans l’antre du patriarche. Il prit un ton approprié à la déclaration qu’il allait faire.
— Au fait, monsieur Fontane. Je ne connais pas encore votre degré d’implication dans l’incendie du Montmaure, mais je tenais à ce que vous sachiez que si je trouve le moindre élément qui vous implique de près ou de loin dans cette affaire, je n’hésiterai pas à vous traîner devant les tribunaux.
Max eut un sourire méprisant et ne répondit rien aux menaces à peine déguisées de son futur gendre.
***
Joëlle avait tout perdu. Elle pesa le pour et le contre : remplir de nouveau son petit seau en plastique de fausses pièces jaunes ou rentrer sagement. Elle n’eut pas le temps de tergiverser : elle vit la future femme de son patron s’engouffrer dans la porte à tambour du casino, et décida de laisser tomber.
Un instant après, Laura découvrait avec surprise l’immense bureau directorial de Fred. D’un ascétisme insoupçonnable chez l’homme. Seul le fauteuil derrière l’immense table de travail tranchait par son confort, quasiment obscène, et dérangeait presque le regard dans ce désert. Chaque pan de mur était couvert de boiseries claires, sans aucun ornement. Fred, d’une légère poussée sur un panneau qui avait glissé sans un bruit, venait de dévoiler un mur d’écrans vidéo sous le regard stupéfait de Laura. En observant plus attentivement ce revêtement mural uni, Laura discerna des systèmes d’ouverture discrets répartis un peu partout : tout était dissimulé.
Fred, télécommande à la main, mit une cassette dans un lecteur.
— Oui, tout est filmé et nous gardons toutes les bandes… Mais vous êtes sûre que vous le reconnaîtrez ?
— Vincent m’a dit qu’il avait vu cet homme me bousculer au début de la soirée.
Les images se mirent à défiler, les angles de vue changeant chaque fois qu’une caméra cédait le relais à une autre. Il fallut quelques minutes à Laura pour qu’elle s’habitue à ces sautes d’images. Les visages se succédaient sur l’écran. Ni elle ni Fred ne prononçaient un mot. Lui la dévisageait et cherchait sur ses traits l’esquisse du souvenir de sa mère, mais ainsi que pour tous les autres l’image de Luisa brouillait la vérité. Il ne vit aucune ressemblance, comme si ce n’était pas possible, comme si Luisa était unique et indétrônable. Laura, elle, ne quittait pas l’écran : la foule était compacte, ce qui ne facilitait pas la tâche. Soudain, elle se reconnut. Elle venait d’être bousculée par un homme qui pressait le pas sans même se retourner. Laura sentit un frisson parcourir sa colonne vertébrale : cette silhouette lui évoquait quelque chose, cette allure, raide, guindée, également. Puis elle se vit disparaître de l’écran, happée par un mouvement de foule, tandis que l’homme offrait d’un mouvement brusque son visage à la caméra.
— C’est lui ! Arrêtez, Fred, c’est lui !
L’image se figea. On distinguait assez nettement les traits de l’inconnu. Son angiome au-dessus de l’œil était en tout cas visible. Fred fit claquer sa langue.
— Je l’avais repéré, ce zigoto. Inconnu au bataillon, justement. C’était la première fois que je le voyais. Et pourtant j’avais l’impression de l’avoir déjà rencontré, mais il y a longtemps… je n’ai pas retrouvé où. Ma mémoire me joue des tours.
— Est-ce qu’il a pu faire partie de votre clan quand vous étiez jeunes ?
— Non ! impossible…
— Est-ce qu’on a les moyens de savoir qui il est ? interrogea Laura, fébrile.
— Je vais faire mon enquête. Tout dépend du mode de paiement qu’il a utilisé, je ne vous garantis rien. Sans compter qu’il a très bien pu entrer sous un faux nom. Une chose est sûre : ce n’est pas un habitué.
Laura fixait toujours l’écran : il lui semblait que le « militaire » avait repéré la caméra, et qu’il aurait suffi que Laura ferme les yeux pour qu’il disparaisse.
— Est-il indiscret de vous demander pourquoi vous vous intéressez à ce type ?
Laura réfléchit à toute vitesse. Fred Bellair était bien la dernière personne à qui elle pouvait dire qu’elle soupçonnait le « militaire » de détenir des informations sur Luisa.
— Je… c’est au sujet d’une affaire sur laquelle je travaille.
