Laura ou le secret des 22 lames
Le Pendu
Lundi 8 août
LE PENDU
Antoine sursauta sous la gifle : un journal venait de s’écraser sur sa figure. Il se redressa, totalement hébété, arraché à un sommeil sans rêve : où était-il ? Une silhouette trapue, mains sur les hanches, quasiment sans cou, se dressait à contre-jour : très hostile, fut la pensée fugace d’Antoine, immédiatement suivie d’un souvenir… brûlant : sa nuit avec Ludmilla. Elle l’avait donc laissé dormir, c’était la première fois, et il en fut heureux ; ce pouvait être le prélude à une histoire qu’il envisageait longue et passionnée. En un éclair, il sut qu’il était amoureux.
Abritant ses yeux du soleil, il reconnut Solange : hostile était le mot juste. Mieux valait démarrer la journée en regardant une étoile. Il se tourna vers Ludmilla : seul le creux de l’oreiller portait encore la trace de sa présence.
— Votre petit déjeuner est prêt, croassa Solange. Là !
Elle indiqua d’un index boudiné un plateau posé sur une commode, à l’autre bout de la chambre. Et pourquoi pas sur le lit ? La vieille bique. Antoine la soupçonna d’avoir envie de se rincer l’œil.
— Mademoiselle est partie. À son âge, on se lève tôt…
Rien ne l’amadouerait. Il lui décocha son plus grand sourire :
— Et au vôtre, on ne dort plus.
— Exact ! On veille… On fait les chambres avant midi.
Elle faillit dégonder la porte en sortant. Antoine bâilla et déplia le quotidien. Le gros titre à la une le réveilla totalement : « Le meurtrier prend la mariée en otage. » Une photo grand format exposait le visage crispé de Laura à travers une vitre de voiture. Antoine scruta le visage de l’homme à ses côtés. Il reconnut Matthieu, et la confidence de Ludmilla lui revint à la mémoire : Matthieu ne se trouvait jamais là où il aurait dû… Une autre évidence sautait aux yeux : pour qu’il prenne sa propre sœur en otage, c’est qu’il était à bout de course. Acculé… et armé. Antoine pensa que le puzzle, une fois assemblé, révélerait un tableau digne du portrait de l’homme de la Renaissance témoin de ses ébats : ombre, cruauté, vengeance, passion, meurtres… Mais il manquait encore beaucoup de pièces.
***
— Qui est derrière Matthieu ? Je connais Matthieu, il ne peut pas avoir agi seul !
À son tour, Ludmilla jeta le journal sur la table du petit déjeuner si violemment que la corbeille de pain valsa. La fureur lui allait comme un gant, pensa Viviane. Les Gorgones pouvaient aller se faire recoiffer : Ludmilla n’était qu’un arc électrique, chevelure parcourue par la vibration de milliers de volts. Il n’y avait soudain plus de chair sur ses bras ni ses joues, mais de longues lanières de muscles bandés, étirées sous la peau comme des serpents. Elle ne criait pas ; c’était pire, elle chuchotait. Viviane ne se laisserait pas changer en statue de pierre.
— Je suis sa mère. Je pense connaître mon fils mieux que quiconque. Et je souffre comme personne. Il vaut mieux que tu te taises : tu n’as pas d’enfant, toi…
Touchée… mais pas coulée. Viviane ne baissait pas les yeux. Un souffle d’air s’insinua entre elles, et Ludmilla s’assit brusquement. Elle se servit une tasse de thé d’un geste étonnamment souple. Comment pouvait-elle passer ainsi du silex à la soie ?
— Excuse-moi, murmura-t-elle. C’est sûrement parce que je n’ai pas d’enfant que je pense à ceux des autres.
Elle avala une gorgée de thé.
— Je persiste et je signe : Matthieu n’est qu’un jouet. Qui tire les ficelles ? J’espère que ce n’est pas toi… ou Franck Duval, notre cher conseiller général.
— Et moi, je n’ai qu’un conseil à te donner : tu ferais mieux de t’occuper de tes affaires.
Ça avait jailli des tripes, mais posément : Viviane n’en pouvait plus des soupçons, des manœuvres, des menaces. Elle était seule à défendre totalement Matthieu. Ludmilla contempla le fond de sa tasse. Viviane pensa qu’il y avait mieux pour lire l’avenir. Ludmilla se leva, enfin, le dernier mot sur les lèvres.
— Tu as oublié une chose capitale : je suis la sœur de Luisa. Alors moi aussi, je vais te donner un conseil : si on touche à un seul cheveu de Laura, c’est à moi qu’on aura affaire.
Ludmilla avait à peine tourné l’angle de la terrasse que Viviane fondit en larmes.
***
Max n’avait pas tout dit.
