Laura ou le secret des 22 lames
La Carte Sans Nom Représentée par le Squelette
Samedi 13 août
LA CARTE SANS NOM
REPRÉSENTÉE PAR LE SQUELETTE
Le vent du Sud s’était levé au début du jour. Il soulevait les vagues et charriait une poussière fine qui avait traversé les flots depuis la Tunisie jusqu’aux rivages niçois. Agnès la sentait qui s’insinuait dans son nez, ses oreilles, et se déposait sur sa peau en fines particules presque invisibles. Elle frissonna malgré le léger coupe-vent qu’elle avait eu la présence d’esprit de passer avant qu’elle ne reçoive l’appel. Un promeneur plus que matinal avait alerté le commissariat et, maintenant, elle pouvait distinguer le corps sur les rochers.
Depuis que Mollaro avait repris l’affaire en main, Agnès était envoyée pour faire des constats plus ordinaires et qui apparemment n’avaient plus rien à voir avec les meurtres qui se succédaient depuis quelques semaines. La routine, en somme. Elle posa enfin le pied sur un rocher et déclina la main serviable du jeune pompier : trop aimable…
— Vous l’avez identifié ?
— Pas de papiers sur lui.
— À quelle heure le corps a-t-il été découvert ?
— On a été prévenu un peu avant 7 heures.
Il était 8 heures passées. Agnès balaya le coin de rocher d’un regard rapide.
— On sait ce qui s’est passé ?
— Il a dû tomber…
Agnès ne put réprimer une réflexion acide :
— C’est même une certitude… Vous y avez touché ?
— Le médecin l’a examiné. Multiples fractures, y compris des cervicales. Mort à l’arrivée. On a relevé une forte odeur d’alcool. C’est peut-être un suicide. Ou bien il a voulu jouer à l’acrobate alors qu’il était saoul…
Un coin de la bâche s’envola brusquement sous l’effet d’un coup de vent plus violent. Agnès se pencha. Il était temps de dégager le terrain sur une dernière formalité : un petit tête-à-tête avec le cadavre. Histoire de mettre un visage sur la mort. Elle leva le plastique noir, en faisant écran de son corps entre le cadavre et les curieux, là-haut.
Elle ne vit d’abord que ses yeux, ouverts, ses innombrables plaies béantes, le corps déchiré par les arêtes des rochers. Ses cheveux étaient collés par le sang coagulé. Il avait dû succomber très rapidement à ses blessures, car elles n’avaient que peu saigné.
Agnès eut un haut-le-cœur : le bel Antoine Duval gisait devant elle sous la bâche, entièrement disloqué, Icare qui se serait brûlé les ailes en approchant de trop près l’astre divin…
***
Ludmilla fut évidemment convoquée la première, et le boss, en personne, menait l’interrogatoire. Fait rarissime, et néanmoins logique, se dit Agnès. Pourtant, ce n’était pas véritablement un interrogatoire qu’il menait, au sens légal du terme, mais un premier recueil de témoignages. Agnès pouvait voir les marques du chagrin contenu sur le visage de la tante de Laura. Elle avait appris par téléphone la mort d’Antoine, en même temps qu’on lui faisait savoir que sa présence dans les locaux du SRPJ était désirée. N’étant pas maquillée, elle leur offrait sa mine ravagée. Elle regardait son interlocuteur droit dans les yeux, ignorant Agnès qui l’observait sous cape. Assise face à Delambre, plus petit qu’elle derrière son propre bureau, Ludmilla se dressait, droite et digne, sur sa chaise, nouant et dénouant sur ses genoux ses longs doigts bronzés aux ongles d’un blanc de nacre. Delambre, lui, avait figé un masque débonnaire sur sa figure.
— C’est très aimable d’avoir répondu si vite à notre convocation, mademoiselle Rinaldi. Nous attendons beaucoup de vos déclarations. Il semble que vous soyez la dernière personne à avoir vu Antoine Duval…
— La dernière fois que j’ai vu Antoine, c’était hier, en début d’après-midi.
La nuance s’imposait.
— Pouvez-vous nous dire s’il vous a paru agité, inquiet…
Ludmilla se redressa encore un peu plus sur sa chaise et fixa le commissaire en haussant légèrement le menton.
— Antoine et moi étions amants. Ça vous le savez, sinon je ne serais pas là, ponctua-t-elle en jetant un regard presque complice à Agnès. Nous venions de rompre, et ça l’avait… bouleversé. J’avais été très étonnée de sa réaction. Je ne m’y attendais pas, à vrai dire. Alors…
— Alors ?
— Alors on a décidé de reprendre cette liaison.
Elle eut un pauvre sourire crispé qui lui permit quand même de verrouiller son envie de pleurer.
— Je pensais que notre histoire n’avait aucune importance pour lui, vous comprenez. Notre différence d’âge était… me posait des problèmes. Je n’avais pas envisagé qu’il pourrait s’attacher à moi de cette façon. Je pensais à son avenir, à son désir de fonder un jour une famille. Mais il ne voulait rien entendre. Est-ce que… ma réponse vous satisfait ?
— Selon vous, il aurait donc pu vouloir en finir ? Se suicider ?
Ludmilla parut choquée. Elle laissa échapper une moue dubitative, aussitôt remplacée par un pli amer au coin de la bouche.
— Je me sens tellement coupable…
Delambre saisit un coupe-papier et fit passer lentement l’objet entre ses doigts courts, vérifiant d’un œil l’éclat de l’argent fraîchement frotté.
— On ne sait pas encore s’il s’agit d’un suicide.
Agnès nota que les doigts de Ludmilla venaient de se figer d’un coup.
— Rien ne prouve qu’il se soit suicidé, en effet, hasarda-t-elle.
— Non, c’est bien ce que je vous ai dit.
Ludmilla fit tourner nerveusement une lourde bague d’argent autour de son annulaire droit…
— Écoutez, reprit-elle, comme ennuyée, je ne sais pas si on peut y accorder de l’importance, mais…
Agnès retint sa respiration. Delambre continua de jouer avec son coupe-papier, sans un regard pour son témoin.
— Allez-y. On vous écoute.
