Le Clan
»1
Vincent payait toujours ses consommations rubis sur l’ongle. Il ne demandait rien à personne, pas même à sa famille. Il saluait tout le monde avec bonne humeur quand Dennis surgit de l’arrière-salle et l’assaillit, armé du bout de tuyau qu’il gardait à portée de main pour parer à ce qu’il appelait, sur le mode plaisant, « les urgences ».
Alors qu’il s’affalait par terre, Dave et Ricky empoignèrent Dennis et le traînèrent dehors. On aurait pu soudain entendre une mouche voler dans le pub. Dave observa les habitués autour de lui : rien que des connards et des parasites qui venaient boire gratis et attendre, l’haleine chargée et l’œil humide, le début du spectacle. Il n’avait pas un seul vrai pote dans toute la boutique et même son connard de frère n’avait pas assez l’esprit de famille pour se réjouir de la bonne fortune de son cousin et porter un toast à son succès…
Dave n’avait pas retenu grand-chose de toutes ces années avec Patrick Brodie, mais une petite lumière semblait s’être allumée dans sa tête. Il se voyait soudain avec une clarté stupéfiante, comme tout ce qu’il avait fait dans la vie. C'était aussi révélateur que terrifiant. Cette salle pleine d’abrutis et de traîne-patins n’augurait rien de bon, ni pour sa tranquillité, ni pour la sécurité de ses frères. Ce mobilier minable, ces serveuses ringardes sur fond de brouillard de tabac étaient un fulgurant raccourci de ce qu’il avait fait de sa jeunesse, jadis si prometteuse.
Vince parvint à se redresser, la tête en sang, et s’accrocha au comptoir à tâtons pour se remettre sur pied. Il devait avoir une bonne commotion cérébrale. Dave sentit la moutarde lui monter au nez. Repérant le tuyau de métal qui gisait par terre, là où son frère l’avait laissé, il l’empoigna et l’abattit de toutes ses forces sur le crâne de Dennis. Personne ne leva le petit doigt pour le retenir, pas même Ricky – ce qui, pour Dave, en disait plus long que toute une bibliothèque.
1 Mouvement de jeunes délinquants jamaïcains des ghettos, en guerre contre les injustices et
l’immobilisme de la société capitaliste.
2 Groupe britannique de glam rock très populaire dans les années soixante-dix, notamment pour
son look androgyne.
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CHAPITRE 8
– Merde, t’as failli buter ton frère ! s’exclama Brodie, effaré.
Couvert de sang et de vomi, dégoulinant de sueur, Dave fut repris de haut-le-cœur. Brodie recula prudemment. Quel spectacle navrant. Tout le temps qu’il avait travaillé avec lui, Patrick avait dû renoncer, un à un, aux espoirs qu’il avait placés en lui. Finalement, les grandes ambitions de Dave n’avaient été que velléités de gamin ; il n’avait jamais réussi à prendre pied dans le monde réel. Patrick n’en avait jamais parlé, mais sa déception empoisonnait leurs relations.
Il lui en avait pourtant consacré, du temps. Mais, progressivement, il avait dû cesser de lui confier les tâches importantes. C'était aujourd’hui complètement terminé. Il avait eu beau le conseiller, le soutenir, il avait eu l’impression de parler à un mur. Dave, c’était une maison qui semblait habitée, sans l’être vraiment. Il n’avait ni la trempe ni le cran nécessaires pour se maintenir au sommet. C'était un joueur, comme le reste de sa famille. Braqueur de banque, voilà ce qu’il lui aurait fallu : tu prends l’oseille et tu te tires.
– T'es sûr que ça va, fiston ?
Une grande tristesse avait filtré dans sa voix. Il regrettait profondément que les choses en soient arrivées là.
D’un autre côté, ça le soulageait de ne pas avoir à arbitrer le bras de fer entre les Williams et la bande de Spider. Il les aimait bien, Dave et ses frangins. Ils lui étaient encore utiles, sans être indispensables. Et puis ça ne datait pas d’hier entre eux, ce n’était pas rien. C'était Dennis, le responsable de la décadence familiale. Heureusement, Vince Williams était un type bien, il n’exercerait pas de représailles – en tout cas, pas s’il lui en touchait un mot. Le meilleur moyen de remédier à ce malheureux concours de circonstances, c’était de tout mettre à plat, et sans tarder. Son rendez-vous avec Dave avait pris un tour totalement imprévu, mais si ça pouvait lui permettre de désamorcer la guerre larvée avec Spider, eh bien, il ne serait pas venu pour rien.
Cain et Spider écoutaient, écroulés de rire, James McMullen, un gros Jamaïcain au sourire inoxydable et au goût vestimentaire douteux, leur rapporter les malheurs de Dennis Williams.
