Le Clan

Martina Cole · Chapitre 9 sur 12

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Le Clan

n2

Jimmy vaquait à ses préparatifs. Soudain, Dennis prit la mesure de la terreur qu’il avait pu inspirer aux autres, ces dernières années. La question, pour Jimmy, n’était pas de se montrer spécialement cruel. Il accomplissait un boulot, rien de plus. Et il le faisait bien.

Une bouilloire se mit à chanter. Pourvu que ça n’ait rien à voir avec ce qui l'attendait ! Pourvu aussi qu’il supporte son sort comme un homme, quoi qu’il arrive, sans implorer la clémence… La chose la plus importante, c’était l’image qu’ils garderaient de lui. Brodie l’estimait-il encore assez pour lui épargner le pire ?

Mais quand Jimmy Brick empoigna ses marteaux et ses ciseaux à bois, Dennis perdit complètement la boule. Il fallut dix minutes à Brodie et à son acolyte pour le maîtriser et le bâillonner afin d’étouffer ses hurlements.

Dix minutes pendant lesquelles ils ne cessèrent de se marrer, ce qui n’avait rien de très rassurant…

1 Boisson gazeuse très sucrée aromatisée aux fruits.

2 Chanteur, guitariste et compositeur anglais, fondateur, en 1968, avec le percussionniste Steve

Peregrin Took, du groupe de rock Tyrannosaurus Rex.

3 Célèbre chanteur de hard heavy metal, baptisé le « Prince des ténèbres ».

 

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CHAPITRE 12

 

Brodie était plutôt satisfait du tour qu’avaient pris les événements. Spider et Cain y avaient apporté leur pierre, ainsi que plusieurs de ses hommes les plus fiables. Une semaine s’était écoulée depuis que Dennis Williams avait payé pour ses méfaits et, de l’avis général, il ne l’avait pas volé.

Personne ne savait au juste en quoi avait consisté le châtiment, mais les spéculations allaient bon train – exactement ce que Brodie escomptait. Les esprits s’échauffaient d’autant plus qu’ils n’avaient que des suppositions à se mettre sous la dent. L'opinion publique finirait par retenir un tas de vieux secrets de polichinelle : une poignée d’ivrognes au fond d’un bar prétendraient connaître le vrai résultat des courses et personne n’irait chercher plus loin… En fait, si quelqu’un avait appris quel traitement avait été réservé à Dennis Williams et que la nouvelle s’était ébruitée, plus d’un soi-disant dur à cuire aurait contemplé les restes de son dernier repas répandus à ses pieds ou au fond de son évier.

Les langues rivalisaient donc d’agilité et Brodie avait atteint son objectif. Installé derrière son bureau, il attendait Dave Williams. Il l’avait convoqué dans l’espoir de mettre un terme à cette triste escalade. Il lui avait laissé la bride sur le cou trop longtemps et se jurait qu’on ne l’y reprendrait plus.

Jimmy Brick était en passe de devenir l’un des principaux acteurs du Milieu, ce qui n’échappait à personne. Il pavoisait donc, tout auréolé de son étincelant statut. Les filles se bousculaient pour obtenir ses faveurs et il hésitait encore sur l’identité de celle à qui il ferait l’hommage de sa botte secrète.

Patrick aimait se tenir au courant des faits et gestes de ses employés. Il n’ignorait donc plus rien de Jimmy, ni de ses goûts ni de son mode de vie.

Deux concurrentes étaient sur les rangs pour la place de maîtresse en titre. La première, une petite blonde exubérante dotée d’une sacrée paire de roberts, aimait la vie, le feu des projecteurs et être l’objet des attentions de Jimmy. L'autre était plus discrète. Les cheveux châtain sale, elle avait une silhouette de rêve pour laquelle plus d’une femme se serait damnée. C'était une brave fille, gentille comme tout, au bon caractère et au vocabulaire excellent, mais qui, pour son malheur, était tombée sous le charme des truands. Bref, elle avait un côté éternelle perdante. Elle avait beau être sincèrement éprise, ce serait la première, avec sa gouaille et sa pétulance, qui remporterait le gros lot. Elle n’y était d’ailleurs pas allée par quatre chemins : elle avait tout fait pour le provoquer, et il fallait reconnaître qu’elle avait de sacrés appas.

Elle le regretterait jusqu’à la fin de ses jours. Parce qu’une chose essentielle lui avait échappé : quand vous étiez l’heureuse élue de Jimmy Brick, c’était comme contracter un abonnement au Reader's Digest – vous en preniez pour perpète !

Jimmy n’était pas volage. Leurs quelques mois de lune de miel, durant lesquels l’élue de son cœur jouerait les amoureuses comblées du nouvel homme fort, ne tarderaient pas à se révéler d’un prix exorbitant. Le plaisir, l’honneur et l’avantage d’avoir conquis le cœur de Jimmy Brick lui coûteraient des années de malheurs, de jalousie et de chagrins en chaîne.

L'intérêt soudain que lui portait cette fille coïncidant avec sa toute nouvelle promotion dans l’écurie Brodie devait avoir quelque chose de suspect et de blessant – ce qui n’empêcherait pas Jimmy de jouer de son pouvoir pour obtenir ce qu’il voudrait, évidemment. La recette même du désastre, non pour Brick lui-même, mais pour sa dulcinée. Entre eux, la confiance serait d’emblée exclue, tout comme la plus élémentaire des sincérités, et elle apprendrait vite à ne lui dire que ce qu’il voudrait entendre. Parce que la prudence naturelle de Jimmy l’inclinerait systématiquement à se méfier de sa chérie. Il la soupçonnerait de façon si radicale de n’être avec lui que par intérêt qu’elle finirait par souhaiter qu’il se fasse descendre pour retrouver enfin sa liberté…

Jimmy n’était pourtant pas un cœur d’artichaut. A l’image de ses aïeux, c’était l’homme d’une seule femme – chose aussi rare dans le Milieu qu’un juge ou un braqueur de banques intègre. Une fois son choix arrêté, pas question de résilier le contrat. Bon gré mal gré, la demoiselle devenait définitivement sa propriété, pas plus compliqué que ça. Jimmy voudrait l’avoir toujours sous la main pour s’assurer de sa loyauté et de sa fidélité. Car si elle parvenait à le quitter, ça ferait de lui un cocu, un perdant – bref, un minable. Et ça, pas question ! Sa dignité, pour lui, c’était tout. Il était prêt à la défendre de toutes ses forces, ce qui n’était pas négligeable. Et s’il leur venait un enfant, ça ne pourrait que sceller plus étroitement le contrat : après ça, plus aucun mec à peu près sensé n’aurait la témérité de venir mettre le nez dans sa tasse. Dans la vie, tout finissait par passer – y compris les peines de taule les plus lourdes. En l’occurrence, la malheureuse élue de son cœur ne tarderait pas à comprendre qu’avec Jimmy elle s’était pris la perpétuité, sans remise de peine.

Patrick Brodie savait tout ça. Des Jimmy Brick, il en avait pratiqué toute sa vie. Ce type était une bombe à retardement, dangereuse au possible, qu’il ne fallait pas quitter une seconde des yeux. Ça coulait même de source avec les allumés de son espèce qui avaient la sale manie de buter les gens pour un oui ou pour un non sans s’occuper de savoir s’ils étaient dans leur droit – leurs femmes ou leurs petites amies, voire le premier zozo qui s’avisait de leur faire de l’œil par un bel après-midi de printemps.

C'était son point faible, à Jimmy, son talon d’Achille : cette tendance à anéantir tel inoffensif pilier de bar ou telle grande gueule qui la ramenait un peu trop au restaurant. Ça finirait par le perdre. La colère avait fait plonger tant de gens au fil des années... C'en était à peine croyable.

Question boulot, en revanche, c’était très différent. Avec les lascars qu’il devait cabosser ou massacrer moyennant finances, Jimmy officiait sans la moindre émotion. Ni rancune ni colère. Il faisait son boulot, point à la ligne. Brodie comprenait parfaitement cet état d’esprit et savait en tirer profit. C'était dans la nature même de l’animal, comme il aimait à dire… Des animaux, c’était bien ce qu’ils étaient, non ? Il ne leur manquait plus qu’un naturaliste pour les classifier quelque part.

Jimmy était donc un jeune homme prometteur qui avait besoin d’un mentor pour lui serrer la vis. Pas de problème, Pat allait s’occuper de lui et le transformer, non seulement en atout maître de son organisation, mais en disciple formé à sa guise – son futur bras droit, en somme.

Pour diriger son affaire, Brodie avait besoin d’une importante force de frappe constituée de têtes brûlées. Cerise sur le gâteau, cette fois il avait trouvé en Jimmy quelqu’un de bien, pour qui il avait à la fois de l’affection et du respect, et qui détenait les deux ingrédients essentiels pour prospérer dans le Milieu : des couilles et du potentiel.

Avec Dennis Williams, Jimmy avait fait durer le plaisir avec une cruauté contrôlée et gratuite qui avait impressionné autant qu’écœuré Brodie. Exactement ce qu’il fallait : désormais, le seul nom de Jimmy Brick serait synonyme de haine et de désespoir, de souffrance et de terreur. A elle seule, sa réputation éradiquerait les problèmes avant même qu’ils se posent – qui voudrait avoir maille à partir avec un tel sadique ? Ceux que l’idée effleurerait ne tarderaient pas s’apercevoir de leur erreur et s’empresseraient de rectifier le tir. Jimmy, c’était une tumeur maligne qui finissait toujours par avoir le dessus et un gage de paix, façon bombe atomique : une force de dissuasion qu’il faudrait être fou pour prendre à la légère.

