Le Clan

Martina Cole · Chapitre 11 sur 12 · partie 1/2

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Le Clan

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

1 Personnage de roman anglais pour enfants, ressemblant à un épouvantail. Ses aventures ont été

adaptées pour la télévision et la radio.

 

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CHAPITRE 28

 

– Comment tu te sens, m'man ?

Une note d’inquiétude avait filtré dans la question d’Eileen. Lil avait une mine de déterrée. Elle avait passé les deux derniers jours vautrée sur le sofa, ce qui ne lui ressemblait guère.

– Mal. Pas vraiment malade, mais crevée. Laminée.

– Va donc voir un toubib, nom d’un chien ! lui cria Annie depuis la cuisine.

– C'est bon, j’y vais demain ! Mais dis donc… t’es ravissante, ma puce !

C'était vrai, Eileen était à croquer. Tandis qu’elle brossait ses longs cheveux, Lil se souvint que ses jumelles étaient de vraies beautés – même cette pauvre Kathleen, qui ne se maquillait jamais et s’habillait n’importe comment. Ça ne l’empêchait pourtant pas d’être une fille superbe.

Comme Lil étendait le bras pour attraper ses cigarettes, une pointe de douleur s’éveilla, juste sous son aisselle, lui coupant le souffle.

– Tu veux bien passer un coup de fil à Patrick pour lui dire que je suis toujours KO, ma chérie ?

La petite Colleen fit irruption dans la pièce et lança d’une voix enjouée :

– Je vais le faire, maman ! Est-ce que je peux aller au Wimpy avec Lance ?

– Bien sûr, ma chérie. Vas-y. Et tu peux même emmener Shawn, si ça te dit.

Le bambin avait ouvert les yeux en reconnaissant son prénom. Il bâilla en souriant aux femmes de sa vie.

– Tu veux bien l’habiller pour moi… ?

Colleen attrapa son petit frère et sortit de la pièce d’un pas décidé.

C'est alors que Pat arriva, tout sourire, en annonçant :

– Demain, t’as rendez-vous avec un toubib sur Harley Street, m’man. T’aurais aussi vite fait de lui demander un check-up complet, tu trouves pas ?

– Ne dis pas de bêtises ! C'est juste un petit coup de pompe. Rien de plus.

Patrick s’agenouilla pour distribuer des paquets de Jelly Tots aux cadets.

– Tu vas y aller, un point c’est tout, lança-t-il d’un ton sans réplique.

Lil se laissa aller sur les coussins du canapé, trop épuisée pour le contredire.

 

– Putain, qu’est-ce que tu mijotes, Lance ? Qu’est-ce que t’as derrière la tête ?

Les deux hommes se gondolaient de rire en remontant l’allée d’une grande maison, à Chigwell. Lance s’était muni d’un gros coupe-boulon et n’avait eu aucun mal à forcer la grille. Les crissements des graviers sous leurs semelles durent alerter le maître des lieux, car la porte s’ouvrit sur un homme qui tenait dans une main une batte de base-ball et, dans l’autre, un couteau de cuisine.

– Ooooh ! Pas folichon, le comité d’accueil !

Le type les regardait avec un sourire crispé, mais Lance et son acolyte ne se laissèrent pas impressionner. Les gouttes qui lui perlaient au front et le tremblement qui lui agitait les mains trahissaient son agitation. L'homme suait la peur.

– Cassez-vous. Vous ne mettrez pas les pieds chez moi !

– Erreur, mon cher ! Non seulement on va rentrer, mais on va se servir. Et on repartira avec deux ou trois trucs – à commencer par tes roustons, si tu ne nous laisses pas passer !

Lance avait sorti de sous son imper un fusil à canon scié qu’il arma sur son genou. Puis il leva la crosse au niveau de son menton pour viser l’entrejambe du type.

– A vue de nez, ça m’étonnerait qu’un couteau fasse le poids contre ce pétard, pas toi, Donny ?

Donny Barker hocha la tête comme pour soupeser sérieusement la question avant d’y répondre, avec la volubilité d’un présentateur de jeux télé :

– Ça, ça ne fait pas le moindre doute ! Mais, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, nous préférerions laisser tomber les lots subsidiaires, pour ne viser que le fric… !

Le type secoua la tête. Il était chauve avec des petits yeux noirs et une vilaine bouche lippue. Il n’avait vraiment rien d’un Don Juan. Par contre, comme il le claironnait sur tous les tons à qui voulait l’entendre, son épouse était une vraie beauté. Heureusement pour eux, leurs enfants tenaient de leur mère – et c’était eux que le type tentait de protéger.

– Je l’ai pas, ce putain de fric. Combien de fois faudra vous le seriner ? Dès que je l’ai, je vous le file.

Lance marcha sur lui, le fusil toujours pointé, forçant son hôte à reculer dans le vaste hall d’entrée et jusque dans la cuisine.

La baraque était superbe. Lance et Donny évaluaient mentalement tout ce qu’ils voyaient, tandis qu’ils entraient dans la cuisine, à la suite de leur hôte.

– Pose tes ustensiles sur la paillasse de l’évier et recule jusqu’à la table.

Le type obéit sans murmurer. Donny attrapa les armes et les examina comme s’il n’avait rien vu de plus intéressant de toute sa vie.

– Elle coupe drôlement, cette putain de lame, hein ! Tu sais que t’aurais pu blesser quelqu’un, avec ça ?

Tout en parlant, Donny avait souri à Lance, qui confirma d’un signe de tête.

– Ouaip ! T’aurais pu crever les yeux à quelqu’un, ou alors lui trancher un doigt ou deux – n’importe quoi !

Le type avait pâli et un clignement nerveux lui faisait papilloter les paupières – réaction classique, dans ce genre de situation, comme Lance avait maintes fois pu le constater. Le type cherchait désespérément un moyen de s’en sortir, de gagner du temps – puis il dénicherait un moyen de trouver le fric pour se tirer du pétrin et ne plus jamais entendre parler d’eux. Sauf que Lance savait aussi que, quelque part dans son palace, il planquait un coffre-fort bien garni. Les bagnoles et tout ce que contenait la baraque étaient louées ou achetées à crédit. Comme tant d’autres de ses clients, ce mec faisait dans l’esbroufe. Il vivait au-dessus de ses moyens, et pourquoi ? Ça, Lance n’avait jamais compris. Un groupe de clampins avec qui il traînait au pub lui avaient confirmé que ce mec avait une bagnole de luxe et un putain de train de vie. Mais c’était un frimeur, un vulgaire frimeur. Et là, il avait sérieusement dépassé les bornes. Ils n’allaient pas le laisser s’en tirer comme ça.

