Le Clan
Prologue
La douleur lâchait enfin prise. Elle poussa un soupir de soulagement.
Pour la énième fois, elle jeta un coup d’œil à l’horloge dont le tic-tac résonnait dans le silence de la chambre. Ses longs doigts grêles s’agacèrent un moment sur le couvre-lit en chenille de coton, puis elle s’abandonna de nouveau à la tiédeur des draps, avant de sombrer dans ce qui ressemblait à l’antichambre du grand sommeil.
Sa grand-mère s’était souvent plu à philosopher sur ce fameux grand sommeil – l’unique moment, disait-elle, où une femme peut se coucher sans crainte des conséquences. Comme si seule la tombe vous garantissait un peu de repos. Cette vérité, il lui avait fallu des années pour la comprendre et l’accepter : elle avait longtemps refusé de croire qu’on puisse être un jour assez lasse pour trouver du charme à la mort et se résoudre à quitter ceux qu’on avait choyés, élevés et protégés sa vie durant. Cela lui aurait paru presque inconcevable, à l’époque, de s’imaginer telle qu’elle était à présent, marquée par les stigmates du grand âge, ce lacis de rides, cette peau jaunie réduite à un fin papier crépon sous le poids des regrets, elle qui avait toujours vécu sans se soucier de l’avenir, alors que c’était si important. L'avenir, c’était tissé de ce qu’on avait réellement fait, pas de ce qu’on aurait voulu faire. Et puis, la grande révélation : le sexe n’était qu’une fonction physiologique de l’ordre de la pulsion, au même titre que chier ou péter. Rien à voir avec l’amour.
Elle poussa un autre soupir, plus laborieux ; les protestations de sa frêle carcasse lui rappelèrent à quel point la vie était brève, fugace.
La sienne avait été remplie à ras bord. Elle en était usée jusqu’à la corde et n’aspirait plus qu’à rendre les armes pour s’abandonner au repos. Elle aurait tellement aimé revoir sa chère Colleen. Sa toute petite. La cajoler une dernière fois.
Elle avait fait son temps, elle ne se voilait pas la face. Mais son heure n’avait pas encore sonné. Pas tant qu’elle n’aurait pas revu tous ses enfants pour leur expliquer sa décision. Jusque-là, elle tiendrait bon.
– Si tu continues à me prendre pour un con, je te tords le cou !
Ces mots, prononcés à mi-voix et sans colère, étaient chargés d’une malveillance qu’il aurait fallu être inconscient pour ignorer. Les menaces de Pat Brodie étaient toujours proférées d’un ton égal, presque amical. C'était à son regard qu’on voyait qu’il parlait affaires et que ça ne rigolait pas. Les obstacles, il les éliminait. Avec le sourire.
Mickey Donovan se retenait d’exploser. Il lui avait fait une sacrée fleur – une fleur et demie, même. Faire entrer de la coke, c’était une faute gravissime pour un fonctionnaire relevant du ministère de l’Intérieur, à plus forte raison pour un maton. Ça faisait déjà un bout de temps qu’il lui en fournissait, mais là, il était en rupture de stock, et Brodie refusait de se le tenir pour dit. Non mais qu’est-ce qu’il croyait, qu’il allait lui en sortir de son chapeau ?
Quelle plaie, ce Brodie. D’accord, il traversait une période noire, avec sa mère qui était à l’article de la mort – on pouvait comprendre que ça lui porte sur les nerfs –, mais même Mickey, qui était pourtant la gentillesse et la compréhension incarnées, en avait jusque-là. Pat Brodie, ce n’était pas n’importe qui. Il résistait à tout, telle cette saloperie de roc dans la tempête ; question intellect, il dépassait de la tête et des épaules le commun des petits malfrats que Mickey côtoyait d’ordinaire. Ajoutez à ça un sens inné de la stratégie et un profil de sociopathe, et vous aviez toutes les composantes d’un redoutable prédateur urbain. Il était d’ailleurs en détention provisoire pour le meurtre de son propre frère, ce qui en disait plus long que tout un discours.
Pour Mickey, la coïncidence était trop grosse ; pourtant il en avait vu, au fil des années. Non, Brodie était vraiment l’exception qui confirmait la règle. Un cinglé d’une intelligence rare, donc particulièrement dangereux.
– T'as intérêt à te démerder pour que je puisse aller voir ma mère, Donovan. J’en ai besoin, de cette libération sous caution. Si je l’ai pas, je t’en tiendrai personnellement responsable.
Mick lâcha un soupir. Il n’en attendait pas moins.
Pour Brodie, c’était du tout cuit. Donovan brûlait peut-être d’envie de se rebiffer mais il n’en ferait rien. Parce qu’il était maton, et que, comme tous les matons des quartiers de haute sécurité, il connaissait les limites à ne pas dépasser.
L'odeur diffuse du thé froid et du pain beurré la ramena vers d’anciens matins ensoleillés. Fermant les yeux, elle se laissa dériver au gré de ses souvenirs.
Tout lui revenait. L'oppressante moiteur des étés disparus, la touffeur de l’air saturé de gaz d’échappement, les parfums mêlés de tous les repas qui mijotaient dans le quartier. Les hommes tenaient à leur rôti du dimanche. Malgré la chaleur tropicale qui régnait dans les cuisines, la sienne la première, les femmes se sentaient tenues, même les jours où il fallait recourir un peu partout aux colonnes d’alimentation d’eau pour lutter contre la canicule, de préparer d’énormes festins pour trois heures pétantes. Après la fermeture des pubs, leurs hommes rentraient plus ou moins éméchés, l’appétit aiguisé par la longue succession des tournées qui avaient commencé dès dix heures et demie du matin.
Le traditionnel rosbif était le plat dominical par excellence, mais le poulet ou le porc faisaient aussi bien l’affaire en cas de fin de mois difficile – surtout quand, par chance, quelqu’un avait réussi à détourner un lot dans un abattoir : tout le monde pouvait se gorger de viande, même ceux qui auraient eu à peine de quoi se payer un malheureux sandwich. Tout ça n’était qu’une histoire de paperasse, comme disait son homme… Sur le papier, tout prenait une autre allure. La paperasse, ça n’était qu’un prétexte de plus pour gratter, qu’il s’agisse de viande, de fringues ou d’autre chose. Et tout ça pour ces petits rectangles de papier dont personne ne pouvait se passer… pas même les propriétaires des biens détournés, évidemment. Mais eux, on s’en fichait. Ils en avaient bien assez comme ça.
Le souvenir de ces lointains dimanches lui tira un sourire. Son homme avait toujours vécu sans se soucier de la paperasse, ce qui leur avait sacrément compliqué les choses quand il était mort, froidement assassiné. Il l’avait laissée sans un sou, et ça avait été des problèmes à n’en plus finir. Elle s’était retrouvée complètement sur la paille avec deux enfants de plus à nourrir – sans compter sa mère, qui n’avait d’autre but dans la vie que de lui rappeler qu’elle avait foiré la sienne. Jusqu’au jour où cette vieille garce avait décrété que sa fille était une perle ! Tu parles, elle craignait surtout de se retrouver en rade, seule avec elle-même ! Sa mère, cette femme qui avait aimé Lance jusqu’à l’obsession et depuis le premier jour. Elle l’adulait, ce petit – alors qu’elle, son propre fils, elle n’avait jamais pu l’aimer. Elle lui avait toujours trouvé quelque chose de sinistre, à cet enfant, même tout bébé. Et le pis, c’était qu’elle avait vu juste.
Elle entendait encore les rires des garçons qui shootaient dans leur ballon sur l’herbe pelée de l’arrière-cour et revoyait ses filles sur les marches du perron, dans leurs robes du dimanche, occupées à servir à leurs poupées des tasses de thé imaginaires et de fabuleux potages de pissenlits et de boutons d’or. Elle revoyait leurs beaux cheveux blonds si fournis, soigneusement tirés en queues de cheval, leurs petits genoux dodus zébrés d’égratignures et de croûtes arrachées qui laissaient d’infimes traces rouges sur leurs chaussettes blanches ; et leurs rires suraigus qui se transformaient en hurlements quand le ballon de leurs frères finissait par atterrir sur le pique-nique, envoyant valdinguer la dînette. Puis les grosses larmes, dans les yeux des jumelles, leur effarement devant la brutalité masculine qui finissait toujours par tout gâcher, et, enfin, leur soulagement quand leurs grands frères venaient les consoler et tâchaient de rassembler le service à thé en plastique multicolore sur les petits plateaux, s’évertuant à tout remettre en place avec leurs grosses pattes de garnements.
Pat Junior, son aîné, avait toujours été le chef. Ses manières à la fois brusques et tendres avaient servi de modèle aux autres garçons, qui sentaient que c’était ce qu’on attendait d’eux. Patrick adorait ses petites sœurs ; à sa façon, il s’occupait très bien d’elles et de ses frères. La mort de Colleen lui avait fichu un rude coup à lui aussi, elle en savait quelque chose. Elle, ça avait carrément failli l’emporter, mais elle avait survécu et en avait tiré une bonne leçon, comme eux tous.
Les meilleurs s’en vont toujours les premiers, disait-on. Ce vieux cliché semblait avoir été inventé pour Colleen. Elle était trop bonne pour ce monde, cette pauvre petite…
Kathleen et Eileen, les jumelles, avaient toujours été folles de leur grand frère Patrick, tout comme Colleen. Il les prenait dans ses bras, les cajolait jusqu’à ce qu’elles aient retrouvé le sourire, et retournait à ses jeux de garçon, sous leurs regards admiratifs. C'était un bon petit et c’était devenu un type bien, quoi qu’on en dise. Il serait toujours le fils de son père et elle l’aimerait toujours, ne fût-ce que pour cela.
Son petit Shawn aussi était un garçon formidable, tout comme Shamus. Elle ne céderait pas au grand sommeil sans les avoir longuement contemplés.