— Eh bien voilà, Antoine m’a rapporté une dispute, très violente, qu’il a eue avec son père…
Elle laissa sa phrase en suspens. Delambre n’était pas suffisamment attentif à son goût.
— C’est fréquent, entre un père et son fils… fit-il en levant les yeux sur elle une seconde. Non ?
— Je suppose… Mais Antoine prétendait avoir découvert que son père et Viviane Lebesco étaient intéressés de très près au terrain du Montmaure. Vous savez, le terrain qui a brûlé…
— Oui. Et alors, quel rapport ? demanda Delambre.
— Antoine disait que son père l’avait menacé à ce propos…
Agnès regarda Delambre. Son boss ne bougeait pas un cil, absorbé semblait-il par quelque pensée intérieure. Agnès savait qu’il n’en était rien.
— Ils ne s’entendaient décidément pas bien. Et c’était quand… ces menaces de monsieur Duval à son fils ?
Agnès jeta un coup d’œil à Ludmilla : elle était mûre pour déballer le linge le plus sale qu’elle avait pu récolter.
— Lorsque Antoine a prétendu savoir qui était l’auteur de tous ces meurtres.
Agnès sentit ses joues devenir brûlantes. Delambre arrêta de jouer avec son coupe-coupe miniature. Alors Ludmilla susurra, avec un sourire peiné et un regard d’amante en deuil :
— C’est ce qu’il m’a raconté. Il a même dit à son père que désormais il n’aurait plus besoin de travailler, que son silence valait de l’or.
— Et vous lui avez demandé ce qu’il savait ?
— Oui, mais apparemment il ne voulait pas partager son secret… enfin pas tout de suite. C’est du moins ce qu’il m’a dit.
Agnès se mordit la langue. Delambre, embarrassé par cette déclaration qui faisait du conseiller général le premier suspect de la mort de son fils, se fendit à son tour d’un large sourire faussement satisfait.
— Antoine était la vie même conclut Ludmilla.
Un instant plus tard, Agnès relisait le compte rendu du témoignage de Ludmilla lorsque Delambre réapparut.
— Alors, Angeli ?
Il avait retrouvé son ton acide, et Agnès eut envie de lui proposer une pastille pour les digestions difficiles.
— Ben… Il serait peut-être pertinent d’interroger Franck Duval et Viviane Lebesco.
Delambre se gratta les fesses avant de se laisser tomber sur son fauteuil. Il abattit d’un coup sec son coupe-papier sur son sous-main de cuir.
— Laissez Duval tranquille pour l’instant. Un conseiller général interrogé par mes services quelques heures après la mort de son fils, et c’est la fin de mes haricots… comme des vôtres.
***
Cela faisait plus de trois jours que Laura n’avait pas senti la main de Vincent dans la sienne. Trois jours, une nuit en cellule, et trois morts. Matthieu, Duroc et Antoine : Laura avait fait instantanément le lien entre les trois meurtres, bien qu’incapable de saisir leur point commun… sauf à se cogner la tête sur cette obsession : sa mère, toujours et encore elle. Le bilan n’était pas brillant : Laura avait porté plainte contre X pour profanation de tombe et enlèvement de corps, mais un cadavre qui courait la campagne, de surcroît vieux de plus de trente ans, ce n’était pas la priorité de la police niçoise ; Max était toujours sous le coup de sa garde à vue, et interrogé dans les locaux du SRPJ. Lui avait refusé de rencontrer l’avocat dépêché par Ludmilla ; et à moins d’un fait nouveau, il serait sans doute relâché dans quelques heures. Avant de revenir à l’hôpital, Laura était passée à La Baie des Anges, la librairie ésotérique, pour vérifier les propos de Bruno. Elle était toujours là. Certes elle se trouvait fermée, mais elle était bel et bien là. Engourdie par la fatigue que cette course contre la montre provoquait en elle, Laura s’était juste demandé pourquoi le coéquipier d’Agnès avait affirmé que cette boutique de livres n’existait pas. Sans doute un moyen de jouer sur ses nerfs pour la faire craquer. En attendant, seuls les deux chats égyptiens avaient répondu à ses appels derrière la porte. L’un d’eux avait même sauté dans la vitrine pour se frotter contre la vitre, manière gracieuse de la saluer. Laura s’était promis de repasser plus tard, afin de récupérer le livre du prince de Pise.
Elle hâta le pas dans les couloirs encombrés de l’hôpital. Le chien de garde en tenue, toujours figé devant la porte de la chambre, avait l’air de s’emmerder à cent sous de l’heure. Un rapide coup d’œil sur les barrettes de l’uniforme et Laura se planta devant lui. Il s’agissait d’un gardien de la paix. Celui-ci abandonna à contrecœur sa revue automobile pour la dévisager avec un sourire navré.
— Désolé. Les ordres n’ont pas changé.
— Est-ce que vous pouvez au moins me dire comment il va ?
Le gardien secoua la tête avec l’air pénétré du flic qui remplit enfin une des missions de son service public : rassurer et apaiser.
— Vous inquiétez pas, il va bien. Les infirmières le bichonnent, et les médecins ont l’air content… d’après ce que j’ai compris.
Laura laissa échapper un énorme soupir : enfin une bonne nouvelle.
— Je ne peux vraiment pas entrer trois secondes ? Si vous voulez, je reste sur le pas de la porte. Juste pour l’apercevoir…
Le gardien fit une grimace.
— Les ordres sont les ordres, mademoiselle.
Mais la porte de la chambre s’ouvrit soudain, et Laura se rua vers l’entrebâillement : Vincent était toujours relié à un réseau complexe de tuyaux, eux-mêmes reliés à des moniteurs qui affichaient stupidement des lignes et des points tressautant ; plus de respirateur, mais toujours un bandage sur son front… Il n’avait pas vraiment pris de couleurs. Une ombre blanche s’agitait autour du lit.
Mado lui prit le bras avec un sourire.
— Laura, on va lui faire sa toilette. Nous sommes obligées de sortir…
Laura resta adossée au mur, prise d’un vertige.
— Vous, vous avez besoin d’un café, très sucré, et d’une bonne assiette de pâtes.
Mado ne supportait pas la contestation, surtout en matière de teint pâle et de poids non autorisé en dessous d’un certain seuil : elle agrippa Laura par le bras et l’entraîna sans un mot. Mais Laura s’arrêta au niveau du distributeur de boissons.