Déjà raide défoncé, McMullen entreprit de rouler un joint gros comme un barreau de chaise. L'énormité de la nouvelle commençait à filtrer à travers le brouillard de leur cerveau, et les trois hommes se mirent à ruminer en silence les implications des derniers événements.
Au bout d’un moment, Cain secoua la tête d’un air navré. Comment le clan Williams avait-il pu dégringoler si vite de si haut ?
– Pauvre vieux Vince. Je l’ai toujours trouvé sympa, ce mec. Et fiable, avec ça. Putain, mais qu’est-ce qu’il peut bien avoir dans la tronche, cet enfoiré de Dennis ?
Spider haussa les épaules.
– Une bande de raclures, voilà ce que c’est. Y se croient au-dessus du lot. Dennis, s’il pouvait se faire trois ronds en vendant sa mère, il hésiterait pas. C'est qu’une bande de tueurs à deux balles qui connaît rien à la vie, des mecs dangereux et bidon. Aucune loyauté, aucun respect pour rien ni pour personne. Même pas pour eux…
Cain hocha la tête.
– Non mais, tu te rends compte ? Tabasser son cousin. Un membre de sa propre famille !
Du bout de la langue, James humecta les feuilles qu’il avait assemblées et roulées d’une main experte.
– La jalousie, man, soupira-t-il. La jalousie pure et simple. Vince a su mener sa barque. Il s’est fait un joli paquet de pognon et il a bien l’intention de continuer sur sa lancée. Alors que Dennis et ses frangins, y sont partout dans le rouge. Si personne les fait cracher pour le moment, c’est juste parce qu’ils sont sous la protection de Brodie. Mais y doivent du blé partout. Paraît que même le patron de la supérette en bas de chez eux a refusé de leur faire crédit. Alors, les autres, tu penses !
Cain rumina un instant cette belle logique.
– Dave aurait mieux fait de l’achever, parce que Dennis lui pardonnera jamais un truc pareil. Il a plutôt intérêt à surveiller ses arrières maintenant, le Dave.
– Et nous, dans tout ça ? fit Spider. Ils veulent nous piquer notre taf et ils vont pas lâcher le morceau. Va leur falloir un certain temps pour se remettre sur pied et reformer les rangs, et c’est moi qui vous le dis, les mecs, va falloir qu’ils se bougent le cul pour trouver du pognon. Le mieux, ce serait d’aller les achever nous-mêmes.
James eut un hochement de tête approbateur ; Cain, lui, hésitait. A dire vrai, toute cette histoire n’était pour lui qu’une classique vendetta familiale ; à l’avenir, les frères Williams seraient bien trop occupés à s’entre-tuer pour penser à autre chose.
– J’en sais trop rien, dit-il. Ils doivent être en train de se bouffer le nez à l’heure qu’il est. Vince n’est pas une fiotte, il va demander réparation. S'il s’écrase, plus personne aura le moindre respect pour lui. Dave va devoir se battre pour garder les rênes, parce que qui va lui confiance maintenant ? Ils sont finis. Rideau. A dégager.
James et Spider échangèrent un sourire attendri par tant de naïveté.
– Ecoute, petit, fit James, quand tu te retrouves dans ce genre de situation, y a pas des masses de solutions. La seule chose à faire, c’est de rebondir et de revenir au sommet de la vague, plus haut et plus fort que jamais. C'est comme quand des flics ripoux se font pincer la main dans le sac. Les autres se sentent tellement merdeux qu’ils se serrent les coudes et se mettent à coffrer tout ce qui bouge, histoire de se redorer le blason et de remonter dans l’estime de la population. Ben, nous, c’est kif-kif. Quand on merde, la seule chose à faire c’est une démonstration de force. Les Williams vont se mettre au vert un petit moment, surtout le Dennis. Il a jamais vu plus loin que le bout de sa bite, d’accord, et il est assez con pour pas repérer une poule qui se mettrait à le siffler, mais quand même.
Spider s’esclaffa et enchaîna :
– Ce genre de truc, c’est la vie qui te l’apprend, Cain. L'expérience, ça se trouve pas dans une pochette surprise, pas plus que les Williams pourront jamais se payer le sens des affaires ou un bon carnet d’adresses. James a mis le doigt dessus : ils vont revenir en force. Le problème, c’est pas de savoir quand, mais de savoir comment. Ils vont devoir trouver un truc suffisamment spectaculaire pour qu’on braque les projecteurs sur eux. Ils vont revenir sur le devant de la scène et se refaire une façade. Le plus emmerdant pour nous, c’est qu’ils vont forcément empiéter sur les plates-bandes de quelqu’un. Va donc falloir ouvrir l’œil, et le bon, parce qu’ils lorgnent toujours notre business.