– Maintenant, c’est à moi que tu le dois, ce fric – ou plutôt à nous. On a racheté la dette, tu piges ? Et avec nous, c’est comme avec la Police Montée. On finit toujours par choper notre bonhomme !

– Attendez juste un peu. Je vais vous le trouver, ce fric. Pas de problème !

Lance grimaça un sourire.

– Ah ouais ? Et tu comptes le trouver quand ? Avant que ta femme rapplique avec les mômes ? Le cours de danse de ta fille ne va pas tarder à se terminer. Ce serait vraiment trop con qu’ils débarquent pendant notre petite discussion, pas vrai ?

Donny hocha la tête d’un air entendu, tandis que sa sale trogne se tordait en une grimace d’inquiétude feinte.

– Imagine-les un peu, ces pauvres choutes, débarquant ici en pleine action ! Elle doit être douée pour la danse, ta gamine…

Il promena un ongle parfaitement manucuré sur la lame du couteau.

– Ça serait quand même con qu’elle y laisse un orteil ou deux, hein ? Paraît que les orteils, c’est indispensable, rapport à l’équilibre, pas vrai ?

Comme il ramenait son regard vers le visage du type, il y lut de la pure terreur.

– Vous ne feriez pas ça. Pas à un enfant.

Ce fut Lance qui répondit.

– Je vais me gêner. Quand on me doit du fric, je suis prêt à massacrer n’importe qui. Je prends toujours ça très mal, comme une insulte personnelle. Alors, où il est, ce coffre-fort ? Tu l’ouvres, tu nous paies et on se tire. Sinon, je découpe tout le monde en rondelles, y compris ton petit dernier dont t’es si fier !

Il n’avait pas refermé la bouche qu’ils entendirent la porte d’entrée s’ouvrir. Une voix de femme s’éleva.

– Dis donc ! Tu as vu l’état de la grille ? Je l’ai trouvée grande ouverte…

La femme entra dans la cuisine et, voyant ce qui se passait, tenta de rebrousser chemin. Mais c’était trop tard. Elle avait son bébé dans les bras. Sa fille aînée, qui venait d’avoir douze ans, était restée dans l’entrée pour ôter ses bottes et son manteau. La gamine releva la tête quand elle entendit du bruit et se mit à pleurer en voyant sa mère reculer, pâle d’effroi, tandis qu’un inconnu l’attirait sans ménagement dans la cuisine. D’instinct, la femme se pencha sur son bébé pour le protéger d’un éventuel coup de feu.

– Je vous en prie ! Nous… nous ne sommes au courant de rien. Laissez-nous…

La terreur la faisait bégayer. La fillette était accourue et ses sanglots effrayèrent le bébé, qui se mit à hurler à son tour. Lance dut donner de la voix pour couvrir le vacarme.

– Ça suffit ! Donnez-la-moi !

Donny lui lança un regard effaré, tout comme les parents de la fillette.

– J’ai dit : donnez-moi la petite.

– Déconne pas, Lance. Y a pas de quoi en venir à ce genre de…

Lance fondit sur la mère et empoigna la fillette.

La mère hurlait à présent de façon incontrôlable.

– Ta gueule, où je descends tout le monde, juste pour avoir la paix.

Il avait immobilisé la petite devant lui et tenait son flingue pointé sur sa tête.

L'enfant se tut aussitôt, comme si elle avait soudain pris conscience de la gravité de la situation. Ses larmes continuaient à rouler sur ses joues, mais silencieusement. Elle n’émettait plus un son.

– D'accord, d’accord ! Putain de merde. Relâchez-la, espèce de salauds. Relâchez-la et vous aurez ce que vous voulez.

Lance repoussa brutalement la petite qui trébucha et s’affala par terre, trop sonnée et trop terrorisée pour tenir sur ses jambes. La mère, toujours secouée de sanglots convulsifs, tenta de relever sa fille, tout en se cramponnant au bébé qu’elle avait dans les bras.

– File donc la fermer, cette putain de porte, lui cria Lance. Et pas d’entourloupe, hein ! Oublie surtout pas qu’on te voit d’ici !

La femme acquiesça d’un signe de tête et Donny comprit qu’elle était au bord de la crise de nerfs. Quant à la petite, elle était dans une sorte d’état second, le genre de transe où vous met la peur. Elle n’était pas près d’oublier la scène d’horreur qu’elle venait de vivre.

– Vas-y ! Grouille-toi !

La mère sortit de la cuisine par la porte de leur nouvelle véranda – c’était pour construire ce petit jardin d’hiver que son mari avait dû emprunter du fric… En passant près de lui, elle cracha :

– Ma mère me l’avait bien dit, que tu finirais en taule ou assassiné. Et voilà que tu m’amènes ça, sous mon propre toit…

D’une bourrade, Lance la propulsa à travers les portes vitrées de la véranda.

– Je peux même la buter pour toi, si ça peut te rendre service. Un petit bonus, histoire de te récompenser de ta coopération. Elle m’a l’air d’une foutue pétasse, cette conne ! Et ces mômes, et tout ce tintouin que tu dois t’appuyer du matin au soir, sept jours sur sept ! Tu sais, je fais pas dans la discrimination, moi. Je suis prêt à dessouder n’importe qui !

Lance attendit que le type se décide à leur dire ce qu’ils voulaient savoir… au lieu de quoi, il secoua la tête d’un air un poil trop pathétique pour être sincère.

– Les gars… laissez-moi juste une semaine. Il ne m’en faut pas plus. Dans une semaine, j’aurai votre fric. Je vous le jure sur la tête de ma mère.

Cette fois, Lance était dans une rage noire. Incroyable, ce minus qui continuait à risquer la vie de ses gosses pour quelques biffetons. C'était incroyable. Incroyable et dégueulasse.

– Espèce de sale con. T’essaies encore de passer à l’as, alors qu’on menace tes propres enfants ? Comme si tu ne me connaissais pas ! Comme si tu ne savais pas de quoi je suis capable ! T’es vraiment le dernier des mange-merde !

– Allez, Lance… Tu sais que tu peux compter sur moi. Surtout si c’est toi qui te charges de récupérer la dette.

– Sauf que tu viens d’acheter des billets d’avion à Dodger Marks. Tu te préparais à partir en Espagne, dès jeudi prochain. Il est à moi, Dodger Marks – et toi aussi, maintenant, t’es à moi. Je sais tout sur ceux qui me doivent du fric. Je n’ai qu’à faire passer le message, et les informations me reviennent automatiquement. Ce qui fait qu’avant même d’engager la discussion avec mon client, je sais exactement combien je peux lui demander. Tu pensais vraiment que j’allais te croire sur parole, quand tu me jurais que tu allais me payer une fois que tu serais sur la Costa Brava ? Je serais allé te chercher jusque là-bas, pauvre con. Maintenant que j’ai décidé d’avoir ta peau, y a plus un endroit sur terre où tu pourras m’échapper.