Il engagea la voiture sur un chemin de terre. Les montagnes de l’arrière-pays offraient des pentes pelées sous un ciel presque jaune : du soufre partout, plombé çà et là par des carrés gris-vert d’oliviers. Les tuiles de la cabane se fondaient presque avec le ciel, là-bas, au milieu de l’oliveraie. Il arrêta sa voiture, et fouilla d’un regard concentré les alentours. Bingo : une tache plus sombre sous un olivier centenaire ; la berline de Vincent. Il prit le pistolet dans le vide-poches et fit attention à ne pas claquer la portière…
Max avait acheté l’oliveraie avant la naissance de Laura. Luisa aimait y venir seule, parfois, pour méditer. Du moins était-ce le mot qu’elle employait au sujet des longs moments de repli qu’elle tenait absolument à privilégier. Le lieu s’y prêtait parfaitement. Il y avait dans ce paysage quelque chose d’antique et donc d’éternel, mais de ces éternités du passé autant que de l’avenir. Il avait eu le projet d’agrandir le cabanon, rêvant d’une maison pleine des rires de sa femme adorée et de sa fille chérie, un monde de paix et de recueillement. Luisa était morte, puis Laura était tombée malade, les rêves de Max s’étaient transformés en béton armé, en citadelles de verre et en argent. Le cabanon était resté inachevé : deux pièces, l’électricité, un évier avec l’eau courante et un filet d’eau de source, souvent tarie au cœur de l’été. Par la suite, Viviane y avait amené les enfants de temps à autre, pour une journée ou deux. Et Matthieu, adolescent, s’y était réfugié durant trois jours au terme de sa première fugue. C’est Max qui l’avait récupéré, mutique, sale comme un pou. Viviane n’avait jamais su ce qui avait jeté ce gosse en plein désert, lui qui passait déjà la plupart de ses nuits en compagnie d’une foule de ses semblables. Max n’avait jamais voulu le lui révéler, pour respecter la promesse faite à Matthieu, convaincu qu’il n’y avait rien de mieux qu’un petit secret entre hommes pour tenter de sceller leurs liens, fût-ce un secret contre la mère.
Il avait eu toute la nuit pour penser à leurs retrouvailles. Au pire aussi…
Les volets de bois plein étaient fermés. Matthieu était invisible. Seul le bruit pouvait trahir sa présence. Max prit le temps d’écouter avant d’entrer : aucun signe de vie. Il souleva légèrement la porte pour éviter de la faire racler sur le sol, et se glissa dans l’entrebâillement. Il n’y avait personne dans la pièce à vivre ; sur la table, un morceau de pain abandonné à l’air, et une bouteille d’eau. La porte de la pièce de repos était fermée. C’était là qu’ils se trouvaient. Il l’espérait. Planté devant la porte, il prit son souffle et balança son pied dessus de toutes ses forces. Le pan de bois céda dans un craquement, et il se rua à l’intérieur.
— Ne bouge pas ! Ne bouge pas où je tire !
Il avait eu le temps d’habituer ses yeux à l’obscurité. Il crut que son cœur allait exploser : Matthieu était seul dans le lit, seulement vêtu d’un caleçon. Il n’eut pas besoin de fouiller la pièce, minuscule, pour savoir qu’elle n’était pas là.
— Où est-elle, fumier ?
Matthieu, hirsute, hagard, resta pétrifié sur les draps grisonnants du lit. Il n’avait plus rien de sa superbe, toujours teintée d’ironie et de dédain. Il se contentait de regarder fixement le canon de l’arme. En deux enjambées Max fut auprès du lit, le saisit par les cheveux, et lui planta le canon de son pistolet sur la tempe.
— Où est Laura ? Réponds !
Matthieu ouvrit enfin la bouche.
— Arrête ! Putain, arrête !
Max s’agrippait à la poignée de cheveux et tirait, sourd aux gémissements. Matthieu hurlait, de douleur et de peur. Max se retint : la balle dans la tête, ce n’était pas pour tout de suite ; il voulait d’abord savoir où était le corps de sa fille.
— Papa ! Papa, arrête !
Max suspendit son geste. La voix de Laura se fit suppliante.
— Papa, tout va bien. Calme-toi, je t’en prie…
Il se retourna lentement. Il avait peur de faire un rêve. Il ne voulait pas qu’il parte en fumée. Elle se tenait sur le seuil, image vivante de sa seule raison de vivre : Luisa, Laura… Il abaissa son arme. Matthieu en profita pour se recroqueviller contre le mur, regard fou. Laura tendit les bras.
— Tout va bien, je te dis… Donne-moi ton arme, s’il te plaît.
Max se laissa faire. Le bruit de la chaleur, dehors, pénétra la fraîcheur de la pièce : craquètement de l’herbe grillée, claquements furtifs des tuiles… la terre vibrait, s’ouvrait, souffrait et le faisait savoir. Max ouvrit grand les bras, et Laura s’y réfugia.
— J’ai tout imaginé, murmura-t-il.
Matthieu se redressa, encore sous le choc. Il enfila un tee-shirt et un pantalon, les yeux rivés sur le sol.
— Matthieu n’a pas tiré sur Vincent. Il est innocent.
Laura fixait Max, perdu, dont les yeux passaient de son fils à sa fille. Matthieu s’adossa au mur et le regarda enfin. Max saisit l’étendue du désastre.
— Tu m’aurais tué, n’est-ce pas ?
Il se devait de dire la vérité… puis le repentir.
— Si tu avais tué Laura… oui.
Matthieu ricana :
— On a toujours eu un problème de communication. Mais là, tu te surpasses : tu tires et on discute après. T’es complètement frappé.