Le grand sommeil – l’idée même était un réconfort. Elle était si fatiguée. Lessivée, rendue, jusqu’à la moelle. Elle revint au moment présent. C'était bien son odeur qu’elle sentait. Celle de son propre corps. Des relents de sueur, auxquels se mêlait une arrière-note d’amande provenant des drogues dont on la bourrait. Ces exhalaisons douceâtres étaient un constant rappel de son âge et de la souffrance qui la travaillait.
D’elle, il ne subsistait presque rien. Son corps aux courbes autrefois voluptueuses n’était plus qu’un tas d’os s’entrechoquant dans un sac de peau flasque et flétrie. Elle sourit. Elle avait vraiment fini par ressembler à sa grand-mère. La vie avait de ces bégaiements…
Ses yeux se posèrent sur le lourd cadre d’argent qui trônait sur la table de chevet. Une photo d’elle toute jeune, son fils aîné dans les bras et, dans ses entrailles, tout ce stock de petits bras et de petites jambes qui ne demandaient qu’à naître. Elle savait à présent tant de choses qu’elle ignorait alors.
Elle avait été belle. Vraiment belle. Et elle avait dilapidé le seul atout qu’elle ait jamais eu. Parce qu’à son époque les femmes n’avaient que ça : leur charme, leur beauté. La voix rocailleuse de son beau-père, éraillée par le tabac et l’excès de gnôle, lui résonnait encore aux oreilles : « Dis donc, ma petite, tu sais que t’es assise sur une putain de mine d’or, toi ! » Sa mère se récriait et lui interdisait de souffler ce genre d’ineptie à sa fille. Car sa mère aussi, elle le haïssait… Avec le recul, elle s’en rendait compte à présent. Sa mère s’était enchaînée à un type « qui ne valait pas tripette », comme disait sa grand-mère quand elle avait bu un verre de trop…
Elle détacha son regard de la photo, incapable de supporter plus longtemps l’image de la jeune femme radieuse qu’elle avait été et la comparaison avec l’épave que le cancer avait fait d’elle.
A défaut d’autre chose, sa vie aurait été fertile en rebondissements.
Elle referma les yeux et se réfugia dans ses souvenirs qui, au fil des heures, prenaient de plus en plus la substance de la réalité.
Patrick Brodie rongeait son frein. Il attendait toujours l’autorisation de se rendre au chevet de sa mère. Mais il n’y comptait plus trop, même si son avocat avait plusieurs fois souligné qu’il n’était qu’en préventive et que la justice n’avait pas à le traiter comme un coupable d’ores et déjà condamné. Il aurait donné n’importe quoi pour pouvoir la serrer contre lui. Pour sentir l’étreinte familière de ses bras, une dernière fois.
Malgré toutes les couleuvres que la vie lui avait fait avaler, ç’avait été un sacré numéro, doublé d’une mère admirable. Il se souvenait d’elle telle qu’elle resterait à jamais dans son souvenir, dans la force de l’âge, son éternelle clope au bec, du temps où elle faisait marcher la maisonnée à la baguette, son père y compris, et leur concoctait des festins dignes de Gargantua.
Sa mère, c’était la personne qu’il avait le plus aimée au monde. Les choix désastreux qu’elle avait faits après la mort prématurée de son père n’y avaient rien changé.
La disparition de son père avait été une catastrophe, surtout pour elle. Bien plus qu’un mari, elle avait perdu la seule personne au monde qui l’eût jamais estimée à sa juste valeur, en dehors de ses enfants.
Ça lui sautait aux yeux à présent. La mort de son père avait précipité l’orage. Elle était la cause de leurs années de vache enragée et avait fait de lui ce qu’il était devenu – un prévenu qui attendait d’être jugé pour le meurtre de son propre frère, sa propre chair, son propre sang. Non que ce meurtre lui laissât l’ombre d’un remords ; s’il regrettait une chose, c’était d’avoir trop tardé à régler le problème. C'était fait à présent, et une bonne fois pour toutes. Il avait exterminé l’exterminateur comme un vulgaire nuisible. De toute façon, ils ne pouvaient rien prouver et personne ne parlerait – ça, il en était aussi sûr que de son propre nom. Il fallait encore des preuves pour condamner quelqu’un, dans ce pays. Les présomptions ne suffisaient pas. Il pouvait donc compter sur un non-lieu.
Il avait assisté à la mort de son père en direct et en Technicolor. Dès son plus jeune âge, il avait appris qu’en ce monde, dans le leur tout au moins, il n’y avait qu’une seule loi : la loi du plus fort. La sélection naturelle. Seules survivaient les espèces les mieux adaptées. Son père avait baissé la garde et s’était laissé surprendre. Lui, il n’avait jamais commis ce genre d’erreur. Voir la cervelle de votre père éclabousser la robe de votre mère, c’est une image qui ne s’oublie pas de sitôt et ça vous dissuade à jamais de laisser se reproduire les circonstances qui ont fait le lit d’une telle horreur.
En plus de lui rafraîchir définitivement la mémoire, cette mort prématurée l’avait rendu froid et méfiant. Il avait mûri bien avant l’âge et s’était lancé avec une ferveur décuplée dans une éblouissante carrière de braqueur et d’escroc qui aurait fait la fierté de son père.
Enfant, du temps où il s’efforçait d’aider sa mère à élever ses frères et sœurs, il n’aurait jamais imaginé en faire son métier. Au fil des années, du vol à la tire aux cambriolages en passant par l’extorsion de fonds, il avait tâté d’à peu près tous les secteurs illicites pour assurer le quotidien de la maisonnée, pour les nourrir, les vêtir et leur garder un toit sur la tête, tout en mettant quelques sous à gauche, histoire que sa pauvre mère puisse sortir un peu et s’offrir une bonne soirée de temps à autre. Pour lui, la fin avait justifié les moyens, point à la ligne.
Finir par prospérer dans ce milieu où il s’était trouvé catapulté, ça n’avait jamais été au programme. C'était pure coïncidence s’il avait réussi à rendre son prestige au nom de son père défunt, en lui conférant même une dimension supplémentaire. Qui aurait pu prédire le cours qu’avaient pris les événements…
Sa mère avait maintes fois tenté de le remettre au pas. Elle lui avait serré la vis, avait joué de la ceinture et de la menace pour tenter de le protéger de lui-même et l’empêcher d’aller au-devant de gros ennuis – quoiqu’elle-même lui en ait attiré pas mal, à son corps défendant évidemment, en choisissant ses hommes et son style de vie comme elle l’avait fait. Elle avait payé de sa personne, ça, pas l’ombre d’un doute. En toute honnêteté, il fallait reconnaître qu’elle avait fait le pied de grue dans les parloirs de prison plus souvent qu’à son tour. Elle avait toujours eu quelqu’un à qui rendre visite.
Il soupira. Il n’était qu’en préventive, à Belmarsh, mais ils ne s’étaient pas gênés pour le boucler dans un quartier de haute sécurité avec les perpète. En section Double A avec ça, comme un terroriste. Comment avaient-ils le culot de critiquer les lois des autres pays quand sur le sol national les prévenus étaient présumés coupables avant d’être passés devant un juge ? Ils pouvaient se la mettre, leur présomption d’innocence !
Rien ne justifiait qu’ils l’empêchent d’aller voir sa mère – mais ils allaient sauter sur le premier prétexte pour le laisser moisir ici. Ils avaient de bonnes raisons de le haïr et il le leur rendait bien. Il avait combattu le système de toutes ses forces, chaque fois qu’il s’était retrouvé sous les verrous.
Il se vidangea vigoureusement les poumons. Il sentait monter en lui ce débordement familier, ce trop-plein de colère qui fermentait depuis toujours dans ses entrailles et l’avait poussé à commettre des horreurs. Mais il était bien déterminé à se contenir jusqu’à ce qu’il ait pu revoir celle qui l’avait mis au monde et l’avait tant aimé.
Ensuite, il pourrait laisser libre cours à sa rage et s’abandonner au soulagement, à cette paix qui suivait l’explosion.
Jusqu’à la prochaine fois.
Eileen s’alluma une cigarette et en tira une longue bouffée en clignant les yeux pour retenir ses larmes. Quelques minutes plus tôt, elle avait fait la toilette de sa mère, et le délabrement de la malade l’avait bouleversée.
Réduits à l’état de squelette, ses bras et ses jambes n’avaient plus que la peau sur les os. Sa poitrine creuse était parsemée de petites taches de purpura. Quant à la cicatrice de sa mastectomie, en pleine lumière, c’était une vision de cauchemar.
Sa mère avait déjà tout d’un cadavre. Eileen savait bien que la fin était proche, mais elle avait beau se dire que la mort serait pour elle une délivrance, l’idée de la perdre à tout jamais la terrifiait.
Elle priait pour que sa mère se rétablisse, comme elle l’avait toujours fait. Elle avait encore tellement besoin d’elle… C'était égoïste de sa part, mais elle n’y pouvait rien, c’était plus fort qu’elle. Paulie, son mari, était bien placé pour savoir quelle épreuve elle traversait. Il l’avait touché du doigt, le jour où il l’avait vue renoncer à l’alcool pour pouvoir mieux s’occuper de cette mère qui leur avait consacré sa vie.
Son regard s’échappa par la fenêtre de la cuisine tandis que Kathleen, sa sœur jumelle, préparait un plat de sandwiches en s’épanchant auprès de qui voulait l’entendre. Pauvre Kath… Pour elle aussi, ça devait être dur.
Quel salaud, ce Lance ! Ils avaient beau tenter de le chasser de leurs pensées, personne, dans la famille, ne pourrait l’oublier.
Sa disparition avait asséné le coup de grâce à leur mère, qui s’était pourtant accrochée à la vie jusqu’au moment où elle avait enfin eu la certitude qu’il était bel et bien mort.
On allait l’enterrer dans une simple fosse, comme un indigent, sans cérémonie, sans service funèbre, sans rien. Bien sûr, tout le gratin du Milieu se poserait des questions. Ils s’attendaient à des funérailles grandioses comme pour les autres membres de la famille. Tout le monde pensait que Lance serait inhumé en grande pompe, même si on murmurait qu’il s’était fait descendre par son propre frère – mais ça, personne n’avait pu en établir la preuve et elle croisait les doigts pour qu’il en soit toujours ainsi.