Lance partit d’un grand éclat de rire en secouant la tête. Quel empaffé, ce type ! Qu’est-ce qu’il croyait ?

– Et maintenant, ça rigole plus. Pour moi, tu seras toujours un ennemi. Si je te revois dans le coin, je te fous ta branlée. Et fais-moi confiance – tu regretteras d’avoir essayé de me doubler jusqu’à la fin de ta putain d’existence !

Pointant son arme sur les pieds du type, il fit feu. La détonation ébranla la pièce, tandis que tout, autour de lui, se couvrait de sang et d’éclats d’os. Atterré, l’homme contempla sans réagir ce qui restait de ses chaussures cousues main, un modèle hors de prix. Il semblait avoir peine à y croire. La douleur ne s’était pas encore frayé un chemin jusqu’à sa conscience. Ça prendrait quelques minutes, le temps que l’onde de choc se dissipe un peu et que son cerveau réagisse de façon adéquate.

Lance était sorti de ses gonds. Il avait pointé son fusil sur la porte de la véranda et hurlait, fou de rage et de haine.

– Va me chercher les gosses ! La gamine et le bébé. Putain ! Je vais les estropier. Comme ça, tu t’en rappelleras toute ta vie, de ce putain de jour où t’as joué tes gamins. Ça te fera une bonne leçon. Je vais leur arranger le portrait au point que tu regretteras que je ne les aie pas carrément achevés. Et toi aussi, tu vas regretter d’être resté en vie.

Donny était aussi sonné que le type qu’ils malmenaient. Lance était fou de rage. Littéralement. Rouge de fureur, le regard fixe. Il semblait totalement largué. A chaque mot, il crachait un brouillard de postillons.

– T'as entendu ou quoi, Donny ! Va chercher les gosses ! Je vais lui filer une bonne leçon, à ce connard. Il a besoin d’apprendre à s’occuper un peu de sa famille. Ses gosses, on les protège. On ne les laisse pas en gage au premier tueur venu !

L'homme avait bien entendu. Tout comme Donny, il ne doutait pas une seconde que Lance était capable de mettre ses menaces à exécution. Juste pour lui prouver qu’il pouvait le faire. Ou pour lui filer « une bonne leçon »…

Il se laissa tomber à genoux.

– Non, pitié ! Pitié, Lance. Je t’emmène au coffre-fort. Tu peux tout prendre. Le fric, les bijoux, tout. Mais je t’en prie, je t’en supplie, arrête ça…

Lance lorgna le type un long moment sans mot dire. Il ne se contenait plus qu’à grand-peine.

– Allez, amène-toi, Lance. On prend le fric et on se casse.

Les mots de Donny avaient dû parvenir jusqu’à son cerveau, mais il s’écoula de longues minutes avant que Lance ne réagisse. Il était aux prises avec lui-même. Les autres avaient entendu parler de ses tendances sadiques, mais aucun des deux n’avait jamais eu l’occasion de les voir à l’œuvre d’aussi près – et ça, ils n’étaient pas près de l’oublier.

– OK. D’accord.

Son regard tomba sur le type, toujours à terre.

– T’as intérêt à te remuer. Montre-moi le chemin, et vite !

L'homme dut se traîner hors de la cuisine. Ses pieds et ses chevilles n’étaient plus que des moignons ensanglantés. La maison était pleine de sang. Il dut traverser l’entrée et ramper dans l’escalier, suivi de Lance, tandis que Donny restait surveiller sa femme et ses gosses. Lorsqu’il atteignit enfin le seuil de la chambre principale, il avait perdu tellement de sang qu’il était à deux doigts de tourner de l’œil.

– C'est derrière ce tableau, murmura-t-il. La combinaison, c’est 999, deux fois.

Lance grimaça un sourire.

– Le numéro des urgences. Ça tombe bien, tu vas en avoir besoin ! Un simple plâtre ne suffira pas, dans ton cas.

Lance ouvrit le coffre en un tournemain et, tirant de sa poche un sac plastique, en vida le contenu. Le butin était nettement supérieur à la dette, mais il n’était pas à ça près.

Il avait commis l’irréparable, ce connard, l’ultime erreur qui ne pouvait manquer de le faire sortir de ses gonds : essayer de le gruger avec des gamins à proximité.

Lance lui jeta un regard de pure haine.

– Maintenant, t’as le choix. Soit tu perds une jambe, soit je descends un de tes gamins…

L'homme avait perdu connaissance sous l’effet conjugué de la peur, de la douleur et de l’hémorragie. Lance le frappa sauvagement au visage à coups de pieds, pour tenter de le faire revenir à lui, mais il ne parvint qu’à lui faire définitivement tourner de l’œil, ce qui ne fit que multiplier sa colère.

Il aurait donné cher pour avoir la réponse à sa question…

 

– Tu savais que m’man était allée faire des examens à l’hôpital, Lance ?

Lance fit « oui » de la tête. Patrick s’était installé en face de lui. Il attendit qu’Annie revienne dans le petit salon avec un plateau chargé d’une théière et de trois tasses à thé.

– Alors, vous voilà les garçons… Vous voulez un biscuit ? J’ai aussi une bonne bouteille de bourbon que je garde pour mes visiteurs de marque…

Pat secoua la tête.

– Assieds-toi, mamie. J’ai besoin de vous parler, à tous les deux.

Annie vint prendre place. La gravité dont était empreinte sa réponse lui disait tout ce qu’elle avait besoin de savoir.

– C'est un cancer ? murmura-t-elle, étranglée par la peur et la culpabilité.

Patrick hocha tristement la tête.

– Elle doit y retourner dès demain. Ils vont lui enlever un sein. Ils disent que comme ça, elle aura toutes les chances de s’en sortir.

Il n’aimait pas en parler, de ces trucs de bonne femme, et il n’en était toujours pas revenu. Sa mère, ce roc ! Cette force de la nature ! Malade. Gravement. A un âge relativement jeune, avec des enfants à charge. Là, quelque chose déconnait et dans les grandes largeurs. Comme si Lil n’avait pas eu assez de problèmes à se coltiner dans sa chienne de vie !

Lance but une gorgée de thé après avoir bruyamment soufflé sur sa tasse.

– Elle va avoir besoin d’un coup de main. On va prendre Kathleen ici, Mamie et moi. Ça fera un gros souci en moins.

Ce revirement imprévu ne manquait pas de surprendre Patrick, mais plus il y réfléchissait, plus cette solution lui semblait la meilleure. Lance parut sentir ses hésitations et les comprendre.