— Un café bien sucré, ça ira. Je n’ai pas faim.
Tout en laissant échapper un sifflement agacé, Mado la laissa s’asseoir sur un fauteuil de plastique pendant qu’elle se battait avec la machine.
— Ces engins, rien que de l’eau et de la poudre…
Elle tendit enfin un gobelet fumant à Laura et se posa avec légèreté à côté d’elle. Elle remplissait entièrement le siège baquet ; le bout de ses chaussures effleurait à peine le linoléum.
— Vous allez comment ?
— Pas très bien.
— Je sais. Je suis au courant. Il faut tenir, ma petite. Vincent a besoin de vous, de nous.
Laura cacha son émotion : elle était soudain incluse dans le clan Bellair. Un mystère de plus, tout maternel, mais guidé par la bonté de Mado.
Elle essaya d’avaler une gorgée de café : brûlant et infect.
— Buvez ! commanda Mado.
Le liquide coula dans sa bouche et lui incendia la gorge.
— C’est bien, constata la mère de Vincent. Maintenant, je vous dois quelques explications. J’aurais préféré que mon fils vous le dise lui-même, mais c’est pressé. Je sais pourquoi il a dit non devant le maire.
Laura faillit en recracher sa deuxième gorgée. Mado lui prit le gobelet des mains et le posa d’autorité sur une table basse.
— Voilà. Je vous raconte. Je suis venu le chercher chez lui avant d’aller à la mairie. J’avais des choses à lui dire, que je n’avais dites à personne auparavant. Sauf à mon Pierrot, bien sûr. Lui, il sait tout… depuis longtemps.
Elle prit à peine le temps de souffler, et continua avec un débit de mitraillette.
— Ça remonte à la mort de votre maman. Le 21 août 1972, je m’en souviens comme si c’était hier. Quand elle a eu son accident, on a cru que c’était à cause de la voiture. Un problème avec les freins, ou quelque chose comme ça. Fred, mon beau-frère, était inconsolable… mais vous savez pourquoi. Il ne mangeait plus. Je l’ai gardé trois jours à la maison, comme ça. C’était pas son genre : une épave ! Bref, quelques semaines plus tard, quelqu’un est venu dire à mon Pierrot que l’accident de votre pauvre maman, c’était un meurtre ! Oh… la rumeur n’a pas duré longtemps. De toute façon, il n’y a jamais eu d’enquête. Votre maman était enterrée, et tout le monde avait trop de chagrin pour s’occuper de ces méchancetés. Et puis après, on a commencé à parler de malédiction… Seulement après. Avant la mort de votre mère, je n’avais jamais entendu parler de cette malédiction ! Jamais. Personne, d’ailleurs !
Laura se liquéfiait littéralement sur sa chaise. Elle ouvrit la bouche. Mado posa sa main sur sa cuisse.
— Laissez-moi continuer. Tout ce que je sais c’est que Fred, ensuite, est devenu un peu fada : il a raconté à Pierrot que Luisa lui avait confié quelques jours plus tôt qu’elle se voyait morte. Elle avait des voix aussi… elle entendait des gens parler d’elle au passé. Un peu comme vous…
— Je ne suis pas folle, Mado… Ces cartes, je les reçois. Je vois des choses, c’est vrai. Tout ça a obligatoirement une explication mais personne ne me croit… Personne !
— Mais si ! Moi je vous crois. Vous savez que je crois à beaucoup de choses, le Tarot, tout ça… On me prend pour une fadade, des fois, moi aussi ! Moi, ce que je dis, c’est que les gens n’écoutent pas assez leur instinct. Et puis, cette histoire de malédiction, si vous voulez mon avis… c’est du bidon. En tout cas, une chose est sûre : Vincent a voulu vous protéger.
Elles se dévisagèrent toutes deux un moment. Mado ne plaisantait pas.
— Je vais vous dire ce qu’il m’a dit, mon Vincent. Il m’a dit : « Maman, il y a quelqu’un qui ne veut pas d’un mariage entre les Bellair et les Fontane. C’est peut-être pour ça que la mère de Luisa a été assassinée. Et Laura le sera à son tour si je l’épouse. » Je suis convaincue qu’en refusant de vous épouser, mon fils a voulu vous protéger.
— Il a dit que ma mère avait été assassinée ?
— Oui, c’est ce qu’il m’a dit.
— Alors Vincent avait sûrement découvert la vérité et c’est pour ça qu’on a voulu le tuer.
— C’est la preuve aussi que vous n’êtes pas folle, mon petit.
— Il faut veiller sur lui, Mado. Il me reste peu de temps pour la trouver, cette vérité. Je vous remercie, je vous remercie infiniment, Mado.
Avant de repartir, Laura avait tenu à revoir Vincent. Mado l’avait entraînée sous les yeux résignés du planton. Elle se pencha sur lui et ne put s’empêcher de penser que la vérité était là, en lui, endormie mais hors d’accès. Puis elle lui murmura un mot d’amour avant de le confier à sa mère. Vincent n’eut aucune réaction.
À peine fut-elle ressortie dans le couloir qu’elle fut secouée par une nouvelle vision : le pastel sur les murs se mit à gonfler en grosses cloques, puis le linoléum lui-même fut happé par la houle, les visages devinrent flous, et elle ne vit plus autour d’elle que des silhouettes nimbées d’une lumière orangée. Elle n’entendait plus que les battements de son cœur qui emplissaient tout l’espace. Elle s’arrima comme elle put au chambranle d’une porte : un brancard arrivait droit sur elle, transportant une femme aux longs cheveux bruns baignés de sang. Il y avait du sang partout sur le drap qui la couvrait. La femme à demi morte était enceinte. Laura voulut fermer les yeux mais le brancard qui se dirigeait seul vers elle continuait sa trajectoire derrière ses paupières serrées comme des poings… Laura crut reconnaître sa mère mourante… Puis à l’image de la mère agonisante succédèrent les cris d’un nourrisson.
Lorsqu’elle surgit sur le perron de l’hôpital, quelques minutes plus tard, elle pensait détenir une nouvelle pièce du puzzle de sa vie… Elle n’eut qu’une seule idée : parler à son père.