— Oui. J’avoue. Je deviens fou. Je… excuse-moi. Je ne sais pas si ce sera possible, mais excuse-moi. Pour tout.
— Ah ! Putain, tu te souviens que t’as un fils ? T’as de ces trous de mémoire impressionnants ! Heureusement que c’est pas génétique, et que ma sœur m’a cru, elle. C’est la seule qui me soutienne, dans ce merdier. Elle et ma mère.
Laura les coupa :
— Un café, une bonne discussion : on se dit tout. Ça va pour tout le monde ?
Matthieu décolla son dos du mur. La méfiance ne l’avait pas quitté. Max comprit qu’elle pourrait planer encore longtemps entre eux. Juste retour de bâton…
— Comment tu as su qu’on était là ? lança Matthieu à son père.
— Deux choses, un vieux souvenir entre toi et moi et surtout la clef qui n’était plus dans mon tiroir après ton passage.
Matthieu eut un pâle sourire mais plus aucune hésitation pour raconter à son père ce qui s’était passé. Il revivait la scène comme si elle se déroulait là, à l’instant, sous ses yeux…
Après que Matthieu fut sorti de la salle de mairie à cause de son portable, il courut comme un canard sans tête, sur l’esplanade de l’hôtel de ville, cherchant désespérément à faire grimper la barre de réseau de son téléphone. On venait de le prévenir que la meneuse de la revue s’était tout simplement cassé la cheville. Une tuile n’arrivant jamais seule, la doublure s’était fait la malle, débauchée par un chorégraphe monégasque qui lui avait promis un cachet double. Matthieu en suait sous son smoking : s’il ne trouvait pas une meneuse pour ce soir, Fred Bellair ne daignerait même plus lui accorder un regard. Du coin de l’œil il repéra, planté sur le perron de la mairie, Thierry Merlet, un photographe avec qui il avait passé un arrangement juteux : Merlet, outre son petit commerce de photos de mariages et autres rituels trop humains, s’amusait à jouer les paparazzi en herbe. Matthieu avait vite repéré son manège au casino, où il traînait régulièrement ses guêtres, appareil photo à peine plus gros qu’un briquet planqué au creux de la main. Il l’avait coincé un soir à la sortie du casino, alors que Merlet repliait ses gaules destinées aux photos « officielles », ravi de sa récolte secrète : une starlette filante et très mariée du show-biz en train de rouler des pelles à un éphèbe qui ne ressemblait pas du tout à son croulant d’époux. Depuis, Thierry Merlet lui refilait 5 % sur chaque cliché compromettant qu’il parvenait à fourguer aux feuilles à scandale. Merlet avait accepté sans broncher de photographier gratis la noce de Laura… Matthieu lui fit un signe, et Merlet stocka immédiatement l’image dans son boîtier. Matthieu se rengorgea : ces photos seraient bientôt celles d’un homme craint et respecté du Tout-Nice…
Matthieu revint à son problème : téléphone à bout de bras, il venait enfin de trouver un corridor d’ondes, étroit et mouvant, lorsqu’un reflet aveuglant lui déchira l’œil. La banderille lumineuse dansa quelques secondes sur les dalles de l’esplanade. Un gosse qui devait s’amuser à brûler les rétines des passants avec un miroir. Matthieu, furibard, fouilla du regard les façades en face de la mairie. Au dernier étage d’un petit immeuble, la béance d’une fenêtre ouverte semblait enflammée : il était posté là, ce morpion, avec son bout de verre. Le faisceau lumineux disparut. Matthieu s’apprêtait à lui tourner le dos lorsque quelque chose le retint : on agitait maintenant une sorte de bâton dans l’embrasure de la fenêtre. Une silhouette apparut, plongée dans l’ombre de la pièce, curieusement cassée sur cette tige. Matthieu comprit soudain ce qu’il voyait : ce n’était pas un gosse, c’était un homme, tranquillement en train d’ajuster le viseur d’une carabine alors que, sur la place, quelques gamins faisaient du skate, louvoyant entre les passants. Ce type allait faire un carnage.
Matthieu fonça. La volée de marches se vrillait dans la pénombre de la cage d’escalier. Il s’accrocha à la rampe et se retrouva au dernier étage, les poumons en feu, téléphone encore à la main. Il lui fallut quelques secondes pour s’habituer à l’obscurité du palier. Des rais de lumière rasante le guidèrent. Une voix nasillarde rampait sous une porte palière, ponctuée d’applaudissements : une émission de radio, donc une présence, mais certainement pas celle qu’il cherchait. Il lui sembla entendre un claquement sec, suivi quelques secondes après par un autre. Il sut que le tireur avait appuyé sur la détente, et fait éclore, quelque part, une fleur de sang sur un polo d’enfant… Matthieu était loin d’imaginer qui était la victime. La rage le submergea, mais il n’eut pas le temps d’avoir peur : une porte s’ouvrit brusquement, plaquant sur le palier une découpe blanche en une dimension. Matthieu ne vit que le visage de l’homme : un regard étrange, avec un sourcil démesurément allongé sur le front, comme le maquillage d’un monsieur Loyal étonné, et brun sous la visière de sa casquette de plage… L’homme s’apprêtait à enfourner son fusil dans un sac de golf, avec un calme étonnant, lorsque Matthieu se rua sur lui, agrippant sans réfléchir le canon de l’arme. Un choc sourd, le crâne de Matthieu contre le mur de plâtre du palier ; il se retrouva le nez écrasé sur le carrelage granuleux du couloir, des éclairs violacés lui lacérant les paupières : l’autre avait tapé fort, et droit. Une cavalcade dans l’escalier, qui décroissait, et un hurlement, au fond d’un appartement : les images du spectacle sanguinolent sur l’esplanade avaient commencé à répandre leur sinistre message. Une porte s’ouvrit de nouveau, et Matthieu, qui se tenait au mur pour se redresser, reçut de plein fouet le visage blafard d’une femme aux joues rebondies, baudruche cadavérique sous le hâle, prête à éclater. Elle balbutiait de terreur, s’accrochant à la poignée de sa porte, et il crut qu’elle avait été touchée. Il lui suffit de voir le regard qu’elle laissa tomber sur le fusil pour que Matthieu comprît : le tueur lui avait abandonné son arme.