– Maman s’inquiète pour elle, et c’est normal. Kathleen n’est pas en pleine possession de ses moyens, nous le savons tous. Mais maman peut compter sur moi pour m’occuper de ma sœur. Quoi qu’elle pense de moi, elle sait que je sais m’y prendre avec Kathleen et que ça ne date pas d’hier. Souviens-toi, quand on était gamins. Tu veillais toujours sur Eileen, et moi sur Kathleen. Maman aura l’esprit plus libre, et puis les filles auront bien assez à faire avec Shawn !

Annie leur notifia son approbation d’un signe de tête.

– Il a raison, Patrick. Lil se fait un sang d’encre pour Kathleen. Plus que pour tous les autres réunis…

Patrick porta sa tasse à ses lèvres sans mot dire. Il connaissait sa grand-mère. Si Annie se chargeait de Kathleen, ce serait un gros souci de moins pour sa mère et Annie pourrait se faire mousser et engranger des tas de points à la banque des faveurs – même si c’était sur ses épaules à lui et sur celles des filles que reposait le plus gros du fardeau.

A présent, Pat savait de qui Lance tenait ses traits de caractère les plus suspects. Il lui arrivait de détester sa grand-mère. Toujours en quête d’une bonne occasion à exploiter, elle se souciait à peine des autres. Mais ça, il se garda bien de le lui dire, et s’efforça de régler le problème du mieux qu’il le pouvait. S'il n’y parvenait pas, personne n’y parviendrait. Il nota aussi dans un coin de sa tête qu’Annie n’avait posé aucune question sur l’opération, l’état de santé ou le moral de sa fille. Elle ne lui avait même pas demandé les horaires de visite à l’hôpital… La seule chose qui l’intéressait, c’étaient les conséquences possibles pour elle. Elle allait se retrouver au centre de l’attention de tout le quartier, avec des tas d’histoires à raconter. Elle avait toujours eu un talent spécial pour tirer parti des événements, et ça ne changerait pas de sitôt.

Mais il se retint de leur faire la moindre remarque, à l’un comme à l’autre. Il se hâta de finir sa tasse de thé, avant de les planter là.

Leur compagnie le laissait toujours sur une impression de souillure. Il détestait être auprès d’eux, surtout quand ils étaient ensemble. Sa grand-mère avait pas mal de choses sur la conscience. Ce qu’elle avait fait de son frère, entre autres…

– Est-ce que tu as vu Colleen ?

L'inquiétude qui avait filtré dans la question de Christy lui attira aussitôt l’attention des autres.

– Non. On pensait qu’elle était avec toi.

– Je ne l’ai pas vue de la journée. Et à l’école, personne ne sait où elle est.

Eileen poussa un gros soupir en dévisageant Lance, qui l’aidait à transporter un lit au rez-de-chaussée pour leur mère. Il roula les yeux, et elle ne prit pas la peine de répondre à son petit frère. Ils avaient trop à faire pour le moment. Lil allait rentrer de l’hôpital en fin d’après-midi. Ils s’étaient dit qu’elle serait mieux installée dans le salon, avec tout le monde qui graviterait autour d’elle. Elle se sentirait plus entourée, mieux intégrée dans la famille.

Il s’était écoulé un mois et demi depuis son opération, et une semaine depuis la fin de la radiothérapie. Elle avait toujours très mauvaise mine et n’était plus que l’ombre d’elle-même, mais elle avait du répondant. Ses enfants avaient confiance en ses ressources. Elle s’en remettrait rapidement. Quelques semaines de repos, et elle serait vite sur pied. C'était du moins ce qu’ils se répétaient. La perspective de la perdre les plongeait dans la terreur. Depuis le diagnostic de son cancer, ils avaient eu tout loisir de prendre conscience de ce qu’elle représentait pour eux. Ils dépendaient tous d’elle.

– Ben moi, je l’ai pas trouvée.

– Ne t’en fais pas. Elle est chez une copine.

Christy se laissa choir sur le canapé avec un grand soupir qui fit rigoler Eileen. Son petit frère pouvait en faire des tonnes quand ça le prenait.

– T’inquiète, elle va revenir. Elle revient toujours. Et à la bibliothèque, t’y es passé ? Ce matin, elle parlait d’y faire un saut.

– Ses copines m’ont dit qu’elle n’était pas à l’école, aujourd’hui.

Lance s’arrêta net et se tourna vers son petit frère.

– Comment ça, pas à l’école ? Et toi, tu ne l’as pas vue ?

– C'est ce que je me tue à vous dire ! fit Christy en secouant la tête, à bout de patience. Moi aussi, j’ai pensé qu’elle était chez une copine. Mais aucune de ses amies ne l’a vue de la journée. Personne ne l’a vue. Nulle part.

Cette fois, Eileen perçut l’angoisse qui lui faisait vibrer la voix. Il était inquiet. Vraiment inquiet. Ils étaient comme les doigts de la main, ces deux-là. Christy devait avoir de bonnes raisons de s’en faire.

– Tu ne l’as vraiment pas vue ? De toute la journée ?

Il secoua la tête, une fois de plus, avec une mimique excédée : combien de fois fallait-il le leur répéter ?

– Ça fait déjà longtemps qu’elle ne m’attend plus pour rentrer de l’école. A la sortie, elle retrouve ses copines et moi mes copains. Je ne la vois pas toujours pendant la journée – tu sais bien que j’ai un an de plus et qu’on n’est pas dans la même classe. En général, on se retrouve sur le chemin du retour. On s’attend pour faire ensemble la dernière partie du trajet et se raconter nos trucs, tu vois…

Il voulait parler de leur mère et de sa maladie, mais il évitait d’y faire directement allusion. Eileen était bien placée pour comprendre ce genre de réticence ; ils l’éprouvaient tous. Elle-même avait parfois peur d’en parler, comme si le seul fait de prononcer son nom avait suffi à donner plus de réalité au cancer. Ça leur rappelait que ce qu’ils craignaient tant pouvait arriver, d’un jour à l’autre – et aucun d’eux ne supportait l’idée que leur mère puisse disparaître. Ça, ça n’était même pas concevable.

– T'as posé la question à toutes ses copines ?

Il fit « oui » de la tête.

– T'en es sûr ? Y en a pas une avec qui elle aurait pu faire l’école buissonnière ?

Il secoua la tête.

– Je vais à nouveau faire un tour dans le quartier. Elle n’a jamais fait ça. D’ailleurs, elle savait que maman devait rentrer aujourd’hui. Et je peux te dire qu’elle attendait son retour avec impatience… Alors, je ne la vois pas du tout se barrer comme ça, sans prévenir personne. Servez-vous de votre tête, quoi !

