Le Clan
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Pourtant tout cela sonnait tellement creux…
1 Groupe de rock anglais fondé en 1969, de tendance « heavy metal » (NdT).
2 Toutes les notes sont du traducteur.
3 Donald Campbell : champion automobile britannique, huit fois champion du monde de vitesse,
dans les années cinquante et soixante.
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CHAPITRE 3
Tout le monde, les flics les premiers, savait que Pat avait éliminé ses principaux rivaux, mais personne – et surtout pas les flics – ne semblait y voir le moindre inconvénient. Depuis un certain temps, le sort de Billy Spot était pour ainsi dire scellé ; la question, ce n’était pas « quand » il serait tué, mais « par qui ». Et comme Brodie était sur les rangs pour la succession au trône depuis plusieurs années, c’était tout naturellement sur lui que s’étaient portés les pronostics les plus éclairés.
En rayant Spot de la carte, Brodie avait ouvert en grand les portes du West End. A la différence de Spot et de ses petits copains, Pat et les siens ne demandaient qu’à laisser autrui exercer en paix. Du moment qu’une portion substantielle du fric atterrissait dans leurs poches, ils fermaient les yeux. Le soleil brillait donc pour tout le monde. Pat était réglo, les membres de la tribu Williams, qu’il contrôlait d’une main amicale mais ferme, se montraient relativement accommodants, et les affaires étaient florissantes, aussi bien pour les revendeurs à la sauvette que pour les tenanciers des clubs. Cela faisait des lustres qu’on n’avait pas connu de période aussi faste. Et puis, comme Pat et ses hommes mettaient un point d’honneur à surveiller de près les rues sur lesquelles ils régnaient, en y manifestant régulièrement leur présence, personne n’avait plus à craindre de se faire racketter – se voir réclamer son « loyer » deux fois le même soir, par exemple. L'incurie de Spot, qui avait trop longtemps négligé le maintien de l’ordre dans ses propres rangs, avait été la cause première de sa fin prématurée. Mais, à présent, les affaires reprenaient. On pouvait enfin souffler, décharger les flingues planqués, au cas où, sous les comptoirs ou les sièges de voitures. Bref, ça baignait.
Du moins jusqu’à ce qu’un client mécontent, un certain Denny Harris, s’avise d’attirer l’attention de la flicaille locale sur l’écurie Brodie en balançant Kevin Craig. L'incident avait d’abord provoqué un certain émoi, mais s’était finalement révélé bénéfique. Un vrai cadeau du ciel !
Vérification faite, Denny avait une doléance, une vraie, et amplement justifiée : Craig avait eu la main lourde, il l’avait carrément fait cracher deux fois au bassinet – ce qui aurait dû faire aussitôt réagir toutes les parties concernées, mais ça, c’était une autre histoire. Ce qui avait tout déclenché, c’était que Denny était allé pleurnicher chez les flics, au lieu de s’en plaindre directement à Brodie ou à ses lieutenants. Or ça, même s’il était dans son droit, rien ne pouvait l’excuser. Balancer quelqu’un, c’était l’ultime trahison. Des mesures s’imposaient, et cette bourde tombait à pic pour justifier des représailles exemplaires qui serviraient les desseins du nouveau pouvoir.
Pour consolider leur notoriété toute neuve, Pat et les frères Williams avaient besoin de faire un exemple. Les meurtres de Billy Spot et de Barry Caldwell ne pouvaient suffire à asseoir leur réputation. Comme toutes les pointures sur le déclin, ces gros poissons devaient s’attendre à se faire détrôner un jour ou l’autre. C'était maintenant auprès du menu fretin qu’il leur fallait faire leurs preuves : petits dealers, souteneurs, bookmakers et autres tenanciers de boîtes – l’autre extrémité de la chaîne alimentaire. Ils devaient démontrer qu’ils étaient capables de prendre le pouls de la rue et de réagir au quart de tour si quelqu’un tentait de gratter ce qu’ils estimaient être leur dû. Car quiconque parvenait à resquiller finissait toujours par s’en vanter ; à la longue, ce genre d’infime détail pouvait saper l’autorité la mieux établie. Il suffisait de flancher ne serait-ce qu’une fois pour n’être plus perçu comme une vraie menace, et c’était la porte ouverte à toutes les dérives. Le réseau nourricier des petites entreprises – la collecte des « loyers », comme on disait – était le socle de tout empire. Ça permettait de tenir tout le monde le doigt sur la couture du pantalon. Si quelques billets carottés déclenchaient une réponse musclée, on devrait bien en déduire que, pour des enjeux plus importants, les risques augmenteraient d’autant, jusqu’à la peine capitale. La première incartade d’une certaine gravité devait donc provoquer une réponse immédiate, aussi spectaculaire que possible. S'ils laissaient pisser, les gens auraient tôt fait d’en prendre à leur aise, et ce serait le meilleur moyen de perdre toute crédibilité. En somme, Brodie se trouvait confronté au dilemme qui se pose à tout chef d’entreprise, légale ou pas…
Denny aurait dû venir lui faire part de ses problèmes. Ses hommes y auraient mis bon ordre et tout le monde y aurait gagné. Kevin se serait pris une tape sur la main, l’affaire aurait été réglée en cinq minutes. Au lieu de quoi, Denny avait eu le suprême culot de passer par-dessus leur tête en tentant de régler le problème directement avec Kevin, un minus bouché à l’émeri – et encore, dans ses meilleurs jours ! –, qui occupait dans la hiérarchie du Milieu un statut à peu près comparable à celui d’un serf. Sur ce, voyant que ses démarches restaient sans résultat et craignant de s’être attiré les foudres des nouvelles autorités du secteur, Denny n’avait rien trouvé de mieux que d’aller se plaindre aux flics. Incroyable, mais vrai !
Ce qui avait commencé comme un regrettable cafouillage avait néanmoins fini par arranger tout le monde – sauf Denny, évidemment, qui s’était retrouvé sur la touche comme le rat qu’il était et s’était pris une branlée de classe mondiale. S'il retrouvait un jour l’usage de ses jambes, ça figurerait dans le Livre des records, catégorie « miracles », sans compter que sa réputation de balance était assurée pour les décennies à venir.
