Laura ou le secret des 22 lames
Le testament d’Archibald Montalban (suite)
« L’Amour, avant de rencontrer Élisabeth, n’avait jamais été une grande préoccupation pour moi malgré toute cette littérature romantique qui avait tourmenté ce siècle où je suis né. À la différence de la plupart des jeunes gens de mon époque je ne cherchais pas à m’attacher, l’idée même du mariage me rebutait et celle de la passion aliénante encore davantage. La Connaissance et l’Étude des grandes civilisations occupèrent tout mon temps et tout mon esprit. Par ailleurs j’avais parfaitement assimilé les trois formes d’amour qui existaient, la Phila (qui bien évidemment occupa toutes mes pensées), l’Agapé (qui faisait écho à mon intérêt pour les autres et souvent les plus démunis) et enfin l’Éros (que je ne pris pour rien d’autre que ce qu’il était, un acte purement physique). En revanche, je dois reconnaître que le théâtre pour lequel je m’étais passionné un temps (j’avais même à un moment envisagé une carrière de dramaturge) m’avait conduit au cœur de cette question ; mais je continuai à considérer l’Amour d’un point de vue strictement littéraire. La pièce Roméo et Juliette n’était pour moi que la démonstration révoltante du mal que les familles exercent sur leur descendance, incapable d’engendrer autre chose que la mort de la beauté et de la jeunesse. J’avais depuis longtemps l’impression que tout cela était déjà mort en moi. Étrangement, le thème de l’amour me semblait très peu abordé dans cette pièce. Les stances de Roméo m’apparaissaient assez pâles et les soupirs de Juliette un peu exagérés. Élisabeth (peut-être aussi à cause de son prénom) manifestait à l’égard du théâtre élisabéthain une véritable attraction, bien qu’elle préférât de loin Le Songe d’une nuit d’été, malgré la splendeur du texte des amants de Vérone qu’elle ne remit jamais en question. Mais pour elle la pièce restait un ramassis d’incohérences : l’histoire de cette peste qui survient au dernier moment pour empêcher le père Laurent de transmettre le message de Juliette à Roméo, dans lequel elle le prévient de la mise en scène de sa fausse mort, lui paraissait un pur artifice. J’avais beau lui opposer que cette peste était un moyen dramatique qui permettait à l’auteur d’arriver à ses fins, elle reléguait l’événement dramatique à une pure péripétie, rien d’autre qu’une facilité d’écrivain. Si la peste avait dû sévir à Vérone, Roméo et Juliette ne se seraient jamais rencontrés ! La peste ne pouvait pas surgir entre deux actes sans qu’on n’en montrât jamais les effets désastreux.
» — Décidément, concluait-elle souvent quand nous reprenions le sujet, le personnage de Roméo était et restera à tout jamais la figure inaccomplie de l’Amour.
» — Mais alors que suis-je, m’inquiétais-je un jour, si Roméo est si pâle à vos yeux ? Il a quand même été jusqu’à mourir. Ne voyez-vous pas dans ce geste l’expression sublime de l’Amour ?
» — Non, je n’y vois que de la bêtise. Quant à vous, Archibald, vous êtes bien plus que ce très gentil grimpeur de balcon fleuri ; vous êtes l’homme qui me donne le sentiment d’être vivante, parce que vous donnez un sens à ma vie, à La vie. Sans vous, mon cœur serait mort. Vous comprenez ?
» Ce que je comprenais à l’époque n’était en vérité que l’écho de mon propre état par rapport à elle, mon miroir parfait. Élisabeth avait eu sur moi le pouvoir de me réveiller non pas au sens de l’endormissement mais de la résurrection. Elle avait réussi ce prodige de ressusciter ce mort que je portais en moi sans le savoir, sans le comprendre, sans même l’avoir voulu ou désiré, et dont j’étais devenu la sépulture. Je veux parler ici de l’enfant que je fus, celui qui inventait des mondes, celui dont les rêveries secrètes rejoignirent, grâce à Élisabeth, un jour les secrets de ce monde que la terre gardait enfouis. L’archéologie ne fut plus pour moi un moyen de vérifier les lectures que j’avais faites mais devint une espèce de miroir où je pouvais à la fois découvrir mon âme et celle d’Élisabeth.