Arrivé au dernier étage, Fred Bellair ressentit cruellement que les plus belles années de sa jeunesse avaient disparu à tout jamais : l’ancien sportif avait l’impression d’avoir un haut fourneau à la place du cœur, dont les martèlements sourds lui fracassaient les tympans, le cerveau, et se répandaient en lentes coulées de lave le long de ses jambes. Il reprit son souffle, le temps de reposer son masque de sphinx sur son visage, et d’abaisser ses paupières à mi-parcours d’un champ de vision parfait : il dominait toujours la situation.
Pas de sonnette. Il frappa. Deux coups secs sur le vilain bois de la porte, qu’il entendit résonner dans la pièce.
— Fred Bellair. J’ai besoin de vous parler.
La porte s’ouvrit. Un instant plus tard, il était assis sur une chaise pliante et Manon le regardait toujours, bras croisés, tendue mais déterminée, appuyée contre le mur d’un cabinet de toilette…
— Qu’est-ce que vous voulez ? Je dois partir. J’ai un train.
— Vous prendrez le prochain. On arrive toujours à quitter Nice, même dans l’urgence… Mais il est très difficile de m’échapper.
Manon lui décocha un sourire railleur. Bravache, la petite. Dans une seconde, ce sourire serait effacé… D’un geste lent, il sortit de sa poche un objet ovale qu’il lui mit sous le nez. Le badge de strass brillait au creux de l’énorme paume, fragile. Manon cligna des paupières et s’arc-bouta un peu plus sur ses jambes.
— Et l’on ne m’échappe pas avant de m’avoir fourni toutes les réponses aux questions que je me pose, poursuivit Bellair. Ce badge vous appartient, je l’ai trouvé dans mon bureau. Je suis donc là pour récupérer ce que vous y avez volé…
Elle fit une tentative désespérée pour contrer l’attaque.
— Je ne sais pas de quoi vous voulez parler.
— Vous mentez.
Il plissa ses paupières. En une seconde, il broya son bras entre ses doigts puissants et emprisonna son regard dans le sien.
— Ne m’obligez pas à recourir à la violence.
— Elles sont là, vos foutues lettres à la con !
Elle désignait le sac ouvert sur le lit. Il la lâcha. Il trouva le paquet enrubanné sous un jean sale. Il le fit disparaître dans la poche de sa veste. Il revint à sa chaise. Elle n’avait pas bougé, tenait toujours ses bras croisés contre sa poitrine et le défiait d’un regard haineux qu’elle n’arrivait pas à contenir.
— Maintenant, foutez le camp ! dit Manon.
— Vous me permettrez d’attendre quelques explications. En quoi ces lettres vous intéressent-elles ?
— Ça ne vous regarde pas.
— Quand on a un don pareil pour ouvrir les portes fermées à clef, pourquoi ignorer l’argent et les objets précieux ? Vous n’êtes pas une vulgaire monte-en-l’air, mademoiselle Hanspag. J’ai tout mon temps…
— Appelez la police, tant que vous y êtes…
— J’ai toujours réglé mes problèmes moi-même.
Il s’installa le plus confortablement possible sur sa chaise pliante. La jeune femme se tourna vers la porte du cabinet de toilette, et tendit la main vers la poignée. Fred comprit en un éclair que ce qu’elle cherchait à lui cacher en réalité était là, sous ses yeux, accroché à son poignet. Il n’eut qu’une enjambée à faire et la traîna vers la table, enserrant le bijou en même temps que la fragile ossature du bras de Manon. Il la colla de force sur sa chaise.
— Ôtez ce bracelet, je vous prie. C’est décidément une manie de voler tout ce qui appartient à Luisa.
— « Appartenait ! » Elle est morte, que je sache ! À moins qu’elle soit toujours vivante ?
Manon reprenait du poil de la bête. Fred était à rude épreuve.
— Eh oui… insista-t-elle. Peut-être que son accident de voiture n’était qu’une mise en scène pour la soustraire à son mari ?
— Vous croyez que si Luisa était vivante, je serais resté à Nice ?
— Qui vous dit qu’elle n’a pas voulu vous échapper, à vous aussi ?
Fred partit d’un grand éclat de rire bref.
— Vous êtes très romanesque, jeune fille ! Maintenant, rendez-moi ce bracelet.
Apparemment Fred avait l’air d’en savoir plus long que les autres sur la disparition du corps de Luisa, se dit Manon, alors qu’il s’acharnait sur le fermoir du bijou.
— Ce bracelet est à moi, grinça-t-elle avec hargne.
— Ça suffit. Qu’est-ce que vous cherchez ?
— Ce que je cherchais, je l’ai trouvé, lui cracha-t-elle au visage.
— Répondez à ma question.
— J’y ai répondu.
— Où avez-vous trouvé ce bracelet ?
— Je l’ai volé ! je suis une voleuse…
— À qui ? Où ?
— Il n’est pas à vous, ce bracelet. Alors, qu’est-ce que ça peut vous foutre ? Maintenant je vous demande de sortir.
— C’est vous qui avez tué Matthieu ?
Pour seule réponse, Manon lui balança une gifle d’une telle puissance qu’elle eut pour effet de calmer le Sphinx au lieu d’exciter sa colère. Mieux, ce geste apparut à Fred comme la démonstration de l’innocence de cette jeune lionne.
Il prit alors son temps pour l’observer : ramassé comme un boxeur qui vient de perdre un round mais qui dresse désormais une défense imperméable ; quelques mèches de sa courte chevelure étaient tombées sur son front buté. Il fut pris d’une brusque envie d’éclater de rire, sans en saisir la raison : cette fille n’avouerait rien, il en était soudain convaincu, mais cette certitude glissait sur lui comme la pluie sur les plumes d’un canard…
— Vous êtes virée.
— Au lieu de chercher des badges dans la moquette, vous auriez mieux fait de regarder sur votre bureau : ma lettre de démission y est déjà.
— Je suis certain que vous ne quitterez pas pour autant notre belle ville de Nice, mademoiselle Hanspag…
— Vous vous trompez.
— Je ne le crois pas. Votre maman habite bien Nîmes, n’est-ce pas ?
