Laura ou le secret des 22 lames
Le testament d’Archibald Montalban
En frontispice la gravure du Christ de Mantegna, identique à celle que Laura admirait quand elle était enfant dans le cabinet du Dr K. Ladite gravure est couverte d’un papier de soie moucheté de moisissures.
« Je suis né à Madrid le 1er janvier 1843 d’une famille de la petite noblesse madrilène très argentée mais qui avait fait sa fortune au temps du Siècle d’or, celui des nouveaux croisés du Paradis sur terre. Notre conquistador s’appelait Emiliano Rodriguez Ettcheban Castro y Montalban. Un portrait en pied de l’homme était encore accroché dans le grand salon sombre et frais des réceptions, emmuré dans un habit de cuir et d’or, l’œil invocateur et noir ; je crois même que le peintre avait ajouté à la férocité du personnage pour insister dans sa peinture sur une certaine idée de la cruauté de l’Espagne conquérante. Emiliano Rodriguez Ettcheban Castro y Montalban finit ses jours en prières comme Colomb, dans un monastère de Castille, pour y expier ses crimes. Heureusement, et pour adoucir l’origine criminelle de la famille, on prétendait aussi que par les femmes une partie de la lignée descendait en droit fil de la cour d’Espagne par un lien impossible à vérifier avec la première épouse du roi Philippe IV, celle qu’on appela plus tard la reine morte. Mes parents avaient une vie exclusivement mondaine et la solitude de mon enfance m’avait poussé, sans que je m’en plaigne, dans la grande bibliothèque que mes ancêtres avaient constituée au cours des siècles passés. La généalogie des deux côtés était assez lourde et comptait, en dehors de la reine d’Espagne et d’Emilio Rodriguez y Montalban, de nombreux grands militaires, amiraux de la Grande Armada, quelques prélats puissants dont un cardinal, le cardinal Ignacio Ulysseo Perri y Montalban, la maîtresse d’un roi, Luna Perrez Montalban de Parma, comtesse de Barcelone, mais aussi Carvello Suarez Montalban y San Pé, un alchimiste, astronome et poète dont les œuvres complètes semblaient n’avoir jamais été ouvertes par aucun de ses descendants. Mon père faisait peu de cas de toute cette littérature encombrante. Elle n’avait d’autre attrait pour lui que de décorer l’une des plus belles pièces de ce palais qui tombait en ruine et qu’on appelait le “cabinet de curiosités” ; quant à ma mère, elle occupait tout son temps à chercher onguents et crèmes miraculeuses pour atténuer la grossièreté des traits que la nature lui avait donnés et qu’elle s’acharnait à vouloir transformer. Obsédée par cette disgrâce, elle décida un jour de modifier son apparence et s’offrit aux mains d’un charlatan qui acheva de la défigurer. Son visage ne fut plus que tuméfactions, cicatrices et boursouflures, et ma mère finit cachée dans l’ombre de ses crêpes de deuil jusqu’à ce que la mort vienne la chercher, cinquante ans plus tard, à l’âge de cent deux ans. Quand je repense à son obsession de vouloir modifier les erreurs que Dieu avait commises sur sa face, je reste convaincu qu’elle fut la première femme athée de cette maison, répudiant la foi dans les contrées les plus lointaines de la conscience humaine tout en continuant à sanctifier de toutes ses forces les plaies du Christ que Dieu avait laissé infliger à Son fils. Mon père mourut chez une de ses nombreuses maîtresses, une jeune fille de trente-cinq ans plus jeune que lui, belle comme le jour, Latuada, qui eut cette phrase incroyable lorsque je dus récupérer son corps : “Excellence, monsieur votre père est entré au Ciel comme il est entré dans ma chambre, sans frapper.” Elle évoqua sa mort comme une effraction céleste, poussée par le désir incontrôlable d’entrer dans une jouissance éternelle. Cette simple phrase suffit à m’apaiser et me fit toucher cette idée qu’il y avait dans le trépas quelque chose qui n’était rien d’autre que le prolongement du vivant, ce fameux fleuve qui coulait d’un monde à un autre et