Ça faisait des lustres qu’il cherchait son Jimmy Brick. Un jour, ce gars finirait par justifier le salaire exorbitant qu’il lui versait en se laissant coffrer à sa place : tant que personne ne pourrait faire le lien entre tel ou tel meurtre ou passage à tabac et son commanditaire, personne ne viendrait frapper à sa porte. C'était aussi simple que cela. En plus d’être un brave type et un bon élément, Jimmy serait donc son homme de paille. Son nouveau Dave Williams – mais ça, il se gardait bien de le lui dire.

Tout sourire, Brodie se servit un grand verre de cognac et le porta à ses lèvres en laissant s’échapper son regard derrière la vitre crasseuse, vers les trottoirs de Soho et les passants absorbés dans leurs activités quotidiennes.

Il était content de lui, de ses affaires et de ce qu’elles promettaient de lui rapporter dans un futur proche. Ce Jimmy était une véritable aubaine. Il pouvait s’en remettre à lui pour assurer ses rentrées d’argent, son pouvoir et sa tranquillité. Ça faisait trop longtemps qu’il tenait le rôle du père fouettard ; c’était son tour de prendre un peu ses distances avec le terrain. Il projetait de se la couler douce et de ne plus intervenir que ponctuellement, le moins souvent possible et seulement en cas d’absolue nécessité.

On n’imaginait pas ce que c’était que d’être perpétuellement, jour après jour, sur le pied de guerre. Cette énergie qu’il fallait déployer pour se maintenir au sommet – ça occupait pratiquement tout votre temps. A Soho, les fortunes se faisaient et se défaisaient au gré d’une partie de poker ou des indiscrétions d’un employé revanchard. Ici, la vie était une denrée de peu de prix. Personne n’était irremplaçable.

« Dis-moi qui tu envoies au tapis et je te dirai qui tu es » – voilà ce que lui avait appris l’homme qu’il avait descendu, ici même, tant d’années auparavant. Il était maintenant aussi bien placé que Billy Spot pour le comprendre.

Il avait toujours aimé ce quartier, cette cohue, la rumeur de la rue. Son bureau était son second foyer, le seul endroit au monde où il se sentait chez lui quand il n’était pas auprès de Lil.

A Soho, rien n’était vraiment kasher. Personne n’avouait jamais rien. Jusqu’au nom des gens n’était qu’une façade, comme tout le reste. Le quartier était encore plus bidon que les pièces de boulevard qui pullulaient dans le coin. Ce qui se déroulait chaque soir sous les yeux des spectateurs n’était qu’un pâle reflet de ce qui se jouait à leur porte.

Brodie soupira, étonné de sa capacité à voir en ce quartier autre chose qu’un cloaque ou une vaste machine à broyer les gens. Les femmes, surtout ; ici, leur taux de rotation était bien supérieur à celui des autres quartiers chauds, comme Shepherds Market, où les filles échouaient généralement en fin de carrière, ou Notting Hill – voire, pour le pire, le secteur des docks où atterrissaient les déglinguées, les cabossées ou les éclopées… enfin, celles qui arrivaient à survivre. Mais ça n’était pas son problème. En tant que mec, il pouvait fermer les yeux et choisir d’ignorer ce que ça coûtait aux filles de lui permettre de fumer ses cigares préférés en se félicitant de sa fortune. Ça, c’était le secret de Soho et de ses magnats : du moment que vous parveniez à tenir vos chiens de garde à distance et que vous n’aviez pas la main trop lourde sur les prix, vous pouviez jouir d’une paix royale et vous tailler la part du lion dans le butin de la guerre de position que vous meniez implicitement contre elles. Soho n’était pas un refuge comme le croyaient les plus naïves. Au départ, elles pouvaient s’y cacher, bien sûr, et personne ne retrouvait leur trace si elles avaient la prudence de dissimuler leur véritable identité. Mais c’était un cercle vicieux, sans début ni fin. Ce boulot mirifique qu’elles avaient décroché, cette indépendance qu’elles se flattaient d’avoir conquise, tout ça finissait par se retourner contre les filles. Cette facilité même qui séduisait tant les jeunes fugueuses était le pire des pièges. De loin, ça pouvait paraître palpitant, voire fascinant, tout cet argent aussi vite dépensé que gagné, parce qu’il y en aurait toujours demain, après-demain et le jour d’après… Jusqu’à ce qu’elles se retrouvent, avec les années, dans le cycle infernal de la prostitution, avec des michetons de moins en moins reluisants et des objectifs sans cesse revus à la baisse ; jusqu’au trottoir, finalement, qu’elles devaient arpenter pour gagner de quoi se défoncer et ne plus penser à leur vie ou à ce qui leur en tenait lieu.

C'était un jeu dangereux qui pouvait rapporter gros – sauf pour les filles, naturellement.

Les seuls gagnants, c’étaient les hommes comme lui, qui les faisaient bosser et les mettaient au rancart quand elles ne faisaient plus l’affaire. Après toutes ces années, il les voyait comme une sorte de troupeau. Il ne ressentait rien pour elle. Comment auraient-elles pu le toucher, ces filles qui avaient perdu le respect le plus élémentaire d'elles-mêmes ?...

Dans sa branche, mieux valait éviter de se poser trop de questions. Ça faisait bien longtemps qu’il avait cessé de s’en poser, d’ailleurs, et il avait la ferme intention que ça continue. La seule chose qui comptait, c’était sa famille. Tout le reste était à passer par profits et pertes.

Son regard s’attarda sur la rue et ses passants. C'était la fin de l’après-midi, son heure préférée. Soho grouillait de gens en quête d’une bonne soirée et pas trop regardants sur les ingrédients de leur plaisir. La tombée de la nuit attirait dans les rues toute la faune du quartier, la matière première de Soho by night qui drainait la foule de leurs clients, nuit après nuit. Sur les trottoirs se côtoyaient jeunes, vieux, pigeons, pigeonnés, consommateurs et consommés, réunis en un curieux cocktail saupoudré de quelques-uns de ses semblables, les vrais truands sans lesquels personne ne pouvait écouler sa marchandise. Les gens pouvaient penser ce qu’ils voulaient de lui et de ses collègues, ils étaient l’élément moteur du quartier. Ils faisaient tourner la machine ; mieux, ils entretenaient le mythe qui attirait ici clients, pigeons et touristes en goguette.

Tout le monde aimait les truands. Tout le monde aimait profiter de l’aura de luxe clinquant et de danger de leurs mœurs interlopes. Comme autant de mites voletant autour d’une flamme, les gens de la haute, même les célébrités, étaient fascinés par les malfrats. C'était son fond de commerce, alors il tâchait de l’exploiter au mieux. Pourquoi s’en priver ?

Voilà pourquoi il avait besoin d’un Jimmy Brick. Les stars se pressaient dans les boîtes par les temps qui couraient. C'était devenu de véritables lieux de rendez-vous pour les sommités du Milieu : les tenanciers payaient assez cher leur protection et arrosaient suffisamment de flics ripoux pour assurer la tranquillité et la sécurité de leurs clients les plus exotiques. Il ne lui restait donc plus qu’à mettre en place la dernière pièce de son puzzle, la pièce maîtresse de sa sécurité, pour pouvoir profiter de la vie aux côtés des plus brillants d’eux.

Il regarda les stripteaseuses échanger des saluts enthousiastes sur le chemin du travail, heureuses de se retrouver entre collègues – à croire que ça adoucissait leur solitude et leur angoisse de la nuit. Les portiers baratinaient déjà les badauds pour les attirer dans leur antre, striptease ou bar à putes. Ils promettaient la lune, mais n’avaient à offrir que des plaisirs vides et sans saveur. L'air, assez froid, rendait visible le panache de leur souffle et les filles, trop légèrement vêtues, pressaient le pas pour se rendre au boulot.

Patrick Brodie aimait le West End. Il y était chez lui.

Il ne craignait pas de se faire détrôner, car il s’était hissé là où il était à la force du poignet. Il avait su imposer le respect autour de lui. Mieux, il avait su se faire craindre. Il avait fait ce qu’il fallait et en était fier. Pour la plupart des gens, Soho n’était qu’un égout à ciel ouvert. Pour lui, ça n’était qu’un moyen pour atteindre ses fins.

Lil, la femme de sa vie, lui mijotait un nouveau bébé. Dès qu’elle aurait accouché, elle redeviendrait elle-même. Ses enfants étaient adorables, intelligents et élevés avec amour. Il avait de l’argent plus qu’il ne lui en fallait, une maison agréable et tout ce qu’il avait cru à jamais hors de portée d’un type comme lui, né dans le monde où il avait grandi. Au fond, même s’il n’en laissait rien paraître, il était heureux, vraiment heureux. Seule Lil, sa Lil adorée, savait combien c’était vrai et combien il aimait la vie qu’il menait à ses côtés. Rien ne pouvait rivaliser avec sa famille.

Le ciel l’avait comblé, vraiment, et il remerciait le Seigneur chaque dimanche, dans la paix et le calme de l’église.

La vie lui souriait.

– Mon anniv’, ça va être la plus belle fête du monde ! Tu sais, Lance, tu peux inviter tous tes copains !