Pas de pot pour Denny, les Williams avaient révélé que le flic en question était l’un des leurs, et Pat avait ostensiblement transféré les affaires du proscrit à une petite « firme » locale, connue pour son ardeur à la tâche et son âpreté au gain, mais peu susceptible de mettre son autorité en danger. Ses membres n’étaient pas du genre à avoir inventé le fil à couper le beurre… Bref, l’un dans l’autre, leur opération de relations publiques avait été un franc succès.
Restait que les balances devaient être punies avec la dernière rigueur : en plus de mettre en danger les moyens de subsistance des familles, ils pouvaient faire plonger leurs victimes pour des années, faire perdre aux enfants leur père, aux femmes leur mari, aux mères leurs fils. C'était un crime de haute trahison.
Il fallait appliquer au coupable une marque d’infamie bien visible, afin de délivrer un message sans équivoque. La faute était d’autant plus odieuse qu’elle avait été commise par un homme de confiance. Il fallait donc appliquer un châtiment à la fois humiliant et douloureux, qui le stigmatiserait publiquement et aurait l’avantage de donner matière à réflexion à quiconque serait tenté de marcher sur ses traces.
Denny arborait à présent la marque des balances, mieux connue sous le sobriquet de « sourire permanent ». Héritée des années cinquante, cette tradition faisait toujours son petit effet, près de deux décennies plus tard. En deux coups de cutter, on lui avait échancré la bouche d’une oreille à l’autre. Son erreur se rappellerait donc à son bon souvenir chaque fois qu’il croiserait son reflet dans une glace. Et ses cicatrices ne manqueraient pas d’inspirer méfiance à toute personne initiée aux lois du Milieu, fût-ce à l’autre bout du monde. Denny Harris était désormais un paria. Pis, en trahissant les siens, il s’était trahi lui-même. Ses frères l’avaient laissé tomber et ses fils allaient bientôt en faire autant.
Pat se maintenait donc au sommet de la vague. Il laissait une part non négligeable du gâteau à ses partenaires attitrés, les frères Williams, lesquels déléguaient à leur tour le boulot à des flopées de gens pour se consacrer à des activités plus ludiques. Etant propriétaires de salons de massage, de salles de jeu et de clubs privés avec hôtesses, c’était dans ce genre d’établissements qu’ils tenaient leurs rendez-vous d’affaires et passaient le plus clair de leur temps.
A la différence des Williams, Pat Brodie préférait rentrer chez lui le soir. Une vraie corvée pour les pontes, d’habitude. Ils respectaient leurs épouses, les chérissaient, même, mais leur principale qualité restait la discrétion. On attendait d’elles qu’elles s’abstiennent de créer le moindre remous, alors que de leur côté les hommes n’envisageaient pas la vie conjugale comme un frein à leur plaisir. C'était dans la nature des choses et de leur profession : les filles faciles, les « fleurs de trottoir », comme on disait, se cueillaient à chaque coin de rue par paquets de douze ! On n’avait qu’à se baisser, même si on n’était pas précisément un prince charmant…
Les filles faisaient la queue pour approcher Brodie et ses semblables, lesquels préféraient penser que c’était pour leur autorité ou leur charme. Ils avaient tendance à oublier à qui ils avaient affaire. Outre qu’elles étaient, par définition, prêtes à coucher avec n’importe qui pour de l’argent, ces dames étaient des comédiennes accomplies qui auraient pu en remontrer à la crème des divas de Hollywood. Pour elles, un partenaire régulier, quel qu’il soit, c’était toujours mieux que de tenter sa chance soir après soir avec des clients de passage. En devenant la maîtresse en titre d’un grand nom du Milieu, elles pouvaient au moins compter sur un minimum de considération, sur des rentrées régulières et sur un appui efficace pour accéder aux postes à pourvoir – celui de chef de rang, par exemple, lorsqu’un club ouvrait et qu’on avait besoin d’une fille expérimentée pour superviser ses collègues. Elles étaient affranchies, connaissaient toutes les ficelles du métier, étaient éminemment dignes de confiance et, par-dessus tout, savaient garder un secret. Ensuite, si d’aventure l’une des nouvelles, plus jeune et plus fraîche, venait à taper dans l’œil de leur homme, elles prenaient la chose avec philosophie. Elles avaient eu ce qu’elles voulaient. Pourquoi prendre le risque de tout perdre en demandant la lune ?
Bref, elles faisaient des maîtresses parfaites. Leur style de vie même, outre qu’il les décourageait de vouloir s’élever au-dessus de leur condition, était la garantie d’une loyauté et d’un attachement sans failles. De leur côté, les épouses avaient ce que ces femmes n’auraient jamais : le respect de leur mari, ce respect qui les mettait d’emblée à l’abri de tout danger. Même si elle prenait quelques kilos, perdait tout intérêt pour le sexe ou sombrait dans la bigoterie, la légitime gardait toujours une longueur d’avance. Une épouse dotée d’un minimum de jugeote apprenait à en jouer à son avantage et fermait les yeux sur les petits et grands écarts de son mari, tout en profitant du fruit de ses activités. Ces frasques n’avaient somme toute rien de personnel. Elles n’y voyaient qu’un des risques du métier, parmi tant d’autres.
Brodie lui-même n’était pas de marbre. Beaucoup plus exposé à la tentation que le commun des mortels, il ne se refusait pas une passade de temps à autre. Mais il s’en tenait à des aventures sans lendemain ni conséquences, entre deux portes, jamais avec la même fille et sans jamais promettre quoi que ce soit. Ses conquêtes ne devaient pas s’attendre à se faire inviter au spectacle ni au restaurant – encore moins à se faire raccompagner à leur porte. Il ne voulait prendre aucune habitude, et surtout pas s’impliquer dans leur vie, de près ou de loin. Il se contentait de se faire tailler une plume, vite fait bien fait – chose qu’il n’aurait jamais exigée de sa femme. Et encore, neuf fois sur dix, c’était que Lil était momentanément indisponible, à cause d’une grossesse ou à la suite d’un accouchement. Il n’y voyait qu’un acte purement hygiénique qui n’empiétait en rien sur sa vie ni sur celle de sa famille.