Fred resta imperturbable.
— Et… je suppose que Vincent est au courant ?
— Oui, bien sûr.
Le visage du « militaire » disparut brusquement. Fred venait d’éteindre le moniteur. Le pan de boiserie glissait déjà silencieusement, avalant le mur d’écrans…
— C’est bientôt votre anniversaire, je crois ?…
La question surprit Laura.
— Ah… non, il est déjà passé, répondit-elle.
La masse imposante de Fred Bellair se crispa l’espace d’une seconde.
— Ah ?… je croyais que vous étiez de la fin du mois. Quand je vous dis que ma mémoire ne va pas bien !
Laura lui tendit la main pour prendre congé.
— Eh bien, Fred, je vous remercie, et excusez-moi de vous avoir dérangé pour si peu.
— Je suis ravi d’avoir pu vous rendre ce service, Laura. Je suppose que… le compte à rebours a commencé ?
Laura suspendit son geste, interloquée. Qu’est-ce qu’insinuait Fred Bellair ?
— Votre mariage, Laura, précisa-t-il. Vous devez compter les jours ?
— Ah… oui, bien sûr. En réalité, Vincent s’occupe de tout.
— Ça a toujours été sa qualité… et son plus gros défaut. Mais je ne doute pas que vous saurez le canaliser.
Décidément, Fred Bellair avait constamment l’air de s’amuser avec les gens comme un chat flegmatique qui surveillerait d’un œil la souris égarée entre ses pattes : impossible de lui échapper. Laura décela tout ça en un éclair sous les paupières lourdes. Fred Bellair était un Don Corleone croisé d’un sphinx. Une espèce en voie de disparition…
***
Laura avait déjeuné chez les parents de Vincent, Pierrot et Mado, qu’elle rencontrait pour la première fois. Mado, la mère de Vincent, une femme manifestement généreuse, n’avait pas toutefois semblé voir d’un très bon œil cette union, comme si les deux familles ne pouvaient pas créer d’alliance, sans compter qu’elle et son mari étaient d’un milieu modeste. Laura, malgré la gentillesse de ces gens, avait bien senti qu’elle n’était pas tout à fait la bienvenue, mais Vincent avait, comme à son habitude, affirmé son amour avec une gaieté et une élégance qui la rassuraient. Vincent était l’homme de sa vie et soudain elle se fichait de savoir si c’était bon ou mauvais de l’épouser. Il n’en demeurait pas moins que toutes ces énigmes, ces cartes, les visions, maintenant le bracelet de sa mère qui paraissait avoir traversé l’au-delà la préoccupaient. Et comme le monde des morts ne la quittait pas, elle eut envie de faire un tour au cimetière.
Elle passait d’allée en allée, le regard accroché par les statues et les monuments dressés sur la plupart des tombes. Impossible d’échapper à ces cris de douleur, qui avaient traversé les siècles sans rien perdre de leur intensité. Le caveau Rinaldi était d’une sobriété presque austère à côté… Non seulement lire le nom de sa mère sur la tombe ne lui apportait aucun réconfort, mais comme à chaque fois qu’elle était venue ici, elle ne ressentait rien, aucune vibration ni aucune émotion. Elle resta un moment, espérant peut-être un signe, puis décida de quitter l’endroit.