Pat Junior se sentait plein de générosité. Les tracas que lui avait causés son frère depuis le matin n’étaient plus qu’un mauvais souvenir. Il était peut-être un peu trop bon pour Lance et sa langue de vipère, mais il préférait se dire qu’il n’était pas le seul à être affligé d’un petit frère imbuvable. Et puis il comprenait peut-être mieux que Lance lui-même les raisons de sa frustration et de son sale caractère.

– Ah ouais ? Et pourquoi ils voudraient venir, mes copains, à ta sale fête pourrie ?

Pat Junior n’eut d’abord qu’un haussement d’épaules.

– En tout cas, tu peux inviter qui tu veux, si ça te dit.

Il se retint d’ajouter « si t’as quelqu’un à inviter ». Cette pique aurait été aussi cruelle que gratuite, et ça ne l’amusait pas de froisser la susceptibilité de son frère. Lance devait déjà supporter le perpétuel fardeau de la tiédeur de leur mère, malgré tous les efforts qu’elle faisait pour s’en défendre. Lil n’avait jamais beaucoup de temps à lui consacrer, alors que leur grand-mère en avait toujours trop. C'était peut-être même une des raisons de l’irritation de sa mère contre lui.

Dès que leur grand-mère débarquait, il n’y en avait plus que pour Lance. Personnellement, ça lui convenait parfaitement, vu qu’il ne pouvait pas la blairer. Il ne l’aurait admis devant personne, bien sûr, mais c’était un fait, il ne l’avait jamais appréciée. Evidemment, leur mère, puisqu’elle était sa fille, était bien obligée de la supporter ; quant aux jumelles, elles se laissaient cajoler : Annie devenait carrément gaga devant elles, comme à peu près tout le monde… Allez donc savoir pourquoi ! Il les adorait lui aussi, alors il était bien placé pour comprendre quel effet elles faisaient aux gens ! Cela dit, Lance n’était pas un cadeau. Il devait sans cesse l’avoir à l’œil, même quand il faisait tout pour lui taper sur les nerfs.

– D’accord ? fit-il avec un soupir. A toi de voir qui tu veux inviter…

Lance hocha la tête, un peu gêné. La patience d’ange de son frère avait des limites, alors il lui sourit – ce qui, comme toujours, le métamorphosa littéralement. Il était la grâce et l’innocence même et le serait resté, s’il n’avait pas passé son temps à ruminer des vacheries et à chercher quelle méchanceté lui lancer.

– D’accord, mon vieux. Je vais réfléchir, d’accord ?

Pat Junior hocha la tête et ils s’installèrent ensemble devant la télé

pour regarder Jackanory1 dans un silence presque amical.

En entrant dans le living, Lil vit ses deux fils assis côte à côte et ne put se retenir de sourire. Ils se ressemblaient tant… En plus, pour changer, Lance semblait content ! Elle vint s’asseoir près d’eux, une tasse de thé à la main, en souhaitant de tout son cœur avoir plus souvent l’occasion de les voir aussi calmes et heureux. Hélas, ce n’était qu’un vœux pieux…

Lance la regardait déjà du coin de l’œil d’un air craintif. La culpabilité qu’il lui inspirait s’empara à nouveau d’elle et elle sentit ses larmes monter. Malgré tous les efforts qu’elle faisait pour garder son sang-froid devant à lui, l’envie de lui ficher des claques la démangeait.

Pat jeta un coup d’œil à son frère et glissa sa main dans la sienne, mine de rien, comme s’il n’avait pas senti cette électricité dans l’air, comme s’il n’y avait pas de quoi s’inquiéter. Le pire, pour Lil, fut de voir Lance agripper la main de son aîné comme un naufragé agrippe sa planche de salut. Comme d’habitude, Pat faisait tampon entre eux. Et elle ne faisait jamais rien pour l’en empêcher.

Lil lui était pourtant reconnaissante de ses efforts. Elle sentait qu’il ne faisait ça que pour elle et ne l’en aimait que davantage – parce que, lui non plus, il n’appréciait pas beaucoup Lance.

Tout comme son mari avec Dennis Williams, qui avait pourtant fini par le pousser à bout, Pat Junior s’armait de patience. Mais Lance, lui, semblait avoir assez de jugeote pour percevoir les limites à ne pas dépasser.

Ça ne l’empêchait pas de se ronger les sangs. Les catastrophes déclenchées par Dennis avaient failli éclabousser sa maison. Patrick y avait mis bon ordre, bien sûr, mais elle ne s’en était toujours pas remise. Il pouvait lui dire ce qu’il voulait ou, plutôt, lui taire ce qu’il pouvait, sa mère savait relayer les ragots qui circulaient dans le quartier.

Une chose était certaine, en tout cas : les frères Williams seraient toujours une source de problèmes.

 

Dave se demandait avec anxiété quel genre de comité d’accueil l’attendait dans le bureau de Patrick. Il espérait sans y croire que le Boss serait seul, qu’il n’y aurait pas toute une cour devant qui parler. Brodie lui devait bien ça, après tout, mais il ne se voyait pas l’exiger. Ça faisait bien longtemps qu’il n’était plus en position d’exiger quoi que ce soit.

Le fait qu’il l’ait convoqué au club était déjà un bon point. Si Brodie avait voulu s’en prendre à lui, il aurait évité d’avoir des témoins. Or, Dave avait besoin de faire le point avec lui. Pas seulement pour lui, mais pour ses frères, qui s’inquiétaient de leur sécurité. La famille avait volé en éclats. Tout ce qui lui restait à faire, à présent, c’était recoller les morceaux du mieux qu’il pouvait. Si ça voulait dire se la fermer et tout avaler comme une pro de la turlutte, pas de problème. De toute façon, on ne lui laisserait plus que les miettes. Il n’avait plus qu’à accepter son sort en attendant de revenir dans les bonnes grâces de Patrick. Il lui fallait donc tenter de sauver ce qui pouvait l’être dans leurs relations de travail, pour assurer le quotidien.

D’un autre côté, il craignait le pire concernant Dennis. Comme Jimmy avait trempé dans le coup, l’histoire ne serait pas jolie à entendre. Mais il était prêt à encaisser les détails les plus macabres, et avec dignité – il puiserait jusqu’à ses dernières ressources s’il le fallait.

L'un dans l’autre, son devoir était de servir les intérêts de la famille en toute situation, parce que les temps avaient radicalement changé. Il n’avait plus le choix et devait prendre ce qu’on lui proposait, en faisant le gros dos, le temps que l’orage se calme.

C'était du moins ce qu’il se répétait.

Comme il se garait et se frayait sans hâte un chemin dans la cohue qui envahissait les trottoirs de Soho dès la tombée de la nuit, il sentit comme un choc lui ébranler la poitrine. Dans ce quartier qui était naguère son territoire, le symbole même de tout ce qu’il avait visé et obtenu, il avait à présent l’impression de s’aventurer comme sur un continent inconnu. Les rues étaient hostiles et glacées. Il ne faisait plus partie de la famille.

Les néons qui crachaient leurs couleurs criardes, les affiches où s’étalaient les pin-up et leurs trois étoiles stratégiquement placées, tout ce déballage de sexe dégoulinant de partout, à vendre partout, ça ne lui disait plus rien. Il sentait peser l’ombre de des macs, celle de Brodie et de ses semblables, les maîtres des lieux.

Les relents de cuisine chinoise et de pizzas lui levaient le cœur. Ces filles grisâtres qui semblaient renaître avec la nuit lui filaient la chair de poule. Leur maquillage, leurs fringues minables, tout criait que ce monde, qu’il avait si longtemps pris pour le sien, n’était qu’un décor.

Soho n’était donc qu’une façade. Il suffisait de gratter un peu le vernis clinquant et les paillettes pour qu’apparaissent les mensonges et les illusions sur lesquels reposait tout l’édifice. Lui qui avait tant contribué à entretenir ces mensonges, il se retrouvait sur la touche. La leçon était cuisante, il ne l’oublierait pas de sitôt.

Tout le monde semblait avoir oublié son existence. Plus personne ne le saluait, plus d’exclamations enjouées ni de signes de la main sur son passage… Certains se détournaient carrément, comme s’il était pestiféré – ce qui, en un sens, était le cas. Il n’était plus qu’un intrus. Il n’avait jamais rien vécu d’aussi déprimant. Rien ne pouvait plus profondément le blesser.

En pénétrant dans le cocon tiède du club, il sentit s’envoler ses dernières illusions. Il n’était plus rien dans ce milieu dont il avait pourtant été une des principales figures. Linda Marx, la responsable des filles, le toisa de la tête aux pieds sans même essayer de dissimuler son dégoût, avant de laisser tomber :

– Bouge pas une seconde, tu veux… Je vais prévenir le patron que t’es là.

Cette petite phrase méprisante, lancée sur un ton qui en disait long sur la profondeur de son déclin, acheva de lui serrer le cœur. Si les filles elles-mêmes se sentaient autorisées à vous traiter comme une sous-merde, vous ne pouviez guère tomber plus bas.

Mais Dave s’était fait une raison. Il avait foiré et se sentait prêt à tout encaisser. Il lui faudrait peut-être des années de patience pour être à nouveau accepté, ne serait-ce que comme simple exécutant, dans ce monde sur lequel il avait régné et qu’il considérait encore un peu comme le sien. Quant à reconquérir un semblant de confiance et de respect… Il allait devoir prouver à Patrick Brodie qu’il avait retenu la leçon. Il allait devoir se présenter devant lui, la casquette à la main, avec toute l’humilité dont il était capable, dans l’espoir de sauver le peu qui pouvait être sauvé dans toute cette débâcle pour assurer la survie de la famille. Il voulait aussi savoir si Dennis était toujours de ce monde et, sinon, s’il restait de lui quelque chose à enterrer. Il aurait préféré ne pas avoir à annoncer à leur mère qu’elle devait renoncer à pleurer les restes de son fils.