James eut un haussement d’épaules philosophe. L'herbe donnait à ses gestes une grâce éléphantine. Il était de plus en plus stone, mais même après son énième joint il était capable de défendre sa réputation. C'était un malabar d’une force mentale hors du commun, un stratège né, doublé d’un incorrigible coureur de jupons. On ne faisait pas plus dangereux que lui.
Il pointa sur Cain son gros index calleux – il ne laissait passer aucune occasion de lui transmettre son expérience de la vie.
– Maintenant qu’ils ont quelque chose à prouver, à eux comme au reste du monde, les Williams sont une vraie bombe à retardement. Ils vont s’en prendre à nous tous, Brodie compris. Alors, toi, tu assures tes arrières et tu renforces ta sécurité. Parce je te dis, man, on va les voir débouler, et pas dans six mois.
Dennis souffrait le martyre. Réduit à l’impuissance sur son lit d’hôpital, il ruminait à n’en plus finir. Comment son propre frère avait-il pu commettre un acte aussi ignoble, lever la main sur lui ? Bien sûr, il avait agressé son cousin, qui les avait maintes fois secourus ces dernières années et leur prêtait du fric régulièrement. Mais ça, pour Dennis Williams, ça ne comptait pas. Il était passé maître en l’art d’ajuster son sens moral aux événements. Comment les gens allaient-ils réagir ? De quoi avait-il l’air ? Quel coup allait prendre sa réputation ?
Il était fou de rage. Il devait déjà être le dernier sujet dont l’on cause, dans les pubs et ailleurs. Un sujet de rigolade, c’était sûr. Le débile de service. Il avait lui-même suffisamment colporté de ragots pour savoir quel genre de commentaires goguenards ses mésaventures allaient provoquer dans les bars et les boîtes où il avait ses habitudes. L'incident serait rapporté, amplifié, déformé jusqu’au ridicule. Ça deviendrait le prétexte de blagues stupides qui se répandraient comme autant de casseroles à son cul, quelles que soient la rapidité et la véhémence de sa riposte. Ses exploits seraient disséminés par la rumeur – peut-être pas ouvertement, d’accord, sous le manteau plutôt, mais ça finirait par faire partie du folklore local. Se faire rosser en public par un étranger, une personne extérieure à la famille avec qui il aurait été en bisbille, ç’aurait déjà été chiant. Mais par son propre frère ! Un mec à qui il aurait dû pouvoir se fier les yeux fermés !
Pour lui, les choses étaient claires : il fallait riposter vite et de façon radicale. Dave lui avait fait perdre la face en public ? Il allait le payer. Il ne connaîtrait plus un moment de paix tant que Dave n’aurait pas expié chaque seconde d’humiliation, réelle ou supposée, qu’il lui avait fait subir.
Dennis avait demandé un miroir. Comme il inspectait son visage et son crâne enflés, zébrés de balafres et de points de suture, la rage le reprit. Son frère aîné, qu’il admirait, dont il était censé appliquer les ordres, l’avait dérouillé au point de l’envoyer à l’hosto. Ça n’allait pas se passer comme ça.
En plus, personne ne s’était manifesté. Pas la moindre visite. Ça aussi, ils allaient le lui payer. La vieille morue qui lui servait de mère avait visiblement pris le parti de celui qu’elle considérait comme le vainqueur. Et ses connards de frères, ils auraient dû lui prêter main-forte ! S'ils avaient réagi correctement, rien de tout ça ne serait arrivé. Ils allaient le sentir passer, parce qu’il n’était pas près d’oublier. Ils allaient se le prendre sur la gueule. La montée au pouvoir de Hitler et le pilonnage de l’East End, à côté, ce serait de la gnognotte. Cette fois, même les quartiers sud y auraient droit !
Dennis connaissait mieux que personne la tactique de la guerre larvée, exactement celle qu’il avait l’intention de suivre : s’offrir une contre-
offensive à faire pâlir de rage Henry Cooper1. Il attendrait son heure, le temps que le soufflé retombe, et, quand tout le monde se croirait à l’abri, il leur tomberait sur le râble.
Il avait du mal à respirer, son souffle réduit à un sifflement inquiétant. Il s’était vraiment fait casser la gueule en beauté. Pour la première fois de sa vie, il se sentait vulnérable, ébranlé, presque au bord des larmes. Tout juste s’il n’avait pas peur. Il détestait se sentir en proie à ces putains d’émotions. On ne l’y reprendrait pas, ça, il le jurait. Surtout, il ne pardonnerait jamais.
Patrick s’assit au bord du lit pour contempler sa femme endormie. Elle semblait si fragile, si jeune, épuisée, que l’envie le prit de la réveiller pour la consoler, la rassurer, lui promettre que tout allait s’arranger.
Il promena son regard autour de lui dans leur jolie chambre, impeccablement tenue. Le lit lui-même était à peine défait. Une fois endormie, Lil ne bougeait guère. Quittant la pièce à pas de loup, il descendit dans la cuisine et fit chauffer de l’eau. Le temps que la bouilloire se mette à chanter, il avait repris le cours de ses pensées.