Laura sortit du cimetière et longea la montée Éberlé. En contrebas, le port Lypia bruissait du cliquetis des mâts de quelques voiliers, encadré comme un tableau par le liséré rouge des façades. Ici, peu de casquettes, de shorts et de peau rougie. Le quartier se tenait à l’écart des flots de touristes, protégé par la colline du château. Laura savait qu’elle trouverait là son triangle d’or : les rues Catherine-Segurane, Antoine-Gauthier et Emmanuel-Philibert, refuge des antiquaires et brocanteurs de Nice. Elle avait décidé de se tenir debout, de prendre à bras-le-corps l’avenir que lui offrait Vincent. Et le meilleur moyen pour ce faire, c’était encore de chiner le mobilier de leur future maison. Les boutiques d’antiquaires et même quelques hangars regorgeant de merveilles de tous les âges lui ouvraient leurs portes. Elle y fouina pendant des heures, fébrile, et l’heure de la fermeture la cueillit, surprise d’avoir pu passer tellement de temps dans ces antiquités, auxquelles elle préférait les formes et les couleurs du mobilier des années cinquante. Elle se retrouva plantée au coin de la rue Catherine-Segurane et de la courte rue Antoine-Gauthier, en train d’assister aux baissers fracassants des rideaux de fer. Elle reprenait sa route vers le port lorsque la vitrine d’une boutique, tout étroite, l’attira. La devanture offrait au regard une série de livres anciens, aux couvertures soigneusement protégées. La boutique portait un nom évocateur pour la région : « La Baie des Anges, librairie ésotérique et livres anciens ». Laura ne l’avait jamais remarquée avant. Sur la porte vitrée, un petit personnage peint en couleurs vives invitait le passant. Laura le reconnut immédiatement : c’était le Bateleur, la figure de la première carte, et du premier jour. Sans réfléchir une seconde de plus, elle entra…
Elle fut accueillie par deux chats sans poils, hauts sur pattes et d’une majesté inquiétante, apparemment des chats égyptiens. Deux beautés racées qui veillaient sur les livres anciens. Les murs de la boutique étaient effectivement tapissés jusqu’au plafond de livres : tranches dorées, de cuir, de carton bouilli, du plus volumineux jusqu’à la plus mince des revues, de toutes dimensions… Que des ouvrages sur l’ésotérisme, son histoire, ses pratiques. Un capharnaüm apparent, mais soigneusement classé par thèmes : chiromancie, astrologie, voyance, magie blanche, magie noire… Laura trouva sans peine : cartomancie… puis tarot. Elle sursauta : un toussotement discret venait de la tirer du monde où elle avait plongé. Elle se retourna d’un bloc, deux ouvrages à la main… Un petit homme au sourire malicieux la couvait des yeux d’une manière bienveillante. Vêtu d’une sorte de redingote noire et d’un pantalon à fines rayures gris perle aux plis parfaits, il semblait sortir tout droit d’une gravure anglaise du XIXe siècle, une espèce de personnage d’un conte de Charles Dickens. Une chaîne de montre dépassait de la poche à gousset de son gilet boutonné, et une moustache soigneusement taillée aux pointes dressées vers une paire de lunettes cerclées de métal doré achevait de lui conférer une allure professorale. Une touffe hirsute de cheveux blancs coiffait le haut de son crâne sans qu’il fût possible de lui donner un âge véritable. Il la regardait en penchant curieusement la tête sur son épaule ; seules ses mains, croisées sur un ventre rondouillard, et d’une blancheur toute cadavérique, lui donnaient un air de gisant. Laura le dépassait largement d’une tête.
— Eh bien, mademoiselle. Il était temps. Je ne vous attendais plus.
Qu’est-ce qu’il voulait dire ? Qu’il attendait Laura ? Laura n’eut pas le temps de lui poser la question. Le petit homme, comme un vieil ami, lui indiqua d’un geste une chaise, devant une table, comme pour prendre le thé. Laura se sentait bien dans ce petit monde d’un autre temps où, justement, tous les temps passés et futurs semblaient être entrés en collision dans le meilleur des mondes. Elle tâcha de trouver quelque chose à dire mais le petit homme ne lui en laissa pas l’occasion.
— J’allais fermer… Et vous venez illuminer cette fin de journée bien ennuyeuse. Aimez-vous les thés de Chine ?
— Oui, beaucoup.
— Tant mieux, tant mieux ! Je viens de me préparer un Lapsang Souchong des grandes plaines fertiles du Yangzi Jiang. C’était le thé préféré du dernier empereur… Une tasse vous ferait plaisir ? Sinon que puis-je faire pour vous ?
Laura n’en savait précisément rien. Elle posa sur la table les deux ouvrages qu’elle avait tirés des étagères.
— Eh bien… je vais vous prendre ces deux livres.
Sans même jeter un coup d’œil dessus, il continua, toujours avec ce sourire malicieux qui soulevait un coin de sa moustache, accentuant encore le déséquilibre de son maintien ; on avait l’impression qu’un mauvais torticolis allait le faire s’affaisser sur le flanc d’un instant à l’autre, ou que ses deux chats égyptiens lui servaient de serre-flancs, puisqu’ils venaient de se blottir de chaque côté de lui dans un fauteuil gothique recouvert d’un velours cramoisi.
— Un très bon choix, dit-il en désignant les deux livres. Le Hadès est un classique. C’est un guide d’interprétation méthodique. Le Jodorowsky poursuit cette voie, mais donne au Tarot une dimension d’ensemble ; une sorte de symbole final, qu’il appelle un mandala… Une expression si chère à Carl Gustav.