Leur lenteur commençait à lui porter sur les nerfs. Ils ne voyaient donc pas que ça n’était pas normal, de la part de Colleen, l’élève la plus studieuse et la plus sage de la famille ? C'était lui qui séchait les cours et s’attirait des ennuis, jamais Colleen. Comment diable pouvaient-ils l’imaginer une seconde faisant l’école buissonnière ?

– Ne sors pas, Christy, fit Eileen en allant décrocher le téléphone de l’entrée. Reste ici, je préviens Pat pour lui demander ce qu’il en pense.

Lance contempla longuement son jeune frère, puis vint s’asseoir près de lui.

– T'es vraiment sûr que tu ne sais pas où elle a pu aller ? lui demanda-t-il avec douceur. Tu aurais pu oublier quelqu’un…

Christy ne se donna pas la peine de répondre à son grand frère. Il se contenta de secouer à nouveau la tête, avec un soupir exaspéré.

 

Le flic considérait Pat Brodie avec intérêt, et pas seulement parce qu’il était venu signaler la disparition d’une personne de sa famille. Il connaissait le clan Brodie de réputation, mais c’était la première fois qu’il avait l’occasion d’en voir un de près. Les Brodie étaient une légende vivante, dans le secteur. Pour un jeune flic, c’était comme d’être en présence d’une tête couronnée. Cette rencontre allait être abondamment commentée, pendant les semaines et les mois à venir.

– Vous avez de la merde dans les oreilles, ou quoi ? Je veux voir l’inspecteur Broomfield, et illico !

Le jeune homme en resta sans voix. La présence de Patrick Brodie dans le poste, la façon dont il le dévisageait, tout ça lui filait une trouille bleue. Effectivement, il avait un peu de mal à se concentrer sur ce qu’il venait d’entendre…

– Vous êtes sourd dingue ou juste complètement crétin ? Répondez au moins quelque chose !

Patrick avait hurlé ces derniers mots. Il ne parvenait plus à contenir sa colère, face à ce glandu qui avait l’air complètement largué.

Le jeune flic s’éloigna de la vitre blindée qui était censée le protéger des plus turbulents de ses visiteurs et s’efforça de se ressaisir.

– Une minute, monsieur. Je… je vais avertir l’inspecteur de garde.

Pat resta planté devant le comptoir de la réception en tâchant de contenir sa nervosité. Sur les murs, tout autour de lui, s’étalaient des portraits de cambrioleurs et de petits casseurs – rien que des brêles, dont aucun ne valait un résidu de bidet. Il avait dû expliquer son problème à un empoté de première, à qui il n’aurait même pas confié une livre pour aller lui acheter une bière au coin de la rue – alors, a fortiori, pour ce qui était de retrouver la piste d’une fillette portée disparue… Ça puait le flic, dans cette salle, un mélange de vieille clope et de manœuvres tordues. Il les haïssait tous en bloc, eux et ce qu’ils représentaient pour les gens. Lui, il avait une tout autre image de la police, pour avoir eu plus d’une fois l’occasion de les voir sous un angle peu reluisant…

Il allait être minuit et Colleen restait introuvable. Il était franchement inquiet, à présent, comme toute la famille. Ça n’était pas son genre de disparaître. Colleen était toujours une enfant. Elle n’avait jamais découché, ne fût-ce que pour aller dormir chez une de ses amies.

Une voix familière l’appela par son nom, tandis que la porte des bureaux s’ouvrait sur le passage de Teddy Broomfield, une vieille connaissance à son père qui lui faisait signe d’approcher.

– Viens donc par ici, fils. On va réfléchir à ce qu’on peut faire autour d’une tasse de thé.

Patrick franchit la porte du bureau, soulagé de pouvoir enfin faire quelque chose de constructif. Il avait lancé tous ses amis et alliés sur la piste de Colleen. Personne ne l’avait vue. Personne ne savait rien. Elle s’était comme évaporée. Pour rien au monde, elle n’aurait manqué le retour de sa mère à la maison. Tout cela, il l’expliqua à Teddy, qui ne pouvait qu’en convenir. L'inspecteur prenait l'affaire nettement plus au sérieux que son jeune collègue, le petit crétin de la réception.

Pour une raison qui lui échappait, cela ne fit qu’ajouter à son angoisse, comme si la réalité de la disparition s’était trouvée soudain matérialisée par cette déclaration. Maintenant, Colleen était officiellement portée disparue. Elle n’avait pu rentrer par ses propres moyens. Elle devait avoir besoin d’aide. Et la situation lui apparaissait tout à coup dans toute sa foutue gravité.

Dans les vingt-quatre heures, Lil s’était rendue à l’évidence. Sa fille ne rentrerait plus. Plus jamais. Elle n’aurait su dire comment elle le savait, et elle n’en fit part à personne. Mais c’était une certitude. Plus jamais elle n’entendrait sa voix, ses exclamations, son babillage. Plus jamais elle n’entendrait ses chansons, ni ses tâtonnements à la flûte à bec.

Colleen avait disparu. Pour de bon.

A présent, si elle devait jamais la revoir, ce serait pour identifier son corps. Sa petite fille n’était pas du genre à fuguer. Jamais elle n’aurait quitté la maison, comme les flics faisaient mine de le supposer.

Eileen d’abord, puis les garçons, avaient battu leur coulpe. Leurs voisins et amis avaient épuisé leurs stocks de mots de consolation et d’exhortations à l’espoir.

Elle s’était allongée sur son lit, serrant contre elle son petit dernier. Elle était prise d’un sérieux doute quant à ce Dieu qui lui avait envoyé cette ultime épreuve, après tout ce qu’elle avait déjà dû se coltiner, année après année. Elle avait refusé d’ouvrir sa porte au prêtre de la paroisse et s’était juré de ne plus jamais recevoir la communion.

Mais la vie continuait…

Elle se l’était répété tant de fois, cette vieille maxime, au cours de son existence. Mais cette fois, elle avait compris. Ça n’était qu’un fatras de conneries. La sienne, de vie, n’avait pas repris son cours – pas pour de vrai. Elle vivait au jour le jour désormais, en cachant son chagrin, sa peur et son désespoir.

Chaque nuit, elle revivait en direct tous les cauchemars qui peuvent traverser l’imagination d’une mère. Pour elle, les faits divers les plus atroces qui traînaient dans les journaux ou dans les feuilletons télé prenaient corps et réalité. Tout lui semblait possible et plausible. Sauf que ces cauchemars, ce n’était pas pendant son sommeil qu’ils lui venaient, mais en pleine conscience, les yeux grands ouverts.