Les frasques des frères Williams avaient provoqué un renversement de situation complet pour les principaux acteurs du secteur. Plus personne ne les prenait au sérieux. Ils étaient devenus des boulets. L'ampleur de leur dette à elle seule les reléguait au bas de l’échelle, avec le menu fretin. Pour sa part, il allait devoir réévaluer leur rôle à la baisse une nouvelle fois. La situation était délicate, et ça ne l’amusait pas d’avoir à jouer les arbitres. D’un autre côté, c’était l’occasion idéale de les écarter pour de bon. Ils avaient perdu toute crédibilité, ne lui rapportaient plus un sou et leurs cafouillages en série en faisaient la risée de l’East End tout entier.
Au fond, il aurait dû leur jeter quelques miettes des deals de came. Spider ne s’y serait pas opposé. Mais, en toute honnêteté, ils lui portaient déjà sérieusement sur les nerfs. Pas tant l’aîné, plutôt brave dans son genre, que Dennis et les deux plus jeunes. Eux, ils se prenaient carrément pour les couilles du pape – et ils étaient à peu près aussi utiles !
Ce n’étaient que de petits malfrats, des mecs sans envergure, une bande de petites gouapes du plus bas étage, le genre de minus qui se ramassent à la pelle au fond de tous les pubs du Smoke. La rumeur n’avait retenu leurs frasques que parce qu’ils savaient jouer des poings. Ils parviendraient peut-être à provoquer un ou deux coups d’éclat supplémentaires pour épicer leur palmarès, après quoi ils passeraient le reste de leur existence à parler des célébrités qu’ils avaient côtoyées au cours de leur brève carrière. Patrick le savait depuis des lustres ; s’il lui avait fallu une preuve pour l’en convaincre, il l’avait.
Il se servit une tasse de thé généreusement noyée de whisky et s’alluma une Dunhill en soupirant. La radio donnait Hotel California en sourdine.
Son regard se mit à errer sur la cuisine flambant neuve. Il se sentit soudain déborder d’orgueil pour le foyer qu’il avait bâti avec sa chère Lil. Ils s’étaient offert les appareils les plus récents, toutes les commodités dont pouvait rêver une femme moderne. Le frigo et le congélateur étaient toujours pleins – le minimum requis du luxe, pour Patrick : abondance de biens ne peut nuire, et mieux vaut faire envie que pitié. Dans leur enfance, Lil et lui avaient souvent manqué de l’essentiel. Leurs enfants, en revanche, avaient des fruits et des légumes frais à volonté, des boissons et des friandises comme s’il en pleuvait. Ils ne risquaient pas de manquer. Ses gosses si formidables, dont il était si fier…
La porte s’ouvrit alors qu’il se versait une nouvelle tasse de thé. Il se retourna sur son fils aîné, qui l’observait du seuil, les cheveux en bataille et les yeux cernés, mais brillants de joie de retrouver son père.
Patrick lui sourit et se leva pour lui sortir une tasse du placard. Pat Junior se mit en quête d’un paquet de biscuits. Combien de fois avaient-ils sacrifié à ce petit rituel ? Le garçonnet ne s’endormait jamais que d’une oreille, l’autre restant à l’affût, guettant le retour de son père et le moindre bruit manifestant sa présence dans la maison. Il ne lui fallait que quelques secondes pour accourir.
Chacun de leurs tête-à-tête était une vraie partie de plaisir. Ils se ressemblaient et s’appréciaient tellement ! A son habitude, Pat attendit pour engager la conversation que son fils ait croqué quelques biscuits et bu un peu de thé. Ils avaient conscience, l’un comme l’autre, que ces précieuses minutes où ils se retrouvaient au cœur de la maison endormie resteraient un souvenir précieux jusqu’à leur dernier jour.
– Comment va, fiston ?
– Oh, comme d’habitude, p’pa, fit Pat Junior avec un haussement d’épaules et en tirant de sous sa veste de pyjama un sac en papier. Tout est là. Je peux y retourner la semaine prochaine, si tu veux.
Le petit Pat était le sérieux et la conscience professionnelle incarnés. L'espoir et l’impatience illuminaient sa charmante frimousse. Brodie était partagé entre la fierté et l’inquiétude devant ses excès de zèle. Les petites missions qu’il lui confiait étaient bien anodines et le gosse était ravi de se faire un peu d’argent de poche, mais il regrettait qu’il se soit si vite pris au jeu. Pat Junior devait placer quelques paris chez un bookmaker de ses amis. Des sommes minuscules, bien sûr, mais sur lesquelles Patrick tenait à veiller personnellement : les parieurs étaient de vieux copains, des gens de confiance qui s’attendaient à ce que cela se passe comme ça. Ils avaient, pour la plupart, contribué à son ascension, et c’était une façon pour Patrick de leur témoigner du respect. Pour simplifier les choses, l’officine était située à deux pas de l’école de son fils qui, à sa grande satisfaction, avait su garder le secret. Bons gènes ne mentent jamais.