Lorsqu’il déboucha dans la rue, fusil à la main, la vision de Laura, enveloppée de son linceul de sang, s’imprégna dans son cerveau. Il ne fut plus qu’une gigantesque boule de haine. Il crut voir le dos courbé du tueur, dodelinant sous sa casquette, se fondre parmi les promeneurs au bout de la rue de l’Hôtel-de-Ville. Il n’entendit pas les cris, ne vit pas les badauds s’aplatissant sur le sol. La voix de Max surgit de sa mémoire : « Coince la crosse au creux de ton épaule, arme le levier, respire, ajuste ta cible sur le guidon… et appuie sur la détente. » Il enchaîna les gestes, en même temps que les mots lui revenaient : un des seuls souvenirs de son père, enfin attentif à l’enfant qu’il était. La rue ne fut plus qu’un magma de silhouettes floues et Matthieu baissa le canon de son arme : l’homme avait tourné au coin de la rue. La chaussée sembla se vider d’un coup devant lui, et il se mit à courir, le fusil accompagnant chacune de ses foulées d’un éclair menaçant. Il aurait la peau de ce salopard…
***
Laura conduisait prudemment sur le chemin de terre. L’oliveraie disparut dans le rétroviseur : elle avait laissé Max et Matthieu au cabanon, en un tête-à-tête qu’elle voulait fructueux. Max avait écouté le récit de son fils, et admis que sa conduite folle n’avait été dictée jusque-là que par sa haine pour Fred Bellair. L’aveu avait été brutal et maladroit, mais eut le mérite de renouer un lien encore fragile entre les deux hommes. Laura reprenait la route… à tout point de vue : Matthieu avait parfaitement décrit l’homme à la tache de vin comme étant le tireur de la mairie ; l’homme de ses visions, l’homme du casino ! Il fallait le coincer, mais comment ? Laura fut soudain convaincue qu’en trouvant l’explication qui avait poussé Vincent à renoncer à son mariage, elle trouverait également une partie des réponses aux questions que ses visions lui posaient. Qu’est-ce que Vincent avait découvert de si grave, lui qui voulait lui faire la preuve que sa mère était bien morte dans un accident ? Avait-il découvert qu’elle avait raison de croire à un meurtre ? Avait-il découvert l’assassin de sa mère ? Était-ce cet assassin qui avait aussi tiré sur lui ? Même si la vérité n’était encore qu’un nœud compact, Laura avait la certitude de tenir un bout du fil de cette pelote encore bien emmêlée…
***
La mère de Vincent, qui était en plein récit des aventures de son fils quand il était enfant, sursauta. Elle n’avait rien entendu.
— Madame Bellair ? Quelqu’un demande à vous parler.
L’infirmière referma doucement la porte. Mado s’ébroua, repliant soigneusement les pensées et les souvenirs qu’elle rapportait à Vincent ; elle les déplierait et lisserait de nouveau tout à l’heure, lorsqu’elle reviendrait, puisqu’il fallait lui parler sans arrêt. Il semblait reposé, juste endormi. Depuis le samedi, Mado n’avait quasiment pas quitté son chevet. Elle avait mis du temps à lui parler dans son sommeil. Peu à peu, elle avait trouvé les mots que personne ne pourrait entendre : il lui suffisait de prendre sa main, de fermer les yeux. Alors, elle se mettait à raconter… Un flot d’histoires, de tendresse, passait de sa peau à la sienne, remontant dans sa veine qu’elle sentait battre sous sa paume jusqu’à son cerveau, qui abritait cette minuscule ogive d’acier que le chirurgien n’avait pas pu extraire. Elle se leva. Le lit lui arrivait à la poitrine… Elle pressa sa main pour lui faire savoir qu’elle revenait, qu’elle ne s’éloignait pas trop longtemps. Elle eut l’impression que son fils la retenait par un doigt… puis il relâcha sa pression et elle put se dégager doucement.