Il attendait donc, glacé d’angoisse et ruisselant de sueur, que Brodie veuille bien se décider à le recevoir.

 

– Regardez-moi ces deux petits trésors vivants ! roucoula Annie, de ce ton suave qu’elle adoptait de plus en plus souvent.

Ses petites-filles n’étaient pas étrangères à cette métamorphose.

– N'est-ce pas qu’elles sont chou, hein ! J’espère que celui-ci aussi, ce sera une fille.

Lil plaça ses mains sous son gros ballon. Son ventre n’avait jamais été aussi lourd et tous les experts lui prédisaient qu’elle attendait soit un autre garçon, un petit géant, soit un autre tandem…

Ce qu’elle voulait, elle, c’était une fille. Elle adorait ses jumelles et elle craignait d’avoir un autre fils depuis la naissance de Lance – un autre fils qu’elle ne saurait pas aimer.

Les jumelles gazouillaient dans leur sabir. C'en était fascinant, ces deux petites frimousses qui semblaient être la réplique exacte de l’une de l’autre. A moins d’être de la famille, il était presque impossible de les distinguer.

L'amour inconditionnel qu’Annie leur témoignait avait fini par l’attendrir, ce qui avait grandement facilité leurs relations. Jamais elles ne s’étaient aussi bien entendues. Annie sautait sur la moindre occasion de l’aider ou de lui simplifier la vie, et elle lui en était reconnaissante. En promenant son regard sur le capharnaüm qui avait envahi son séjour, Lil sentit se préciser la fatigue et l’excitation qui précédaient toujours de peu une naissance.

Elle ne pouvait qu’espérer que Patrick serait là le jour J. Il s’intéressait à son état, à ses petits malaises et prétendait pouvoir deviner le sexe du bébé en lui tapant sur le ventre et en lui posant des questions. Mais il était comme tous les hommes : incapable d’imaginer ce que ça pouvait être de se laisser physiquement envahir pendant neuf mois – ce qui ne l’empêchait nullement d’en parler d’un air docte. A elle l’accouchement, à lui la gloire ! Comme disait sa mère, un homme, autour d’une femme enceinte, c’était à peu près aussi utile qu’une théière en chocolat ! Pour une fois, elle devait reconnaître qu’elle avait raison.

La présence de sa mère avait été plus que bienvenue ces derniers temps, avec les préparatifs de la fête, les jumelles et Patrick qui n’était presque jamais à la maison. Pour une raison qui lui échappait, son corps se rebellait contre ce nouvel enfant. Quel soulagement ça serait de le sortir enfin et de pouvoir le – la ! – regarder enfin sous toutes les coutures ! Il n’y avait vraiment qu’une fille pour vous empoisonner la vie comme ça, vous empêcher de dormir la nuit et de vous activer le jour, et pour vous filer un tel mal de dos – et cette constante envie de pleurer… Jamais pendant aucune de ses grossesses précédentes elle n’avait vécu un tel mélange de déprime et de surexcitation. Celle-ci, sans l’ombre d’un doute, ça allait être quelqu’un !

Lance souleva Eileen pour la porter jusqu’à son lit et la petite lui fit un beau sourire. Il était gentil avec ses sœurs – avec Eileen, surtout. Finalement, ça ne pouvait venir que d’elle, ce sentiment trouble qu’elle éprouvait pour lui. Ça ne pouvait pas être la faute du petit. Lance faisait des pieds et des mains pour se faire aimer d’elle, mais en dépit de ses efforts pour le rassurer sur ce point, elle ne se voilait pas la face : il avait parfaitement compris qu’elle lui jouait la comédie.

 

Il allait être huit heures et le club était toujours désert, à l’exception d’une poignée de cols blancs qui aimaient venir prendre un verre, se rincer l’œil et peloter un peu les filles avant de rejoindre leurs pénates où les attendait Bobonne. Quand Dave fut finalement invité à entrer dans le bureau de Brodie, il était sur les charbons ardents. Pour un peu, il en aurait chialé.

Brodie se tenait derrière son bureau, un verre de cognac à la main, ce qui était plutôt bon signe. Il avait allumé un de ses cigares préférés, un havane – tout le monde le savait, même s’il ne les fumait qu’au boulot, jamais chez lui.

Dave esquissa un sourire hésitant et lut de la pitié dans son regard. Il était vraiment tombé bien bas ces derniers mois et le sentait avec une douloureuse acuité maintenant qu’il avait réussi à obtenir un rendez-vous avec l’homme qui venait de supprimer son frère, après avoir été si longtemps leur mentor et leur bienfaiteur.

Brodie lui adressa un sourire mélancolique. – Tu prends quelque chose, Dave ?

Il s’empressa d’accepter, d’un signe de tête un brin trop enthousiaste qui dut trahir son soulagement. Ça devait faire peine à voir et c’était le genre de détail qui ne pouvait qu’aggraver sa honte et son humiliation. Cela lui laissait présager le pire… Il n’était plus très sûr d’être capable d’en supporter davantage.

Patrick avait le cœur serré par tant de gêne. Il avait toujours eu de l’affection pour Dave. Ce gars n’avait ni le courage ni le bon sens de son frère aîné, mais sa bonne volonté avait suffi à le convaincre de lui donner sa chance, ne fût-ce qu’en mémoire de Dicky. Mais s’il lui avait mis le pied à l’étrier, justement, ce n’était que pour ça, à cause de son défunt frère, et il payait cette erreur à présent – ils n’avaient pas fini de la payer, tous autant qu’ils étaient.

Jimmy entra dans le bureau alors qu’il tendait son verre à Dave. Ce dernier devint plus pâle qu’un linge. Ses lèvres elles-mêmes avaient blanchi.

Brodie en fut agacé. Quel con, ce Dave, il aurait dû s’y attendre ! Qu’est-ce qu’il croyait ? Qu’il ne l’avait pas remplacé ? Ou qu’il allait laisser passer des mois, voire des années, avant de faire les présentations ? Ce manque de discernement ne parlait guère en sa faveur. Décidément, il s’en voulait d’avoir mis si longtemps à comprendre qu’il n’était qu’un fieffé crétin. Il aurait dû préparer un speech, lui présenter ses plus plates excuses en bonne et due forme – ne connaissait-il pas les lois du Milieu ? Eh, non. Il restait planté là, bêtement, comme un débile.

Pat le regarda droit dans les yeux et tâcha de lui communiquer ses impressions d’un imperceptible signe de tête, en priant pour que ce gamin comprenne enfin ce qu’on attendait de lui : soit il relevait le gant en vengeant la mort de son frère, soit il s’écrasait et acceptait d’avoir été rétrogradé au rang de larbin. Or, Dave n’optait ni pour l’un ni pour l’autre et, sans en être vraiment surpris, Brodie était accablé. L'air de la pièce vibrait d’un mélange de tension et de déception accumulée.

Jimmy mit un terme à cet embarrassant épisode d’un haussement d’épaules désinvolte. Et Dave dut assister à l’accolade qu’ils échangèrent comme deux frères d’armes se retrouvant après des mois d’absence. Il aurait dû faire le premier pas et tendre la main à Jimmy comme si tout ça n’était qu’une foutue bévue. Parce que Jimmy contrôlerait désormais tout ce qu’il gagnerait et toutes les responsabilités qui lui seraient confiées. Une fois de plus, il avait merdé, et Brodie en était le premier désolé. Il avait tenté de jeter un pont entre eux, mais Dave n’avait pas été assez malin pour saisir sa chance. Les bras ballants, l’œil stupide et sombre, il les observa d’un air morose. Il partait déjà battu. Inutile d’enfoncer le clou, ils le savaient tous les trois.

Les yeux mornes de Jimmy s’étaient réveillés et brillaient d’une pointe de malice. Il avait bu du petit-lait depuis quelques minutes. Dave venait de se prendre la claque de sa vie et c’était à lui que revenait le privilège d’en rajouter une couche à sa manière, c’est-à-dire vite et fort, histoire que ça prenne bien.

Une fois de plus, la famille Williams venait de manquer une occasion en or.

1 Emission pour enfants diffusée quotidiennement et presque sans interruption sur la BBC

depuis 1965, au cours de laquelle des acteurs, assis dans un fauteuil à bascule, racontent des histoires et des contes.

 

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CHAPITRE 13

 

– Putain, vous commencez à me gonfler, tous les deux. Cassez-vous, vous n’aurez pas un rond !

Dave et Tommy Williams étaient à deux doigts d’envisager le meurtre, et le type en face d’eux le savait. Pourtant, ça ne semblait pas l’affecter outre mesure – du moins, pas autant que ça aurait dû. Le détachement de Colin Parker – trouduc notoire, mais, jusqu’à présent, trouduc craintif – confinait au mépris.

– Merde, où tu le planques, ton fric, Colin ? Tu nous le files et on s’en va. D'ac ?

Cette infime hésitation dans la voix de Dave n’avait pas échappé à Parker, qui renifla d’un air supérieur. Avec sa trogne rougeaude et sa barbe de trois jours, il avait un look plus glauque que jamais. C'était pas un prix de beauté, le Colin, et le rictus qui lui déformait la bouche ne risquait pas de lui améliorer le portrait.