Ça aussi, ça forçait le respect de ses pairs. On n’entendait jamais courir le moindre bruit sur sa vie privée. En fait, personne n’était au courant de rien. Pas même les Williams.
Quant à Lil, elle fréquentait assidûment l’église paroissiale et n’avait rien perdu de son charme ni de sa fraîcheur. Il l’aimait, elle et tout ce qu’elle représentait pour lui. A sa façon, elle était devenue un atout maître dans son jeu. Il l’utilisait comme telle, et elle était assez avisée pour le comprendre : c’était la seule personne au monde à qui il pût se fier.
Elle avait continué à rendre visite aux prisonniers pour leur passer des informations. L'idée ne lui serait même pas venue de refuser. Son mari comptait sur elle pour le faire et elle le faisait, point final. Elle aimait se rendre utile. Ça lui donnait l’impression d’être intégrée dans un grand tout.
Elle avait aussi le sentiment qu’à dix-neuf ans, avec deux magnifiques bambins et assez d’argent pour s’offrir un standing qui ne serait jamais qu’un rêve pour la plupart des femmes de son entourage, elle pouvait bien faire la sourde oreille face aux rumeurs qui couraient sur les mœurs du Milieu et aux soupçons qu’elle avait sur la conduite de son mari.
Lil Brodie, née Diamond, avait fait sien le vieux dicton selon lequel ce que vous ignorez ne peut vous blesser. La première fois que Pat l’avait trompée, elle l’avait su d’instinct. Elle avait senti qu’il avait quelque chose sur la conscience, sans toutefois s’en étonner outre mesure. Elle avait toujours su que ça arriverait. Comment, pourquoi ? elle n’aurait pu le dire, elle qui conservait une certaine naïveté sur le plan sexuel. Mais elle en avait toujours été certaine, obscurément.
D’un autre côté, il aurait fallu être idiote pour en faire un casus belli. Ces foucades ne représentaient rien pour son homme, elle n’avait qu’à calquer son attitude sur la sienne. Sur ce plan, il était absurde de lui appliquer les mêmes critères qu’à un individu normal. Elle avait vu comment finissaient les couples où la femme s’évertuait à exercer un contrôle absolu : dans les larmes. Les hommes en arrivaient toujours à doubler les mères de leurs enfants légitimes, fussent-elles des dragons de vertu, parce qu’elles devenaient pour eux, avec le temps, une sorte de boulot, puis une vraie corvée. Aucune épouse ne pouvait prétendre rivaliser éternellement avec la jeunesse et la nouveauté, avec l’attrait qu’exerçaient des dessous affriolants ou un rire de gorge provocant. Dès leurs premières années de mariage, Lil avait donc pris le parti d’en rire, et d’ignorer la vie parallèle de Patrick. C'était la seule façon de garder un espoir, si mince fût-il, et d’y survivre.
Sa mère avait beau dire et faire, en tâchant d’insinuer le doute dans son esprit, la fille qui parviendrait à détourner Brodie de son devoir conjugal plus d’une nuit n’était pas encore née.
Chaque fois qu’ils sortaient ensemble, elle ne pouvait ignorer les égards dont on entourait son homme ; il vivait au contact permanent de la tentation. Ayant elle aussi des besoins sexuels, elle comprenait ceux de son mari et trouvait plutôt commode que la nature même de ses activités professionnelles lui donne l’occasion de les satisfaire. Les Brodie devaient profiter de cette si fragile liberté qui pouvait leur être enlevée du jour au lendemain.
Fermer les yeux était donc de loin l’attitude la plus sage. Il lui suffisait de l’adopter comme une composante nécessaire de la vie qu’elle s’était choisie. Elle n’allait tout de même pas gâcher leur bonheur pour ce genre de bagatelle, dont elle ne se souciait pas plus que lui et qu’il avait oubliée un quart d’heure après l’avoir commise.
Elle avait décidé une fois pour toutes qu’elle préférait vivre avec lui plutôt que sans lui, malgré tout ce que ça impliquait. Elle devait s’arranger pour devenir plus que son épouse et la mère de ses enfants. Elle devait leur ménager des pauses, des moments de tranquillité en dehors de l’éducation des enfants et de la simple vie de famille. Elle avait donc décidé de prendre part à sa vie en dehors du foyer.
Toujours réaliste, elle espérait qu’en échange de son irréprochable loyauté il ne lui briserait jamais le cœur en la trompant vraiment. Au moins ses incartades restaient-elles exceptionnelles et irrégulières, à la différence de celles de tant d’autres, qui entretenaient des maîtresses attitrées.
La première fois, elle avait cru qu’on lui arrachait le cœur. Mais, à présent, elle ignorait royalement toutes ces femmes qui se laissaient si facilement manipuler ; un mépris nuancé toutefois d’une certaine compassion, parce qu’à cause de leur vie de débauche les faveurs qu’elles accordaient à son mari comme à n’importe lequel de ses collègues n’auraient jamais la moindre chance de déboucher sur quoi que ce soit.
La bonté naturelle de Lil l’inclinait à tout voir sous l’angle le meilleur. Du jour où elle avait découvert un club de l’intérieur, elle avait cessé de considérer ces filles comme des parias, encore moins comme des rivales. A ses yeux, c’étaient plutôt des victimes. Des victimes du monde masculin, que la vie avait contraintes à commercialiser la seule valeur d’échange qu’elles aient jamais possédée. Elle se jura, si un jour elle avait des filles, de leur donner un niveau d’études suffisant pour qu’elles ne se trouvent jamais placées devant un tel choix, même dans la pire des extrémités.
Un soir qu’elle avait dû se rendre dans un de ces « bars à putes » pour passer un message, elle avait été témoin d’un esclandre avec un client qui contestait l’addition. Le portier s’était interposé aussitôt et la facture avait été intégralement réglée, au détriment de l’hôtesse, qui avait vu son « pourboire » lui filer sous le nez. Lil était donc intervenue et, avant même que le client ait quitté l’établissement, avait exigé que la fille reçoive son dû, insistant auprès du portier pour qu’à l’avenir les filles soient considérées comme prioritaires, puisque c’étaient elles qui attiraient la clientèle. Sans elles, pourquoi les clients auraient-ils accepté de payer les tarifs dits « de nuit », outrageusement gonflés ? Et qu’est-ce qui pouvait inciter les filles à amadouer les pigeons et à les convaincre de cracher au bassinet si elles se voyaient écartées du partage au moment de l’addition ?