Patrick lui fit un large sourire qui lui plissa tout le visage, rarissime hors de cette maison.
– Vraiment, tout y est ? Et ton pourboire, tu l’as déjà pris ?
Pat Junior eut l’air interloqué et, les joues soudain cramoisies, répliqua avec une franchise totale :
– Ça, je ne le ferai jamais, papa. Sûrement pas !
Patrick sourit de nouveau.
– Je te faisais marcher, mon petit vieux. Ne prends pas ça trop au sérieux.
Il lui ébouriffa les cheveux et poussa vers lui la boîte de biscuits. Patrick Junior y choisit un gâteau au chocolat, qu’il trempa dans son thé.
– Et ici, comment ça va ?
– Comme d’habitude, p’pa. Maman est toujours fatiguée en ce moment et les jumelles lui donnent beaucoup de travail. Mais Lance et moi on fait de notre mieux pour l’aider. Mamie Annie est toujours aussi ch… pénible, je veux dire, mais en général maman arrive à lui clouer le bec. Moi, j’ai pour mission de sortir les poubelles et de lui faire ses commissions.
Il avait parlé avec un sérieux imperturbable qui faillit faire sourire son père, mais Patrick parvient à se contenir. Son fils aîné avait sa dignité.
– Et l’école ?
Le sujet était beaucoup moins passionnant, ce qui n’était pas si surprenant.
– Tu ne t’es quand même pas bagarré ?
–Eh ! C'était pas moi, p'pa ! C'était pour défendre Lance. Il a beau être costaud, il sait pas se battre. Mais tu le connais, ça ne l’empêche pas de chercher des crosses à tout le monde dans la cour.
Chaque mot était imprégné d’indignation. Ce gamin était décidément d’une totale honnêteté.
Lance, en revanche, était une vraie tête brûlée. C'était un brave petit gars, mais les défauts de ses grands-parents paternels affleuraient parfois en lui comme un filon de mauvais cuivre.
– Et t’en as discuté avec lui ?
– Bien sûr ! Mais tu sais comment il est… Il n’écoute jamais rien. Je sais bien qu’il le fait pas exprès. C'est juste qu’il ne sait pas la boucler. Mais t’inquiète, je leur ai mis la pâtée. Ils sont pas près de revenir lui tourner autour !
Patrick dut réprimer une furieuse envie de serrer son fils dans ses bras. Mais celui-ci s’efforçait de se conduire comme un grand et c’était ainsi qu’il devait le traiter. Il fallait en recevoir, des coups, avant de pouvoir se dire un homme – et Brodie voulait que ses fils soient capables d’encaisser quand ça leur tomberait dessus. Lance aurait besoin de son grand frère, parce qu’il était loin d’être aussi futé que ce petit bonhomme plein de jugeote. Pat Junior était son père tout craché. Brodie tenait un digne successeur pour son empire.
– Et dimanche, t’es allé à la messe ?
– Ouais, p’pa. Tu sais, j’ai pas le choix. Et j’ai été bombardé enfant de chœur !
Leurs rires étouffés furent brusquement interrompus par un hurlement. Ils sautèrent sur leurs pieds et se précipitèrent au premier. Kathleen pleurait à chaudes larmes dans les bras de Lil qui tentait de la calmer. Eileen était assise dans son lit, interdite et blanche comme un linge, ouvrant de grands yeux effarés. Lance surveillait la scène du le seuil, avec cet air étrangement détaché qui lui était si familier.
–Bordel ! Mais qu’est-ce qui se passe, Lil ?
Lil secoua la tête sans cesser de bercer la petite au creux de son bras.
– Tu peux me dire ce qui s’est passé, Lance ? Tu étais là le premier, non ?
– Bof, elle a dû faire un cauchemar, répondit l’enfant avec un haussement d’épaules.
Il s’approcha de sa sœur, qui se détourna craintivement.
– Non ! Va-t'en !
Elle s’échappa des bras de sa mère et se réfugia dans le lit d’Eileen, qui lui fit aussitôt une place. Les garçons échangèrent un regard entendu et haussèrent les épaules. Ça n’avait rien d’exceptionnel, les jumelles dormaient souvent pelotonnées l’une contre l’autre, même quand on les couchait séparément. Tout le monde mettait ça sur le compte de leur gémellité. Elles s’étaient même inventé un jargon qu’elles étaient seules à comprendre.