– Je peux vous poser une petite question, les gars ? fit-il d’une voix calme et posée, comme s’il se souciait vraiment de leur réponse.

Dave hocha la tête, par curiosité.

– Ouais, vas-y.

Colin leur grimaça un large sourire, ce qui exigeait un certain culot, et laissa tomber sans hâte :

– Est-ce que, par hasard, j’aurais l’air de me biler, ne serait-ce qu’un tout petit peu ? Vous me faites pas peur, les frangins. Vous êtes plus qu’une bande de dégonflés, et c’est pas un scoop !

Parker alluma son joint d’une main preste et assurée, que ne perturbait pas le moindre tremblement, et ajouta, en recrachant la première bouffée :

– Maintenant que Dennis est plus des vôtres, vous pouvez aller vous faire foutre. C'était lui, la terreur.

Et il décocha un sourire débordant d’assurance, le genre de sourire à faire bouillir un iceberg. Ce parieur à la petite semaine avait développé une sérieuse addiction au jeu et creusé un abîme de dettes qu’il se souciait comme d’une guigne de régler – à moins qu’on ne l’y oblige.

Petit, râblé, le crâne rasé, plutôt costaud, il comptait parmi les

fondateurs de l'ICF1 et se croyait au-dessus du lot. Persuadé de pouvoir assurer seul sa sécurité, il allait régulièrement chercher la bagarre dans les sections spécialisées des stades ; en gros, tous les samedis soir et en nombreuse compagnie – non qu’il eût besoin de ses petits amis, mais, l’union faisant la force, il préférait nettement avoir sa bande derrière lui.

Ces deux rigolos, pourtant, n’avaient pas l’air bien méchants. D’ailleurs, à en croire la rumeur, la famille Williams battait gravement de l’aile. Après avoir longtemps tenu le haut du pavé, ils ne faisaient plus le poids. Qui aurait peur d’une bonne sœur armée d’un pistolet à eau ?

Les frères Williams n’étant plus que l’ombre d’eux-mêmes, Parker ne voyait aucune raison de leur lâcher des tunes qu’il pouvait faire fructifier par ailleurs. Après tout, un pari, ça n’était jamais qu’un pari, alors un petit différé dans le remboursement, c’était toujours ça de pris. Ça lui laisserait le temps de se refaire une santé.

– Vous l’avez dans l’os, bande de taches, leur dit-il d’un ton où on aurait vainement cherché la moindre nuance d’appréhension.

Le hic, c’était que ça devenait une habitude, pour les frères Williams, et que ça leur faisait un peu mal. Ils ne tireraient rien de ce type sans le secouer un peu. Or, Colin Parker, les gnons, ça le connaissait. C'était un vétéran des terrains de foot, qui passait ses samedis soir au stade et

considérait, en sa qualité d’habitué de Boleyn Ground2, toute la rive nord comme son fief. Upton Park, c’était pour lui l’occasion rêvée de distribuer plaies et bosses ; les paris, celle de se détendre un peu et de compter ses bleus entre les matchs.

De son point de vue, les frères Williams n’étaient pas une vraie menace. Ils n’étaient plus rien – de toute façon, même au sommet de leur gloire, ils ne l’avaient jamais beaucoup impressionné. Jusque-là, s’il payait, c’était uniquement à cause de Brodie, et il avait toujours préféré cracher sans attendre une lettre de rappel un peu musclée. Sauf que, cette fois, c’était à Cain et à Spider qu’il devait du fric et, ces deux-là, il n’en avait vraiment rien à branler – encore moins que de Dave et de ses frères !

Quand il pariait avec Brodie, il payait vite et bien, et s’il dépassait la date limite, ça n’était jamais que de quelques jours. D’ailleurs, les rares fois où il avait eu un peu de retard, tout s’était passé avec le sourire. Là, ça n’était visiblement plus le cas. Et pourquoi ? Parce qu’il devait mille livres à un gonze qui n’était pour lui qu’un sale rat de rastaquouère ? Comme s’il était du genre à se décarcasser pour lui filer autre chose qu’une bonne trempe, à ce connard ! Brodie aurait dû avoir honte de laisser le business des paris aux mains de ces macaques.

S'il n’avait pas eu ce job d’enfer qui consistait à faire le tri entre les hommes et les branleurs dans les tribunes des terrains de foot, sa place aurait été à l’armée. Et voilà qu’il se retrouvait face à ces deux guignols, ces crétins de has been qui prétendaient lui faire cracher son pognon si durement gagné pour le filer aux Blacks ? Non, mais ils avaient vu la Vierge, ces deux-là !

Ça frisait l’affront ; y avait de quoi s’estimer offensé.

– Vous pouvez leur dire que je leur filerai pas un rond, à vos négros, pigé ?

Dave ne voyait que trop bien les limites de son nouveau poste. Tommy lui lança un coup d’œil éloquent – en désespoir de cause, il attendait de son frère une directive. Dave regretta de n’être pas venu avec Ricky, le petit dernier ; il avait nettement plus de cran et n’attendait pas qu’on lui dicte ses moindres gestes.

Parce que là, Dave ne savait pas quoi faire. Ce Colin Parker était une vraie tête de lard, d’accord, mais s’il ne ramenait pas le fric à Cain, faudrait appeler les secours – et pas pour Parker, mais pour eux. Il était vidé, au bord de la crise de nerfs. Ces derniers temps, sa vie ressemblait à une série télé catastrophe rythmée par les bouffées de colère et les cuites à répétition. C'était même devenu les seules choses qui le sortaient du lit le matin. Ce locdu de Parker n’était peut-être qu’un vulgaire rouleur de mécaniques, n’empêche que sa stratégie était la bonne. Dave sortit donc de chez lui – ils étaient à Leytonstone –, son sang lui cognant aux oreilles au rythme de ses pulsations cardiaques et il se retenait de gerber à chaque pas.

Il souffla un grand coup pour se calmer avant que son frère le rejoigne.

– Qu'est-ce qui te prend, Dave ? Tu te fous de ma gueule ou quoi ? râla Tommy à mi-voix – il se méfiait des oreilles indiscrètes.

Dave secoua la tête en soupirant.

– Quel putain de merdier… Et ce putain de rôle de bouc émissaire qu’on se tape, tout ça à cause du connard qui nous tenait lieu de frère…

Tommy, qui en avait jusque-là de Dave et de ses jérémiades, était dans une rage noire et se retenait d’exploser. Il n’avait jamais été du genre à se laisser marcher sur les pieds. Alors, puisqu’il fallait que quelqu’un se décide à l’ouvrir, il était prêt. Quel gâchis, putain ! Vraiment ras le bol ! OK, jusque-là, il avait suivi son frère aîné, mais les temps étaient durs et les choses évoluaient à toute vitesse. Dave n’allait pas tarder à le constater…

– Non, mais regarde-toi, putain ! lança-t-il. C'est ça que t’appelles un homme ? Un Williams qui plus est ? Tu rigoles ou quoi ? On va le récupérer, ce fric, ou on est cuits. Parce que je commence en avoir ma claque, tu piges ? Alors est-ce que ça te dérangerait, ne serait-ce qu’une fois, de te concentrer sur le boulot qu’on a à faire ? Rien à foutre de tes pleurnicheries sur l’histoire de la famille ou sur les bourdes du frangin. Ce que je veux, moi, c’est le pognon, et pas demain !

Dave hocha la tête. Il comprenait, mais il restait là, sans ressort, les bras ballants. Il était foutu, lessivé, et il n’avait pas besoin que Tommy le lui rappelle.

– Ouais, ouais… bien sûr, je sais. Mais t’as vu, il se prend pas pour de la merde, le Parker. Qu’est-ce qu’on est censés faire, hein ? Remonter lui péter les dents ? Fais chier, putain… Ras-le-bol de ce merdier, j’ai plus envie…

C'était vrai. Dave avait perdu la rage nécessaire pour envoyer ses ennemis au tapis. Le punch, la volonté et le plaisir de cogner. C'était devenu un vrai cave, qui ne valait pas mieux que les mecs à qui ils bottaient le cul. Surtout, il avait commis l’erreur suprême de se rendre absolument indispensable à la survie de la famille.

Tommy ferma les yeux et inspira profondément. Il avait lui aussi besoin de se calmer.

– Bon, qu’est-ce que tu proposes, hein ? Tu comptes le régler comment, le problème ? Putain, Dave… secoue-toi ! On remonte, on lui fout la branlée de sa vie à ce connard, et c’est réglé, on passe à autre chose !

Il était hors de lui.

– Je sais vraiment pas, Tommy. T’as raison, faut récupérer le fric. Faudrait aussi qu’on lui apprenne la politesse, à ce petit con. Mais c’est un vrai cinglé, ce Parker.

Tommy poussa un nouveau soupir. La peur, la nervosité et les hésitations de son frère étaient presque palpables. OK, Dave se faisait du mouron pour la famille, mais il commençait à le gonfler sérieusement. Il promena un moment son regard autour de lui en se forçant à respirer calmement, pour garder un minimum de sang-froid.