Pour Lil, cette attitude était absurde, mais elle était trop jeune et trop candide pour réaliser que les filles accortes et peu farouches couraient les rues. On en trouvait partout, ça grouillait, littéralement. Les hommes pouvaient plaquer leur famille sans le moindre état d’âme et disparaître sans un regard en arrière. Les mères, elles, ne pouvaient s’offrir ce genre de luxe et devaient gagner leur vie pour continuer à nourrir, loger et vêtir leurs enfants. Voilà pourquoi elles se bousculaient pour travailler dans les clubs. Les boîtes ne risquaient pas de manquer de jeunes recrues.
Ce soir-là pourtant, Lil s’était rallié les bonnes grâces et l’estime du portier. Quant aux filles, elles ne juraient plus que par elle.
Brodie s’était retrouvé dans une situation délicate. L'idée ne lui serait jamais venue de se soucier des intérêts d’une fille, encore moins de s’assurer qu’ils étaient respectés. Mais la fille en question se trouvait être une ancienne camarade d’usine de Lil, et ça l’avait mise hors d’elle de la voir ainsi réduite à faire commerce de ses charmes (son mari l’avait laissée seule avec ses trois gamins et une montagne de dettes). Alors, forte de son autorité toute neuve et de ses convictions, elle s’était empressée d’expliquer sans détour à Patrick sa façon de voir les choses.
L'ambiance des clubs lui plaisait. Elle aimait l’esprit de corps qui unissait les filles. Ça lui rappelait l’usine, où elle s’était sentie pour la première fois acceptée et intégrée. Elle aimait travailler hors de chez elle en compagnie d’autres femmes. Outre que ça la rapprochait de son mari, elle aimait, comme toute jeune fille, se sentir entourée de bruit et d’animation – et là, elle était servie !
Maintenant que Brodie lui avait donné carte blanche pour prendre en main le fonctionnement des clubs, elle découvrait à quel point la vie pouvait être dure pour les femmes. Ce qu’elle ne voyait toujours pas, en revanche, c’était que son époux tirait profit de sa bonté. La façon dont les filles se conduisaient avec elle ne lui avait pas échappé, pas plus que l’attitude de Lil à leur égard. Lil était une meneuse née, doublée d’une femme à poigne : elle savait parfaitement s’y prendre avec les clients qui renâclaient au moment de l’addition.
Patrick était enchanté du zèle avec lequel la femme de sa vie l’assistait dans son travail et le délestait du souci d’avoir à s’occuper des filles. Elle allait de club en club, gardait un œil sur le personnel, s’assurait que la caisse se remplissait et que tout fonctionnait normalement. Elle avait un talent particulier pour repérer de très loin les trublions des deux sexes. Grâce à son œil de lynx, elle pouvait évaluer le contenu du tiroir-caisse plus vite que lui. C'était une alliée inestimable, et il était à la fois heureux et stupéfait de constater qu’elle persévérait dans sa décision de travailler à ses côtés, même après avoir constaté de visu la véritable nature de son business.
Il avait d’abord cru que le milieu de la prostitution la rebuterait, elle qui était tellement à cheval sur les principes. Mais elle avait vite compris, et bien mieux que lui, ce qui empoisonnait la vie des filles et les poussait à faire ce boulot jour après jour.
A la différence des autres épouses, Lil était une vraie partenaire. A une époque où les femmes étaient réduites au statut de simples objets destinés à être utilisés ou exploités à outrance, elle avait réussi à se servir de son intelligence et de son sens des affaires pour leur plus grand profit à tous deux.
Elle lui avait libéré le temps nécessaire à ses autres affaires. Evidemment, certains n’appréciaient pas de le voir s’en remettre à une femme. A leurs yeux, c’était le comble de la mollesse et de l’abdication. Mais, comme Pat ne manquait pas de le faire remarquer à ceux qui osaient le lui dire en face, à qui aurait-il pu se fier mieux qu’à elle ?
Lily finissait de coucher les garçons. Elle s’était préparée pour sortir et tentait sans grand succès de chasser de ses pensées les remarques acerbes de sa mère.
Depuis le mariage de sa fille, Annie s’était évertuée à se rendre utile et s’était montrée d’une amabilité irréprochable. Lil avait longtemps hésité à lui accorder sa confiance, mais avait fini par lui faire une place dans sa nouvelle vie. Cependant, avec la naissance de Lance, son second fils, sa mère avait retrouvé sa vraie nature. Lil était sans cesse en butte à ses remarques désobligeantes et il devenait de plus en plus difficile de prétendre qu’entre elles tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Annie aimait son premier petit-fils, Patrick Junior, mais ce n’était rien, comparé à l’adoration qu’elle vouait à Lance. Le jour même où il était venu au mode, un mois avant la date prévue, hurlant et gigotant comme une petite furie, elle s’en était follement entichée. A croire qu’elle lui avait donné le jour elle-même.
A présent, devant ses fils endormis, Lil s’étonnait de ne pas partager le sentiment de sa mère. Elle aimait son fils cadet, bien sûr, mais c’était un enfant si étrange… Quand il la regardait, elle avait l’impression qu’il tentait de la jauger, comme s’il attendait qu’elle commette un faux pas. C'était pourtant un bambin adorable, avec ses jolis cheveux bruns si fournis qui le faisaient ressembler à son père et ses yeux gris qu’il tenait d’Annie. Il était d’une beauté frappante – ça, tout le monde l’avait remarqué, dès le premier jour. Pourtant, au fil des mois, Lil avait conçu à l’égard de cet enfant une sorte de complexe de culpabilité, renforcé par la sourde répugnance qu’il lui inspirait. Elle avait cessé très tôt de lui donner le sein pour le mettre au biberon. Sa mère, évidemment, avait parlé d’« invraisemblable précipitation » mais avait sauté sur l’occasion pour pouponner tout son soûl. Il avait toujours la peau moite, cet enfant, et, à la différence de son aîné, il avait des airs patauds qui la dégoûtaient vaguement – tout comme les attributs dont la nature l’avait généreusement doté et qui avaient inspiré à son père quelques commentaires grivois.