dont parlait si bien Bossuet. Ainsi mon père avec ses allures de sultan et ma mère avec cette folie qui avait empoisonné son intelligence avaient engendré un fils unique qui avait exactement pris les caractéristiques inverses. À dix-huit ans j’étais un jeune homme sans allure mais à la cervelle bien faite, nourrie des lectures historiques et savantes que mes ancêtres avait longuement préparées pour moi. Mais les bibliothèques comme les hommes ont aussi des limites, elles n’offrent que des clefs pour nous jeter dans le monde. Aussi, après avoir lu tous ces ouvrages, je n’eus pas d’autre choix que de quitter cette demeure ancestrale. Je peux même dire que j’eus l’impression d’être expulsé de ces murs, de cette ville mais aussi de ce pays tout entier, c’est-à-dire de sa langue, abandonnant ma mère à ses ombres pour courir le monde entier. Vivre ne devint pour moi qu’une sorte de vérification de tout ce que j’avais appris dans les livres.
» Le monde était vaste. Je ne parle pas de géographie bien qu’il me soit arrivé de traverser des plaines ou des déserts qui n’en finissaient pas. Non, je parle ici d’Histoire. Le monde depuis sa création avait connu toutes sortes de changements, d’évolutions, de mutations, des civilisations tribales aux civilisations les plus raffinées et dont certaines nous sont encore inconnues après avoir été englouties sous les flots d’un déluge ou dans les entrailles de la Terre. L’idée de la catastrophe capable de réduire le monde connu au néant reste sûrement la plus grande crainte de l’humanité. À cet égard nous sommes restés des hommes préhistoriques. Ma situation d’enfant abandonné par ses parents, oublié au fond d’une bibliothèque, m’avait obligé à me poser des questions essentielles : pourquoi étais-je venu au monde ? À quoi cela servait-il ? Devrais-je passer ma vie dans cette bibliothèque, et pour quelle raison ? Et si je devais en sortir, où et vers quoi devrais-je aller ? Impossible de croire que ce que je voyais du monde, à travers mes parents ou leurs amis qui se ressemblaient tous, toute cette civilisation basée strictement sur le commerce, était le projet de Dieu. La question de Dieu se posa très tôt chez moi, celle de la Genèse aussi. À quoi avait servi la Création si c’était pour en arriver là ? Où est-ce que Dieu avait failli ?
» Pour répondre à ces questions, je fus aussi obligé de me poser les questions de ce monde dans lequel je vivais et la question des origines est devenue une question capitale. Dès mon plus jeune âge je rêvais de retrouver le Paradis perdu que je prenais pour ce vaste jardin en friche derrière les hauts murs de la maison.
» Je ne sais pas si les obsessions qui ont occupé mon existence par la suite sont liées à ce sentiment à la fois d’échec et de finitude du monde, mais je n’ai eu de cesse toute ma vie de désensevelir des cités et des vérités perdues. Lorsque j’ai quitté la maison familiale, ancestrale même, mon élan s’est naturellement tourné vers le passé bien plus que vers l’avenir. C’était là-bas que se trouvaient nécessairement les réponses. En réalité je faisais l’inverse de ce qu’avait fait mon illustre ancêtre, Ettcheban Castro y Montalban, le conquistador. Les nouveaux mondes ne m’intéressaient pas ; du moins pas du point de vue de la conquête et de la colonisation mais plutôt comme trace vivante des civilisations perdues. L’Afrique, par exemple, se présenta à moi identique à ce que devait être le monde des premiers hommes, celui qu’Adam et Ève avaient connu une fois chassés du Paradis, ce monde abrupt, cruel et hostile bien qu’époustouflant et que des générations d’hommes et de femmes ont tenté d’apprivoiser au cours des siècles. Les anciens mondes, les mondes perdus devinrent bien plus passionnants à découvrir, même s’ils ne se révèlent que par fragments, même si chaque fragment découvert contredit le précédent. J’eus cette chance d’appartenir au siècle des archéologues.