— C’est une menace ?
— Juste une précaution. À très bientôt, donc…
Puis désignant le bracelet qu’il avait réussi à détacher du poignet de sa croupière, il ajouta en le remettant dans sa poche :
— Je l’emporte…
Toujours recroquevillée sur sa chaise, Manon attendit que son pouls retrouve un rythme à peu près normal. Fred avait fermé délicatement la porte en partant. Alors elle se sentit mieux puis se dirigea vers la table de chevet du côté où elle avait dormi, fit glisser le tiroir, et s’amusa un instant à faire miroiter le deuxième bracelet dans un rayon de lumière. Pièce unique ? Elle ricana puis redevint grave : si Fred Bellair avait un bon train de retard sur l’histoire, elle eut l’impression qu’elle devait, elle, carrément redescendre sur le quai. Apparemment son séjour à Nice n’était pas terminé… C’est ce qu’elle fit comprendre à sa mère quelques secondes plus tard, au téléphone.
***
Les graviers giclèrent sous la morsure des roues, bloquées par un coup de patins furieux, et la berline s’immobilisa. Laura jaillit de la voiture et grimpa les marches du perron de la maison de verre. Elle ne marchait pas, elle volait littéralement, propulsée par un combustible qui alliait colère, révolte, détermination et sang-froid. Elle fondit sur Max qui venait d’être libéré, le cueillant sur sa chaise en plein voyage dans le temps.
— Est-ce que ma mère était enceinte de moi, quand elle est morte ?
Max la regarda d’un air à peine étonné : il était justement en pleine conversation avec Luisa, une de ces innombrables conversations qu’il avait avec son fantôme d’amour… Il ne fit pas un geste pour se lever. Laura tira une chaise et s’assit devant lui.
— Papa, je le sais. Je l’ai vu ! Ma mère était enceinte quand elle a eu son accident. C’est ça que tu me cachais ? Tout le monde me l’a caché. Pourquoi ?
Max haussa les épaules.
— Je ne sais plus…
Laura lui broya la main.
— J’ai raison, n’est-ce pas ? Réponds-moi !
Laura le clouait au dossier de sa chaise. D’où tirait-elle cette force ? L’énergie du désespoir… Il sourit.
— Tu n’es pas née le 31 juillet, mais quelle importance ? murmura-t-il.
— Comment ça, quelle importance ? rugit-elle. Tu m’as menti pendant trente-trois ans ! Je suis née du ventre d’une mère morte, et ça, ça n’a pas d’importance ? Ça fait trente-trois ans que je vis avec ce cauchemar et toi tu en connaissais la raison, et tu ne m’as jamais rien dit ? J’ai cru que j’étais folle…
Max laissa échapper un petit rire mélancolique.
— Moi aussi, je vis un cauchemar…
Laura se figea. Max la fixait avec le regard inquiétant d’un somnambule.
— C’est moi qui l’ai tuée…
La phrase tomba d’un coup et provoqua une espèce de vacarme dans le silence qui suivit.
— Répète…
— C’est moi qui l’ai tuée.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— C’est moi qui l’ai tuée, martela-t-il en gémissant.
On eût dit qu’il était anesthésié. Laura lui balança une gifle pour le faire revenir à la réalité. Elle touchait au but, pas question que son père flanche maintenant. Pas de compassion, des comptes, bruts, crus ; la vérité, c’était le moins qu’il lui devait après ces années d’une lutte sans merci contre ses fantômes. En une minute ils venaient de se matérialiser, et leurs chuchotements, la nuit, pour l’appeler près d’eux, avaient une raison : Laura, avant même qu’on ne la baptise ainsi, avait réellement vécu ce qu’ils lui racontaient. Leurs mots avaient été jusqu’à présent inintelligibles ; aujourd’hui, ils relataient une histoire bien réelle, celle des derniers jours de la vie de sa mère, et les premiers de son enfant.
— Réveille-toi !
Le voile opaque sur les yeux de Max sembla se lever. Laura lui pinça légèrement la joue : son père était vraiment commotionné. Mais elle ne pouvait pas le laisser s’échapper. Un peu de rouge colora les joues blafardes ; le hâle était devenu jaunâtre depuis quelques jours déjà… Elle lui tapota la main. Il semblait revenir à lui, mais Laura avait compris : il était écartelé, avec un pied seulement sur terre ; l’autre était ancré sur la rive opposée du Styx.
— Papa, reviens…
— Je suis là… Ta mère était encore vivante. Mais j’ai dû choisir. En vérité, les chirurgiens ne m’ont pas laissé le choix ! Quand les pompiers ont amené Luisa à l’hôpital, elle était dans le coma. La voiture avait pris feu, mais elle avait probablement été éjectée. Elle était enceinte de huit mois. Tu étais en vie. Elle, elle avait peu de chances de survivre. Traumatisme crânien, lésions irréversibles. Dans le meilleur des cas, elle serait restée tétraplégique. Il fallait faire vite. Choisir entre toi et elle. J’avais peu de temps pour prendre ma décision. Je l’ai tuée… pour que tu vives…
Laura lâcha sa main. Max ne mentait plus ; lui aussi avait vécu un cauchemar depuis toutes ces années. Pourtant, une foule de questions surgissait de nouveau.
— Pourquoi avoir changé ma date de naissance ?
— Il n’y a pas un jour où je ne revive cette scène, insista-t-il, perdu dans ce terrible souvenir. Ensuite, seulement, on a changé ta date de naissance. Le chirurgien était d’accord. On voulait t’éviter au moins ce traumatisme-là. Pour que tu ne te sentes pas responsable, à ton tour, de la mort de Luisa. On a sans doute eu tort. Mais une fois qu’on a commencé à bâtir un mensonge, il est impossible de revenir en arrière…
Laura se leva. Elle avait enfin obtenu ce qu’elle désirait. Elle caressa la joue de celui qui n’était plus qu’une ombre. Elle ne pouvait pas lui en vouloir.
— J’ai besoin de réfléchir. Je vais rentrer chez Ludmilla…
Il se redressa et lui saisit la main, la forçant à se rasseoir.