Il dormait jambes écartées, avec l’abandon de ses trois ans. Il portait encore des couches, sa grand-mère n’ayant rien trouvé de mieux que de décréter qu’il ne fallait pas le brusquer, ce cher petit, qu’il apprendrait tout ça à son rythme. Dans l’idée de Lil, les principaux obstacles à la propreté de Lance étaient surtout son indolence et sa paresse. Il comptait toujours sur Pat Junior, c’en était exaspérant. Il avait très vite appris à manipuler toute la maisonnée, Annie la première, évidemment, et faisait marcher son monde sans que cela paraisse lui coûter le moindre effort.
Patrick lui-même l’adorait. Pourtant, malgré les scrupules qu’elle en avait conçus et le sentiment de culpabilité qui la rongeait, Lil n’avait jamais pu voir cet enfant avec le mélange de patience et d’indulgence qu’il semblait inspirer aux autres membres de la famille.
Elle l’aimait néanmoins et le protégeait à sa façon. Parce que c’était son enfant, qu’elle l’avait porté, qu’elle s’en sentait responsable et que, contrairement à sa propre mère qui lui avait laissé le soin de s’élever toute seule, elle était fermement résolue à faire en sorte qu’aucun de ses enfants ne se sente jamais livré à lui-même, mal-aimé ou non désiré. Ses enfants étaient ce qu’elle avait de plus cher. Elle aurait donné sa vie pour eux.
Comme elle se penchait vers lui pour l’embrasser, elle capta une bouffée de son odeur enfantine – ce mélange douceâtre de pipi de bébé et de transpiration qui, une fois de plus, lui donna des frissons. Elle ne s’expliquait décidément pas ce qui la dérangeait tant en lui. Ses étranges réactions l’amenaient parfois à s’interroger sur elle-même et sur son rôle de mère. Quelle chose étrange que la culpabilité, et que c’était destructeur !
Dans le lit d’à côté, Pat Junior lui souriait d’un bon sourire qui lui mit du baume au cœur. Celui-là, elle n’avait pas de mal à l’aimer. Il respirait la santé et la joie de vivre. Il était toujours gai, toujours content. A la différence de Lance, il était d’une grande vivacité et se conduisait normalement en sa présence. Il babillait et réagissait au quart de tour, alors que le vocabulaire de Lance se réduisait encore à quelques mots – et ce n’était certainement pas parce qu’il était incapable d’en maîtriser davantage…
– Bonne nuit, maman !
Elle lui rendit son sourire et sentit son cœur se gonfler d’orgueil. Sa beauté sombre, rehaussée par le bleu incroyable de ses yeux, avait quelque chose de renversant. Physiquement, son aîné avait hérité le type irlandais de ses aïeux – ainsi que, comme Pat ne cessait de leur répéter, leur tchatche proverbiale.
Il leva les bras pour les nouer autour du cou de sa jolie maman, toute pomponnée et parfumée. Comme toujours, elle se laissa faire.
– Dors bien, maintenant, mon chéri, et je te rapporterai un Caramac.
Il était enchanté : son approvisionnement en bonbons était assuré. Quand sa mère quitta la pièce sur la pointe des pieds, ses yeux se fermaient déjà.
En bas, Annie se préparait une tasse de thé. Sa fille sentit soudain le fardeau de sa présence lui peser. Toute sa vie, sa mère l’avait traitée comme un chien, voire pis. Elle avait beau savoir que ce n’était pas son rôle, Lil s’était toujours sentie responsable des autres. Patrick ne cessait de remettre en question la présence d’Annie chez eux, mais elle s’évertuait à lui expliquer qu’elle était la seule mère qu’elle aurait jamais. Lance, c’était pareil. Personne ne soupçonnait ce qu’elle éprouvait pour son fils cadet, et personne n’en saurait jamais rien. Mais quels que fussent ses sentiments envers eux, ils étaient sa famille ; l’idée ne lui serait même pas venue de les laisser tomber.
Annie arrosa copieusement son thé d’une rasade de Bushmills et Lil se força à sourire.
– Je sors, ce soir, m'man ! lui annonça-t-elle avec entrain.
– Ma parole, si ça continue, tu vas finir par ressembler aux créatures que tu es censée faire bosser !
La remarque se voulait légère, mais elle recelait une note de fiel qui ne pouvait échapper à Lil.
Elle soutint le regard de sa mère, plongeant dans le gris délavé de ces prunelles qui ressemblaient tant aux siennes, et se sentit en proie à une soudaine envie de hurler. Elle avait l’impression d’étouffer, d’être prise à la gorge. Pourquoi s’imposait-elle ça, jour après jour, comme le lui répétait son homme ? Sa mère était un vrai serpent, lové au cœur de sa famille, instillant son venin dans l’esprit de ses petits-fils.
Comme elle quittait la maison, elle se sentit enveloppée d’un silence assourdissant, chargé de tous les non-dits qu’elle tentait désespérément de tenir à distance. Elle souffla un grand coup dans la fraîcheur du soir et inspira à fond, comme si sa vie en dépendait.
Ruby Tyler décocha un grand sourire à Brodie qui survolait le club du regard. Il cherchait quelqu’un, mais rien dans son attitude n’aurait pu le laisser supposer.
En sentant les yeux de Ruby s’attarder sur lui, il regretta aussitôt d’avoir un peu forcé sur la bouteille la nuit précédente. Ruby caressait de grandes ambitions. Maintenant qu’elle lui avait rendu ce petit service, elle allait attendre quelque chose en retour, une rétribution. Elle devait voir en lui un ascenseur social, un genre de contrat de travail privilégié pour les mois ou les années à venir. Elle commençait même à manifester du dépit devant le peu d’intérêt qu’il lui portait – malheureusement pour eux deux, Ruby Tyler avait une très haute opinion d’elle-même.
Pat traversa le club pour regagner son bureau. Il se versait un scotch en songeant qu’elle n’allait pas tarder à le suivre, quand il entendit la porte se refermer, presque sans bruit. Il prit une profonde inspiration.
– Que puis-je faire pour toi ? finit-il par dire, au bout d’une éternité.