Elle se demandait si sa petite souffrait, si elle avait peur, si elle avait été torturée ou violée, si elle appelait sa mère à l’aide… Si elle avait vainement imploré du secours, sans que personne ne réponde à ses cris.

Ils n’avaient rien à quoi se raccrocher. C'était ça, le pire. La petite semblait s’être évaporée dans la nature. Personne ne savait où elle avait pu aller, ni où elle pouvait se trouver. C'était comme si elle n’avait jamais existé. Sauf que, chez eux, tout leur prouvait le contraire : ses vêtements, toujours rangés dans son placard, et ses chaussures sur l’étagère de l’escalier – comme autant de témoins muets des moments heureux qu’elle avait passés dans cette maison. C'était comme si elle s’était momentanément absentée et qu’elle allait bientôt revenir, comme si de rien n’était… Ils avaient tous plus ou moins la même impression. Elle le sentait à leur façon d’être, à la manière dont ils s’efforçaient de comprendre, de reconstruire ce qui avait bien pu se passer.

Aucun d’eux ne serait plus jamais le même – ça aussi c’était pour elle une certitude. Elle sentait sa famille se déliter autour d’elle, lentement et sûrement. Elle voyait le mal à l’œuvre et savait qu’il n’y avait rien à faire pour l’arrêter. Au début, elle avait espéré un miracle, elle avait prié pour voir Colleen faire irruption dans la pièce en éclatant de rire et en leur expliquant qu’ils s’étaient tous gourés. Mais, à présent, elle se bornait à attendre un corps, quelque chose qu’elle pourrait ensevelir. Qui désamorcerait enfin ces vaines spéculations qui l’avaient empêchée de trouver le sommeil, pendant tant de nuits.

S'ils avaient au moins eu quelque chose à enterrer, ils auraient pu la pleurer et entamer le deuil. Ils auraient pu comprendre ce qui lui était arrivé, digérer les raisons de sa disparition. Chaque Noël, chaque anniversaire leur rappelait douloureusement ce qu’ils avaient perdu. Mais le pire, c’était cette attente. L'attente de nouvelles qui ne pourraient qu’à nouveau leur briser le cœur…

 

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LIVRE III

 

 

Non omnis moriar. Je ne mourrai pas en entier.

HORACE (65 av. J-C-8 av. J-C)

Je combattrai pour ce en quoi je crois, jusqu’à mon dernier

souffle. C'est ce qui nous maintient en vie.

Barbara CASTLE (1910-2002)

 

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CHAPITRE 29

 

– Dire que tu vas avoir quarante ans dans quelques semaines !

Elle éclata de rire. Sous les traits rudes et énergiques hérités de son père, Pat était toujours très bel homme. Bien qu’il fût son fils, Lil devait admettre qu’il était d’une beauté renversante. Il en avait d’ailleurs parfaitement conscience, le bougre.

– Peut-être m’man, mais ne compte pas sur moi pour organiser une fiesta. On a vu ce que ça a donné, la dernière fois…

Ce genre de boutade ne la faisait pas rire. Tant d’années après, la plaie n’était pas refermée. Lil n’avait pas achevé son deuil. En se rendant compte du malaise de sa mère, Pat la prit dans ses bras.

– Excuse-moi, m’man, fit-il, le visage sombre. J’essayais de faire de l’humour.

Elle haussa les épaules d’un air indifférent.

– C'est de l’histoire ancienne, maintenant.

Mais elle ne trompait personne.

Elle se replongea aussitôt dans ses livres de comptes. Pat observa un long moment sa mère, cette sacrée bonne femme qu’il aimait plus que jamais.

A Soho, Lil était une vraie légende, et elle mettait un point d’honneur à ne pas déroger. Au fil des années, les affaires de Patrick avaient prospéré, mais sa mère, cette bonne vieille Lil Brodie, avait gardé la mainmise sur les boîtes et en avait fait de véritables mines d’or.

Comme elle le lorgnait par-dessus ses lunettes haute couture, il se remit à rire.

– T'es plutôt sexy comme jeune grand-mère, m'man !

– Oh, tais-toi, et sers-moi plutôt un cognac.

Comme il remplissait deux verres, elle se carra contre le dossier de son fauteuil et bâilla.

– T’as parlé à Lance ?

Pat avait vécu dans la crainte de ce moment, mais il ne pouvait plus reculer. Il allait devoir tout dire, sinon elle découvrirait par elle-même ce qu’il en était – à supposer d’ailleurs que ce ne fût pas déjà fait et qu’elle se gardât d’en parler pour voir s’il aborderait spontanément le sujet.

Comme il secouait la tête, Lil remarqua les quelques fils gris qui striaient la masse sombre des beaux cheveux de son fils. La maturité lui allait si bien. Ah, les hommes ! Ils vieillissaient tellement mieux que les femmes ! Les signes de l’âge ne faisaient qu’ajouter à leur charme. Encore une injustice de la nature, la plus cruelle peut-être.

– Je lui ai demandé de passer ce soir. J’ai laissé un message sur son portable.

Elle vida son verre cul sec, d’un geste fluide, et le tendit à son fils pour qu’il y refasse le plein.

– Tu préfères que je m’en charge ?

Pat se mordit la lèvre. Ce qu’il aurait préféré, c’était la laisser en dehors de ça. Mais fallait pas rêver, personne au monde ne pouvait dire à Lil Brodie autre chose que ce qu’elle voulait entendre.

– Non, m’man. Laisse-moi faire. J’ai la situation en main.

Elle reprit son verre et dégusta son cognac à petites gorgées, et, se laissant aller contre le dossier de son fauteuil, lui adressa un coup d’œil dubitatif.

Pat s’installa en face d’elle. Sa mère était une belle plante, et elle avait toujours eu l’art de s’arranger. Elle avait dû s’offrir un brin de « ravalement de façade », comme elle disait. Rien de trop voyant. Juste les poches sous les yeux, et quelques injections de Botox, ici ou là, pour s’entretenir un peu.

Elle s’habillait avec élégance, ne portait que des tailleurs et des sacs à main signés. Elle avait toujours eu une passion pour les belles écharpes, très chics et très chères, qu’elle drapait joliment autour de son cou ou de ses épaules. Elle se préférait en blonde, mais avec une coupe courte, pratique, qui mettait en valeur la finesse de ses traits. Elle avait toujours de très belles jambes et Pat avait vu des hommes bien plus jeunes que lui les lorgner d’un œil de connaisseur – d’autant qu’elle ne détestait pas les montrer, sous les jupes de ses tailleurs. Pour une femme qui avait mis huit enfants au monde, elle était plus que bien conservée.