Lance avait dépassé toutes les bornes. Le caractère odieux de son crime avait fait trembler la famille sur ses bases. Aucun d’eux ne parlerait. Jamais. Personne ne dévoilerait les vraies raisons de sa mort. Le sens du secret était devenu une seconde nature chez les Brodie…
Les gens pourraient bien jaser à en perdre haleine, ça ne lui faisait ni chaud ni froid.
Ce qui était fait était fait. Réglé, classé. Expié.
A la différence de son frère aîné, Chris était libre – pour autant qu’on puisse l’être à l’arrière d’une voiture de police. Comme les autres membres de la famille, il avait subi un interrogatoire en règle sur les circonstances de la mort de Lance. Trop de choses avaient été balayées sous le tapis, dans cette maison. Bien sûr, sa mère croyait dur comme fer que ça valait mieux ainsi – mais lui, il savait que les vieux comptes allaient devoir se régler, quoi qu’elle en pense et malgré toutes ses supplications. Elle avait toujours fait l’impossible pour maintenir la paix, coûte que coûte, mais dès qu’elle ne serait plus là, les vannes s’ouvriraient.
Les rancœurs et les conflits larvés éclateraient enfin au grand jour. Et Patrick ne pourrait rien y faire.
Shawn porta sa tasse à ses lèvres sans quitter des yeux sa sœur, qui tartinait et empilait les sandwiches plus vite que son ombre. Son agilité trahissait des années de pratique : Kathleen avait longtemps vécu sous la coupe de Lance et de leur grand-mère, qui l’utilisaient comme bonne à tout faire. Les femmes peuvent être bizarres sur ce plan. Loyales, mais bizarres.
Comme il la regardait avec un sourire triste, elle abandonna son plateau pour prendre ses mains dans les siennes. Ils avaient toujours été proches, ces deux-là, même pour une famille aussi unie que la leur.
Sa peau foncée tranchait violemment sur le teint pâle de Kathleen, mais ni elle ni aucun autre ne faisait la moindre différence. Shawn était le bébé de la famille, leur petit dernier. Ils en étaient tous gagas. Enfin, presque tous.
Son père n’avait fait que passer dans leur vie. Il réapparaissait de temps à autre et, même sans chercher à s’intégrer à la famille, il y était toujours accueilli à bras ouverts.
Ses tout premiers souvenirs, c’était le visage souriant de sa mère près du sien. Puis son grand frère Patrick venait le prendre dans ses bras pendant qu’elle se préparait à partir au boulot. Il devait avoir quelque chose comme trois ans, à l’époque, mais il garderait à jamais l’empreinte de son parfum – cigarettes blondes et Estée Lauder. Rien ne pourrait jamais lui enlever la sensation de sécurité qu’éveillait en lui cette odeur.
Il n’était pas idiot. Sa naissance avait dû être une épreuve pour elle, mais elle n’avait jamais accordé le moindre crédit au qu’en-dira-t-on, et ses frères et sœurs ne l’en avaient aimé que davantage. Cependant, il avait pris conscience de sa différence dès son plus jeune âge, dès qu’il s’était aventuré hors du cocon de la maison. Ça n’avait plus la même importance à présent. Les temps avaient changé. Comme il tremblait de perdre cette femme qu’il aimait plus que tout au monde…
Lance était le seul membre de la famille pour qui il n’avait jamais eu de véritable affection. Un vrai salaud, doublé d’un sadique, cruel et vicelard. Une chance qu’il n’ait pas moufté. Quand l’abcès avait enfin éclaté, il s’était félicité de ne pas avoir été à l’origine de la crise.
Il avait plus d’une fois souffert des méfaits de Lance. Tout comme sa sœur.
Il avait dû aller à la morgue pour identifier le corps, ou ce qu’il en restait. Il n’avait pas assez payé, ce fumier qui reposait désormais en paix… Mais c’était fini. Plus jamais son bourreau ne reviendrait le tourmenter, il pouvait enfin souffler. Il s’était raclé la gorge avant de cracher sur le cadavre. Le souvenir des mines scandalisées qu’il avait provoquées lui tira un sourire.
« C'est bien lui, cet enfoiré ! » avait-il lancé avec toute la haine qu’il avait pu trouver en lui, en savourant le frisson qui avait parcouru l’assistance. Ils formaient une famille si cohérente, un front si uni. Comment soupçonner ce qui couvait sous cette belle harmonie ?
A présent, toutes ses pensées allaient vers celle qui agonisait là-haut, au fond de son lit. Il sentit soudain sur ses joues la trace mouillée des larmes. Ça devait déjà faire un bon moment qu’il pleurait…
Kathleen serra cette main qui avait si souvent tenu la sienne pour l’empêcher de tomber, qui l’avait lavée, baignée, peignée, portée, dorlotée – ce tremblement qui l’agitait, la tiédeur de cette peau diaphane contre la sienne, c’était presque plus qu’elle n’en pouvait supporter.
Cette femme les avait mis au monde, leur avait prodigué ses soins et avait écumé, contre vents et marées, toutes les prisons du Royaume-Uni pour voir ses fils. Elle avait conseillé ses filles à chacune des étapes de leur vie et assuré leur quotidien, y compris dans les périodes de vaches maigres, quand le frigo était perpétuellement vide – dût-elle pour cela recourir à la seule monnaie d’échange qu’elle eût jamais possédée. Pour eux, elle n’avait jamais ménagé ses forces et avait toujours réussi à résoudre leurs problèmes – dans le calme et la dignité ou à grand renfort de cris et d’imprécations, selon son humeur et les circonstances. Elle s’était posée en rempart contre la zizanie, accueillant inlassablement les brebis galeuses. Elle avait défendu et préservé la cohésion de la famille à la seule force de sa volonté et de son amour. Qu’allait-il advenir d’eux ? Qui se chargerait de maintenir l’unité, à présent ? Qui les empêcherait de se dresser les uns contre les autres, de ranimer les vieilles rancœurs, de s’entre-tuer ?
Elle avait toujours été la voix de la raison. Celle qui réconciliait les enragés en leur rappelant qu’ils formaient une famille, désamorçait les conflits dans l’œuf en leur faisant admettre que leurs frères et sœurs, tout bien pesé, c’était ce qu’ils avaient de plus précieux. Ces dernières années, le vent de la discorde avait soufflé de plus belle, menaçant les liens qui les unissaient.
Elle avait été la voix de la raison, retenant la main de Patrick, résolvant les problèmes d’un sourire – quitte, au besoin, à les pousser au mensonge pour préserver ce qu’elle estimait être l’intérêt supérieur de la famille.
Et voilà qu’elle était à l’orée de la mort. Pour aucun d’eux, il ne serait facile de lui survivre.
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LIVRE I
Ô Seigneur, Toi qui connais mes péchés, Je Te fais juge de ma
cause.
Lamentations, III, 59
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CHAPITRE 1
– Une vraie petite arsouille, ce Brodie… C'est son paternel tout craché ! Mais qu’est-ce qu’on y peut, hein ? s’esclaffa Barry Caldwell.
Son geste de feinte supplication provoqua quelques sourires dans l’assistance. Un peu crispés tout de même, les sourires, remarqua Barry, avant d’en tirer la conclusion qui s’imposait : il avait mal choisi sa cible.
Patrick Brodie, lui, avait salué la pique d’un éclat de rire.
Ce n’était pas la première fois qu’on lui faisait ce genre de reproche et il ne s’en était jamais défendu. Barry s’était fait avoir, et comme tant d’autres il allait devoir se rendre à l’évidence : mieux valait éviter de doubler Pat Brodie.
Il n’avait besoin de personne pour savoir ce qu’il était ; et encore moins pour savoir jusqu’où il était prêt à aller pour obtenir ce qu’il voulait. Toute sa vie, il avait été méprisé, exploité, traité comme une merde. En partie à cause de son ivrogne de père, une grande gueule d’Irlandais qui n’avait jamais su la boucler et claquait tout son fric au jeu, vice pour lequel il avait développé une passion nettement au-dessus de ses moyens. Ce qui expliquait que lui, son fils, outre le fait qu’il était la discrétion et la sobriété mêmes, ait choisi de gagner sa vie, entre autres, comme bookmaker…
Sans compter qu’il avait été abandonné par sa mère, qu’il n’avait pratiquement jamais mis les pieds à l’école et avait tiré sa révérence à l’armée avec un grand sourire et cette ambivalence naturelle qui, depuis son plus jeune âge, en avait fait un électron libre n’obéissant qu’à ses propres lois.
Il n’avait eu aucune intention d’aller se battre pour un pays qui n’était à ses yeux qu’un symbole de servitude et d’exploitation, et ne s’était pas gêné pour le dire à l’officier chargé du recrutement. Il avait ensuite mis à profit son incorporation pour détourner les stocks à tour de bras ; à l’époque, le marché noir était un créneau des plus juteux et il s’en était mis plein les poches.
Ils l’avaient épinglé et laissé moisir au trou une année entière, pendant laquelle il avait eu tout loisir de méditer sur la nature et la condition humaines. Et s’il avait appris une chose, c’était qu’en ce monde on ne pouvait compter que sur soi-même.
Il avait hérité la pugnacité de son père, le mépris souverain qu’affichait sa mère pour l’opinion d’autrui et un talent certain pour réécrire l’histoire lorsque ça l’arrangeait – une combinaison qui s’était révélée gagnante en de nombreuses occasions.
L'armée avait fini par le virer avec un grand « ouf ! » pour manquement à la discipline et à l’éthique militaires – il avait la sale manie de casser la gueule à tous ceux qui ne partageaient pas ses vues et gagnait à tous les coups. Quand ses supérieurs lui avaient enfin rendu sa liberté, il avait été aussi soulagé qu’eux.