Fred Bellair dressait sa masse imposante dans l’encoignure d’un coude du couloir. Il ne fit pas un geste pour aller au-devant de Mado ; celle-ci en déduisit que leur entrevue serait rapide, et surtout se déroulerait là-bas, loin des oreilles indiscrètes. Elle le rejoignit…
— Il n’y a rien de nouveau. Ni en bien ni en mal. Les médecins ont confiance.
— Tu es courageuse. Toi aussi, tu dois garder confiance. Mado…
Il avait l’air préoccupé. Mado ne lui connaissait pas ce genre de faiblesse.
— Excuse-moi de te demander ça dans un moment pareil, mais j’ai besoin que tu me rendes un service.
Mado fut obligée de se tordre le cou pour croiser son regard. Il n’avait plus, à la place des yeux, que deux flaques bleues posées sur des cernes impressionnants de fatigue et de chagrin. Mado avait déjà fait mille fois les comptes de ce que sa famille devait à Fred ; particulièrement Vincent.
— Je sais que Vincent archive des dossiers chez vous. Je voudrais savoir s’il en a déposé de nouveaux ces derniers temps.
Mado avait déjà accordé son soutien…
— Je vais regarder. Qu’est-ce que tu cherches exactement ?
— Un dossier sur le Montmaure.
Elle redressa sa petite taille, fouillant les yeux du géant.
— Qu’est-ce que tu as à voir là-dedans ?
— Il vaut mieux que tu ne le saches pas.
Elle savait bien sûr que Fred était le roi des poissons des abîmes. En revanche, jamais il n’aurait touché à un seul cheveu de son neveu.
— Si je le trouve, j’en fais quoi ?
— Tu me le donnes.
L’essentiel avait été dit. Mado tourna les talons, et rejoignit la chambre de Vincent. Fred Bellair avait déjà disparu quand elle ouvrit la porte…
***
Laura n’eut aucune hésitation et fit sauter les scellés d’un coup : enfreindre la loi n’était plus un problème pour elle. Elle se glissa dans le cabinet de Vincent et contempla le spectacle qui s’offrait à ses yeux : elle se serait attendue à un désordre plus conséquent après le passage de la police. Ou bien Agnès leur avait-elle donné des consignes strictes ?… Rien ne traînait sur le bureau de Joëlle, soigneusement rangé : un emplacement vide pour l’ordinateur portable, certainement embarqué par les policiers, une plante verte, des bannettes regorgeant d’enveloppes de différents formats, une corbeille à courrier vide, et la photo encadrée d’un gros chat angora. Le grand placard à dossiers suspendus de l’entrée avait été également vidé. Restait le bureau de Vincent. Laura constata de nouveau la méticulosité des enquêteurs : l’agenda, les carnets d’adresses, l’ordinateur portable, les courriers… tout était passé dans les mains du SRPJ. Laura avisa le modèle sophistiqué du téléphone dernier cri. D’un geste sûr, elle fit défiler le répertoire téléphonique sur l’écran miniature. Elle s’arrêta sur un nom : Joëlle Legasse. Elle enclencha l’appel, et mit le haut-parleur. Un déclic…
— Allô ?
— Bonjour, Joëlle… Excusez-moi de vous déranger, c’est Laura Fontane à l’appareil.
— Oui…
La voix était terne, hésitante. Laura avait plutôt gardé le souvenir d’une femme qui parlait haut et fort.
— Je voulais savoir si Vincent vous aurait confié des notes ou autre chose concernant son rendez-vous avec les archives départementales. Le jour où je suis passée, vous vous souvenez, il vous a demandé si…
— Non ! coupa Joëlle très sèchement à l’autre bout du fil. Et je ne veux rien avoir à faire avec cette histoire. Au revoir.
Un claquement, et la tonalité de la coupure répandit son bip dans le bureau. L’attitude de Joëlle était suffisamment suspecte pour confirmer à Laura qu’elle était sur la bonne voie. Enfin, elle composa un autre numéro.
— Bonjour, mademoiselle… Oui, mais pour une adresse s’il vous plaît : Joëlle Legasse, dans le 06. Oui, j’attends…
Elle saisit un stylo et un bloc.
— Oui, je note : 9, chemin de la Galère, Nice. Merci.
L’adresse allait au personnage comme un gant. Il en est souvent ainsi.
Elle jeta un dernier coup d’œil dans les tiroirs du bureau de Joëlle : elle n’avait pas aimé la réaction de la secrétaire. À part un fouillis de stylos, de mouchoirs en papier tachés de rouge à lèvres, deux tubes gras de rouges aux couleurs vives, une boîte de faux ongles et autres ustensiles à tromperie, Laura ne dénicha rien. Elle claqua le tiroir, et se figea : sous le portrait du chat angora encadré, un bout de carton lustré dépassait, qu’elle n’avait pas remarqué. Elle savait déjà ce que c’était. Elle tira doucement. Le nom apparut en premier : « le Pendu ». Pour Laura, ce fut pire que si on lui avait planté une lame entre les deux omoplates. Sur l’image, l’homme était pendu par un pied, mains liées dans le dos, à un portique de bois aux bourgeons saignants… Numéro XII.