Ils se trouvaient sur le perron de l’immeuble. L'air du soir leur apportait des relents de friture et de vieille clope. En ce début de soirée, les gens allaient et venaient, vaquant à leurs petites affaires. Les filles, pomponnées, attendaient les garçons qui les mèneraient à leur perte ; les dealers lançaient leurs premières opérations ; les petites vieilles allaient au bingo, bien au chaud dans leurs gants et leurs tricotés main. Deux ou trois bambins crottés jusqu’aux yeux jouaient encore dans le bac à sable devant l’immeuble, leur frimousse précocement endurcie par l’épreuve d’avoir à s’élever tout seul.

Il n’en fallait pas davantage pour rappeler aux frères Williams leur propre enfance. Tommy en avait les larmes aux yeux. Des larmes de colère et d’humiliation. C'était un « mahousse », comme l’auraient décrit les gens du quartier : taillé façon armoire à glace, il savait jouer des poings et arrivait à l’âge où l’on tient à marquer son territoire et à faire ses preuves – et tant pis si ses aînés, eux, ne pensaient qu’à prendre leur retraite et à se faire oublier. Ils n’allaient tout de même pas tirer un trait sur le boulot de la famille, juste parce qu’ils faisaient dans leur froc devant Brodie ! Qu’ils aillent se faire foutre, Brodie et toute cette bande de dégonflés ! Lui, il allait faire ses preuves, quoi qu’il arrive. Il allait se battre pour défendre ses droits et s’assurer la place qui lui revenait, dans la branche qu’il s’était choisie.

– Putain ! Et qu’est-ce qu’on est censés faire, alors ?

Ça n’était pas une question. Dave avait clairement perçu la rage et le défi dans la voix de son cadet. Pour Tommy, il ne valait plus un clou. Il aurait pourtant aimé pouvoir lui expliquer dans quel genre de pétrin ils se trouvaient.

– Putain, Dave, tu me réponds, oui ou merde ? On nous a envoyés récupérer le fric, et c’est bien ce que j’ai l’intention de faire, avec ou sans toi.

Dave secoua la tête.

– Te frappe pas, Tom. Quoi qu’on fasse, personne ne nous le revaudra. Tout ce qu’on finira par se ramasser, c’est des beignes de Colin Parker et de ses petits copains.

Tommy dévisagea son frère en réprimant une furieuse envie de lui en coller une.

– Putain, c’est tout de même pas le trou de la Sécu qu’on réclame, non ? C'est mille livres, putain de merde ! Même pour ce branleur c’est peanuts ! Si on barre comme ça, tout va se barrer en couilles. Qui nous filera du boulot après ça, hein ? Pourquoi les gens nous feraient confiance ? C'est maintenant ou jamais qu’on doit montrer ce qu’on a dans le ventre, sinon on peut se préparer à faire les poubelles ad vitam !

Il n’avait pas tout à fait tort, mais Dave ne voulait plus jamais se retrouver face à Jim Brick, encore moins à Patrick Brodie.

– On lui laisse une semaine pour réfléchir. OK ?

Tommy secoua la tête d’un air profondément dégoûté et, après s’être raclé la gorge, cracha aux pieds de son frère. Puis il retourna à l’appartement et empoigna une chaise de cuisine, qu’il abattit de toutes ses forces sur la sale gueule de Colin Parker.

Colin en fut aussi sidéré que Dave, qui avait suivi son frère. La tête et la bouche en sang, il tenta de traverser la pièce en rampant et en articulant quelques mots de mise en garde, mais il ne put émettre qu’une sorte de grommellement, une plainte d’ours blessé. Brandissant la chaise, Tommy Williams le cogna, encore et encore. La colère et la frustration le rendaient mauvais. Comme l’autre cherchait à s’abriter sous la table, il l’acheva à coups de pieds, jusqu’à ce qu’il cesse définitivement de bouger. Il le délesta alors de ses bijoux et de son portefeuille, avant de prendre la tangente – pour de bon.

Une fois dehors, il regarda son frère aîné droit dans les yeux et lui dit d’une voix basse, chargée de haine :

– Je t’encule, Dave. Je vous encule tous, toi et Brodie les premiers !

Puis il fit disparaître son butin dans sa poche et s’éloigna à grands pas, sans un regard en arrière.

Spider et Cain étaient à leur poste dans leur repaire favori, à Paddington. Les habitués les saluèrent avec le respect qui leur était dû alors qu’ils gagnaient les petits bureaux aménagés dans l’arrière-salle, en distribuant leur sourire le plus commercial à leurs amis et clients – un large rictus un tantinet crispé.

Le club leur appartenait, mais personne n’aurait pu en apporter la preuve – ils n’avaient jamais versé un rond au fisc et ne craignaient pas les flics. Vu de l’extérieur, ce n’était qu’une boîte parmi des centaines d’autres. Rien n’aurait permis de faire le lien avec eux.

Dans la petite salle du fond, pompeusement baptisée « bureau » à défaut d’un terme plus approprié, Jimmy Brick et Patrick Brodie les attendaient. Quoique visiblement surpris, Spider et Cain recouvrèrent leur aplomb si vite que Brodie trouva ça suspect.

– Yo, man ! Comment va ?

Spider avait toujours l’air enchanté de le retrouver.

Pat lui rendit son sourire.

– Ça baigne, ça baigne, comme d’hab’ !

Il se leva pour lui serrer la main avec énergie – qu’importe ce qui avait pu se passer, Spider était toujours sur la photo. En revanche il considéra Cain d’un œil nettement plus froid.

– Et toi, mon pote, qu’est-ce que tu nous mijotes ?

La question n’était pas dénuée d’ironie et Patrick vit, non sans un certain plaisir, un tressaillement de peur parcourir les traits déliés du jeune homme. En plein dans le mille, évidemment ; ça suffirait peut-être à le rappeler à l’ordre. Mais, un battement de cils plus tard, Cain avait retrouvé toute sa morgue et répondait, avec un haussement d’épaules et toute l’arrogance de la jeunesse :

– Des plans d’enfer, comme toujours !

Spider nota le coup d’œil qu’échangèrent alors Jimmy et Patrick, ce qui ranima aussitôt sa tendance naturelle à la paranoïa.

– Eh bien, tu m’en vois ravi ! fit Brodie en jetant un paquet de fric sur la table. Et on peut savoir à quoi tu joues quand tu fais crédit à un mange-merde du genre de Colin Parker ?

Spider écarquilla imperceptiblement les yeux – seul signe apparent d’une quelconque réaction de sa part ; or, Patrick ne cherchait que ça.

– T’étais pas au courant, Spider ?

Spider s’y attendait : pour Patrick, il était au parfum, c’était évident – il ne lui aurait même pas posé la question, sinon. Brodie voulait préserver la paix à tout prix, il n’avait donc aucune raison de lui tendre un piège. Ce n’était qu’une façade, une sorte de jeu… Spider sut gré à son vieil ami des formes qu’il avait mises pour s’adresser à lui.

Il était tellement furieux contre son frère qu’il aurait pu l’assommer avec le premier objet venu. Au lieu de quoi il préféra répondre le plus sincèrement possible.

– Allons, Patrick ! Tu sais bien que je ne cautionnerais jamais un truc pareil…

Cain, qui avait décelé son agacement, n’était pas assez rompu aux codes du Milieu pour comprendre qu’il était en train de se faire lâcher par les trois principaux protagonistes de la pièce – dont son frère.

Il ne mesurait pas combien Brodie était remonté contre lui – il n’avait même pas conscience d’avoir piétiné les plates-bandes de quelqu’un. Il n’avait pas encore compris que, s’il s’en était sorti indemne, jusque-là, c’était grâce à son frère. Assez malin cependant pour piger qu’il y avait eu une couille quelque part, il chercha à se justifier pour se sortir du pétrin et échapper aux représailles.

– Merde ! J’ai vraiment fait une connerie ?

Il abusait outrageusement de la situation. S'il s’imaginait sincèrement s’en tirer comme ça, il n’avait décidément rien dans le crâne. Planté devant Brodie, il tendait les bras de façon presque suppliante. Son attitude semblait proclamer qu’il avait enfin pigé et qu’il était décidé à tirer les leçons de ses conneries. Mais elle pouvait aussi dire tout le contraire : qu’il essayait de temporiser, d’apaiser les vieux dinosaures qu’ils étaient, son frère y compris. Il s’imaginait en fait bien trop malin pour se faire prendre…

Spider partit d’un grand éclat de rire et lui décocha une bourrade, un poil plus fort qu’il ne l’aurait fait d’habitude.

– T’as vraiment fait crédit à cette petite ordure raciste ?

Cain eut un haussement d’épaules arrogant.

– Qu’est-ce que j’en ai à branler, de ses opinions ? Il voulait continuer à miser. Il nous doit encore plus de fric comme ça !

D’un coup de menton, Patrick désigna la liasse de billets qu’il avait balancée sur la table.

– Voilà qui solde sa dette. Deux cents tickets pour ta peine.

– Mais il m’en doit au moins mille de plus !

Cain avait parlé avec insolence et colère – à croire qu’il avait oublié qui il avait devant lui.

Pat le considéra d’un œil froid chargé d’un mépris savamment distillé.

– Tu prends ce que je te donne, petit.

L'air crépitait d’animosité. Contre toute attente, son frère ne le soutenait pas, bien au contraire même. Pour la première fois, Cain devait assumer seul ses actes, et ça ne lui plaisait pas vraiment.