— Je n’ai pas fini. Ta mère voulait me quitter… tu le sais. Ce que tu ne sais pas, c’est que Fred est arrivé à l’hôpital lui aussi. Il avait appris l’accident de Luisa. Il m’a supplié de lui laisser la vie sauve.
— Pourquoi me racontes-tu ça ?
— Laura, si tu avais été sa fille, il aurait fait le même choix que moi. Or lui ne voulait pas que tu vives ! Il voulait que Luisa vive ! Mais c’était moi son mari et moi seul devais prendre la décision. Tu vois bien que tu es notre enfant. Pas celui de Fred. C’est ce choix qu’il ne m’a jamais pardonné.
Laura serra sa main, malgré son envie de prendre ses jambes à son cou, de se retrouver seule.
— Laura, tu ne dois pas rester à Nice.
Ça le reprenait. Il ne voulait soudain plus lâcher sa main, avec cet air suppliant et affolé qu’elle avait rarement vu chez lui, sauf lorsqu’il était question du « truc », comme elle l’appelait parfois. Une façon de ne jamais nommer la maladie, parce que pour elle c’en était véritablement une, dont tout le monde pensait qu’elle était atteinte.
— La malédiction va s’abattre sur toi. Ta mère en est morte. Tu dois te mettre à l’abri.
— Papa, si cette malédiction existe, elle me rattrapera même si je me cache à l’autre bout de la planète. C’est le propre des malédictions, non ? Et pour être tout à fait sincère, je n’arrive plus vraiment à y croire.
— Viens avec moi…
Il la traîna par la main jusqu’à la grande pièce qui lui tenait lieu de bureau. Il avait recouvré sa vigueur, et Laura ne fut pas fâchée de récupérer sa main entière lorsqu’il la lâcha enfin. Elle le regarda ouvrir une bibliothèque vitrée, puis soulever sur l’étagère la plus basse une pile d’albums photos. Un instant elle se rappela les avoir feuilletés chaque fois, lors d’un de ses séjours chez son père, après qu’elle eut commencé ses études à Paris. Adolescente, ce fatras d’images lui donnait la nausée. Il avait fallu la distance, de corps et d’âme, pour qu’elle acceptât de revenir sur ses souvenirs soigneusement compilés non par son père, mais par Viviane…
Max se redressa. Il tenait une petite boîte en ferblanterie aux couleurs vives, qui avait contenu des « caramels mous au beurre salé d’Isigny, spécialité de Normandie », sûrement le souvenir d’un voyage qu’il avait fait avec Luisa… Il l’ouvrit, et tendit une enveloppe à Laura. Laura n’osa pas la toucher : la texture lui rappelait une autre enveloppe…
— Ouvre. Tu vas comprendre ce que je me tue à te répéter…
Laura prit l’enveloppe à contrecœur : dedans, il y avait une carte de Tarot. C’était la « Carte sans nom », la numéro XIII. Un squelette grimaçait une ébauche de sourire menaçant sur une rangée de dents parfaitement alignées, et fauchait de sa faux têtes, pieds et mains. Laura frissonna : sa vision de feu Duroc revenait la frapper comme un boomerang, sans compter que son père allait certainement parachever ce bombardement d’émotions par une nouvelle révélation.
— Quand je suis allé te chercher à l’hôpital, où tu es restée un mois en couveuse après ta naissance, cette carte était dans ton couffin…
***
Ludmilla explosait ses propres records : Madame Butterfly se faisait hara-kiri pour la vingtième fois. Et, sûrement à cause de la mort de Matthieu et d’Antoine, la tante de Laura versait toujours autant de larmes à chacune de ses agonies. Elle n’avait rien avalé depuis deux jours, mais bourrait consciencieusement et régulièrement son petit shilom d’ébène d’un excellent succédané, composé exclusivement d’herbes cultivées avec amour au fond du parc, aux vertus bienvenues en ces jours noirs. Le fourneau rougeoya sous la flamme de son briquet, et elle aspira avec délices une longue bouffée odorante et parfumée. Meilleur qu’une salade verte assaisonnée de graines de sésame… Contrairement à toutes les préconisations en vigueur, le cannabis lui coupait l’appétit. Des volutes de fumée noyèrent la mélopée funèbre de la mourante. Ludmilla essuya une larme, et Laura traversa le grand vestibule dallé de noir et blanc sans que ses yeux embués l’aient aperçue… Les femmes de cette maison semblaient disloquées. Par la porte grande ouverte, elle croisa le regard du prince de Pise, ce regard qui traversait les siècles jusqu’à elle et qui soudain l’inquiéta.
Laura s’agrippa à la rampe de fer jusqu’au premier étage, et rejoignit sa chambre en pensant qu’elle allait s’écrouler à chaque pas. Elle avait présumé de ses forces. Son corps et sa tête hurlaient au repos, à l’abandon. Elle ouvrit la porte et se traîna jusqu’au lit. Elle s’allongea, ferma les yeux… Le sommeil la fuyait, les images et les mots dansaient toujours leur sarabande derrière ses paupières closes. Le repos était décidément un cadeau inaccessible… sauf pour les morts. Pendant un instant, elle les envia : dormir, éternellement… Elle eut un sursaut de vitalité, et rouvrit les yeux. Le soleil remplissait très exactement le cadre de la fenêtre, aux battants laissés grands ouverts. La chambre n’était qu’une fournaise, et Laura un corps sans plus une goutte d’eau. La douche était à deux pas, derrière la porte cérusée en ocre jaune…
Pendant ce temps, le livre du prince de Pise que Laura croyait toujours dans la librairie avait trouvé sa place sur le guéridon comme s’il y avait été de toute éternité. Un léger courant d’air obligea le livre à s’ouvrir, les pages s’en tournèrent toutes seules. On avait l’impression qu’une voix d’outre-tombe lisait certains passages ; peut-être la voix de Luisa mêlée à celle du prince ?
« Moi, prince de Pise, j’ai découvert ces secrets. C’est pourquoi je suis revenu d’entre les morts pour vous les livrer, à vous les magiciennes de mon temple… »
La voix démultipliée répétait inlassablement la même phrase.