A présent, la dernière étape de sa formation consistait à porter l’estocade pour asseoir sa réputation dans le Milieu. Or, Barry avait essayé de le doubler – le genre d’affront que Brodie ne savait ni oublier ni pardonner. Il estimait représenter désormais une force avec laquelle il fallait compter, même s’il faisait pratiquement toujours cavalier seul. Il organisait ses coups sans l’aide de personne et relevait lui-même ses compteurs avec une efficacité qui lui avait valu le respect et la considération de ses pairs. Il s’était donc posé comme un type dont il valait mieux ne pas piétiner les plates-bandes.
Mais les magnats du secteur se faisaient vieux, et leur frilosité lui compliquait de plus en plus la tâche. Ils tremblaient comme une bande de petites vieilles à l’idée de se faire serrer : ayant décidé de faire des exemples, les juges avaient depuis peu la main beaucoup plus lourde. Il y avait là tout un empire qui n’attendait que d’être conquis – le jeune Brodie en avait bien conscience et guettait l’occasion de passer à l’action pour étendre le sien.
Toute sa vie, son père avait entretenu une bande de pique-assiette dont il gagnait la douteuse loyauté grâce à son bagout et à son charme irlandais – quand il ne les achetait pas carrément à coups de pintes. Lui, il ne se fiait à personne. Il avait toujours préféré agir seul et son instinct l’avait rarement trompé. Il n’avait pas une minute à consacrer à sa famille – ce ramassis de parasites à qui il avait eu tôt fait de mettre les points sur les I : pas question qu’ils s’imaginent pouvoir vivre à ses crochets. Brodie était un homme-orchestre qui ne pouvait ni ne voulait se fier qu’à lui seul, c’était le principe même de son efficacité.
Il avait pourtant commencé à faire bosser quelques petits jeunes, parce qu’il ne se voilait pas la face : après le grand ménage, il aurait besoin d’une équipe digne de ce nom. Ses affaires prenaient trop d’ampleur pour qu’il puisse continuer à se charger de tout. Une chance que Barry soit sorti sans assurer ses arrières, ce soir-là ; s’il avait été appuyé par une escorte solide, les choses se seraient présentées différemment…
Il était grand temps de déléguer une partie du boulot et de partager les gains – ça, il n’y couperait pas. Mais, pour l’instant, il s’agissait de récupérer une dette qui traînait depuis trop longtemps et que Barry feignait d’ignorer.
Le nom de Brodie était synonyme de grabuge. Cette nuit, seule la réputation que lui avaient value son renvoi de l’armée et son tempérament volcanique – réputation renforcée, bien sûr, par l’effet de surprise – avait empêché l’acier de parler.
Car Barry n’était pas seul : pas mal de types ayant pignon sur rue travaillaient pour lui. Dès la première onde de choc passée, Barry lui tomberait dessus à bras raccourcis avec, cette fois, l’appui de ses associés. Face à eux, un homme seul risquait de ne pas faire le poids.
Brodie sourit. L'idée l’effleura que son futur partenaire devait être un nouveau, comme lui, une jeune étoile montante du Milieu avec les nerfs assez solides pour oser s’en prendre aux pointures de l’establishment. Les temps changeaient. Tout le monde était en quête de quelque chose. Les jeunes, d’argent, et, les vieux, d’une bonne leçon – histoire de reprendre pied dans le monde réel. Le pays était en pleine reconstruction, et pas seulement les villes, les rues ou les immeubles, mais toute l’économie. Les enjeux étaient assez importants pour faire de Brodie non seulement un champion de l’opportunisme, mais une véritable institution, un homme digne de considération et, plus important, de respect.
La guerre avait changé la donne. On voyait se dessiner le début d’une ère nouvelle qui promettait d’être un terreau fertile, favorable à toutes sortes de plans, tous plus juteux les uns que les autres. Ce nouveau monde exigeait l’émergence d’un nouveau Milieu, d’une nouvelle ligue du crime, et Brodie était bien décidé à s’y tailler la part du lion. C'était ce qui avait fait de lui l’homme qu’il était, ce vers quoi avaient tendu tous ses efforts – et ça expliquait qu’à présent Caldwell n’avait plus qu’à s’avouer vaincu.
On était au cœur des années soixante. La vie était douce, si vous aviez un minimum de jugeote et quelques billets en poche pour agrémenter vos loisirs.
Patrick avait été l’un des premiers à défier les Barry Caldwell et consorts. Il représentait les forces montantes de la nouvelle vague, sur le point de s’imposer. Dans les rangs des vieilles potiches, on avait toujours su que ça finirait par arriver, mais personne n’avait eu la sagesse de prévoir un plan de retraite pour le jour où ça leur tomberait dessus.
Eh bien, qu’ils aillent se faire foutre ! Ce soir, la rumeur de ses exploits secouerait tout l’East End, et suffisamment fort pour faire de lui une légende. C'était comme une énorme dette accumulée depuis des années : il allait s’occuper de Barry et de ses petits copains, et leur souffler leurs jobs. Ils allaient enfin comprendre leur douleur. Non seulement il ne traiterait plus avec eux sur un pied d’égalité, mais il allait les enfoncer ! Fort de son prestige tout neuf, il allait devenir la clé de voûte de ce nouveau Milieu grouillant de possibilités. Et il ne se contenterait pas de le fonder, il comptait bien le contrôler, de A jusqu’à Z !
La guerre avait fait le tri entre les hommes et les branleurs. Les vieilles badernes avaient profité de l’absence de la génération montante, éparpillée aux quatre coins du monde, pour rester aux commandes, mais Brodie se promettait de leur inculquer la notion de sélection naturelle, démonstration à l’appui. Cette bande de tocards avait fait son temps. Ils avaient peut-être été, quelque part dans les brouillards de l’histoire, les pères fondateurs du Milieu, mais le pouvoir leur échappait. Ces vieux cons décrépits allaient assister, terrifiés, à l’émergence d’une nouvelle génération de truands ayant appris à se servir d’un flingue et insensibles à la peur du flic. C'était le moment idéal pour tenter son va-tout. Brodie était fin prêt.
Sa décision prise, il empoigna sa chope de bière et la vida de son contenu avant de l’envoyer de toutes ses forces dans la tronche pâle et bouffie de Barry Caldwell, soudain figée en un masque de surprise tragi-comique.
Psychologiquement, Patrick avait le dessus – l’avantage du premier sang versé. Il nota qu’aux alentours personne n’avait levé le petit doigt. Une fois de plus, son instinct ne l’avait pas trompé.
Les autres accusaient le choc et ne craignaient qu’une chose : que la prochaine cible soit l’un d’eux. Ils avaient tous la même allure : bedonnants, usés avant l’âge par les excès et le fric trop facilement gagné. Aucun d’eux n’avait jamais eu à relever de vrai défi, depuis le jour où ils avaient reçu leurs papiers militaires – pour la Première Guerre s’entend ! C'étaient des épaves humaines, des rescapés d’un passé révolu, d’un monde vide et grisâtre. Avec leur code moral périmé, ils étouffaient les forces vives de la jeune génération dont Pat faisait partie. C'étaient des fossiles, des vieux branleurs pourris sur pied. Ils étaient finis et ils le savaient.
Pat, lui, s’estimait assez inexpérimenté pour avoir à faire ses preuves, mais déjà suffisamment aguerri pour imposer le respect. En pleine ascension, à vingt-neuf ans, il était bien résolu à ne plus investir que pour sa propre gueule – qu’il tenait toujours notoirement fermée.
Les juges avaient la main lourde, d’accord ; mais loin de le dissuader, ça ne faisait qu’accroître son envie d’en découdre : s’il devait plonger, autant que ce soit pour une bonne raison.
Il écrasa Barry d’un regard de pur mépris. Quitte à être pendu, autant que ce soit pour un bœuf, pas pour un œuf !
Lily Diamond était à bout de forces. Sa journée de quatorze heures lui pesait dans les jambes – quatorze heures de travail à la chaîne, debout sur le béton glacé de l’usine, puis plus d’une heure d’attente à la station du bus qui la déposait à dix minutes de marche de chez elle.
En arrivant, elle bâillait déjà. Sa mère lui ôta son manteau, le suspendit derrière la porte et lui versa une tasse de thé fumant. Puis, avec sa promptitude habituelle, elle posa sur la table devant elle une assiette d’œufs au bacon – le tout en silence, pour ne pas réveiller le poivrot qui ronflottait tranquillement, affalé sur le petit canapé du salon.
Lily sourit à sa mère. Elles savaient l’une comme l’autre que ce sourire ne signifiait pas grand-chose. Ça faisait des années qu’elles ne vivaient plus sur la même longueur d’onde.
Lily ressemblait à sa mère. Même opulente chevelure, même regard bleu-gris et, à peu de chose près, même silhouette. De dos, il arrivait qu’on les confonde. Elles avaient toutes deux cette charpente à la fois robuste et élancée qui masquait si efficacement l’âge de la mère et permettrait à la fille de garder la ligne bien plus longtemps que la plupart de ses amies. Mais pour le reste, elles étaient aussi différentes qu’un chat et un chien.
Elles partageaient pourtant quelque chose : la haine de l’homme qui présidait à leurs destinées et les faisait vivre dans la terreur, jour après jour.
Car Mick Diamond n’était pas le père de Lily ; de ça, elle ne pouvait que remercier le ciel. Il avait épousé sa mère alors qu’elle portait déjà l’enfant d’un autre, faisant d’elle une femme respectable, et avait tenté de lui faire à son tour des enfants bien à lui qu’il attendait toujours – ce qui expliquait la terrible rancœur qu’il avait nourrie contre la jeune fille. Lil était pour lui un reproche vivant, la preuve que c’était sa faute à lui, s’il n’avait pas de fils autour de sa table, pas d’enfants pour le soutenir dans ses vieux jours, et s’il ne pouvait compter sur aucun autre salaire que celui de la petite pour adoucir ses souffrances à coups de gnole.
Le nom de Mick Diamond ne survivrait qu’à travers une bâtarde, la fille d’un autre, dont l’existence même était un rappel tangible de ses propres failles : c’était lui qui n’avait jamais pu procréer, pas sa femme.