Spider était vert de rage. Ses grosses dreadlocks semblaient prendre vie à mesure qu’il perdait son calme et se retenait de grimper aux rideaux. Brodie, lui, restait parfaitement serein. Cain n’avait encore jamais été confronté à ce genre de situation et ne se démontait pas. Pourquoi faire un foin pareil ? Il se faisait de la tune comme tout le monde ! Parce que c’était pas leur job, peut-être ! Alors, qu’est-ce qui l’empêchait de se faire un peu de blé sur le dos d’un connard de skinhead ? Presser les citrons, c’était pourtant ce qu’on leur demandait !

– Ça ne se reproduira plus, Patrick. T’as ma parole, fit Spider sur un ton d’autorité respectueuse.

Le sang de Cain ne fit qu’un tour. Spider était censé être quelqu’un, merde ! Brodie et lui étaient même censés être partenaires ! Alors pourquoi son frère s’adressait-il à lui comme s’il était son larbin ?

Patrick lisait dans ses pensées comme dans un livre. Il avait prévu chacune de ses réactions. Ce gamin était dévoré par l’avidité de la jeunesse. Si ce qu’il suspectait était vrai, il avait besoin d’un bon coup de pied au cul.

– Et toi, Cain, tu la mets en sourdine !

Les rires qui fusèrent dans la pièce furent plus douloureux que tout le reste.

Patrick secoua la tête d’un air incrédule. Quel putain de numéro, ce garçon ! Mais s’il le croyait assez poire pour le considérer comme un interlocuteur digne de ce nom dans le business, il se foutait le doigt dans l’œil, et profond. Quel mec sensé serait allé faire crédit à un Colin Parker ? On n’acceptait que du cash de ce genre de parieur à la petite semaine. Parker mentait comme un arracheur de dents : vous lui demandiez ce qu’il avait mangé au petit déj’, il vous rajoutait une saucisse en prétendant, en plus, qu’on la lui avait piquée ! Sans compter que c’était un membre assidu de l'ICF, et Brodie préférait garder ses distances. La seule chose qui les intéressait, ces gars-là, c’était la bagarre, point barre. Il n’allait pas se mettre à dos tous les hooligans de Londres à cause d’une dette – à moins d’y être contraint, cela allait sans dire. Mais il préférait de loin éviter d’attirer l’attention sur lui ou sur un membre de son équipe pour une bagatelle pareille. N’empêche, si Cain s’imaginait marquer son territoire en laissant des types comme Parker le taper de quelques biffetons, il devait avoir une sérieuse case vide ou un besoin urgent de se faire remonter les bretelles.

Dans un cas comme dans l’autre, la balle était dans le camp de Spider maintenant, et il ne demandait pas mieux que de le laisser s’en dépatouiller. Mais s’il manquait à son devoir, il reprendrait les choses en main, sans hésiter.

Manifestement, Cain était toujours en rogne. Brodie décida donc de mettre les points sur les I une bonne fois pour toutes.

– Tu trouves qu’on en fait des caisses, c’est ça ?

Patrick et Spider sentaient bien qu’il était indigné et qu’il ne voyait pas où était le problème. Comme souvent chez les jeunes, Cain avait déclenché sans même en avoir conscience une série de petits accidents en cascade qui pouvaient déboucher sur une catastrophe générale. Et il était trop bête pour s’interroger sur les vraies raisons des reproches qu’on lui faisait. Il était même d’une telle arrogance qu’il n’avait pas la jugeote de les interroger eux, pour tirer la leçon de ses erreurs.

Cain ne répondit pas. Son amour-propre en avait pris un coup et le bon sens lui conseillait de la boucler. Jimmy Brick lui avait lancé un regard pour le moins inquiétant ; vu la situation, mieux valait battre en retraite.

– Tu as avancé du fric à un mec pour qui payer une dette, surtout à un type comme toi, relève du blasphème. Résultat, Tommy Williams l’a massacré pour une misère. Mille livres, putain – des clopinettes ! C'est toi, le vrai responsable de ce meurtre, mon gars. La mort de Parker aurait très bien pu nous retomber dessus et on se serait tous retrouvés en taule ; et pourquoi ? Pour une connerie. T’es un fieffé connard. Ce genre d’emmerdes, on les évite, tu comprends ? Plus vite tu te seras enfoncé ça dans le crâne, mieux ça sera.

Brodie regretta de ne pouvoir traiter avec plus d’égards ce séduisant jeune homme planté devant lui. Mais Cain devait apprendre à se plier aux règles du savoir-vivre de leur milieu. Spider avait trop longtemps protégé son petit frère des conséquences de ses actes. Or, maintenant, ils étaient tous sur le gril, et à cause d’une petite racaille qui n’était jamais qu’un « civil », en fin de compte, un simple quidam. Le problème, c’était que la mort d’un civil, ça finissait toujours par se savoir. Et ça faisait des vagues à n’en plus finir.

Spider secoua la tête, exaspéré. Cain allait se prendre la dérouillée de sa vie, et il allait se faire un plaisir de s’en occuper. Ce gamin avait besoin d’accepter une bonne fois le principe de réalité qui s’appliquait dans leur monde. Et le moment semblait bien choisi pour une petite leçon.

Jimmy Brick était désolé qu’on ne fasse pas appel à ses services. Il n’avait jamais pu le blairer, ce Cain ; Spider, au contraire, était son héros depuis l’enfance, sa légende, le mec grâce à qui il avait décroché son premier vrai job… Seulement, à présent, ce n’était plus qu’un simple mortel qui se faisait du souci pour son petit frère. Quel boulet, la famille, dans leur branche ! Quand ça ne devenait pas carrément aussi dangereux qu’une arme qui se retourne contre vous… Tant que vous viviez seul, vous pouviez assurer votre sécurité avec panache et courage ; tant que vous restiez la seule personne qui comptait à vos yeux, personne n’avait prise sur vous. Mais la famille, c’était une source d’emmerdes à n’en plus finir. Avec les enfants, le talon d’Achille de bien des grands hommes. Aimer quelqu’un, c’était ouvrir une brèche dans son armure. Une putain de brèche qu’on pouvait utiliser contre vous sans scrupule. Il était bien placé pour le savoir, vu qu’il n’hésitait pas à en tirer parti lui-même quand ça pouvait lui permettre d’obtenir ce qu’il voulait.

Spider, c’était une référence, une putain de dynamo ! Mais maintenant qu’il l’avait vu s’écraser comme une merde pour couvrir son frangin, son image était définitivement ternie. Parce que le frangin en question ne méritait pas une démonstration de loyauté pareille, et surtout pas le risque que prenait délibérément Spider de piétiner la vieille amitié qui l’unissait à Brodie. Car Cain ne se le tiendrait sûrement pas pour dit. Il était trop soucieux de soigner son image auprès de la galerie.

Rien que ça, c’était une bonne raison de rester vigilant. Jimmy ne s’en mêlerait pas. Il les garderait à l’œil, attendrait de voir et choisirait son camp le moment venu.

Jusque-là, il préférait la boucler.

En tout cas, une chose était sûre : le grabuge ne faisait que commencer.

– Alors, toujours là, celle-là ! s’exclama Patrick à pleins poumons.

Lil avait horreur de la manière pour le moins cavalière dont son mari présentait ses respects à sa mère – mais elle dut se mordre la joue pour ne pas éclater de rire. Même Annie semblait décidée à prendre la chose du bon côté. Il était pourtant difficile d’entendre autre chose que de l’arrogance et de la malveillance dans la boutade de Patrick.

Annie leva les yeux ciel et poussa un soupir mélodramatique en s’efforçant de dissimuler un sourire. Les garçons en restèrent bouche bée, comme leur père :

– On dirait que c’est la grande forme, belle-maman !

Annie se mit à glousser comme une écolière, ce qui laissa Patrick dubitatif. Fallait-il s’inquiéter des lubies de la vieille chouette ou prendre le parti d’en rire ? Elle avait changé de façon si radicale, ces dernier mois, qu’il commençait à se demander si les histoires de trolls et de fées de sa grand-mère ne contenaient pas un fond de vérité…

Entraînant Lil dans la cuisine, il lui glissa à l’oreille :

– Dis donc, t’es sûre qu’elle prend rien ta mère en ce moment ? On s’est à peine habitués à sa soupe à la grimace, que v’lan, elle se réincarne en Doris Day sous amphètes !

Lil se mit à rire de bon cœur. Patrick était ravi. Cela faisait tellement longtemps qu’ils n’avaient pas ri ensemble ! Elle se faisait un sang d’encre pour lui, et il détestait ça.

– Et toi, comment tu te sens aujourd’hui, ma chérie ?

– Dans le coaltar, répondit-elle avec un haussement d’épaules. Je serai vraiment soulagée, tu sais, quand mon petit locataire décidera de déménager. C'est le plus lourd et le plus pénible que j’aie jamais porté. Pourtant, tu me connais, je ne suis pas du genre à en faire tout un plat !

Patrick la serra dans ses bras pour lui montrer qu’il comprenait ce qu’elle voulait dire.

Lil n’avait vraiment pas l’air bien, avec sa petite mine et ses traits tirés. Il commençait à se faire du souci pour elle. Franchement, entre garder sa femme et avoir un nouveau bébé, le choix était vite fait – mais, dans son état, il se gardait bien de le lui dire… Elle avait l’air tellement épuisé…

– Tiens, assieds-toi un peu, ma chérie ! Repose-toi, je te prépare quelque chose.