L'orage semblait passé. Blotties l’une contre l’autre, les fillettes semblaient sur le point de se rendormir, bien que Kathleen eût toujours l’air d’un petit animal effrayé. Leurs jolies boucles blondes avaient pris une nuance cuivrée qui soulignait le gris sombre de leurs iris. Elles avaient les yeux de leur grand-mère paternelle, mais on y aurait vainement cherché autre chose que de la tendresse et de l’innocence, alors que ceux de la mère de Patrick étaient durs d’avoir vu passer trop d’hommes et dû renoncer à trop d’espoirs.
Patrick embrassa les petites et ramena ses fils dans leurs chambres. Ils pouvaient entendre Lil murmurer d’une voix apaisante. Il sourit. Cette maison, c’était mieux qu’un théâtre ; il s’y passait toujours quelque chose, il y avait toujours un petit drame qui couvait. Evidemment, avec quatre gosses… Ses braves petits dont il était si fier.
Il fit un clin d’œil à Pat Junior en le bordant. Dans sa chambre régnait un joyeux désordre. Des magazines et des maquettes d’avions traînaient partout – une vraie chambre de petit mec. Ça sentait les chaussures de
foot, le Germolene2 et les chips. Les motifs du papier peint représentaient des avions et des tanks de la Seconde Guerre mondiale. Patrick adorait cette chambre, si proche de celle qui lui avait tant manqué dans son enfance. Pour lui, les effluves qui flottaient dans cette pièce, c’était le parfum même de son succès.
Chez Lance, c’était autre chose. Ses petites manies avaient toujours fait sourire son père. Il rangeait ses vêtements en piles rectilignes et collectionnait les bandes dessinées d’horreur. Il adorait les sciences occultes, en particulier tout ce qui touchait aux vampires. Ses murs étaient couverts de posters macabres : pin-up pulpeuses poursuivies par des monstres et des loups-garous, Vincent Price, Peter Cushing et Lon
Chaney Junior3 souriant à pleines dents… Son repaire sentait les bonbons à la violette et le chewing-gum Bazooka. Lance s’était aussi constitué une petite collection de magazines pornos que sa mère avait découverte et confisquée. De la part de Pat Junior, cela aurait été sans doute moins troublant. Mais l’idée que Lance collectionnait des Penthouse avait pour Patrick quelque chose de vaguement déroutant. Il déposa un baiser dans les cheveux ébouriffés de son fils cadet puis, refermant la porte sans bruit, regagna la chambre conjugale.
Lil était déjà recouchée, ses longs cheveux déployés sur l’oreiller, ses seins blancs repoussant le fin tissu de son déshabillé. Elle était à croquer. Patrick dut réprimer l’envie de la prendre là, tout de suite, sur-le-champ. Mais – et il avait beau le regretter – elle n’était pas au sommet de sa forme.
Il se lova pourtant tout contre elle et elle éclata de rire en sentant son érection sur sa cuisse.
– T'es vraiment comme le lapin rose de la télé, toi. Toujours prêt !
– Tu me connais, ma chérie. Je pourrais sauter une barrière !
Patrick noua ses bras autour d’elle comme s’il avait une idée derrière la tête. Elle le repoussa gentiment mais fermement.
– Désolée, mon chou, mais là, y a vraiment plus personne.
Il bâilla et lui posa un petit baiser sur la joue. Il bandait comme un beau diable, mais il se gardait bien de s’imposer ; une raison de plus pour Lily de l’aimer. Elle était épuisée. Morte d’inquiétude pour lui, elle n’avait pratiquement pas fermé l’œil ces dernières nuits. A présent qu’il était enfin là, près d’elle, elle pouvait oublier ses craintes et dormir en paix. Si seulement les hommes pouvaient comprendre combien une femme peut se sentir vulnérable à huit mois de grossesse, surtout quand les choses sont plus difficiles et moins exaltantes que la première fois… Elle s’en souviendrait, de cette grossesse, ce serait même la dernière ! Pour rien au monde elle ne remettrait ça !
– Bonsoir, ma chérie. Dors bien.
Elle sourit dans le noir en l’entendant prononcer ces mots tendres. C'était bien ce qu’elle avait l’intention de faire maintenant qu’il était enfin près d’elle.
De son côté, Patrick se mit à penser à une petite rousse qui lui faisait de l’œil depuis quelque temps. Il avait un besoin urgent à satisfaire, c’était la personne rêvée.
– Chérie, je risque de rentrer tard demain soir, tu sais ?
Lil dormait presque. La nouvelle la fit sursauter.
– Et la fête ? On ne devait pas commencer à y réfléchir ?
Patrick eut un claquement de langue agacé. Elle sentit que le moment était mal choisi pour l’ennuyer avec des problèmes domestiques. Mais c’étaient les dix ans de son fils aîné et elle tenait à marquer le coup.
– Mais qu’est-ce qui t’énerve comme ça ?