***
Chez elle, Joëlle n’arrivait pas détacher son regard du téléphone. Elle venait de raccrocher au nez de la poisse en personne. Elle surveilla le combiné pendant de longues minutes, guettant une sonnerie, sûrement le commanditaire qui lui avait demandé de voler son portable, c’est-à-dire un certain nombre d’informations précieuses. Elle réfléchissait : est-ce que cette poupée pâlichonne avait pu faire un rapprochement quelconque entre elle et son futur donateur ? Joëlle n’avait laissé traîner aucun indice, et l’ordinateur portable était là, posé au milieu de la table de Formica. La petite pile de dossiers était impeccablement alignée dessus. Joëlle mordilla ses grosses lèvres bourrées de rouge qui s’échappait aux commissures. Elle se souvint qu’elle crevait de soif. Elle se dirigea vers l’antique frigo qui bourdonnait à côté de l’évier et sur la porte duquel étaient collées deux images, une photographie du beau Vincent en maillot de bain et une autre la représentant en pin-up ; en fait il s’agissait d’un montage : le corps d’une bombe sexuelle en maillot deux-pièces sur lequel elle avait collé son visage. Elle ouvrit la porte, entraînant avec elle la serpillière gorgée des fuites d’eau de l’engin. Un morceau de pizza à l’anchois, raide de graisse figée, la renvoya à son état de préretraitée célibataire, fauchée, mais… bientôt sortie de l’ornière. Même pas d’eau fraîche dans le Frigidaire, à part la bouteille de lait à moitié vide de Tallula. Bientôt, ce serait un réfrigérateur américain avec compartiment à glaçons, bourré de champagne jusqu’à la gueule pour elle, et de lait bio pour Tallula. Mais, au fait, où était-elle ?… D’habitude, elle ne quittait pas ses jambes. Joëlle versa un peu de lait dans sa coupelle vide.
— Tallula ? Tallula… Viens là, ma grosse bête. Viens voir ta maman, viens me faire un câlin.
Un miaulement étranglé lui répondit. Joëlle arrêta son geste :
— Tallula ?
Le silence lui répondit. Joëlle posa la bouteille de lait sur la paillasse aux vilains carreaux marron, et se dirigea vers la porte qui ouvrait sur la cour, à l’arrière de la maison : le miaulement lui avait semblé provenir du dehors. Elle sortit, inspectant la cour minuscule, se penchant sous les quelques vestiges de meubles détruits par des années d’intempéries et de laisser-aller. Tallula s’était volatilisée. Mais un des battants vermoulus de la porte du garage était ouvert. Joëlle fit une grimace : l’antre regorgeait de cochonneries qu’elle n’avait jamais eu le courage d’apporter à la décharge, et de petits rongeurs. Tallula déposait régulièrement sur son dessus-de-lit des souris pantelantes, des mulots aveugles, quand ce n’étaient pas des oiseaux éventrés. Un régal… Elle ouvrit le battant en grand, et pénétra dans l’ombre du grand foutoir.
Il fallut quelques secondes à ses pupilles élargies pour faire voyager jusqu’à son cerveau l’image de ce qui lui pendait sous le nez : Tallula, les yeux fixes, semblait mourir de soif, langue démesurément pendante ; elle se balançait nonchalamment au bout de la corde à linge…
Joëlle n’eut pas le temps d’envisager qu’elle risquait de subir le même sort : la cordelette mordit la chair de son cou. Elle eut l’air étonné, ses yeux exorbités cherchèrent d’abord une explication, puis très vite un morceau de ciel dans un trou du toit… la corde s’enfonça d’un coup sec dans le gras du cou jusqu’à ce qu’elle ne fût plus qu’une espèce de poupée gonflable désarticulée, un ange de plastique qui s’évanouit dans les bras de son assassin, dans un bruit de clochettes tintinnabulantes…
Ça faisait cinq minutes que Laura secouait la cloche du petit portique rouillé : Joëlle ne répondait pas, et pour cause. Déterminée, Laura poussa la porte du jardinet, ou de ce qui avait été un charmant jardinet. Pelé, planté d’un unique et monstrueux figuier de barbarie qui en avait dévoré sournoisement la moitié, il était le préambule à ce que Laura découvrit ensuite : un intérieur à l’abandon, triste, encombré de meubles dépareillés et de fanfreluches poussiéreuses. Il y en avait partout : un musée suffoquant de poupées espagnoles, d’animaux en peluche, de coussins au crochet. Même le téléphone était habillé d’un coffret de velours rose passé. Son regard glissa sur les deux images collées à même la porte du frigo comme si elle venait de trouver le mobile possible de la tentative de meurtre sur Vincent ; mais dans le même temps elle se dit que c’était un mobile qui l’éloignerait trop de sa quête pour qu’il soit le bon.
Comme appelée par les courants d’air et des portes qui claquaient, Laura suivit cette piste : elle déboucha dans la petite cour et remarqua immédiatement les portes du garage, dont des pelures de peinture plus grise que verte se détachaient par larges écailles. Elle imaginait bien Joëlle, terrée dans l’obscurité, en train de prier pour que son visiteur importun lui lâche les baskets. Elle se dirigea droit sur le garage.