Lily avait donc grandi dans cette atmosphère délétère, privée de toute espèce d’affection, voire de normalité. Dès ses premières années, elle avait appris à ne jamais élever la voix et à se rendre aussi transparente que possible. Se faire oublier était une garantie de survie.
Devenue aux yeux de ses parents l’incarnation de leurs fautes respectives, Lil avait développé, dès l’âge de cinq ans, un redoutable sens de la diplomatie. Elle avait compris que, pour désamorcer la colère de ces deux instables, elle ne devait jamais se manifester bruyamment, ni accaparer leur temps ; et plus important, elle ne devait jamais attirer l’attention de leurs voisins, ni sur eux ni sur elle.
A présent qu’elle leur apportait son salaire, elle avait réussi à leur imposer un certain respect – mais ça avait exigé un certain temps. A quinze ans, elle avait accumulé plus d’expérience que d’autres à trois fois son âge. Elle s’efforçait de maintenir la paix jusqu’à ce qu’elle ait assez d’argent pour prendre son propre appartement, ou qu’elle puisse leur échapper en se trouvant un mari.
L'atmosphère de la maison était oppressante. Elle mangea vite et en silence, comme toujours. Chez les Diamond, les repas n’étaient qu’une nécessité comme une autre, sans aucune connotation de détente, de convivialité ou de bien-être. Elle avait dû attendre d’être invitée chez des amies pour découvrir qu’un dîner tout simple pouvait devenir un plaisir. Ça avait été pour elle une véritable révélation de les voir manger de si bon cœur en se racontant leur journée ou en discutant des nouvelles du jour. Il lui avait semblé vivre une expérience inouïe, une véritable révélation pas si éloignée de celle de Saint Jean l’Evangéliste.
Jusqu’à ce que le travail l’accapare, elle n’était jamais sortie jouer devant chez elle ou dans le quartier, et n’avait jamais eu d’échanges ou de vrais contacts avec quiconque, ni à l’école ni ailleurs ; elle n’avait donc jamais eu l’occasion de voir à quel point sa vie de famille différait de celle des autres.
A l’école, elle avait toujours été timide et effacée. Elle n’avait pratiquement pas d’amis, car ni sa mère ni son beau-père n’en avaient jamais eu. Au contact du monde du travail, elle avait dû apprendre seule à aller vers les autres, et avait ouvert les yeux sur un univers dont elle n’imaginait même pas l’existence.
A l’école, avec ses vêtements démodés et ses airs effarouchés, elle était la risée de ses camarades. La peur qu’ils lui inspiraient faisait d’elle une proie facile. Mais sa plus grande crainte était de voir un jour quelqu’un pénétrer dans la maison où elle avait grandi. L'idée qu’on puisse venir frapper à sa porte en la demandant suffisait à la conduire au bord de la syncope. Sa solitude était si pesante et si profonde, qu’elle se traduisait par des douleurs physiques. La présence des religieuses, même les plus austères, présentait au moins l’avantage de lui faire changer d’air. Elle savourait jusqu’à leurs critiques ou leurs rebuffades comme autant de preuves de sa propre existence.
Elle avait découvert que l’on pouvait faire partie d’un groupe ou d’une foule. C'était même devenu un besoin : ça l’aidait à préserver sa santé mentale. La période dite de « l’âge d'or » était passée sans que quiconque chez elle s’y référât. Il faut dire que, pendant les bombardements, sa mère et sa grand-mère s’étaient cachées presque quotidiennement sous la table de la cuisine ou dans l’abri antiaérien aménagé dans leur petite cour, sans que personne fasse jamais allusion, à la maison, ni aux Allemands, ni à Hitler, ni même à la guerre…
Ils mettaient un point d’honneur à ne jamais aborder aucun sujet d’importance et vivaient comme hors de portée du monde. La nuit où sa grand-mère était morte, sa mère avait à peine pris le temps de lui annoncer la nouvelle. On avait sorti le corps par la porte de devant, dans une boîte en bois, et la vie avait repris son cours. Le sort de la fillette s’était trouvé un tantinet amélioré par la disparition de son aïeule, qui ne laissait passer aucune occasion de lui rappeler son statut de bâtarde. Lil avait même porté son deuil avec un certain soulagement.
Elle vivait dans une terreur permanente qu’elle ne s’expliquait pas. Tout s’embrouillait dans sa tête, et comme personne ne lui adressait la parole en dehors du strict nécessaire, sa terreur était passée aussi inaperçue qu’elle. Personne n’avait jamais essayé d’apaiser les douloureux battements de son cœur, ni de lui expliquer que ce n’était rien, que ça ne pouvait que s’arranger. Ce ne fut qu’en écoutant les conversations de ses camarades d’école qu’elle commença à entrevoir ce dont était faite la vie des autres.
A présent, son besoin d’échapper aux Diamond et de s’en protéger était devenu si pressant qu’il lui arrivait de s’étonner qu’ils ne puissent lire ses pensées. Elles étaient parfois si virulentes, si pleines de fiel, qu’elle en venait à redouter ce qu’elle pourrait leur faire pendant leur sommeil.
Comme d’ordinaire, sa mère ramassa son assiette et refit le plein de thé dans sa tasse sans desserrer les dents et, à son habitude, Lily se retira dans sa petite chambre. Elle se déshabilla dans le noir et se glissa entre les draps glacés, frissonnant autant de froid que d’angoisse à la perspective de la vie brisée et solitaire qui menaçait d’être la sienne jusqu’à son dernier jour. Ses émotions étaient tellement refoulées que, même au fond de cette chambre glaciale et avec le moral au plus bas, il ne lui était jamais venu à l’idée qu’elle pouvait pleurer.
Jusqu’alors, les larmes ne lui avaient rien apporté. Même dans sa petite enfance, elles n’avaient jamais hâté l’arrivée de sa mère auprès de son berceau. Et, contrairement aux filles de son âge, Lil n’en avait pas encore fait cette arme redoutable dont les femmes doivent apprendre à se servir contre les hommes pour obtenir d’eux ce qu’elles veulent.
Sa vie n’avait aucun sens ; au fond d’elle-même, elle l’avait toujours su. Mais ses incursions dans le monde réel lui avaient permis de découvrir comment la vie pouvait et devait être vécue. Elles avaient fait naître en elle une impatience croissante : il lui tardait de reléguer les Diamond dans les brumes de son passé, pour s’inventer une nouvelle vie bien à elle. Sans eux.
La première chose que Lily comptait faire, dès qu’elle aurait gagné un peu d’argent et acquis assez d’assurance pour s’aventurer seule dans le monde extérieur, c’était de s’offrir un petit transistor.
Elle aimait se sentir entourée de bruit et de gens. Elle voulait faire de sa vie quelque chose qui ait un sens, sinon pour les autres, du moins pour elle-même. Elle voulait la remplir de couleurs, de musique, d’éclats de rire. Se sentir bien dans sa peau, inspirer de l’amour à quelqu’un – mais, par-dessus tout, elle voulait la paix intérieure. Elle voulait se sentir incluse dans un grand tout, bien plus vaste que le petit univers étriqué qui lui avait été imposé à son insu. Elle voulait prendre part à tout ce qui se passait dans le monde. Car Lily Diamond avait finalement goûté au monde réel. La sensation de liberté que cela éveillait dans ses seins bourgeonnants l’enivrait et lui avait soudain fait prendre conscience de tout ce que la vie avait à lui offrir.
Elle avait découvert les garçons ou, plus exactement, c’étaient eux qui l’avaient découverte. L'excitation qu’ils provoquaient chez elle l’avait frappée de stupeur. Elle préparait son évasion et comptait maintenant les jours.
Elle ferma les yeux dans la pénombre humide de sa chambre et attendit l’arrivée du sommeil. Elle était éreintée. Le sommeil avait toujours été son refuge, le seul moyen pour elle d’échapper à la morosité de cette vie aussi grisâtre que les rues trempées qu’elle empruntait, aussi désespérante que la femme qui lui avait donné le jour. C'était sa planche de salut, puisque Dieu lui-même l’avait abandonnée ; de toute façon, ses parents contrôlaient jusqu’aux relations qu’elle avait avec Lui.
Paupières closes, elle eut soudain la certitude que, bien qu’elle n’eût pas la moindre idée de ce qu’elle ferait après avoir quitté cette maison et la tranquillité maussade de ce quartier, elle saurait spontanément et comme par miracle quoi faire de sa vie.
Elle se demanda si le type à la voiture noire et à la joue balafrée serait encore là le lendemain matin, quand elle irait prendre le bus. Elle l’espérait. Il lui plaisait infiniment plus que les adolescents boutonneux qu’elle côtoyait à l’atelier ou que les employés administratifs qui la déshabillaient du regard chaque fois qu’elle allait chercher sa fiche de paie dans les bureaux crasseux.
Cet homme lui semblait environné d’une aura d’aventure, dangereuse et exaltante, qu’elle n’avait jusque-là expérimentée qu’en de rares occasions, dans la solitude des salles obscures. Comme disaient les plus aguerries de ses camarades d’atelier, les ennuis lui pendaient au nez. Elle ne demandait qu’à sauter dans la première voiture qui s’arrêterait pour elle…
Cela faisait un moment que Brodie l’avait repérée. Elle était toute jeune, et ça ne manquait pas de le troubler. Jusque-là, il avait été plutôt porté sur les blondes tapageuses qui affichaient plus de kilomètres au compteur que les camions de l’armée – et, au lit, nettement plus d’expérience que nécessaire. Des « virtuoses », comme il aimait secrètement les appeler.
Le genre de filles qui savaient exactement ce qu’elles pouvaient attendre de lui et ne se berçaient guère d’illusions. Elles ne rêvaient ni de mariage, ni d’enfants ; encore moins, Dieu merci !, d’amour fou. Elles se contentaient de prendre ce qu’il avait à leur offrir, en plus de la bagatelle : un biffeton de cinq livres et, en général, une bonne soirée. Pour sa part, il n’avait jamais songé à en demander davantage.