» L’Église catholique n’aimait pas se poser la question des origines, il suffisait de voir sa réaction sur les découvertes de Champollion pour comprendre très vite qu’elle craignait que son édifice ne s’effondrât si l’on venait à faire la preuve que le monde des Égyptiens était plus ancien que celui de la Genèse. Souvenons-nous du sort réservé à Galilée qui affirmait que la Terre était ronde. L’Église catholique, cette grande putain dont la prétention était sans limites, voulut de tout temps préserver les légendes issues des civilisations anciennes pour maintenir ses fidèles dans la dépendance de la fin du monde et du Jugement dernier. Les orthodoxes, eux au moins, avaient reposé la question des origines au XVIe siècle en créant un mouvement d’opposition qu’on appela les Raskolnikovics, nom que Dostoïevski donna plus tard à son héros de Crime et châtiment dont je viens d’achever la lecture.
» Je suppose aussi que mon goût pour cette recherche du Paradis perdu venait de certaines de mes lectures et particulièrement de celle de mon ancêtre, Carvello Suarez Montalban y San Pé, alchimiste, astronome et poète, dont j’étais le seul à avoir lu l’œuvre complet. Dans son livre intitulé La Séparation des anges et de Dieu, il posait la question des origines de manière tout à fait surprenante. Il avait même élaboré une théorie très particulière sur la question de l’intervention de Lucifer. Il rappelait sans cesse dans son ouvrage que Lucifer signifie “le porteur de lumière” et que ce patronyme nous obligeait à éloigner de nous toutes les images monstrueuses de ses différentes représentations : bouc, chauve-souris et autres bestioles terrifiantes que l’Église avait conçues autour de ce personnage essentiel de la Genèse. Lucifer, donc, était pour mon ancêtre la clef qui permettait de comprendre les erreurs de Dieu. Ce point de vue fut au cœur de mes recherches et des problématiques qui deviendraient les miennes plus tard.
» Avant de finir brûlé sur le bûcher des Inquisiteurs, Carvello Suarez Montalban y San Pé prétendait que la grande erreur de Dieu avait été d’avoir voulu créer l’homme à Son image, c’est-à-dire comme Lui-même, un Immortel. C’est précisément ce que sont Adam et Ève, des immortels, des dieux sans aucun pouvoir, juste des images de Dieu dans lesquelles Dieu pouvait Se regarder comme dans un miroir. Ce Paradis terrestre n’avait aucun sens et n’était en rien un projet d’humanité. Une sorte d’échec. Et Lucifer fut le premier opposant à Dieu, qu’il vénérait pourtant de tout son cœur.