— Joëlle ? Joëlle ! C’est moi, Laura ! Accordez-moi cinq minutes, je vous en prie…
Elle plaqua son plus beau sourire sur son visage, et ouvrit le battant d’un coup : Joëlle la fixait de ses yeux fous, visage boursouflé, ses pieds nus semblant encore vouloir chatouiller le sol, à cinquante centimètres. Pendue, mais par le cou ; dans le bon sens… pas comme sur la lame de Tarot que Laura avait trouvée sur son bureau une heure auparavant.
Elle avait fait claquer à nouveau la porte sur la mort qui pendait avec ce masque de la bêtise dont sont affublés tous les pendus. Le temps de laisser son estomac se calmer. Son téléphone portable ne passait pas et elle était bien obligée de retourner dans cette maison des horreurs pour téléphoner.
Quand elle fut à l’intérieur, une ombre occulta soudain toute la lumière de la porte. Elle hurla et se rua dans la cuisine. Elle claqua la porte, cherchant des yeux une issue. Elle se précipita dans la cour, et se mit à courir dans la petite allée le long de la maison. Une masse imposante l’attrapa à bras-le-corps. Laura poussa un cri qui laissait entendre sa peur et sa colère.
— Laura ! Laura ! C’est moi, Fred Bellair.
Elle eut un hoquet. Fred ne la lâcha pas.
— Je l’ai vue, dans le garage. Laura, ce n’est pas moi. Calmez-vous.
— Lâchez-moi, ou je hurle. Je vous préviens, la police arrive.
— J’allais les appeler…
Fred lâcha Laura. Elle mit immédiatement trois mètres entre elle et lui, et saisit le montant d’un pied de table désossée qui traînait contre un mur.
— N’approchez pas !
— Vous n’avez pas à avoir peur. Moi aussi, je cherche. Je suis sûr que Matthieu est innocent. Vincent a été abattu parce qu’il avait mis son nez dans une affaire qui puait. Joëlle était la seule qui pouvait savoir de quoi il s’agissait.
— Très habile. Mais vous êtes un joueur. Mentir, c’est votre métier.
— Je ne joue pas. J’attends la police avec vous.
Peu de temps après, la courette et la maison grouillaient de policiers de différents services. Les deux pendus, Joëlle et son chat angora, avaient été photographiés sous tous les angles, mais Agnès attendait que le relevé des indices autour des cadavres soit terminé pour dépendre sa sinistre livraison de viande froide du jour. Chaussures revêtues de housses plastiques, mains gantées et cheveux dissimulés sous un calot, deux hommes de l’Identité judicaire se mouvaient dans le garage avec des gestes lents de cosmonautes, sous l’éclairage violent d’un projecteur. D’autres relevaient les empreintes dans la maison. Agnès avait sorti le grand jeu. Fred Bellair venait de partir : sa déposition corroborait celle de Laura, à ceci près qu’il était arrivé après elle… Laura se mordillait les lèvres : ses propres empreintes devaient traîner partout. Agnès la rejoignit, elle était tassée sur le siège de la berline de Vincent. Agnès s’affala sur le siège passager, laissant la portière ouverte, et tendit une bouteille d’eau à son amie.
— Tiens, bois un peu, sinon tu vas te déshydrater. Laura but une gorgée au goulot. Elle sentait le regard de son amie la transpercer.
— Alors, peux-tu m’expliquer par quel miracle on te retrouve sur une scène de crime alors que tous les flics du département sont sur les dents ? Tu es censée être l’otage de ton frère, lui-même suspecté de tentative de meurtre ! Tu fais dans la téléportation, maintenant ?
Elle fulminait, d’incompréhension plus que de rage. Laura savait qu’elle avait l’impression d’avoir été trahie.
— Matthieu est innocent. J’en ai la preuve…
Agnès claqua la portière, baissa la fenêtre et se cala face à Laura.
— Ben voyons. Le syndrome de Stockholm, tu connais ? Entre frère et sœur, ça doit aller encore plus vite !
— Matthieu a vu le meurtrier. Il sait qui c’est… et moi aussi.
— Putain de merde, Laura ! Et c’est maintenant que tu me le dis ?
— Je ne pouvais pas le savoir avant d’avoir parlé avec Matthieu.
— Et Matthieu, où il est ?
Laura n’hésita pas. Elle avait eu le temps de peaufiner sa version des faits.
— Je ne sais pas. Je l’ai laissé dans Nice ce matin. Agnès fixa l’étroite bande de bitume défoncé devant la voiture, mi-route, mi-chemin : chemin de la Galère, une adresse parfaite pour mourir.
— Admettons. Et la première chose que tu fais, c’est de te pointer chez Joëlle Legasse, la bouche en cœur ? Là, tu la trouves pendue, et tu penses à nous appeler. C’est sympa.
— Je t’aurais appelée, mais après avoir parlé avec Joëlle. Elle ne pouvait pas ignorer sur quoi travaillait Vincent. Je pensais qu’elle savait quelque chose… Et manifestement je ne me trompais pas !
— Revenons à Matthieu. Qu’est-ce qu’il t’a dit exactement ?
— Il a failli coincer l’homme qui a tiré, depuis un appartement qui donnait sur la place. Le type s’est enfui, et Matthieu s’est retrouvé avec son fusil entre les mains. Quand il m’a vue sur l’esplanade, en sang, il a cru que c’était sur moi qu’il avait tiré. Il était tétanisé de peur…
— Pourquoi est-ce qu’il ne s’est pas rendu pour tout m’expliquer, alors ?