Mais cette jeune ouvrière des ateliers de l’usine Black Cat, où il allait acheter, pour une fraction de leur prix au détail, les cartouches de cigarettes qu’il revendait dans les pubs et les clubs, lui avait vraiment tapé dans l’œil.
Il était bien plus vieux qu’elle – ou, plus précisément, elle était beaucoup trop jeune pour lui. Et pourtant… Il restait fasciné devant tant d’innocence. Il aimait jusqu’à ses vêtements minables, son côté déjeté, son air perdu… En fait, ça n’avait rien à voir avec les apparences et c’était bien ce qui l’inquiétait. Sans même lui avoir adressé la parole, sans connaître son nom, il en était fou. Comme ça, sans l’ombre d’une raison…
Il la suivait des yeux, comme chaque jour, tandis qu’elle rejoignait son arrêt de bus. Son regard appréciait les lignes de sa silhouette menue sous ce gros manteau sans forme, s’imprégnant de la grâce naturelle de ce visage, pur de tout maquillage, lorsqu’il comprit que ce qu’il redoutait le plus au monde avait fini par arriver : il désirait passionnément la connaître, et pas seulement au sens biblique.
Il descendit de voiture et la suivit jusqu’à l’arrêt du bus avec le vague espoir que l’illusion se dissiperait dès qu’elle ouvrirait la bouche, trahie par un accent trop gouailleur ou par la vulgarité de son vocabulaire.
Mais, sous la lumière pâle des réverbères, il se sentit lui-même incapable d’articuler un mot. Elle s’était retournée en l’entendant approcher. Ses yeux avaient plongé dans les siens, et il y avait lu les mêmes émotions que celles qui l’agitaient, à la seule différence que sa peur à elle était réelle. Son cœur se serra. Il l’effrayait, alors que c’était le contraire qu’il aurait voulu : la faire sourire, la rendre heureuse. Oui, c’était bien ce qu’il craignait : s’il désirait son bonheur, c’était qu’elle lui était devenue indispensable.
Ils restèrent longtemps ainsi, les yeux dans les yeux, et il sentit qu’elle se laissait peu à peu apprivoiser, comme si elle avait compris qu’elle n’avait rien à craindre de lui. Comme s’ils avaient tacitement accepté de devenir amis.
Mais, alors que toute peur avait quitté Lily, celle de Brodie n’avait fait qu’augmenter, en même temps que sa nervosité.
– Eh bien ? s’enquit-elle dans un souffle.
Elle avait la voix basse, et même grave. Il avait entendu vibrer un frisson d’inquiétude et d’excitation dans son murmure. Il comprit qu’elle l’avait attendu et qu’elle ne s’offusquait pas de l’intérêt qu’il lui portait.
Lorsqu’elle leva vers lui un sourcil interrogateur soigneusement épilé, il sut qu’il n’aurait plus un instant de paix tant qu’elle ne serait pas devenue sa femme.
Elle avait pris la main, mais il s’en moquait. L'avoir près de lui suffisait à son bonheur.
Mick Diamond toisa sa belle-fille sans chercher à dissimuler son incrédulité, tandis que le regard de sa femme, tout aussi ébahie, s’attardait sur lui.
– Qu’est-ce que tu as dit ?
Lily avait posé la question d’une voix voilée et pleine de respect, comme toujours quand elle s’adressait à cette montagne de muscles aux réactions imprévisibles.
– J’ai dit : Garde ton fric, petite.
Ça faisait des années qu’elle tâchait désespérément de mettre quelques sous de côté, mais quelle que fût la cachette où elle planquait ses économies, son beau-père finissait toujours par les trouver et allait les boire sans le moindre scrupule. Comme sa mère ignorait qu’elle avait été augmentée à l’usine, elle ne pouvait même pas se plaindre de s’être fait voler par ce sale ivrogne pendant qu’elle dormait ou qu’elle était au boulot. De toute façon, si sa mère en avait eu vent, Lily aurait pu dire adieu à sa cagnotte…
Et voilà qu’il lui annonçait avec les plus grands égards qu’elle n’avait plus à lui donner sa paie. Qu’il l’autorisait à la garder. Le plus inquiétant, c’était qu’il l’engageait même à dépenser son argent pour s’offrir un peu de bon temps. Elle restait d’autant plus sur ses gardes qu’elle flairait le piège et attendait la chute – l’éclat de rire ou la remarque désobligeante qui ne manquerait pas de suivre et la réduirait en cendres, comme d’habitude.
Un coup d’œil lui suffit à s’assurer que sa mère s’y attendait aussi. Il s’écoula quelques secondes qui lui parurent durer une éternité, chacune s’étirant de façon presque palpable dans le silence de la cuisine. Mais non. Ça ne venait pas.
C'était donc un nouveau jeu. Ayant survécu à bien pis, Lily fit front en silence, attendant de voir au juste ce dont il retournait. Ses yeux s’attardèrent sur les billets posés innocemment, sur la nappe, tandis que ses épaules restaient douloureusement nouées par la tension qui la glaçait jusqu’à l’os dès qu’elle franchissait le seuil de cette maison.
En regardant sa belle-fille, Mick Diamond voyait désormais les liens qui l’unissaient à une pointure telle que Brodie. Il y voyait aussi son châtiment : d’un seul mot négligemment jeté, la petite pouvait prononcer son arrêt de mort. A présent, son nom était associé publiquement, et avec le plus grand respect, à celui de Patrick Brodie – et ça, il n’en revenait pas. Des gouttes de sueur roulèrent sur son visage avant de tomber sur son gilet. Ses mains tremblaient. Sa femme elle-même en restait sans voix, Dieu merci, sidérée par ses paroles et sa conduite.
De plus en plus inquiète, Lily semblait craindre une ruse. Elle ne mesurait pas encore sa puissance, le pouvoir qu’elle avait conquis. Mieux valait se mettre dans ses bonnes grâces avant que les écailles ne lui tombent des yeux. En espérant qu’il n’était pas trop tard…
– Remue-toi, Annie. Va donc nous faire du thé. La petite a turbiné toute la sainte journée, nom d’un chien !
Il adressa un sourire à la « petite » qui, ne sachant toujours pas sur quel pied danser, interrogeait sa mère du regard.
Aussi effarée que sa fille, Annie s’activa. Les tasses s’entrechoquaient entre ses mains tremblantes. Les deux femmes se demandaient à quoi pouvait rimer ce nouveau jeu. Pourquoi Mick jouait-il ainsi avec leurs nerfs ?
Toujours tout sourire, il s’alluma une Senior Service puis, tirant vigoureusement dessus, étendit le bras en un geste de bienvenue pour lui offrir une chaise.
Elle s’exécuta, comme toujours quand il lui dictait sa conduite, et prit place, malgré cet arrière goût de fiel presque physique qu’il lui inspirait.
– Alors, où tu l’as rencontré, ce Monsieur Brodie ?
Tout s’éclaircit d’un coup. Elle venait de comprendre que la peur pouvait aussi avoir des vertus. Celle de vous protéger, par exemple. De vous assurer la paix et d’améliorer votre vie. Tant que ça n’était pas vous qui l’éprouviez, évidemment.
Pour elle qui avait vécu le plus clair de sa brève existence avec la peur chevillée au corps, c’était une découverte miraculeuse. Une délivrance, l’abolition de l’esclavage. Désormais, quoi qu’il arrive, ce sale type ne la terroriserait plus. Il lui semblait déjà beaucoup plus petit. Vieux, décrépit, pitoyable. Il se tenait tassé sur lui-même, la tête dans les épaules, alors qu’elle se sentait plus droite que jamais. C'était le premier cadeau de Patrick : se faire respecter dans sa propre maison. Rien que pour ça, elle se sentait prête à l’aimer jusqu’à son dernier souffle.
Elle avait du pouvoir à présent. Grâce à Patrick Brodie, l’homme qu’elle allait épouser.
Elle prit son salaire sur la table de la cuisine et fit disparaître les billets dans la poche de sa salopette bleue. Puis, sortant son propre paquet de cigarettes, elle poussa l’audace jusqu’à s’en allumer une. Elle aspira longuement la fumée et, ignorant la question de son beau-père, déclara d’un ton égal :
– Je prendrais bien une tasse de thé, oui. Merci.
Son beau-père fit alors signe à sa femme d’apporter la théière. Annie s’efforçait de faire le tri à toute vitesse, évaluant le gros lot que venait de décrocher sa fille et, surtout, les avantages qu’avec un peu de chance, elle pourrait, elle, en tirer.
A l’époque, Patrick Brodie s’était déjà taillé une jolie réputation. Si sa fille avait réussi à mettre le grappin sur un tel filon, elle trouverait bien le moyen de tirer à elle la proverbiale couverture. Bien que tenaillée par la jalousie, elle échafaudait déjà des plans pour détourner à son profit les fruits de cet exploit.
Cette fois, le thé fut servi avec du sucre et un pot de lait. Tout en allumant une deuxième cigarette, Lily croisa les doigts pour que Patrick ne s’envole pas trop vite. Du jour où il se lasserait d’elle, ces deux-là n’hésiteraient pas à l’étrangler dans son sommeil.
– Dis donc, Spot, tu me cherches ou quoi ?
Billy Spot se marrait, mais sans la moindre intention de froisser son interlocuteur, qui avait l’orgueil chatouilleux.
Depuis que ce jeune type avait mis Barry Caldwell sur la touche, il avait accédé du jour au lendemain au statut de célébrité. Egal à lui-même, Billy attendait de voir si cette nouvelle star était partie pour durer. Il en avait vu passer au fil des années, il connaissait la chanson. Pour s’imposer, il fallait ou bien vivre plus vieux que ses rivaux, ou bien se charger de les mettre hors circuit. Pour l’instant, Patrick était la nouvelle étoile montante et Billy était prêt à sacrifier à son autel pour rester dans la course. La place du chef, ça n’était pas son truc ; il le savait mieux que personne. Mais la mort de Barry avait fait des vagues dans leur petit monde et le retour de bâton n’allait pas tarder – d’ailleurs, il avait lui-même financé l’opération de représailles avec quelques vieux copains. Il pouvait s’offrir le luxe de faire ami-ami avec Brodie, mais il ne renoncerait sûrement pas à son territoire sans livrer bataille.