Mais elle n’était pas bien épaisse. Elle n’avait jamais repris les kilos perdus à l’époque de la disparition de Colleen. Elle avait un appétit d’oiseau et manquait perpétuellement de sommeil – mais, sur ce dernier point, il aurait été mal placé pour lui faire la leçon.

– En tout cas, je tiens à assister à l’entrevue.

Pat accepta d’un signe de tête. S'il avait refusé, elle aurait fait la sourde oreille, et il savait d’expérience qu’il valait mieux la laisser faire les choses à sa façon.

– A condition que tu promettes de ne pas intervenir, d’accord ?

Elle sourit.

– Evidemment. Pour qui tu me prends ?

Il arqua les sourcils.

– Oui, je sais, pour une vieille emmerdeuse qui essaie de mettre le nez dans ce qui ne la regarde pas…

Ils éclatèrent de rire en chœur, puis elle bâilla de nouveau, curieuse de voir comment allait tourner la soirée.

– Billy Boot est un brave gars, Pat, et il a beaucoup fait pour nous. J’aurais tendance à le croire sur parole.

– Même contre celle de Lance ?

Il connaissait la réponse, mais ça lui avait échappé, à mi-voix.

– Surtout contre celle de Lance.

Elle lui décocha un grand sourire et il reconnut sur les traits de sa mère l’expression devenue familière qui s’y peignait chaque fois qu’on prononçait le nom de Lance en sa présence. Cette mimique qui trahissait l’effort qu’elle devait faire pour le supporter.

Sentant que la discussion touchait à sa fin, elle se carra une fois de plus dans son fauteuil de cuir en promenant autour d’elle un regard satisfait. Elle adorait l’ambiance des clubs. Elle avait toujours aimé ça. Et tout cet argent qui coulait à flots, ça lui semblait le plus bel hommage à l’homme qu’elle avait tant aimé, trente ans plus tôt.

Elle était curieuse d’entendre les explications de Lance – d’autant que les révélations de Billy Boot concernaient aussi les clubs et certaines autres affaires. Ce n’était donc pas seulement de la curiosité. Il y allait de son intérêt.

 

Eileen s’était enfermée dans sa salle de bains, sa belle salle de bains toute neuve qui avait coûté une petite fortune sans pour autant lui apporter la moindre satisfaction. En fait, plantée devant la glace, les mains agrippées sur le bord du lavabo et les larmes aux yeux, elle commençait à se demander pourquoi elle avait fait tant de foin pour l’avoir.

– Eileen, tu veux bien ouvrir cette putain de porte ?

Une sourde menace avait filtré dans la voix de son mari. Ah ! s’il avait pu tomber raide mort, celui-là ! Foudroyé par une crise cardiaque ou écrabouillé dans sa putain de bagnole !

– Ta gueule !

– Oh ! Si tu crois que je vais marcher comme ça indéfiniment !

Elle entendit ses pas s’éloigner. Il était si lourdingue, si bruyant… Il ne marchait pas, il martelait le sol ! Il piétinait tout autour de lui, comme s’il avait tous les droits, comme s’il pouvait imposer sa présence, s’immiscer où ça lui chantait et avoir toujours le dernier mot, à l’esbroufe. Elle en avait jusque-là de lui et de ses manières. Certains jours, elle avait du mal à comprendre comment elle avait pu l’épouser.

Elle connaissait la réponse, mais elle rechignait à l’admettre. Elle entendit démarrer sa voiture, puis le crissement des roues sur le gravier de l’allée. Elle attendit que le bruit se soit éloigné pour déverrouiller la porte et descendre au rez-de-chaussée.

Elle avait un urgent besoin d’un petit remontant. Filant droit à la cuisine, elle tira un tabouret de sous le bar, le traîna jusqu’au placard aménagé au-dessus de la buanderie, et ouvrit la porte du placard. Il était vide. Pas vide vide, puisqu’il contenait toujours les appareils d’entretien de la piscine, mais la bouteille de vodka qu’elle y avait planquée un peu plus tôt avait disparu.

Elle claqua la porte, sauta de son tabouret et se mit à hurler :

– Vieux fils de pute ! Espèce de gros sac à merde !

Ses cris la soulagèrent un peu et lui rendirent un semblant de calme. Puis elle attrapa ses clés de voiture et quitta la maison. Quelques minutes plus tard, en route pour le magasin de spiritueux, elle sentit qu’elle avait dépassé la limite. Elle conduisait beaucoup trop lentement et se sentait dans un état plus qu’avancé, à deux doigts de tourner de l’œil.

Abandonnant sa Mercedes 220 devant le magasin, elle y acheta ce qu’elle était venue chercher et rentra chez elle à pied, le cœur léger. En chemin, elle balança son trousseau de clés dans une bouche d’égout. Elle riait déjà en pensant à la tête que ferait son mari, quand elle s’avisa que les clés de la maison faisaient partie du trousseau. Elle dut casser la vitre d’une des fenêtres de derrière pour rentrer chez elle. Ce n’était pas la première fois qu’elle appliquait cette méthode. Elle laissa les débris de verre sur le sol et la porte grande ouverte. Quand il n’avait pas de motif de se plaindre, il en était réduit à s’en inventer, ce connard. Là, au moins, il aurait de quoi râler. Elle en avait plein le dos, de lui et de ses putains de jérémiades ! C'était comme de s’appuyer nuit et jour une saloperie de prophète de malheur… Elle se versa un grand verre de whisky, s’alluma une cigarette et se fit une bonne ligne de coke premier choix.

– Putain de merde, après nous le déluge ! jubila-t-elle.

Elle allait s’offrir un peu de bon temps.

– Ça gaze, p'pa ?

Shawn se fendit d’un grand sourire en voyant Jambo traverser le pub pour venir à sa rencontre.

– Au poil, fils. Et toi ?

Jambo aussi avait bien vieilli. Mais il ne semblait pas avoir changé, en vingt ans. Une endurance que Patrick mettait sur le compte du talent qu’il avait pour échapper à toute espèce de stress, de boulot ou de souci. Pat avait toujours été sympa avec lui. Sans doute à cause de la présence constante dont il avait entouré Lil pendant sa maladie et après la disparition de Colleen. Ils s’entendaient bien, tous les deux. Des liens très particuliers s’étaient tissés entre eux, qui avaient scellé leur amitié.

La pauvre Lil ne s’était jamais remise de la disparition de sa fille. La mort de Brodie elle-même ne l’avait pas autant ébranlée. Sans doute parce qu’une femme, une vraie, quand elle met un enfant au monde, ne peut plus concevoir la vie sans lui – le cas de Lance constituant une exception notable à ce genre de loi, évidemment, mais il comprenait les réserves qu’elle avait à son égard. Il avait exactement les mêmes. Lance avait toujours été quelqu’un d’infréquentable. Et il avait tout fait pour.