» Le premier objectif de Lucifer fut donc de ravir Ève à Dieu pour ouvrir les yeux de la créature sur son Créateur. Non pour punir le Créateur d’avoir aimé la première femme, de l’avoir aimée plus qu’Adam, elle qui fut la réussite, l’accomplissement et la perfection, immortelle bien-aimée qui ne croyait pas au mal. Mon ancêtre affirmait qu’il y avait une raison précise pour que Lucifer jetât son dévolu sur Ève, et c’est sûrement ce qui lui valut le bûcher : la vérité, comme le dit si bien Victor Hugo, est comme le soleil, elle nous fait tout voir et ne se laisse pas regarder. La raison invoquée par mon ancêtre était suffocante : Ève n’était pas une créature de Dieu ! Elle était, d’après l’alchimiste, née d’un désir d’Adam et d’Adam seul. Elle fut donc la première créature de la Création qui ne fût pas d’essence divine. De par son étrange naissance ou plutôt extraction ou apparition, elle échappait à Dieu. Et si Ève n’appartenait ni à Dieu ni aux anges, elle seule était porteuse de la véritable idée de l’humanité. Le jour et la nuit, les montagnes, les mers, les océans, les animaux, etc., jusqu’à Adam, furent tous créés à partir du chaos et de la Ténèbre par la seule volonté du Créateur. Ève, en revanche, dont le nom signifie la vie, fut créée à partir d’Adam, à partir d’une matière humaine divisible créant ainsi deux individus (on oublie trop souvent que le mot individu signifie qu’il ne peut plus se diviser). C’est une notion essentielle qu’il faut garder en tête pour les révélations que j’ai à faire plus tard. Une chose est sûre. En se séparant, Adam l’hermaphrodite devient homme. Passer du stade d’hermaphrodite et d’immortel (avoir le pouvoir de procréer seul et de se reproduire soi-même à l’infini) au stade mortel et indivisible (ne plus pouvoir procréer sans l’autre…) oblige chacun à tenir compte de l’existence de l’autre. Les balbutiements de l’humanité se fondèrent sur un principe simple : “Sans toi je ne suis rien.”
» En attendant, il est à noter, d’après l’ancêtre alchimiste et poète, que c’est seulement à partir du moment où Ève fut créée que Dieu posa le premier de tous les Commandements, de tous les interdits et ce bien avant les Tables de la Loi si chères à Moïse ; “Tu ne toucheras pas à l’arbre de la Connaissance sinon Ma colère sera immense.” Ce furent à peu près les termes de la menace. Or Il ne vociférait pas cette loi du temps où l’hermaphrodite Adam était seul au Paradis terrestre. La raison pour laquelle Dieu posa cet interdit fut la même que celle qui poussa Lucifer à s’intéresser à Ève : quelque chose dans la séparation de l’hermaphrodite Lui avait échappé et la division risquait de s’étendre au-delà de la question de la procréation. Ce fut aussi sur cette division que l’ange de lumière compta ardemment.
» Mais avant d’en arriver à cette conclusion, Carvello Suarez Montalban reconsidéra dans son œuvre le personnage de Lucifer. D’après lui, l’ange déchu n’était pas un personnage maléfique. Il n’était que bonté et d’une beauté foudroyante, malheureux et pleurant des larmes de sang, injustement méprisé. Méprisé par qui ? Par Dieu ! Parce que Dieu a toujours déchu ceux qu’il aimait, Lucifer d’abord (le porteur de lumière) puis les femmes, laissant à celui qu’il avait créé à Son image (Adam) le sentiment amer et mensonger de l’accompli et de l’achevé.
» Il fallut donc que la première femme désirât violemment le “fruit défendu” pour que puisse s’accomplir le deuxième objectif du séducteur “diabolique”, l’objectif caché qui n’était pas de plonger le monde dans le chaos (il en venait) mais d’ouvrir les portes de la Connaissance aux humains par un acte délicieux et leur révéler ce que Dieu leur cachait depuis longtemps : son désir d’humanité. Avant l’intervention de l’ange déchu, inoffensif comme un boa noué autour de l’arbre, les sentiments n’existaient pas ; n’existaient que la Terre, les eaux, les cieux, les plantes, les montagnes, les animaux, toute une nef ronde naviguant dans l’infini, gonflée d’immortalité et baignant dans une béate satisfaction. Dieu n’avait même pas envisagé l’amour entre le premier homme et la première femme. Pour eux, tout coulait de source, tout allait de soi mais aussi de l’autre sans discernement. Le monde à peine peuplé par cette cosmogonie monothéiste fut conçu et organisé comme une évidence, un immense jardin où Dieu le Père aurait suppléé à tout, où Il avait tout devancé, tout prévu, pire que les monarchies, un univers clos où l’homme et la femme auraient dû acquiescer aveuglément à toutes les propositions du Très-Haut, un monde sans révolte, une dictature.