Il avait cessé de rire et débordait maintenant d’un intérêt respectueux.
– Ça m’a l’air d’être une chouette petite.
– Effectivement, répondit Pat, tout sourire. Très chouette, même.
Pat appréciait plutôt Billy. Lil et sa femme avaient pas mal de points communs. Elles étaient des « civiles ». La femme de Billy n’avait jamais mis le pied dans les clubs de son mari et n’avait, pour ainsi dire, pas de réputation. Elle lui pondait des enfants sans en faire tout un plat et avait appris à mentir aux flics chaque fois que la situation l’exigeait. En deux mots, Billy avait tiré le bon numéro. Il s’était déniché une épouse idéale, à qui il vouait une véritable vénération.
Brodie était bien résolu à trouver lui aussi une perle à qui il pourrait se fier les yeux fermés même s’il se prenait vingt ans de cabane. Son instinct lui soufflait que la petite dont il était fou amoureux présentait toutes les qualités requises. Il en était complètement dingue : depuis des semaines il ne pensait à aucune autre, ce qui, pour lui, revenait à cesser de boire ou manger…
C'était l’exception absolue.
Mais pour le moment, il avait d’autres soucis en tête. Ensuite, il aurait tout loisir de courtiser sa chère et tendre. Déterminé à offrir à sa belle le train de vie qu’elle méritait, il avait entrepris de s’assurer des revenus décents. Malheureusement, il allait falloir piétiner un certain nombre de plates-bandes, mais il s’était préparé à l’explosion qu’il ne manquerait pas de déclencher. Il en piaffait déjà d’impatience.
Il avait hérité du goût du risque de son père, à la différence seulement qu’il se promettait de garder un œil sur tout ce dont il s’emparerait. Il soupçonnait Billy de vouloir faire obstacle, comme Barry, à ses projets d’expansion dans le monde nouveau qui s’ouvrait à lui. Le respect des anciens, c’était devenu un luxe par les temps qui couraient – plus tôt ces vieux tocards l’auraient pigé, mieux ça vaudrait pour eux.
– Est-ce que ça vous pose un problème, Bill, que je me lance dans la came ?
Spot haussa les épaules. Patrick ne put s’empêcher d’admirer cette belle nonchalance, alors qu’ils savaient aussi bien l’un que l’autre comment tout cela finirait. Lentement mais sûrement, il allait lui reprendre ses fiefs un à un. On pouvait même considérer que son équipe bossait déjà pour lui. Spot était échec et mat. Pourvu qu’il se fasse une raison et ne se lamente pas trop sur le bon vieux temps, désormais révolu.
La carrière de Billy était derrière lui depuis longtemps. Il avait commis l’erreur, si commune dans les rangs des puissants, de ne plus se frotter à la rue depuis des décennies. Ses lieutenants ne lui disaient plus que ce qu’il voulait entendre et ça faisait des lustres qu’il n’avait descendu personne. Il déléguait tout le sale boulot à ses hommes de main. En gros, il était devenu une source d’emmerdements.
Billy attendait de voir combien de temps il serait à la hauteur de la réputation qu’il s’était forgée. Pas de problème. S'il tenait suffisamment longtemps, il trouverait en lui un partenaire de taille, sinon dans le crime, du moins dans le business des bars et des boîtes du secteur.
Patrick était au courant que ses potes avaient réuni une cagnotte pour se débarrasser de lui. Il surveillait ses arrières mais prenait la chose avec philosophie. C'étaient les risques du métier. Et puis, les copains en question ne ressentaient aucune affection particulière pour la mémoire de Barry : ils ne tenaient tout simplement pas à finir comme lui. Il pouvait le comprendre. A la place de Billy, lui, il se serait déjà débarrassé du problème.
– Dis donc, toi, espèce de petite veinarde !
Constance White avait posé un regard souriant sur la jeune fille qui empaquetait des cigarettes d’une main experte.
– Nom d’un chien ! Paraît que t’as levé Pat Brodie ! Tu sais pourquoi ses ex le surnomment « Glenn Miller » ? Parce qu’il finit toujours sur la liste des portés disparus !
La boutade souleva un éclat de rire général. Les joues de Lily s’embrasèrent. A vingt ans à peine, Constance avait déjà mari et enfants. Son homme, un malabar aux joues grêlées par l’acné, avait autant de conversation qu’un éléphant d’Afrique. Elle n’en pouvait donc plus d’admiration et d’envie pour ce petit bout de femme. Pas mal de filles, elle la première, avaient tenté de ferrer Brodie, mais il leur avait toujours glissé entre les doigts comme une chaîne bien huilée. Mais la petite Lil était jolie comme un cœur et les types du genre de Brodie en pinçaient pour le style candide… chez leur épouse ! Comme tous les hommes, ils tenaient à être sûrs que les mômes qui porteraient leur nom seraient bien d’eux. Pas de coucou dans le nid ! Quand même, Brodie frisait la trentaine, alors que Lily n’allait que sur ses seize ans. Il devait avoir l’impression d’avoir soufflé ses dix dernières bougies d’un coup !
Ce dont Constance ne revenait vraiment pas, c’était la métamorphose de la « petite ». Lil s’était épanouie du jour au lendemain. Ses épaules s’étaient redressées, elle n’attendait plus qu’on lui demande son avis pour le donner et elle arborait le teint rose d’une fille mûre pour sa nuit de noces. Connie, comme on la surnommait, subodorait que cette gamine (car, en dépit de ses récentes transformations, Lil restait une gamine) serait pour Brodie autre chose qu’une passade. S'il l’avait choisie, c’était pour fonder une famille. Et quelque chose lui disait qu’un jour Lil les étonnerait tous.
La petite lui rendit son sourire. Grâce à Patrick, sa vie lui semblait toute tracée. Dans quelques mois, l’usine et le reste appartiendraient au passé. Dès qu’elle aurait seize ans, elle ficherait le camp… Patrick la troublait tellement que, tout en empaquetant ses cigarettes, elle se mit à imaginer son corps contre le sien et les cascades de baisers dont il la couvrirait à la nuit tombée dans sa voiture.
La radio fredonnait une chanson de Thunderclap Newman qu’elle se mit à fredonner avec ses camarades d’atelier. Il y avait décidément un je-ne-sais-quoi de printanier dans l’air…
Billy Spot sortait d’un de ses night-clubs de Soho au bras de sa petite amie, une rousse répondant au nom de Velma tout à fait à son goût : gros nibards, sourire éblouissant et longues jambes fuselées. Il avait revêtu ses plus beaux atours : pardessus noir de chez Crombie, costard trois-pièces rayé et cigare hors de prix.
Sa maîtresse échappa soudain d’un bond à ses bras grassouillets. Il aperçut alors le jeune Brodie qui sortait un flingue de sous sa veste. Il était un homme mort.
Il eut l’élégance de s’écrouler sans histoires. Le temps que quelqu’un songe à rameuter les forces de l’ordre pour sauver les apparences, Patrick s’était envolé et l’arme du crime avait disparu dans la Tamise. Les associés de Billy apprirent son décès dans les heures qui suivirent. Pour eux, c’était joué d’avance. Billy était un chic type, mais personne n’est éternel – et puis, les affaires sont les affaires.
C'en était donc fait des vieilles potiches. Place aux jeunes ! En supprimant le vieux parrain sur un coup de tête, Patrick avait fait sauter le dernier obstacle entre son empire et lui. Spot lui avait fait une crasse en le dénigrant auprès d’un de ses proches associés, typiquement le genre de truc qu’il ne pardonnait pas. Désormais, personne ne le prendrait impunément pour un con. Il avait Lil. Alors, maintenant, il voulait tout le reste.
Il racheta l’intégralité du consortium londonien sans rencontrer de résistance. Il était trop jeune et trop cinglé. Ils préférèrent tous abandonner la partie. De toute façon, Brodie avait la nouvelle vague avec lui, ce qui lui assurait une mainmise absolue sur les affaires. C'étaient des fous furieux, ces petits jeunes. Ils voulaient tout, tout de suite. Le marché de la came, auquel la vieille garde n’avait jamais voulu toucher, avait complètement changé la donne.
Billy aurait dû sentir le vent tourner.
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CHAPITRE 2
Pat Brodie aimait se balader la nuit dans les docks. Il aimait les odeurs du quartier et jusqu’aux relents du fleuve. Quand il était môme, après que sa mère s’était fait la malle, c’était là qu’il venait jouer en attendant que son père rentre de ses combats. Son paternel boxait dans la rue et ça lui arrivait de revenir les poches pleines. Mais l’alcool avait eu raison de lui et ses victoires s’étaient faites plus rares, l’argent s’était tari et il s’était mis à picoler de plus belle.
Pourtant, ce qui avait achevé son père, songea Patrick, c’était moins l’alcool que l’humiliation et ses effets délétères sur sa réputation. Pat mesurait à présent quelle épreuve ça avait dû être pour lui, sans pour autant parvenir à lui pardonner. Se faire plaquer sans préavis par son père, ça l’avait endurci d’un coup et conforté dans sa décision de ne jamais compter que sur lui-même. Prendre la tangente, rien de plus facile ; le vrai courage, c’était de rester et de faire front. Trouver en soi l’énergie de filtrer la merde, voilà ce qui faisait de vous un homme.
Paupières closes, il s’efforça de chasser de son esprit jusqu’au souvenir de ses parents. Eux aussi appartenaient au passé. Ils étaient finis, lessivés, au rebut ! Il s’en contrefichait de ces deux vieilles merdes qui lui collaient aux semelles. Pas question qu’ils lui mettent le grappin dessus !