Il se retourna vers elle, s’émerveillant de la sottise des femmes. Celle de Ruby et de ses semblables, surtout. C'était une fille agréable, doublée d’une bonne gagneuse – ça, il aurait eu mauvaise grâce à s’en plaindre –, mais c’était la meilleure des raisons pour qu’elle pige d’un coup d’œil la situation : il ne s’engagerait pas avec elle sur le long terme uniquement pour ses talents de pipeuse…
Ruby avait bien conscience d’être un joli petit lot, mais elle se considérait surtout comme supérieurement futée. Elle pensait avoir suffisamment d’atouts, sur le plan physique et intellectuel, pour dompter le plus sauvage des étalons. Indiscutablement, Patrick Brodie était un gibier de choix, et elle se voyait très bien dans le rôle de la nouvelle candidate à la place de maîtresse attitrée. Ayant déjà fait deux enfants à sa femme, il devait commencer à s’en lasser un peu, et c’était une pointure – ce qu’elle considérait comme suffisant pour lui faire profiter d’un traitement de faveur complet, signé Ruby Tyler. Elle lorgnait avant tout la notoriété que lui vaudrait le statut de maîtresse du boss, et la promotion que cela lui assurerait dans la hiérarchie du club. Elle restait cependant réaliste, sachant que jamais il ne l’épouserait ni ne quitterait sa famille pour elle. Elle ne pourrait prétendre qu’au titre de maîtresse, mais elle était prête à s’en contenter, ainsi que de tous les avantages en nature qui accompagnaient la fonction. Il l’avait remarquée, distinguée entre toutes, elle avait accédé à ses désirs et elle était bien résolue à profiter de cette ouverture. Comme elle l’avait confié à sa meilleure amie, celui-là, elle ne le laisserait sûrement pas repartir sans s’être bagarrée bec et ongles !
Patrick la regarda un long moment, jusqu’à ce qu’elle se sente transpercée par le magnétisme et l’aura de danger qu’il dégageait. Il avait la beauté du diable, ça, pas l’ombre d’un doute – ce qui, allié à son prestige et à sa puissance financière, en faisait la réponse idéale aux rêves de toutes les gogo girls du secteur. Ce qu’il lui fallait, à elle, c’était un homme, un vrai, et qui ait du répondant. Elle n’exigeait pas sa fidélité et ne visait rien qui ait à voir avec lui ou avec sa vie conjugale – enfin, pas dans un premier temps. En somme, ce qu’elle voulait, c’était un rôle à tenir. Ses dix minutes de gloire. Participer à l’action.
– Oui ?
Ses yeux gris ne s’étaient pas réchauffés et, l’espace d’une seconde, Ruby se sentit chanceler. Elle lui sourit, dévoilant une denture d’une blancheur parfaite. Ruby avait un sourire splendide et ça lui avait coûté assez cher. Elle prenait grand soin de son apparence physique. C'était pour elle un investissement à long terme, un moyen de s’assurer qu’elle ne finirait pas comme sa mère, usée avant l’âge, vivant comme une femme qui aurait eu vingt ans de plus parce que son avenir s’était achevé en queue de poisson le jour où elle s’était malencontreusement avisée d’aller dire oui.
– Putain, t’attends quoi, là ? T’as une case vide, ma parole !
Ruby le regarda, interdite, mais sans se départir de l’éblouissant sourire qui restait accroché à son visage fardé.
Il s’avança vers elle, sans hâte ni trace de colère – elle ne vit rien venir –, et la prit soudain à la gorge pour la plaquer contre la porte.
– Alors, ouvre bien tes oreilles, chérie, cracha-t-il. Si je te revois traîner à moins d’un mètre de moi, je te brise le cou. T’as bien compris, cette fois, ou tu attends que je le fasse tatouer sur ton gros cul ?
Il avait parlé sans desserrer les dents, et Ruby mesura l’ampleur de sa méprise. A présent, ce type en qui elle n’avait vu qu’une proie facile la glaçait de terreur.
Il la regarda dans le blanc des yeux puis, du plus loin qu’il put, se racla la gorge et lui cracha à la figure. Le mollard l’atteignit à la joue, le reste lui éclaboussa les yeux. Elle eut le réflexe de les fermer aussitôt, s’attendant au pire…
– Si tu reviens me tourner autour, tu le regretteras toute ta vie, ma petite. Une pipe taillée entre deux portes, ça ne te donne droit qu’à mon profond dégoût. Alors maintenant, tu te casses. Tu files récupérer ton manteau et tes affaires, et tu disparais. Que je ne te revoie plus jamais dans le coin. Pigé ?
Elle hocha la tête. Ses cheveux parfaitement laqués n’avaient pas bougé, malgré la violence de l’agression. Comme il desserrait sa prise sur sa gorge, elle s’affaissa contre la porte. Elle ne pouvait plus respirer que par petits hoquets brefs et douloureux.
Là-dessus, il remit le cap sur son bureau puis se mit à ranger ses papiers, et elle en profita pour s’éclipser aussi discrètement que possible.
Pat ne contenait qu’à grand peine sa colère. Ce genre d’incident pouvait être lourd de conséquences. Lil était arrangeante, mais il suffisait qu’une petite pétasse du genre de Ruby Tyler s’avise d’aller la narguer pour qu’elle ne puisse plus fermer les yeux sur ses écarts de conduite. Elle serait forcée de prendre des mesures, ne serait-ce que pour sauver la face. Il devait donc faire en sorte que ça ne se reproduise jamais. Ce qui échappait à l’œil aiguisé de sa femme ne pouvait la blesser – et ce n’était pas pour ce genre de petite grue qu’il prendrait un tel risque.
Annie Diamond vint ouvrir la porte d’entrée d’un pas léger, foulant l’épaisse moquette sable qui faisait chaque jour son admiration. Que sa fille, cette maigrichonne à peine sexuée, ait réussi à faire un tel chemin dans l’existence, c’était pour elle une perpétuelle source de stupeur et d’irritation. Son statut avait beau lui valoir, outre le respect de tout le quartier, un toit décent au-dessus de sa tête et l’assurance de revenus réguliers, la jalousie d’Annie était sans bornes.