— Tu as de si bonnes relations que ça avec lui ?
— Je sais mettre de côté ma vie privée.
— Ce n’est pas ce qu’il a pensé. Tout l’accusait. Il a eu peur. Ça peut se comprendre, non ? Ça doit aller très vite dans ces moments-là, je suppose.
Agnès se tut. Laura venait d’assener une évidence qui faisait exploser ses convictions : elle était juge et partie, quoi qu’elle puisse affirmer ; Matthieu l’avait compris en un quart de seconde, et pris une décision qui l’avait mené dans l’impasse. Pourtant, elle se cognait aux faits.
— Excuse-moi, mais c’est… rocambolesque. Il n’y a pas un seul témoin qui puisse certifier sa version. À part toi… et tu n’étais pas avec lui dans cet appartement.
Laura s’accouda au volant et se massa le front : elle croyait à la version de Matthieu. Pour une seule raison. Elle se tourna vers Agnès.
— On peut quand même dire qu’il y avait un témoin.
Agnès manifesta son intérêt de manière assez ironique.
— C’est l’homme… de mes visions.
Agnès leva d’abord les mains au ciel avant de se prendre la tête avec.
— Je l’avais vu en vrai aussi, insista Laura.
Agnès l’interrompit par un pouffement quasi hystérique. Laura serra le volant de toutes ses forces : elle avait envie de lui coller une gifle.
— Agnès, merde, tu es mon amie ou non ?
— Pas ce genre d’argument, s’il te plaît ! C’est quoi, ce délire ? Cet homme, c’est une vision ou une personne réelle ?
— Je l’ai vu au casino ! Et Matthieu l’a vu aussi, puisqu’il me l’a décrit. L’homme qui a tiré, c’est lui ! Il a une tache de vin au-dessus de l’œil. Matthieu ne peut pas avoir inventé ce détail ! Tu peux vérifier. Fred Bellair a un enregistrement vidéo de la soirée. Cet homme existe !
Laura était essoufflée. Toute cette vérité à faire entrer dans les têtes, c’était épuisant. Un homme de l’IJ s’approchait, valisette de fer à bout de bras. Agnès ouvrit la portière.
— C’est OK pour nous, capitaine. On peut dégager le… je veux dire, les corps. Qu’est-ce qu’on fait du matou ?
— Le légiste s’en chargera. S’il veut l’autopsier, c’est pas mes oignons.
L’homme fit un signe vers la courette et rejoignit le groupe d’enquêteurs qui attendait. Agnès se tourna vers Laura.
— Laura, je t’embarque. On va prendre ta déposition, et mon boss avisera… C’est la procédure.
***
— Mado ? Qu’est-ce que tu trafiques ? Ça fait une heure que tu retournes ces cartons. On passe à table ou on meurt de faim ? Qu’est-ce que tu choisis ?
Mado releva le nez : son mari, coincé dans la porte, la dévisageait d’un œil vide, absent, barbe de trois jours envahissant ses mâchoires affaissées. Ses paroles bon enfant démentaient les efforts qu’il n’arrivait plus à faire : Pierrot avait viré au gris depuis que son fils s’était écroulé sur l’esplanade de la mairie. Il parlait peu, il mangeait peu, il dormait peu, et se lavait peu. Il partait à l’aube chaque matin, rentrant à la nuit pour s’affaler les yeux grands ouverts dans leur lit. Mado supposait qu’il regardait la mer, assis dans son bateau. Elle lui donnait chaque soir des nouvelles de Vincent, sans lui tenir rigueur de son air absent : son homme était dans le même coma que son fils. Il en sortirait le jour où Vincent rouvrirait les yeux. C’était ainsi.
— J’arrive. Va dormir, Pierrot…
Elle lui avait dit ces mots insignifiants avec une douceur toute maternelle qui dut le rassurer. Il s’arracha à l’encadrement, et Mado entendit ses pieds traîner sur le carrelage de la cuisine, puis une chaise gémir sous son poids. Il allait lui désobéir, l’attendre, les mains croisées sur la table, avec son regard de noyé. Elle remercia le Ciel de l’avoir fait naître mère, et italienne : le désespoir ne faisait pas partie de son héritage génétique.
Le sol de béton gris était parsemé tout autour d’elle du rose, du gris et du vert pâle d’une multitude de chemises de carton. Elle rassembla les documents qu’elle venait de consulter, étalés à même le sol, et ferma la dernière chemise. Elle fit glisser un doigt songeur sur les lettres inscrites au stylo-bille : « Défense du littoral ». C’était l’écriture de Vincent.
Elle ne pourrait pas rendre ce service à Fred Bellair : ce qu’elle venait de déchiffrer dans ces pages ne concernait pas que son beau-frère. C’était une bombe à retardement. Mado refusait de faire exploser Nice… pour l’instant ; elle choisirait son heure, et seul Vincent la ferait appuyer ou non sur le détonateur.
Elle plaça religieusement le dossier au fond d’une grande boîte de rangement, et commença à l’ensevelir sous une pile d’autres chemises.
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