Annie avait eu la prudence de ne pas les suivre dans la cuisine. D’habitude, elle leur tournait autour comme la mouche du coche, histoire de bien filer l’impression à Patrick qu’il n’était qu’une pièce rapportée dans sa propre maison. Il n’avait rien à craindre d’elle, mais elle ne détestait pas jouer un peu avec ses nerfs. Seulement, la Annie « formule enrichie », c’était une épine dans son pied ; il préférait de loin la version « vieux chameau teigneux ». Pourtant, quelque chose lui disait que le moment était mal venu d’aborder le sujet.

Il fila donc un coup de main à sa femme pour préparer le thé et quelques sandwiches. Il était minuit passé, mais ça n’avait pas vraiment d’importance. Patrick était de ces hommes qui trouvent normal que leurs femmes se décarcassent pour faire leurs quatre volontés de jour comme de nuit. Il débarquait chez lui à pas d’heure et s’attendait à se faire servir alors que toute la maisonnée était au lit. Il était normal qu’il soit obéi au doigt et à l’œil, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, Lil n’y voyait rien à redire. En fait, elle adorait l’écouter parler de ses journées. Elle avait beau se traîner, enceinte jusqu’aux dents, ce fieffé égoïste et les gamins qu’ils avaient faits ensemble étaient sa priorité, le sel de sa vie, sa raison d’être. Lil remerciait chaque jour Patrick de l’entourer de tant d’amour, de lui donner le sentiment d’être désirée, honorée et appréciée – mieux : qu’elle lui était indispensable. Il lui avait offert une existence dont elle n’aurait jamais osé rêver, et elle ne demandait qu’à lui rendre la pareille, de toutes les façons possibles.

Elle adorait ces moments où ils se retrouvaient, tandis que le reste du monde dormait à poings fermés. Ces soirs où elle avait enfin un peu son homme pour elle, elle sentait son amour. Elle savait que, quoi qu’il arrive, elle resterait toujours sa seule et vraie priorité, avec les enfants.

Elle beurrait les tartines et lavait la salade quand elle sentit le bébé bouger. Comme un coup de pied plus vigoureux la pliait en deux, Patrick la prit dans ses bras en riant.

– Ouah, Lil ! je le sens ! Tu nous mijotes un petit Brodie prêt à conquérir le monde, dis donc ! Tu sais qu’on fait de beaux gamins, tous les deux ? Les plus beaux ! Tu verras, ma chérie, ils feront de grandes choses, ils deviendront tous quelqu’un… Quelle veine on a !

Soudain, il remarqua la profondeur des cernes noirs qui soulignaient son regard et la pâleur des joues creuses de son épouse. Elle n’allait vraiment pas bien. Cet enfant était en train de la pomper de l’intérieur, de lui prendre ce qui lui restait de santé, et il ne s’en était pas rendu compte… Elle attendait son retour, nuit après nuit, et il la laissait se relever pour lui préparer à manger, discuter de choses et d’autres ou faire des projets… Tout à coup, il sentit une culpabilité immense l’envahir, celle d’un homme qui prend conscience qu’il exerce une pression terrible sur son entourage. En serrant sa femme dans ses bras, il eut honte de ne pas s’être rendu compte plus tôt qu’elle n’était plus que l’ombre d’elle-même. Le bébé l’avait laminée. Sa vie professionnelle revêtait parfois plus de réalité à ses yeux que les petits drames quotidiens qu’il lui laissait le soin de dénouer seule. Il prenait enfin la mesure de ce qu’elle faisait pour lui : elle écartait tous les tracas, petits et grands, de la vie domestique, elle s’assurait qu’il n’eût jamais le moindre problème à résoudre ni pour la famille, ni pour la maison.

En entendant se refermer la porte d’entrée, il comprit qu’Annie s’était discrètement éclipsée – même ça, c’était à sa femme qu’il le devait. Elle savait qu’il supportait mal de partager son oxygène avec sa belle-mère. Il fallait pourtant admettre que cette vieille peau devait parfois faciliter la vie de Lil, ne serait-ce que par sa présence et les menus services qu’elle lui rendait. Enfin, tout cela avait quand même un prix.

En serrant Lil dans ses bras, il sentit la puissance combinée de sa féminité et de sa bonté, cocktail qu’il avait toujours trouvé détonant. Comme tant d’hommes de sa génération, il ne lui avait jamais prodigué tout le respect qu’elle méritait en tant que mère de ses enfants et femme de sa vie. A l’époque où elle s’occupait des clubs, son intégrité, sa finesse et son sens des affaires forçaient le respect. Et voilà qu’elle était revenue à la case départ, par sa faute. Une simple femme au foyer, le réceptacle de ses enfants. Mais même ça, elle l’avait accepté de bonne grâce, comme le reste – sans un murmure, avec courage et dignité. Il avait l’impression d’être un salaud de première. Absorbé par ses problèmes, il l’avait pratiquement oubliée, elle et tout ce qui comptait vraiment pour lui. Cette découverte était cuisante, mais il y avait pis : il avait devant lui une femme presque à bout de forces, qui s’efforçait encore de lui cacher son véritable état pour ne pas être un poids.

Il lui embrassa délicatement les lèvres, les yeux, tout le visage. Elle se laissa faire, offerte, comme avant, à ses baisers.

Sa Lil, sa chère Lil, était un trésor vivant et une sacrée battante. A moins d’y regarder de près comme il était en train de le faire, elle ne laissait jamais rien paraître d’alarmant. Elle n’avait qu’une préoccupation : lui épargner le moindre souci et réunir les conditions indispensables à son bonheur. Mais là, elle avait vraiment une mine épouvantable. Il s’inquiétait pour elle, mais comment le lui dire sans la froisser ? Elle avait toujours eu une pêche d’enfer. Elle ne lui avait rien demandé qu’il n’ait eu envie de faire – et il s’exécutait généralement avec empressement, ne fût-ce que pour avoir une bonne opinion de lui-même…

Dans le fond, il avait plus que jamais besoin d’elle. Et il comprenait soudain combien la vie qu’il s’était choisie pouvait l’affecter elle, sa famille et tous ceux qui gravitaient autour d’eux. Pour la première fois depuis des années, il voyait la vie de son épouse de son point de vue à elle et, franchement, il n’y avait pas de quoi être fier. Mais il n’avait aucune envie de s’appesantir là-dessus, et il la fit asseoir sur le premier fauteuil venu. Il allait prendre les choses en main, ça la changerait un peu.

C'était à double tranchant, parce que ce n’était qu’un jeu… Pas dupe d’une telle sollicitude, Lil releva aussitôt que, décidément, il faisait tout pour elle… Qu’il s’agite comme ça, aux petits soins, lui donna subitement envie de le gifler. Elle était enceinte, pas impotente, nom d’un chien ! Pourquoi la traitait-il comme une petite chose fragile ? Etait-il incapable de reconnaître la force des femmes ? Dire que chacune de ses grossesses, au contraire, lui faisait prendre conscience à elle de tout ce dont elle était capable !

Ce miracle de la vie, les hommes feignaient de croire que ça n’était rien – pourtant, ils en seraient toujours réduits à s’en remettre aux femelles de l’espèce pour se reproduire. Et ils seraient toujours obligés de se fier à leur femme, parce qu’elle seule pouvait attester qu’ils étaient le père de l’enfant qu’elles portaient. Ils devaient les croire sur parole, parce que, s’ils ne leur faisaient pas entièrement confiance, eh bien, c’était tout la famille qui en pâtissait. Ceux qui choisissaient mal la mère de leurs enfants ne pouvaient plus que tempêter, fulminer et défier ciel et terre pour se convaincre que l’enfant qui portait leur nom et dont ils payaient l’éducation était bien le leur. Brodie, lui, n’avait jamais eu ce problème – jamais. Ce qui faisait que, même maintenant qu’il s’inquiétait pour elle, elle aurait toujours le dernier mot. Elle lui avait toujours donné la première place, elle avait toujours respecté son travail et s’était toujours scrupuleusement occupée de ses rejetons.

Lil était attentive en permanence aux soucis de son mari et à ses réactions. Elle ne lui en faisait jamais la remarque, mais comme toute femme digne de ce nom, elle se promettait de le lui rappeler en temps utile. L'aimer lui, c’était une chose – mais accepter ce genre de fadaise, c’en était une autre ! Il commençait à lui courir, avec ses soudaines velléités de lui prouver qu’il la comprenait et qu’il savait mieux qu’elle ce qu’elle ressentait. C'était offensant, même si on pouvait y voir une chance merveilleuse. Elle ne ferait rien pour déclencher les hostilités, mais elle aurait franchement préféré qu’il s’abstienne de lui faire un coup pareil !

Ça l’agaçait que Patrick ait mis si longtemps à se rendre compte de son épuisement – mais elle se laissa dorloter en souriant. Après tout, c’était un mec… Sa mère répétait à qui voulait l’entendre que les hommes n’auraient jamais été capables de trouver la sortie du ventre maternel si les femmes n’avaient pas poussé pour eux ! Une fois dehors, ils n’avaient qu’une idée en tête : se trouver une femme ou garder celle qu’ils avaient – voire les deux simultanément, pour certains… Tout bien pesé, c’étaient les femmes qui le faisaient tourner, ce foutu monde !

Et elle en eut plus que jamais la certitude, lorsque son homme l’enveloppa de nouveau de l’étreinte solide de ses bras avec un sourire béat.

1 « Inter City Firm » : club de hooligans affilié au West Ham United FC, très actif dans les

années soixante-dix et quatre-vingt, et célèbre pour ses tendances racistes et nationalistes.