Alors que son fils, le petit Shawn, faisait la fierté de sa mère. Lil l’avait toujours entouré d’amour et d’attention, comme tout le reste de la famille. Shawn, c’était un vrai rayon de soleil.

– Tu m’as ramené de quoi fumer un peu ?

Shawn hocha la tête. Son sourire et ses dreadlocks étaient la réplique exacte de ceux de son père.

– Bien sûr, p’pa. Comme toujours.

Il lui fit passer la ganja, emballée en un paquet odorant, dans un petit sac frappé du logo HSBC.

– C'est du premier choix. Je l’ai achetée pour ma consommation perso.

Jambo prit le paquet et le fit disparaître dans la poche de son blouson, puis, se carrant sur sa chaise, il attendit que son fils revienne du bar où il était allé lui chercher une Guinness.

Le jeune homme revint, toujours tout sourire.

– Préviens-moi dès que tu verras débarquer Christy. On a un chargement à enlever avant minuit.

Jambo hocha la tête.

Shawn et Christy s’entendaient comme larrons en foire et Jambo n’avait qu’à s’en féliciter. Il aimait bien Christy. C'était un brave petit gars. Il ne tenait pratiquement rien de son père, Dieu merci, et semblait avoir tout pris du côté de sa mère – y compris son sale caractère, ce qui lui avait valu quelques petits ennuis, au fil des années. Shawn et Christy étaient les rois de la combine et faisaient autorité dans le commerce de la beuh. Ils n’avaient pas leur pareil pour dénicher la meilleure qualité du marché. Jambo en avait toujours à discrétion, il n’avait qu’à demander. Tout en attaquant sa Guinness, il glissa un coup d’œil du côté de son fils qui lorgnait les filles au bar. Il s’était déjà taillé une belle réputation de séducteur, et elles lui tombaient dans les bras avec une régularité déconcertante. Shawn avait la tchatche, le brillant et l’aisance qui faisaient craquer un certain type de filles. Toujours partant pour s’offrir un peu de bon temps, il n’en demandait jamais plus. Bref, tout le portrait de son père…

 

Lance était en rogne. Ça lui arrivait de plus en plus souvent. Il faisait peur à Annie quand il était dans cet état. Il criait, il enrageait, il passait ses nerfs sur elle. Rien de ce qu’elle faisait ne trouvait grâce à ses yeux et elle était à court de mots pour l’apaiser. Les années passant, ça avait fini par devenir une véritable hantise. Elle vivait dans la crainte permanente de son petit-fils et de ses humeurs.

– Tu m’entends ! ?

Il la surplombait de toute sa hauteur. Elle aurait bien aimé regarder tranquillement son feuilleton, comme tous les jours – quand elle manquait un épisode, ça lui gâchait la journée. Mais elle se fit une raison. Tant qu’il n’aurait pas évacué sa hargne, elle n’aurait pas une seconde de paix.

– Bien sûr que je t’entends, Lance. Comme tout le putain de quartier !

Cette fois, la pique parut faire mouche. Il se redressa de toute sa hauteur. En vieillissant, il s’était épaissi, de partout. Il avait pris pas mal de poids, et ça ne le rendait que plus effrayant. Il n’avait rien d’un bon vivant, encore moins d’un gai luron, comme pouvaient l’être les types de son gabarit. Lui, sa masse de graisse lui donnait juste l’air dangereux, et elle était bien placée pour savoir qu’il l’était.

Il préférait cacher qu’il la rudoyait. Pour rien au monde il n’aurait voulu que ça se sache. Il la malmenait, lui hurlait aux oreilles et la harcelait de reproches, trouvant à redire à tout ce qu’elle faisait. En prenant de l’âge, elle avait perdu ses forces et son agilité, fatalement ; mais Lance ne voyait dans la décrépitude physique de sa grand-mère qu’un prétexte supplémentaire pour tirer au flanc. Il prenait son grand âge et son incapacité à satisfaire ses exigences au rythme où il l’exigeait comme un affront personnel.

La seule personne pour qui il gardait un minimum d’égards, c’était Kathleen, laquelle était toujours aussi folle à lier – mais ça, bien sûr, Annie se gardait bien d’en parler. Au moins la jeune femme parvenait-elle à sortir de temps en temps de la maison, même si ça n’était que pour aller chez sa mère. Pour quelqu’un qui n’avait pratiquement pas quitté sa chambre depuis des années, c’était déjà une sacrée victoire. Elle prenait un cocktail de médicaments qui avaient l’air de lui rendre un semblant d’humanité. Annie appréciait cette embellie.

– Putain, me convoquer, moi ! Par répondeur interposé ! Et sans demander « s’il te plaît » encore ! Non ! Il me file l’ordre d’être au club à neuf heures ! Putain, comme si j’avais rien de mieux à foutre que de lui obéir au doigt et à l’œil !

Annie garda le silence. Elle n’était pas censée répondre à ses récriminations – ça, elle l’avait appris à ses dépens. Il voulait juste avoir quelqu’un sous la main pour soulager sa grogne. Malheureusement pour Annie, ce quelqu’un, c’était souvent elle. Comme elle tentait de glisser un coup d’œil vers l’écran, elle aperçut Gil Grissom, des « Experts », papotant à perdre haleine avec cette blondasse qu’elle ne pouvait pas encadrer. Mais Lance avait baissé le son et elle ne put distinguer un traître mot de ce qu’ils se racontaient. Elle se retint cependant de protester ou de toucher au volume. Lance était assez remonté comme ça.

 

– Comment va, Lil ?

Ivana entra dans le bureau, un gobelet de café à la main. Elle le posa devant Lil avant de se laisser choir dans un fauteuil, en envoyant promener ses hauts talons. Puis elle lâcha un grognement d’aise, en frétillant des orteils.

– La vache ! Je ne sens plus mes jambes… Je dois avoir passé l’âge de me balader juchée sur ces godasses ridicules.

Lil s’esclaffa.

– Dans vingt-cinq ans, tu seras toujours perchée dessus, comme moi.

– Oh, tais-toi ! Je suis assez déprimée comme ça !

Elles éclatèrent de rire ensemble et Lil eut peine à croire qu’il ait pu exister une époque où elle avait du mal à la supporter, cette chère Ivana. Maintenant, elles étaient inséparables. Patrick l’avait fait marner des années, mais Ivana avait résisté à tout. Lil en était venue à l’admirer, avant de se découvrir une profonde affection pour elle. Un jour qu’elle avait dû s’absenter quelque temps, Lil avait même dû se rendre à l’évidence : Ivana lui manquait. La vie vous réservait de ces surprises…

Continuer : partie 2 sur 2