» Croquer la pomme signifia passer d’un monde parfait et ennuyeux à l’idée d’un désert, certes, mais un désert que les femmes et les hommes ensemble allaient enfin pouvoir prendre en main, un lieu non pas vide mais chaotique comme fut chaotique la Ténèbre d’avant la Genèse ; à cette grande différence près : cette fois-ci le monde à venir était livré à l’entière imagination humaine et non divine. Il surgissait dans la douleur, sans doute, mais aussi dans cette joie indicible d’avoir créé un monde sans cesse perfectible. Par l’artifice et la séduction, Lucifer, l’ange répudié, avait donné aux femmes et aux hommes – mais grâce aux femmes essentiellement – le moyen de réussir là où Dieu avait échoué, en leur permettant de fonder l’humanité, en engendrant des générations de mortels qui allaient se relayer dans ce combat infernal qui les opposa et les opposera encore longtemps à leur Créateur.
» Mes voyages m’avaient entraîné loin pour fouiller ce monde, les bibliothèques aussi bien que la Terre. J’avais la chance d’appartenir à ce siècle merveilleux des archéologues dont Schliemann fut la figure de proue. Un rêve d’incendie qu’il fit enfant suffit à déterminer sa vie entière et il n’eut de cesse alors que de retrouver la ville de Troie disparue, mythique et presque légendaire. Et pour retrouver cette cité perdue il eut cette intuition exceptionnelle qu’il lui fallait d’abord retrouver Hélène de Troie, une Hélène, son Hélène. À Athènes, il procéda à une longue audition, jusqu’à ce qu’il jetât son dévolu sur une jeune fille qui était pour lui la représentation vivante d’Hélène, afin qu’elle devînt son guide dans la langue grecque ancienne, dans le passé enfoui et dans l’histoire de ce pays. Son intuition se révéla juste : c’est ensemble qu’ils allaient exhumer les vestiges de la cité enfouie, et c’est alors qu’il couvrit son épouse des bijoux antiques exhumés de ses fouilles…
» D’une certaine façon il en fut de même pour moi, mais de manière beaucoup plus obscure. L’adjectif est terrible, mais peut-on dire autre chose en parlant d’amour ? Rien n’est plus obscur que ce sentiment qui lie des êtres de manière éternelle et sans raison apparente. Deux minutes avant la rencontre on vivait en parfaite harmonie avec soi et le monde, puis, soudain, la seule apparition de l’autre dans le champ de votre regard vous révèle votre vie, cette même vie dont vous étiez si fier, comme une vie de misère. L’amour commence par tout détruire de ce que nous savons et de ce que nous sommes. L’autre devient tout, il arrive même qu’il devienne un autre vous-même, mais accompli.
» Comme tous les grands voyageurs, je finissais régulièrement par revenir au point de départ, dans la maison familiale. J’allais sur mes quarante ans, nous étions en 1882 et mes devoirs de fils m’obligeaient à rendre visite à ma mère que Dieu semblait avoir oubliée. Cela faisait deux ans que je ne l’avais pas vue. Sous ses voiles, j’arrivais encore à discerner son visage abîmé, immuable, comme si la laideur seule pouvait supporter la vieillesse. Quelque chose de nouveau s’était produit en mon absence. J’eus bien été incapable de savoir d’où venait cette impression d’inquiétante familiarité, mais, à peine avais-je remis le pied dans la demeure des ancêtres que j’éprouvai un sentiment à la fois de grand désordre et de grande sagesse. La présence auprès de ma mère d’une jeune fille, sa lectrice, m’éblouit jusqu’au fond de l’âme, tout comme elle éblouissait cette maison trop grande et trop sombre qui avait pourtant recueilli mon enfance. Pour la première fois de mon existence je ressentis ce qu’était la Splendeur, cette lumière intense qui illumine les âmes. Elle s’appelait Élisabeth de Fressan et se révéla à moi dès le premier regard comme une divinité.