Elle était bien réveillée à présent. Patrick se serait fichu des baffes. Déjà en train d’imaginer ce qu’il ferait avec la petite rousse, il se sentait coupable.
– Mais rien, chérie. Je ne suis pas énervé. Un peu crevé, c’est tout.
Il s’était efforcé de prendre un ton douloureusement surpris, dans l’espoir d’étouffer toute velléité de dispute. Une fois lancée, Lily aurait pu faire partie de l’équipe nationale, catégorie engueulades et prises de bec.
– Tout ce que je te demande, c’est de m’aider à faire de son anniversaire un jour mémorable, Patrick. Si c’est vraiment trop te demander, dis-le tout de suite et je me débrouillerai seule, comme d’habitude !
Et voilà, c’était reparti. Elle avait senti qu’il était mal embouché et s’arrangeait pour en tirer profit. Le sommeil l’avait quittée plus vite qu’un braqueur déguerpissant de la Barclays avec les flics aux trousses.
– Putain de bordel, Lil… Ecoute…
– Non, Pat ! s’écria-t-elle en lui envoyant une bourrade dans l’épaule. C'est toi qui vas m’écouter ! Je passe mes journées ici avec les enfants pendant que tu fais le joli cœur dans toute la ville ! Je te demande juste de faire du dixième anniversaire de ton fils un jour mémorable, une fête dont il se souviendra longtemps. Je n’ai jamais organisé de goûter d’anniversaire, pas un seul dans toute ma putain de vie, et tu étais tout à fait partant jusqu’à ce soir. Eh bien, va te faire foutre ! Si tu as des affaires plus urgentes à régler, va donc t’en occuper !
Elle retomba sur son oreiller, le souffle court et la respiration chargée. Sa conscience à lui l’était bien davantage.
– Lil, s’il te plaît… Je suis seulement un peu crevé. Tu sais bien que je suis nul pour organiser ces trucs de fête et d’anniversaire. Tu n’auras qu’à faire à ton idée.
Elle se redressa sur un coude. Il l’entrevoyait dans la lueur du lampadaire, en face de leur fenêtre. Sa colère le surprenait toujours. Elle devenait une véritable Amazone quand elle prenait la défense de ses enfants. Sauf que, pour l’instant, c’était surtout la reine des casse-couilles ! Il lui fit un petit sourire contraint et rassembla tout l’aplomb dont il était capable.
– Tu sais bien quel sac d’embrouilles j’ai dû démêler cette semaine…
Elle se retourna alors avec un grand soupir spécialement étudié pour décupler son sentiment de culpabilité. Elle savait bien ce qu’il faisait quand il n’était pas à la maison, mais ça ne lui faisait ni chaud ni froid ce soir. Si quelqu’un d’autre subvenait à ses besoins de ce côté-là, elle lui souhaitait bien du plaisir et bonne chance ! Tout ce qu’elle demandait pour le moment, c’était une bonne nuit de sommeil et, pour son fils, un anniversaire qui ne se transformerait pas en pétard mouillé. Le reste lui passait à des kilomètres au-dessus de la tête. Cela dit, elle ne le laisserait pas s’en tirer à si bon compte…
– Fais chier, Patrick ! Et moi, tu sais ce que je dois me coltiner, jour après jour ? Un putain de mal de dos, des problèmes de reins et de vessie, et quatre gosses incapables de m’accorder une nuit tranquille sans qu’éclate un putain de drame. Pour couronner le tout, mon mari passe la plupart de ses nuits dehors et je suis censée croire que c’est pour le boulot – comme si je n’avais pas suffisamment bossé dans les boîtes moi-même ! Je t’ai posé une question, une seule, et elle était parfaitement claire : je voulais qu’on s’organise pour l’anniversaire de notre fils, mais j’oubliais sans doute que nous ne sommes plus assez intéressants pour toi, pas vrai ? Non ! T’es bien plus excité par ce que tu vas t’enfiler nuit après nuit, pendant que, moi, je reste moisir ici comme un putain de singe au bout de sa chaîne !
Patrick n’aurait pas tenté de l’interrompre ni de la contredire si elle n’avait pas fait allusion aux clubs. Il était maintenant aussi furieux qu’elle. Rongé de remords mais plus résolu que jamais à brouiller les pistes. Et, comme son père lui en avait maintes fois fait la démonstration, la meilleure défense était l’attaque.
– Qu’est-ce que t’insinues là, hein ? Que je trempe mon biscuit un peu partout ?
C'était la chose à ne pas dire. Il n’avait pas fini sa malheureuse petite phrase qu’il s’en mordait les doigts.
Lil avait rallumé la lampe et bondi du lit plus vite qu’un maquereau pendant une coupure de courant.