» Avec elle, non seulement je découvris l’Amour mais je découvris qu’il rassemblait à lui seul la Phila, l’Éros et l’Agapé. L’Amour se mit à remplir tous mes jours et toutes mes nuits. Et lorsque après avoir rencontré cette femme dans la maison de mon enfance, comme sortie de mes rêveries inconscientes, je dus repartir pour poursuivre mes travaux en Égypte, son absence alla jusqu’à m’empêcher de respirer. Je suffoquais, je mourais à nouveau. Le mal dont je souffrais avait son remède et je me rendis à Nice où elle avait retrouvé sa Bastide bien-aimée, croyant pouvoir m’y attendre tranquillement. Mais je la découvris dans le même état que moi. Alors nous décidâmes ensemble de ne plus jamais nous quitter. Plus rien ne fut entrepris, vu ou vécu l’un sans l’autre. Elle resta près de moi, traversa le monde avec moi comme je traversai le monde avec elle, nous étourdissant de toutes ces merveilles des hommes et du passé qu’il nous était donné de voir, et chaque chose que nous découvrions fut une offrande que chacun semblait faire à l’autre. Il en fut ainsi jusqu’à sa mort. Avec Élisabeth je me sentis comme un Adam qui aurait réintégré en lui l’Ève originelle, capables ensemble et dans un même corps de dépasser tous les temps. La recherche du jardin d’Éden me ramena en Égypte où nous pensions pouvoir retrouver le Paradis perdu. Où aurait-il pu se trouver ailleurs que dans le berceau de notre religion, dans le berceau qui vit naître parmi un peuple d’esclaves la figure imposante d’un Dieu tout-puissant et unique ? Souvent nous partîmes dans les déserts environnants à la recherche de ce lieu d’avant les Temps. Un texte ancien nous conduisait ici, un autre là. Et chaque oasis nous apparut un Eden possible jusqu’à notre retour en Europe, d’abord à Barcelone où Élisabeth retrouva sœur des Anges, dont j’appris plus tard qu’elle avait été excommuniée par l’Église. Ma mère n’avait pas su la chose, elle était morte sans même nous attendre, enterrée deux semaines avant que je prisse possession de ce palais délabré, de sa bibliothèque et de sa galerie de tableaux. Pourtant, ma cousine ne quitta pas le voile pour autant et fit preuve de résistance en cherchant à bâtir une Nouvelle Église, une Église, disait-elle, qui remettrait Dieu au centre du monde et non le Diable qu’elle voyait même assis sur le siège pontifical.
» Élisabeth partageait avec elle, depuis longtemps, le cœur de ses points de vue. J’appris que ma mère aussi. Et je fus très étonné de cette découverte. J’avais le souvenir d’une femme sèche et athée. Il suffisait de penser avec quelle obstination elle avait voulu changer son visage pour comprendre à quel point elle refusait l’existence de Dieu qu’elle aurait dû, en bonne chrétienne, sanctifier jusque dans les traits disgracieux de sa laideur naturelle. Après tout, si l’on pouvait changer ce que Dieu avait fait, c’était la preuve que Dieu n’existait pas. C’était du moins ainsi que j’avais interprété ce phénomène qui l’avait obligée à rester cachée sous ses voiles jusqu’à sa mort.
» Mais pour sœur des Anges, la laideur était l’œuvre du diable et de personne d’autre. Ce diable qui depuis Ève avait repris le pouvoir sur la Terre. Pour elle, l’humanité créée par Lucifer et par Ève était le premier échec de Dieu. Depuis, Dieu avait été oublié, caché aux confins de l’univers où il macéra sa vengeance et organisa son retour. Quant à la Vierge Marie, elle était la preuve du retour de Dieu. Certes Marie fut considérée comme la nouvelle Ève, non pas comme l’Ève pécheresse mais comme l’Ève d’avant le péché. Au début les discussions n’allèrent pas plus loin. Et je n’y prêtais pas une aussi grande attention que je le fis plus tard. En revanche, Élisabeth avait pris l’insulte qui avait été faite à sœur des Anges pour elle-même. Je ne savais pas encore à quel point elles étaient liées à travers une certaine conception de l’humanité. Élisabeth attendait notre premier enfant et ne voulait pas le mettre au monde ailleurs que dans le berceau familial qui l’avait vu naître : Nice. Nous allâmes nous installer dans la Bastide qu’elle avait héritée de ses parents, morts dans un naufrage quelques années auparavant. Nice me convenait parfaitement. C’était l’époque où l’on commença les fouilles qui allaient mettre au jour une abbatiale des premiers temps chrétiens dans cette région.
» Un soir que je rentrais pour dîner je découvris trois religieuses autour du berceau de ma fille Livia, qui avait choisi le plein après-midi pour offrir son magnifique visage d’ange à cette Terre. Parmi ces trois religieuses, je reconnus sans mal ma cousine. Dans un premier temps je m’étonnai de sa présence, et dans un deuxième temps je découvris qu’elle et les autres sœurs habitaient non loin d’ici, dans un congrégation que sœur des Anges avait créée, la confrérie Sainte-Anne. Elle avait repris le nom de son ancien couvent d’Espagne pour en faire une religion, en somme. Je posai peu de questions, trop occupé par la naissance de ma Livia. Enfin je découvris, au détour d’une conversation, que sans Élisabeth toutes ces nonnes seraient restées sans même un toit sur leur tête. Je crus même comprendre qu’elles avaient, un temps, erré comme des bêtes dans la forêt. Quand Élisabeth l’apprit elle ne put supporter cette idée. Excommuniée ou pas, elle mit un point d’honneur à leur donner un toit, mieux qu’un toit, une asile sacré. Elle avait hérité tout près de la frontière italienne d’un ancien couvent à demi en ruine qui avait été érigé autrefois par des moines franciscains. Sœur des Anges aimait à rappeler d’ailleurs que les amis de saint François avaient, après sa mort, souffert des persécutions du Vatican et avaient été obligés, durant de longues années, de se cacher, enfouissant d’ailleurs quelque part autour d’Assise les écrits du saint homme restés introuvables à ce jour. Bref ! Il n’en demeurait pas moins qu’Élisabeth leur avait offert cette bâtisse qui n’était plus habitée que par les chauves-souris et les chouettes, les débris et les ronces. Bien que déserté depuis longtemps, le lieu, comme toutes les ruines d’église ou de temple, donnait encore l’impression d’être habité par le Dieu pour lequel il avait été érigé.