Il dut lire sur le visage de sa cliente une telle confusion qu’il éclata d’un petit rire qui étonna encore plus Laura : un rire de gamin, clair, haut perché, qui bondissait sans varier de tonalité, comme on saute de caillou en caillou pour traverser un ruisseau. Unique…
— Carl Gustav Jung ! Pardon, je parle d’eux comme de vieux amis… Je vous prie de m’excuser. Donc, vous n’y comprenez goutte, chère enfant.
— Je n’y connais absolument rien, je l’avoue.
Le vieil homme vint s’asseoir de l’autre côté de la table, et cassa son petit torse sur la feutrine, piquant ses yeux dans ceux de Laura tandis que les deux chats égyptiens quittaient leur place pour aller se coucher aux pieds de la jeune femme comme des sphinx.
— Peu importe. Vous êtes ici, et je suis prêt à vous guider… À vous aider ! se reprit-il. Je ne crois pas au hasard. Et vous ?
Laura avait l’impression qu’elle se laissait guider, elle, depuis l’apparition du bijou, par son instinct, qui primait largement sur sa raison depuis son retour à Nice. Mais elle n’en souffla mot. Le petit homme l’enveloppait, et elle se sentait délicieusement engourdie, à la limite du rêve…
— Vous êtes une très belle jeune femme. Mais… si vous me permettez, vous me donnez l’impression d’être hantée. Hantée, oui, comme si vous cherchiez à tirer de toutes vos forces quelque chose, ou quelqu’un, vers la lumière. Votre maman est morte, n’est-ce pas ?
Laura eut l’impression de recevoir un coup à l’estomac.
— Comment savez-vous cela ?
— Il y a des êtres qu’on peut lire comme un livre. Il suffit de les regarder puis de voir leur cœur…
Elle crut sentir sa cervelle vibrer.
— Le divin nous dépasse. Heureusement ! L’homme est pourvu d’un cerveau, mais qui ne lui sert hélas pas à grand-chose pour appréhender ce mystère-là. Le jour succède toujours à la nuit, ma chère enfant. Et vous, vous me faites penser au Bateleur. Celui qui cherche la lumière. Racontez-moi ce qui vous amène à choisir ces livres…
Laura plongea. Elle étala fébrilement les trois cartes reçues depuis son retour et qu’elle gardait dans son sac, comme si elle avait attendu cet instant depuis longtemps, peut-être même depuis toujours. L’espoir lui faisait faire n’importe quoi, pensa-t-elle en un éclair. Ou était-ce le désespoir ? Elle désigna les cartes, une par une, dans l’ordre où elles avaient été envoyées : le Bateleur, le Monde, la Papesse. Elle lui raconta tout, et lui livra sa peur. Le petit homme arborait un sourire qui ressemblait à de la compassion…
— Il ne faut pas avoir peur. Le Tarot n’a rien de maléfique. Il est là pour vous guider. Vous apporter des clefs. Ces cartes me semblent donc délivrer un message… Pourquoi voulez-vous qu’il s’agisse d’une menace ? Tout dépend de l’éclairage que vous leur donnez, de l’intention qui y est apportée.
Il désigna le Bateleur.
— C’est la première lame que vous avez reçue ?
C’était la première fois qu’elle entendait prononcer le mot de lame et non de cartes.
— Pourquoi des lames ?
— C’est l’autre mot qui désigne les cartes du Tarot… Peut-être parce qu’une carte est tranchante comme une lame de couteau… Et il y a deux familles de lames : les arcanes majeurs et les arcanes mineurs. Les figures comme ce Bateleur sont des arcanes majeurs… Et elles dissimulent un secret.
— Quel secret ?
— Le secret de la création du monde et de la vie mais aussi son envers : le secret de la fin de toutes choses et de la mort.
— Ah… Et que signifient ces cartes… enfin ces lames que je reçois ?
— Le Bateleur vous désigne manifestement. Vous êtes l’origine de tout, et vous seule êtes capable de déchiffrer ce qui vous entoure. Cette lame est très bénéfique : elle indique que vous avez entre vos mains la réponse à toutes vos questions… et la possibilité de faire un choix heureux.
Il passa sur le Monde.
— C’est ce que vous explique le Monde. Il vous appelle à accepter la situation. Délivrez-vous de l’autodestruction et vous entreverrez la souffrance de l’autre.