Toujours sous la douche, Laura entendit ces voix déformées par le ruissellement de l’eau… puis des cris de douleur lui parvinrent. Des cris de damnés, ou d’errants… Elle arrêta la douche… Écouta… Les voix étaient toujours là mais brouillées… lointaines… Elle s’enroula dans une serviette de bain et retourna dans la chambre.
Là, elle découvrit le livre ouvert dont les pages frissonnaient… Plus elle s’avançait, presque en état d’hypnose, plus les voix se clarifiaient… Son regard plongea dans le livre… Elle qui ne connaissait rien du latin comprenait le texte.
« Le Paradis est l’envers de l’Enfer, il est la même chose… Le seul moyen d’entrer dans la vie éternelle est le Purgatoire. Le Bien n’a pas plus de valeur que le Mal… Il conduit à la même chose : au néant. Le Mal est nécessaire pour atteindre le Purgatoire des âmes, seul endroit d’où l’initié peut naître à la vie éternelle ou renaître… La Vierge Marie et sainte Anne étaient filles des magiciennes de Thessalie ! Les héritières… »
L’image du calvaire devant lequel Luisa avait eu son accident l’assaillit. Elle appréhendait cette vision sous tous ses angles… Soudain elle entendit très nettement une voix de femme qu’elle crut reconnaître comme étant la voix de sa mère. « Laura… Laura… Ne les écoute pas… Je reviendrai… je reviendrai… »
À ce moment-là, le livre prit feu tout seul comme une torche et se consuma sur place sans rien brûler d’autre.
Le hurlement que poussa Laura obligea Ludmilla à sortir de cet opéra qui anesthésiait sa douleur. En très peu de temps, elle rejoignit sa nièce dans sa chambre.
— D’accord, le livre est là… mais il n’a pas brûlé ! Qu’est-ce que tu racontes, ma chérie ?
Laura contemplait le livre intact sur la coiffeuse, submergée par les questions qui se bousculaient sous son crâne. En bas, dans le grand salon, Cio-Cio San, alias Madame Butterfly, clamait toujours son amour pour Pinkerton. Goro n’allait pas tarder à intervenir…
— Je te jure qu’il brûlait, gémit Laura.
Ludmilla fit claquer sa langue, signe d’un agacement certain.
— Ma chérie, j’en ai marre. Du bracelet qui disparaît, des cartes qui t’apparaissent, de ce bouquin de malheur qui prend feu et qui ne prend pas feu ! Si ça continue, je te préviens, je balance tout, et le portrait du prince de Pise avec. Tu m’entends ?
— Ma mère veut revenir.
Ludmilla la toisa, catastrophée.
— Ça suffit ! hurla-t-elle. Tu débloques complètement. Ta mère est morte. Et les morts ne reviennent pas. Ils appartiennent au passé, Laura. Au passé ! Antoine est mort et il ne reviendra pas, ton frère est mort et il ne reviendra pas non plus ! Ta mère est morte ! Morte ! Écoute, chérie, je t’ai fourni un alibi pour que tu puisses sortir… Mais maintenant, tu dois te faire soigner, tu m’entends ? Soigner ! Je peux te protéger, mais mes moyens sont limités…
— Je te dis que j’ai entendu ma mère, cria Laura entre ses larmes, et elle me disait qu’elle allait revenir.
— Génial ! Mais tu entends ce que tu dis ? Tiens, et si tu entends aussi Antoine, sur Radio Visions, n’oublie de me le passer : on n’avait pas fini notre conversation !
Le mur trembla quand elle claqua la porte, faisant frissonner le plafonnier. Laura se laissa tomber sur son lit, nauséeuse, au bord des larmes.
***
Le père de Vincent, Pierrot Bellair, s’était fait violence. Il avait demandé à parler à son frère. Il attendait sans oser bouger, accroché au comptoir, aussi déplacé qu’une vraie plante verte dans une boîte à strip-tease d’arrière-zone. Il se permit un soupir discret. Il avait eu tout le temps pour réfléchir, seul sur son bateau, à regarder le soleil se coucher tous les soirs pendant que Vincent se battait sur un lit d’hôpital. Il n’avait menti à Mado qu’une seule fois dans sa vie. Une fois de trop. Son mensonge, de minuscule alevin durant toutes ces années était devenu en l’espace de dix jours une véritable baleine qu’il avait halée chaque soir dans son filet, puis sur son dos sur le chemin de la maison, et qui s’asseyait toutes les nuits sur son estomac en lui susurrant à l’oreille la même rengaine : « C’est ta faute. Tu aurais dû refuser… » Il était temps de relâcher la baleine. Et de respirer. Un jour, lui, le dépositaire d’un secret trop lourd à porter, raconterait tout à Mado, son unique madone, sa divine Italienne, sa féroce nourricière qui méritait beaucoup mieux que son silence. Il examina ses mains, posées à plat sur le comptoir, désœuvrées et sages comme celles d’un gamin qui attend la baguette du maître pour recevoir sa punition. Enfant, ses doigts étaient déjà épais et robustes. Il se souvenait d’avoir eu envie de devenir un écrivain mais il n’avait jamais été foutu d’écrire à la plume, et ses cahiers n’étaient qu’une litanie de taches et de pâtés, poétiques pour le môme qui avait toujours le regard fixé sur le ciel de la fenêtre, mais pas pour les maîtres d’école. L’un d’entre eux, M. Louvois, lui avait prédit une vie dans les cailloux ; il ne s’était pas trompé de beaucoup. Pierrot avait décroché son CAP de maçon en tirant la langue, et arpenté les chantiers dès l’âge de quinze ans. Il pouvait lire sa vie de labeur sur ses doigts et ses mains, aujourd’hui tavelées par le ciment, avec des crevasses profondes dans une peau plus cornée que celle d’un saurien. Il faisait partie d’une autre époque, d’un autre monde, ses mains étaient à son image : solides encore, mais très abîmées. Pour la première fois de sa vie, il éprouva de la compassion envers lui-même.
Le bois verni qu’il caressait sous le comptoir, les lumières tapageuses, la faune affolée qui se consumait tout autour, rien de tout cela ne le faisait rêver.
— Tu ne bois rien ?
— Non. Pas soif…
Fred le dévisagea un instant. Pierrot se dit qu’il ferait mieux de faire des phrases pour pouvoir parler à son frère. Il se reprit.