» Sur la question du legs qu’Élisabeth avait fait aux religieuses schismatiques, elle n’éprouva pas le besoin de me donner plus d’explication. Je ne lui en demandai pas, du reste : elle avait parfaitement le droit d’user de son bien propre comme elle l’entendait. Pourtant, un jour, elle me proposa de nous rendre au couvent. Je ne me fis pas prier, la curiosité l’emporta largement sur le peu de sympathie que j’éprouvais à l’égard de ma vieille cousine qui n’oublia jamais, à chaque fois qu’elle me voyait, de me donner des nouvelles de ma mère morte depuis quelques années comme si elle l’avait vue la veille, et ne cessait de me répéter qu’elle était en bonne place, tout près du Seigneur, et rayonnait d’une clarté qui la rendait de toute beauté.
» Je découvris un endroit assez austère bien qu’il ne manquât pas de lumière, mais par un jeu étrange des vitraux la lumière, au lieu de se diffracter et d’exploser en particules de couleurs, s’amollissait au point de se désincarner. Et puis je crus que le phénomène s’expliquait par les bâches grises que les religieuses avaient tendues devant les vitraux pour les protéger, mais plus tard j’eus la même impression bien que les bâches eussent été retirées. La lumière entrait bel et bien dans le couvent, non pour y faire éclater la présence d’un Dieu resplendissant mais d’un Dieu qui apparaissait sans plus aucune vitalité. En attendant, le couvent était encore en pleine restauration. Les religieuses remontaient pierre par pierre et de leurs propres mains meurtries les murs écroulés. Dans la partie plus habitable et de fait la plus habitée, on pouvait trouver un grand salon qui faisait office de bibliothèque et surtout deux sculptures qui m’impressionnèrent particulièrement. Je n’en avais jamais vu ailleurs de semblable. Il s’agissait d’une Sainte Vierge écrasant un serpent sous son talon. Cette image de la Vierge triomphant du Mal est bien connue, mais celle-ci n’avait rien à voir avec les nombreuses représentations saint-sulpiciennes qu’on peut connaître ; elle avait quelque chose de tourmenté, de féroce, aucun triomphe, plutôt une colère. On eût dit que la Vierge affolée écrasant la représentation de Satan défiait Dieu. Elle donnait l’impression de lui crier : alors maintenant, qu’est-ce que Tu vas faire ? Vas-Tu reprendre Ta place ? Je m’enquis de savoir si cette statue faisait partie du couvent. En réalité, sœur des Anges l’avait rapportée d’Espagne et l’expression toute baroque de la figure de la Vierge en témoignait. Une seconde sculpture m’impressionna bien que j’en eusse retrouvé une réplique dans une petite église en Normandie, Notre-Dame de Grâce, au-dessus de Honfleur, une église de pécheurs où Élisabeth m’emmena. Elle représentait dans un même bois doré une Sainte Vierge portant, à l’endroit où l’on place ordinairement l’Enfant Jésus, sa propre mère, sainte Anne, laquelle portait elle-même sur son bras l’Enfant Jésus. Une espèce de courte échelle vers le ciel afin que le Fils vît briller l’astre resplendissant du Père. La Trinité ne semblait plus ici être représentée que par ces trois figures tutélaires du christianisme : la Vierge, sainte Anne et l’Enfant Jésus. Ce fut assez extraordinaire et assez enthousiasmant même si je mis très longtemps à comprendre le sens de tout cela. Sûrement que je devais sentir qu’ici une nouvelle religion était en train de prendre corps et qu’elle m’inquiétait avant même que je la comprenne, parce qu’il apparaissait évident qu’elle était une construction non seulement autour des éléments féminins mais aussi du Tarot.
» Je découvris ainsi l’intérêt des religieuses pour le fameux livre du prince de Pise, ancêtre d’Élisabeth par une descendante italienne, Lucia Caravella di Coma, qui avait été l’épouse du grand homme de la Renaissance. Apparemment le prince, qui fut aussi un savant et un alchimiste, avait découvert le secret des vingt-deux lames de ce jeu divinatoire dit Tarot de Marseille (mais dont les religieuses récusaient l’exploitation qu’on en faisait). Une chose était certaine, ceci expliquait sûrement le fait que le nombre de religieuses était strictement limité au nombre de lames du Tarot : vingt-deux, chacune représentant une figure de cette mythologie secrète. »
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