Il tapota sur la Papesse.
— … Vous avez en vous la sagesse nécessaire pour faire face aux surprises qui vous attendent. La Papesse, c’est vous, de nouveau, une femme en âge de féconder. Elle n’est pas en mouvement, elle reçoit…
Son index boudiné se figea et sortit une nouvelle carte qui semblait collée aux autres et que Laura n’avait pas encore vue : le Mat. La carte ne portait aucun numéro. Laura eut une telle expression que le petit homme fut bien obligé de s’en apercevoir…
— Elle était sûrement collée à une autre carte.
— Que signifie-t-elle ?
— C’est la figure du vagabond. Nous sommes tous appelés éternellement à reprendre la route. Cette lame ne porte d’ailleurs pas de chiffre. C’est pourtant la vingt-deuxième lame des arcanes majeurs. Elle signifie que, sans la connaissance, l’homme ne peut qu’errer. Le livre que la Papesse tient ouvert sur ses genoux, sur la carte précédente, contient des indices. Mais si vous n’y prenez garde, le Mat peut vous entraîner dans une mauvaise direction. L’homme est un esprit faillible. Laissez parler votre instinct et votre inconscient, pas seulement votre expérience. Soyez vigilante, mon enfant, et les cartes vous permettront de lever le voile sur bien des choses. Je vous l’ai dit, le Tarot n’annonce rien qui soit définitif, figé. Il prévient, il indique, il éclaire.
Le silence retomba. Laura leva les yeux sur son hôte : son visage avait pris un teint cireux, ses yeux s’étaient enfoncés dans leurs orbites, et une fine pellicule de sueur luisait sur son front largement bombé et haut. Il s’aperçut que Laura le dévisageait.
— Excusez-moi, ma chère enfant. Je suis beaucoup moins jeune que je n’y parais, souffla-t-il en retrouvant un semblant de sourire taquin.
Il se dressa lentement, lissant sa redingote.
— Il est l’heure pour moi d’aller me reposer. Vous m’en excuserez, mais mes vieux os me jouent des tours, ces derniers temps.
Laura se leva, soudain terriblement confuse, et rafla ses cartes sur la table.
— Mon Dieu, excusez-moi… je n’ai pas vu le temps passer. Je vous prie de…
— Ne vous excusez pas, Laura.
Laura ne lui avait pas dit son nom et se demanda bien comment il pouvait le connaître. Mais, soudain lasse elle aussi, elle préféra ne pas l’interroger sur ce phénomène et se dirigea vers la porte.
— Repassez me voir dès que vous le souhaitez… ou si d’autres cartes venaient à vous inquiéter. Vous savez où me trouver.
— Encore une chose, demanda Laura, la main posée sur la poignée : à votre avis, pourquoi est-ce que je reçois une carte par jour ?
— Vous n’en avez reçu que quatre, si l’on compte la carte qui s’est révélée ici même…
— Une par jour ! Et j’ai le pressentiment qu’il en sera ainsi tous les jours…
— Il n’y a que 22 arcanes majeurs. Quand avez-vous reçu la première ?
— Le 31 juillet.
Le petit homme fit un rapide calcul dans sa tête et demanda :
— Est-ce que le 21 août est une date importante pour vous ?
Laura se contenta de lui dire qu’il s’agissait de la date anniversaire de la mort de sa mère.
— Étrange, ajouta le vieil homme.
— En quoi est-ce étrange ?
— Rien, je ne sais même pas pourquoi j’ai dit ça… Mais si d’aventure il vous arrivait de recevoir d’autres lames, aussi régulièrement je veux dire, cela voudrait dire que vous êtes en danger et que le Tarot vous prévient de la date fatidique.
Laura eut un frisson qui la glaça d’effroi. Le petit homme venait de mettre un mot sur son intuition. Dans dix-huit jours, elle mourrait comme sa mère, à la même date et au même âge.
— Et surtout, soyez vigilante en tout. Faites attention à vous… Il y a beaucoup de choses qui bougent dans l’ombre, et que vous ne pouvez voir.
Laura n’entendit pas la dernière phrase du petit homme. Elle se retrouva sur le trottoir, hébétée. Le soir tombait. La boutique disparaissant dans l’ombre, elle s’aperçut qu’elle avait oublié sur la table au fond de l’officine ses deux ouvrages sur le Tarot…
OceanofPDF.com