Elle eut un sourire matois en ouvrant la porte. Mick Diamond se glissa sans bruit dans la maison.
La terreur de sa vie, cet homme à qui elle s’était volontairement enchaînée en échange d’un nom pour sa fille – ce qui lui avait paru plus important que tout le reste, à l’époque –, faisait à nouveau partie des meubles. Mais, cette fois, la chance avait tourné. C'était lui qui avait besoin d’elle, et non l’inverse.
Son plus grand charme, ces temps-ci, aux yeux d’Annie, c’était qu’elle pouvait s’asseoir en face de lui et dire pis que pendre de sa fille sans craindre que ses critiques reviennent aux oreilles de Lil ou, pis, de son gendre.
Mick et Annie s’étaient donc enfin trouvé un objectif commun : profiter au maximum de la bonne fortune de « la petite ». Ils étaient encore bien plus déterminés à s’armer de patience, jusqu’au jour où Brodie s’en lasserait et la mettrait au rancart pour s’offrir un modèle plus récent – même si cela devait être du même coup la fin de la manne qui leur tombait dans les poches. En tout cas, ils étaient d’accord sur un point : la « petite » commençait à péter plus haut que son cul.
Car les Brodie les écrasaient de leur mépris. Patrick ne se gênait pas pour ignorer Diamond et l’humilier en public. La première fois, un jour qu’il les avait croisés dans un pub, Lil et lui, et les avait abordés, Brodie avait carrément fait mine de ne pas le voir et avait continué à bavarder avec ses potes, qui échangeaient des coups d’œil entendus. Lil lui avait glissé un regard inquiet et il avait eu le plaisir de voir scintiller de la peur dans ses yeux gris. La deuxième fois, il avait attendu que Patrick sorte de chez eux pour aller à sa rencontre. Il l’avait salué, s’était présenté en y mettant les formes et en jouant les beaux-pères attentionnés. Mais Brodie lui avait assené ses quatre vérités d’un ton qui ne laissait aucune équivoque : pour lui, Diamond ne serait jamais que le sale vieux con qui avait terrorisé Lil toute son enfance. Alors, s’il espérait mettre à profit un pseudo-lien de parenté avec lui pour en tirer avantage, il pouvait se brosser.
Pat lui avait également laissé entendre que s’il continuait à leur tourner autour il ferait en sorte qu’il passe le reste de sa misérable vie à l’état de coulis de framboise.
Mick avait encaissé sans moufter. Le jour où sa femme avait abandonné le domicile conjugal sans crier gare, il s’était pris une baffe qu’il n’était pas près d’oublier. La survie du plus apte faisait loi en ce monde, et voilà qu’il se retrouvait tout au bout de la chaîne alimentaire, relégué au rang de plancton humain. L'époque où il régnait chez lui par la terreur était révolue et l’argent de sa fille était définitivement hors de sa portée. Sa femme l’avait plaqué du jour au lendemain et sans le moindre état d’âme pour se mettre dans les petits papiers de sa fille et de son gendre. Ils avaient eu besoin d’elle pour signer les papiers du mariage, et elle en avait profité pour se rendre indispensable.
Evidemment, Annie avait un argument dont il ne pouvait se targuer : les liens du sang. Dans l’East End, ces liens avaient la vie dure. Il fallait vraiment en faire des tonnes pour qu’on les récuse et, de ce point de vue, Lil ne dérogeait pas à la règle. Claquer la porte au nez de sa mère, quoi qu’elle ait pu faire, ça passait pour le comble de l’indignité et le summum de l’arrogance – à quelques exceptions près, tels que les indics ou les cas graves de sévices sexuels. Toute autre faute devait être publiquement ignorée, quitte à laver votre linge sale en famille, si le parent concerné était hébergé sous votre toit. Derrière votre porte, vous pouviez en faire ce que bon vous semblait, y compris des confettis, mais aux yeux du monde il fallait coûte que coûte sauvegarder les apparences de la piété filiale et sacrifier aux convenances.
Mick Diamond se retrouvait donc tributaire de cette femme qui l’avait attirée dans les rets du mariage avant de lui pondre une pisseuse qui n’était pas de lui, et n’avait pas été fichue de lui donner ensuite une vraie descendance. Dieu merci, grâce à la duplicité naturelle d’Annie, il avait fini par avoir ses entrées chez Brodie, même s’il lui fallait pour cela se faufiler dans la maison en l’absence des patrons et se farcir les sempiternelles doléances qu’elle lui débitait avant de daigner enfin lui glisser quelques biffetons et le raccompagner à la porte – en toute hâte et en douce, de peur qu’on ne les voie ensemble.
Entre-temps, il avait appris certaines choses sur Brodie et son business. Et, plus il en apprenait, plus la colère grondait en lui.
Annie, comme toujours, ouvrit la porte de la chambre pour lui faire admirer les deux bambins qui dormaient à poings fermés. Il les contempla en se retenant de lui tordre le cou, à cette vieille garce, histoire de lui rappeler que, lui, n’avait jamais pu avoir d’enfant. Mais, à son habitude, il se répandit en compliments et attendit qu’elle veuille bien redescendre à la cuisine pour lui servir un grand whisky, comme l’exigeait le rituel consacré.
De son côté, Annie usait et abusait de son nouveau pouvoir. Sa vie commune avec Diamond n’avait été qu’une longue guerre d’usure. Sa fille ayant été la cause de tous ses malheurs, elle n’avait jamais compris, jusqu’à la naissance de Lance, jusqu’à ce jour béni où elle l’avait vu pour la première fois, ce qui, pour les autres, semblait aller de soi : l’amour. L'amour pur. Ce sentiment inconditionnel et sans mélange que peut vous inspirer un enfant. Au premier regard, elle avait été comme frappée par la foudre. Dès son premier souffle, Lance avait été pour elle un enfant dieu. La puissance de ses sentiments avait quelque chose d’effrayant. Elle l’aimait avec un emportement et une abnégation dont elle ne se serait jamais crue capable. Cet amour la dévorait comme un cancer. Au point qu’en voyant sa fille lui donner le sein elle s’était sentie bouillir d’une rage presque meurtrière, à l’idée que ce n’était pas d’elle qu’il était né.