— Non je t’assure, c’est gentil mais je n’ai pas soif du tout.
— Pourquoi n’es-tu pas monté me voir au bureau ? On aurait été plus tranquilles.
— J’en ai pour deux minutes.
— C’est Mado qui t’envoie ?
— Non, non. C’est moi tout seul.
Il éprouvait une certaine fierté à dire cela, même si Fred laissa échapper une moue qui exprimait à merveille son doute. Pierrot s’en balançait, pour l’instant il venait libérer la baleine.
— Écoute Fredo, je pense qu’il est temps de rendre ce que je sais que tu possèdes et qui ne t’appartient pas…
Fred avala une gorgée, regard caressant la salle et ses alentours.
— Il faut aider la petite Laura Fontane. C’est la seule façon d’aider Vincent aussi.
— Je crains de ne rien pouvoir faire, lâcha Fred regardant fixement la veste froissée d’un serveur de salle et grommelant : « Si on n’a pas l’œil partout, c’est la chienlit ! »
Pierrot était décidé à ne pas le laisser se dérober.
— Ça fait des années que tu mélanges tout, Fred. Je vais même te dire : je regrette de t’avoir aidé. Je suis un putain d’abruti, je n’ai jamais été très intelligent, contrairement à toi. Mais si tu t’obstines, c’est moi qui parlerai à cette petite. C’est le seul moyen d’en finir avec tout ce merdier.
— Tu ne diras rien. Ça ne te concerne pas.
Ses lèvres avaient à peine bougé. Pierrot lâcha le comptoir et repoussa le haut tabouret pour manifester son départ.
— Comme tu voudras.
C’est tout ce que le père de Vincent avait ajouté : « Comme tu voudras ». Les mots résonnaient déjà dans la tête de Fred. Ça pouvait tout vouloir dire : le meilleur comme le pire, la soumission comme la révolte, le maintien du secret comme sa révélation.
Pierrot ôta sa veste au col lustré bien avant d’avoir atteint la porte à tambour : en dessous, il portait un marcel d’un blanc impeccable. Il était de la race des poilus, et la toison qui débordait de son maillot était une véritable injure aux hommes de ce nouveau millénaire, tellement hygiénistes et imberbes, dont faisait partie manifestement le portier body-buildé.
***
Laura arrêta la voiture juste devant le calvaire, au creux du virage en épingle à cheveux. La lune décroissante n’était pas la seule à éclairer le Christ ; loin, en contrebas, le ruban orangé des lumières de Nice renversait le ciel étoilé. Elle contempla le monument de granit quelques minutes. De quelle nature était donc cette foi qui poussait les hommes à se recueillir sur le corps martyrisé d’un homme sur une croix ?… Laura se secoua, alluma la loupiote intérieure de la berline et contempla la photo qu’elle avait récupérée à la gendarmerie : la chaussure de Luisa sur le bas-côté. Elle avait résolu le mystère de sa naissance et savait désormais qu’elle était née d’une morte. Mais curieusement cette nouvelle, si essentielle fût-elle, ne l’apaisait pas. Sous ses yeux, la chaussure luisait sur le papier glacé, en noir et blanc. Elle n’avait pas eu le courage de regarder cette photo depuis qu’elle l’avait dérobée. Elle sortit de la voiture.
Elle passa rapidement devant le Christ des premiers âges. Elle tâcha d’éviter de poser les yeux sur lui, mais les trous de ses mains, de ses pieds et de son flanc s’ouvrirent comme autant de vides qui perçaient le temps et l’espace. Des gouffres. Elle parvint toutefois à rompre cet étourdissement et s’engagea sur la pente raide, s’agrippant aux pointes de la roche qui affleuraient et aux arbustes secs. Elle était sur les lieux du drame, au cœur du drame. Elle s’était préparée à l’épreuve. Un coup d’œil sur la photo l’en convainquit : le sommet de la croix se découpait sur la lueur blafarde du ciel, au second plan. Il lui suffisait de fermer les yeux. Ce qu’elle fit. Et elle vit de ses yeux la voiture renversée sur le toit, les traces du feu sur la carrosserie, les débris de verre… Elle vit la chaussure abandonnée. Elle appelait ses souvenirs puisqu’elle avait été là elle aussi, dans le ventre de sa mère. Elle avait donc senti, hurlé avec elle. Mais qu’avait éprouvé Luisa, au juste ?
Rien à voir avec l’accident. Elle vit Luisa recevoir un coup. La douleur ne provient pas des tonneaux de la voiture. Elle est antérieure. Elle vient du visage, elle se répercute jusqu’au ventre de sa mère, jusqu’à l’enfant qu’elle porte. Luisa ne crie pas. Elle a mal. Elle ne comprend pas. Quelque chose de chaud coule sur sa tempe, au cœur de la douleur, puis sur sa joue, comme sur ses dessins d’enfant. Ensuite, une flamme toute petite qui vacille. Un souffle, chaud. Une explosion. La puanteur. L’essence enflammée, le plastique qui commence à fondre. Luisa qui suffoque et qui ne pense qu’à sauver cet enfant qu’elle protège dans son ventre…
Jusque-là Laura n’avait fait que le pressentir, mais c’était désormais une certitude : Luisa avait été assassinée avant l’accident. L’accident était donc une manière de déguiser le meurtre ! Curieusement, la terreur s’empara d’elle. Elle était seule à détenir une vérité impossible à prouver et qui la menaçait. Après tout, peut-être que Delambre avait raison, peut-être qu’elle était schizophrène, peut-être que c’était elle qui tuait tous ces gens, qui avait tué son propre frère aussi, mais sans le savoir ? Peut-être n’était-elle venue au monde que pour venger le meurtre de sa mère ?
La nuit se fit si accueillante, soudain, que Laura se coucha sur la terre sèche, les bras en croix, offerte au ciel, aux étoiles, aux anges, aux démons. Elle n’aspirait plus qu’à une seule chose : en finir ! Elle se mit à balbutier une prière dans laquelle elle suppliait la terre de s’ouvrir pour l’ensevelir et les morts de la délivrer en venant la chercher pour l’emporter avec eux dans leur monde de vérité. Elle ne voulait plus qu’une seule chose : la paix.
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