» C’était une jeune Française originaire de la ville de Nice, amie de la cousine de ma mère, l’abbesse du couvent Sainte-Anne, à Tolède. Au début j’ai cru que leurs lectures portaient sur les Saintes Écritures et je m’étonnai que ma mère fût revenue à Dieu. Les conversations tournaient beaucoup autour de la Vierge Marie à laquelle ces trois femmes, comme toutes les moniales du couvent Sainte-Anne, vouaient une sorte de culte. On eût dit qu’elles en parlaient comme d’une déesse. Elles s’extasiaient bien plus encore sur sa mère, la très fameuse sainte Anne, dont le couvent de l’abbesse portait le nom. Mais jusque-là rien d’étonnant, l’Espagne est de tous les pays d’Europe celui qui compte le plus grand nombre d’églises ou de couvents dédiés à la Vierge ou à sainte Anne. Rien d’étonnant non plus à ce que des femmes pieuses s’intéressassent à ces figures féminines de la mythologie chrétienne. Mais, comme toutes les femmes lorsqu’elles se mettent à parler de religion, l’abbesse, ma mère et Élisabeth finissaient toujours par retourner, très naturellement, à une vision archaïque du religieux. Les saintes femmes des Évangiles, les apôtres et les anges se métamorphosaient assez facilement en dieux anciens et, pour confirmer leurs approches, elles appuyaient leurs théories sur des écrits étranges comme ceux du prince de Pise dont Élisabeth de Fressan était une descendante. Ce savant, prince et alchimiste de la Renaissance italienne, prétendait avoir découvert le secret que renfermaient comme un trésor les vingt-deux lames majeures du jeu de cartes divinatoire communément appelé Tarot.
» Souvent, quand j’entrais dans la grande bibliothèque où les trois femmes se réunissaient régulièrement pour étudier les propositions et hypothèses du grand savant italien, le silence se faisait. On refermait les livres et passait à des conversations anodines. Ma mère, dont j’avais parfaitement reconnu la voix avant d’ouvrir la porte, redevenait une vieille dame mutique dès mon entrée. Le plus souvent l’abbesse des Anges (qui n’était devenue religieuse que pour échapper aux assauts des hommes qu’elle avait pris en horreur) prenait congé sans même me saluer. Élisabeth, en revanche, semblait libérée du joug de ses marâtres et filait à l’anglaise jusqu’au jardin qui avait retrouvé une floraison et une vitalité comme jamais. Longtemps je me suis demandé si ce n’était pas sa présence qui métamorphosait en jardin d’Eden ce bout de terre que j’avais toujours connu à l’abandon. Nous nous y retrouvions et passions ainsi des heures à parler. Les premiers miracles de l’amour eurent lieu dans cet enclos : chaque fois qu’Élisabeth me posait une question j’avais l’impression d’exister, comme jamais je ne l’avais ressenti auparavant. Ce qui se produisait sur le jardin se produisait aussi sur moi. Ce fut pire encore le jour où elle posa sa main sur mon visage. J’eus l’impression d’apparaître au monde. Et je compris très vite que l’amour ne valait que pour nous révéler ce que nous étions réellement avant ce miracle, c’est-à-dire rien. Nous passâmes ainsi de longues soirées, sous la surveillance voilée de ma mère, où je lui exposai longuement mes recherches sur le Paradis perdu que je croyais avoir trouvé en Palestine, puis en Syrie ou encore au fin fond de l’Ecosse. Elle m’écoutait avec une ardeur qui me fascinait.
» À mon grand étonnement, au bout de quelques semaines, c’est elle qui me demanda en mariage, bravant les règles officielles. Elle le fit avec délices comme si elle avait croqué dans le fruit défendu. Si Schliemann avait eu besoin de découvrir son Hélène pour retrouver les vestiges de Troie, je découvris en la personne d’Élisabeth mon Ève éternelle. »
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