Elle s’était persuadée que si elle avait pu lui donner un petit Lance, Mick l’aurait bien mieux traitée ; qu’il aurait été fier de ce rejeton. Lorsqu’elle l’emmenait ainsi voir les petits, ce n’était pas tant pour le faire bisquer que pour lui montrer ce qui aurait pu advenir. Après tout, elle avait procréé, et pas lui. Dieu savait pourtant qu’il ne s’était pas privé de la sauter, ce salopard, des années durant, dans toutes les positions et à couilles rabattues, avec l’espoir toujours déçu de la mettre en cloque. Et, plus il cuvait sa frustration, plus il lui pourrissait la vie. Il avait fait tout ce qu’il fallait pour ça, lui reprochant sans cesse sa stérilité et lui comptant chichement les quelques sous qu’il devait lui verser pour nourrir cette pauvre Lil, ce constant rappel de ses propres failles.
Comme Mick, Annie avait la rancune tenace et chevillée au corps. Ils nourrissaient autant de ressentiment l’un que l’autre à l’encontre de Lil et de sa vie dorée qui lui permettait d’échapper à leur contrôle. Annie vivait grassement aux crochets de son gendre, mais elle était assez fine pour comprendre que, s’il n’avait tenu qu’à lui, elle se serait retrouvée à la rue illico, avec son pied au cul. Voilà donc sur quel terrain Mick et Annie avaient fini par se rejoindre : personne d’autre ne voulait d’eux, et cette certitude suffisait à sceller leur pacte. Mais Annie gardait la main, et ce n’était pas pour lui déplaire : elle avait payé pour savoir qu’en ce monde rien ne dure et que tout peut changer du jour au lendemain. Lil elle-même leur avait prouvé l’exactitude de cette vieille rengaine, comme ils l’avaient appris à leurs dépens.
En se promenant dans la jolie maison de sa fille adoptive, Mick Diamond s’émerveillait des miracles que peuvent accomplir une jolie paire de nibards et un sourire charmeur. Pour les femmes, tout était tellement simple… A la seconde où il franchissait le pas de cette porte, il perdait tout souvenir de la façon dont lui-même avait traité la sienne et ne voyait plus que les avantages considérables que Lil s’était assurés grâce à son joli châssis – ainsi que le mépris dont elle l’écrasait lui, l’homme à qui elle devait, mieux que son nom, sa respectabilité. Dieu, dans Sa justice, ferait que son tour viendrait, inéluctablement. Un jour, Lil Brodie, née Diamond, finirait par tomber en disgrâce. Et ce jour-là, il l’attendrait au tournant.
Pour l’instant, Brodie tenait le haut du pavé. Mais le vent avait tôt fait de tourner, et souvent au moment où on s’y attendait le moins. La mort, le malheur, la maladie, toutes sortes de choses guettaient leur heure pour tomber à bras raccourcis sur les petits cons qui se croyaient à l’abri des épreuves de la vraie vie.
Brodie finirait bien par passer à la trappe, lui aussi – épinglé par les flics ou buté d’une balle dans le ventre, comme Billy Spot. Ainsi allait le monde. La patience finissait toujours par payer – et, de la patience, Mick en avait.
A revendre.
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CHAPITRE 4
Depuis plus de vingt ans, James Curtis tenait une officine de bookmaker sur Ilford High Street. Son activité avait beau avoir été prohibée par la loi jusqu’à une époque récente, on ne l’avait jamais connu que sous le sobriquet de « Jamie-le-Book ». Il avait parfois été contraint de recycler son petit bureau en boutique de confection pour hommes, mais ses divers commerces avaient toujours servi de couverture à ses activités de bookmaker, bien plus juteuses. Le week-end, il faisait la tournée des pubs de l’East End et de l’Essex pour distribuer les gains avec son éternel sourire en coin et cet humour caustique, à base d’autodérision, dont il avait le secret. Jamie était un type sympathique, parfaitement réglo et apprécié de tous. Il payait rubis sur l’ongle, sans faire de chichis. Chez Jamie, le client était roi. Avec lui, gagner c’était gagner, et il jouissait de la considération et de la confiance générales. Il vous refilait votre enveloppe avec un grand sourire et un bon mot, tout en vous assurant que, cette fois, vous l’aviez mis sur la paille. Les gens adoraient ses saillies, qui ajoutaient à leur victoire un piment, un je-ne-sais-quoi d’unique.
Ce jour-là, à son habitude, Jamie officiait derrière son comptoir de noyer ciré. Perché sur son haut tabouret rembourré de cuir, la cigarette au bec, il calculait ses cotes, plongé dans ses réflexions d’où il n’émergeait que pour s’occuper lui-même des plus gros parieurs. Des gouttelettes de sueur perlaient sur son front dégarni et ses manches de chemise roulées révélaient des bras couverts de tatouages. La porte s’ouvrit soudain sur un jeune homme blond au crâne presque rasé, qui entra sans hâte, leva son fusil à canon scié, visa brièvement Jamie à la poitrine et ouvrit le feu.
Sous le regard éberlué des habitués, cet homme qui forçait le respect et l’affection fut littéralement soulevé de son tabouret et propulsé contre la porte de son bureau, la bouche et le nez pissant le sang. Après quoi, le jeune homme blond repartit comme il était venu, sans un mot. Les parieurs récupèrent les feuillets où leurs noms avaient été notés de la main sûre et précise de l’officine et battirent précipitamment en retraite. Il ne resta bientôt sur place que les deux employées de Jamie, qui se mirent à hurler à tue-tête, s’épargnant ainsi le soin de décrocher leur téléphone pour appeler les flics.
Voilà pourquoi la maison Royco avait débarqué sur les lieux sans y avoir été conviée et, pour étrange que ça puisse paraître, sans y trouver le moindre témoin – à ce stade, les filles s’étaient déjà entendues pour dire qu’elles n’avaient rien vu ; c’était l’heure de leur tasse de thé et elles étaient dans l’arrière-boutique au moment du drame.
De fait, la police mit un certain temps à établir qu’il ne manquait pas un sou dans la caisse ; désormais, techniquement parlant, il était impossible de qualifier ce crime d’attaque à main armée. C'était un meurtre.