– Alors ça, c’est toi qui le dis ! Mais qu’est-ce qui te prend ? Monsieur aurait des tiraillements de conscience tout d’un coup ? Je reste cloîtrée ici sept jours sur sept avec mes quatre gosses et le cinquième en préparation, et toi, tu continues à vivre ta vie comme si tu étais seul au monde ! Tu entres et tu sors, tu ne fais que passer. Putain, Patrick, tu traverses la vie de nos enfants comme un fantôme. J’ai le malheur de te demander de nous consacrer un soir pour qu’on parle de l’anniversaire de ton fils, et toi, tu réagis comme si j’essayais de te coincer pour t’empêcher d’aller à tes rendez-vous galants ! Eh bien, va donc te faire voir, sale égoïste. J’arriverai à m’en dépêtrer toute seule. Depuis le temps, j’ai l’habitude !
Son visage semblait animé d’une furie diabolique. Patrick regrettait amèrement que les choses en soient arrivées là. D’un autre côté, il commençait à voir se profiler une bonne occasion de retourner traîner en ville et de remettre la main sur sa petite rousse. La colère de Lil la lui rendait d’autant plus désirable… Evidemment, sa femme avait de bonnes raisons de se plaindre. C'était vrai, il n’était pas très souvent chez eux. Il aurait pu rentrer certains soirs, mais il s’amusait si bien en ville… Sans compter que ça lui permettait de régler un certain nombre de problèmes. L'état de Lil la rendait hargneuse et butée. Alors il n’allait pas la laisser passer, sa chance. Ce ne serait pas la première fois qu’il ferait feu de sa mauvaise humeur…
Il se leva et lentement, résolument, drapé dans sa dignité outragée, entreprit de se rhabiller en surjouant chacun de ses gestes.
C'était de la comédie, elle le savait aussi bien que lui. L'envie de dormir l’avait totalement quitté, il avait une gaule d’enfer et sa femme venait de lui fournir l’excuse rêvée pour aller se soulager, vite et bien, chez cette jolie petite rousse à la bouche prometteuse.
– Où tu penses que tu vas comme ça ?
Si Lil pensait qu’il avait envie de répondre à une question pareille ! Il se contenta de ricaner :
– A ton avis ? C'est toi, l’experte en la matière, non ?
Il enfila ses chaussettes, puis ses chaussures, et poursuivit sur le même ton :
– Comme tu t’es jurée de ne pas me laisser fermer l’œil cette nuit, j’aime autant retourner d’où je viens. Tant qu’à me faire allumer, autant te donner une vraie raison de le faire !
Lil sentit les larmes lui monter aux yeux – pas des larmes d’émotion ou de chagrin, juste la pression de la colère qui la submergeait.
– Tu fiches le camp parce que j’ai osé te parler de l’anniversaire de ton fils, c’est ça ? Tu penses que ça suffit à te donner le droit de courir retrouver je ne sais quelle petite morue ?
Le mot calma tout net la colère de Patrick.
– De quoi tu parles, là ? Je n’ai jamais eu de vraie maîtresse, Lil, et tu le sais. J’ai quelques passades par-ci par-là, un point c’est tout.
Il contourna le lit, torse nu, et se passa les doigts dans les cheveux d’un air consterné avant de la prendre dans ses bras.
– Et toi, t’es pas à prendre avec des pincettes quand tu nous couves un nouveau lardon. J’en ai plus qu’assez, Lil. Tu oublies tous les problèmes que j’ai eus ces derniers temps avec les frères Williams ?
Son regard plongea dans celui de sa femme. La partie la plus avisée de lui-même lui soufflait de rester, de faire la paix, de la rendre heureuse. Mais sa queue et le regain d’énergie qu’il sentait monter en lui lui ordonnaient de mettre les voiles et d’aller tirer son coup, histoire de se débarrasser de toutes les tensions accumulées. Rien de tel qu’une bonne nuit de sexe pur et dur, anonyme et sans visage, pour vous détendre un homme…
Les femmes ne comprennent rien au sexe. Ça n’a rien de personnel. Il s’agit de tirer sa crampe, point final. Le sexe est partout. Il suffit de se baisser. C'est purement physique. Inutile de chercher midi à quatorze heures. Les filles, pour Patrick, c’était juste de la baise. Pas la peine de s’inquiéter de les faire jouir, pas obligé d’être gentil avant, pendant ou après – quoique, en général, il l’était. On leur paye quelques verres, on rigole avec elles. Ensuite, si on les croise, un sourire suffit. Ça ne va jamais plus loin. Si elles tiennent à se bercer de grandes illusions, on les remet à leur place avec quelques mots bien choisis et une bonne claque sur le cul, et on les raccompagne à la porte. Maintenant qu’il avait l’odeur du sexe plein les narines, sa femme lui donnait l’impression d’être un putain d’intrus dans sa propre maison : la recette la plus efficace pour justifier ses fredaines, tout en soulageant sa conscience.