Ça lui faisait mal de se rappeler dans quelles conditions il avait grandi. Sa vie, comme celle de tous les enfants confrontés à la misère et à la négligence des adultes, s’était jouée comme à la loterie. Ses parents s’émerveillaient maintenant de voir leur rejeton réussir une chose dont ils n’auraient jamais rêvé. Evidemment, ils auraient donné n’importe quoi pour le récupérer. Parce qu’ils se figuraient qu’il serait assez con pour les accueillir à bras ouverts, pour les inviter, l’un ou l’autre, ne fût-ce qu’à dîner ? C'était bien la première fois qu’ils parvenaient à se mettre d’accord sur quelque chose, mais c’était trop tard. Jamais il ne lèverait le petit doigt pour eux. Ils pouvaient prendre feu sous ses yeux, il ne se donnerait pas la peine de pisser sur les flammes. Il était très bien comme il était.
Il avait toujours eu en lui une zone de froid polaire totalement insensible. Cette peur de la dépendance, ce refus d’être suspendu au bon vouloir d’un tiers, de flancher, de passer pour un pigeon. Maintenant qu’il avait Lil, il se sentait invincible. C'était elle qui avait besoin de lui, pas l’inverse.
Il n’avait jamais eu besoin de personne avant de rencontrer sa femme. Elle, il la respectait – pas plus compliqué que ça. C'était tout l’opposé de sa mère. Elle n’avait pas traîné autour de tous les terrains de courses comme un de ces putains de lévriers couverts de médailles. Toute sa vie on l’avait méprisé et foulé aux pieds, mais c’était fini. Il était devenu quelqu’un, une force avec laquelle il fallait compter. Et ça, il rechignait peut-être à se l’avouer, mais ça le faisait bicher…
Il esquissa un sourire en levant les yeux vers le premier quartier de lune. Il aimait faire le guet comme ça, tout seul, aux abords de l’entrepôt. Ça lui laissait le temps de savourer son pouvoir nouvellement conquis sur son passé.
La nuit, le secteur de Custom House était aussi animé que dans la journée, à la différence que les affaires se concluaient entre des ombres parlant à voix basse, vêtues de noir et précédées de dangereuses réputations. Les putes qui quadrillaient les docks étaient de vieilles carnes sur le retour n’ayant plus pour amie que la lueur chiche des lampadaires. Des femmes défaites, usées, éprouvées par la vie. Elles arpentaient les quais d’un pas à la fois furtif et déterminé, traquant patiemment les clients dont elles devaient désormais se contenter, la lie des michetons chinois, arabes ou africains qui repéraient de loin leurs tignasses de fausses blondes et leurs yeux bleus outrageusement maquillés. Il ne leur restait plus alors qu’à les aguicher d’un sourire langoureux avant de les finir, vite fait bien fait, d’une main experte ou entre leurs cuisses.
Avec ces prédatrices endurcies, le sexe ne pouvait être qu’un acte commis à la sauvette, aussi frustrant pour elles que pour leurs clients. Elles vivaient leur vie en noir et blanc, ne ressentant plus rien pour cette réalité qu’elles devaient, pour leur malheur, échanger contre de l’argent. Elles avaient besoin de la pénombre pour continuer à exercer le métier qui les avait détruites et mises au ban de l’humanité, cette humanité souffrante qu’elles devaient étreindre, la nuit venue, pour payer leur loyer. Ce qu’elles gagnaient à présent n’était qu’une misère à côté de ce qu’elles se faisaient du temps de leur splendeur. Pour elles, pas de retraite ni de fonds de pension. L'argent facile leur avait brûlé les doigts, les condamnant à rester à jamais prisonnières du trottoir.
C'était un autre monde, un monde que Brodie haïssait autant qu’il l’aimait. Il lui était arrivé de croiser sa propre mère sur ces docks. Sa déchéance l’avait laissé de marbre. Il s’en était même délecté. Pour lui, elle avait touché le fond de l’abjection le jour où elle l’avait abandonné à son sort. Il ne se sentait plus l’ombre d’une obligation envers elle. Que ça se sache ou pas, il s’en tamponnait. Elle ne lui était plus rien et il n’avait pas l’ombre d’une intention de lui laisser espérer le contraire.
Depuis son mariage, il avait déployé des trésors d’énergie pour faire de l’argent. Lil était tout pour lui et son amour croissait jour après jour. Elle avait été presque plus étonnée que lui de découvrir qu’elle pouvait piquer des colères homériques, qui les embrasaient l’un comme l’autre. C'était une fille formidable – passionnée, vive et drôle.
Tout ce qui était resté enfoui en elle, toutes ces années où elle s’était efforcée de vivre sur la pointe des pieds chez sa mère, avait fini par refaire surface. Les traits de Patrick s’assombrirent tandis qu’il se représentait ce qu’elle avait enduré. Pour la millième fois, il se demanda pourquoi diable elle continuait à entretenir cette sangsue qui lui tenait lieu de mère.
Car elle avait littéralement pris racine chez eux, la vieille chameau. Avec un zèle aussi peu plausible qu’inattendu, elle mettait un point d’honneur à jouer les mères dévouées et semblait avoir développé pour son petit-fils l’affection qu’elle n’avait jamais eue pour sa propre fille. L'argent pouvait accomplir ce genre de miracle, il en savait quelque chose. Mais Lil avait besoin de sa mère, elle avait besoin de croire en l’affection de la femme qui l’avait mise au monde, de se persuader qu’elle voulait son bien. Elle était sincèrement convaincue que sa naissance avait brisé le ménage de sa mère et que cet échec conjugal avait été à l’origine de tous ses malheurs.
Patrick la trouvait trop bonne mais se gardait bien de le lui faire remarquer. Si ça pouvait la rendre heureuse, il s’en contentait. La mère de Lil, tout comme la sienne, n’était que le fruit de la misère et du laisser-aller, c’était évident. Une créature pathétique engendrée par la trahison d’un homme qui s’était servi d’elle avant de la larguer, la laissant se dépatouiller avec une montagne de nouveaux problèmes.
Lil avait pardonné à sa mère d’avoir épousé un type qui avait fait leur malheur. Curieusement, Patrick pouvait le comprendre : au moins, ça donnait un sens à sa vie. De son côté, il n’attendait qu’une chose : que la vieille garce commette un faux pas – et, la connaissant, ça finirait forcément par arriver. Il se ferait alors un plaisir de la flanquer à la porte. D’ici là, il se contenterait de la boucler, au besoin avec le sourire.
Cela dit, elle donnait un bon coup de main, c’était toujours ça. Le petit Patrick n’était pas un gamin de tout repos. Tel père, tel fils ! Patrick l’aimait de tout son cœur, en espérant secrètement qu’il ne tiendrait pas de son grand-père. Ça, seul le temps le dirait. Brodie voulait une ribambelle d’enfants, et il était suffisamment réaliste pour s’attendre à ce qu’au moins l’un d’eux hérite, non seulement de la paresse, de la veulerie et de la tendance au mensonge de son paternel, qui en avait usé en virtuose, mais aussi de la sécheresse de cœur de sa mère. C'était inévitable.
La tchatche avait toujours permis à son père de tirer son épingle du jeu. Il aurait pu enlever le pain de la bouche de son propre fils pour s’acheter à boire ou se procurer de quoi jouer. C'était tenter le diable que de vouloir une famille nombreuse. Cela ne pouvait qu’augmenter le risque d’engendrer un bon à rien, mais Brodie se faisait fort de repérer ces traits de caractère suffisamment tôt pour les redresser. A grand renfort de torgnoles, si nécessaire – mais pas comme son père, qui lui décochait des baffes sans raison, juste pour soulager ses nerfs.
Sa mère, elle, s’éclipsait régulièrement, l’abandonnant aux mains d’un homme qui n’avait aucune idée de la façon dont on élevait un enfant et ne s’intéressait qu’à sa prochaine cuite et aux moyens de la financer. Il avait été ballotté toute son enfance entre les différents membres de la famille. Lil et le foyer qu’il avait fondé avec elle étaient donc tout ce qu’il avait au monde.
Contrairement à sa femme, qui s’évertuait à trouver des excuses à l’inconduite de ses parents – du moins, à celle de sa mère –, Brodie ne se berçait pas d’illusions. Lil était sa seule famille et il s’était fixé pour unique but de lui offrir une vie agréable. Il était prêt à tout pour qu’elle se sente appréciée, aimée et respectée dans son rôle d’épouse et de mère.
Bien sûr, il lui arrivait encore de papillonner çà et là. Mais il lui restait aussi fidèle que possible. Pour l’un comme pour l’autre, les débuts de la vie conjugale avaient été un grand saut dans l’inconnu, mais les conclusions s’imposaient : leur couple était un succès et ils ne pouvaient plus se passer l’un de l’autre.
Ecrasant sa cigarette d’un coup de talon, il promena son regard aux alentours de l’entrepôt en songeant à cette nouvelle came, ce cannabis qui faisait fureur. Il était plutôt porté sur le scotch, mais si cette nouvelle mode pouvait lui permettre de doubler ses profits, il n’y voyait pas d’inconvénient. Les temps changeaient, et il suffisait d’une once de jugeote pour voir qu’il fallait changer avec eux.
Il entendit le feulement moelleux d’une voiture de luxe s’arrêter à proximité et sourit une fois de plus. Telle était sa raison d’être : les combines et le business, mais surtout le sentiment de toute-puissance que lui procurait sa profession. L'argent était la clé de tout, il aurait fallu être givré ou né millionnaire pour prétendre le contraire – ou simplement trop con pour ne pas voir plus loin que le bout de son nez.
Dicky Williams fit son entrée, flanqué comme toujours de trois de ses frères. Ils avaient l’air de quatre clones : grands et larges d’épaules, le crâne rasé ou presque, ils arboraient des fringues aux couleurs vives – costume, chemise et cravate. C'était en partie pour ça que Brodie aimait bosser avec eux : parce qu’ils étaient aussi pointus dans le business que dans leur conception de l’élégance masculine…
Et puis, question humour, ils ne craignaient personne, ce qui était un plus dans leur branche. Ce genre d’atout pouvait même s’avérer décisif, notamment pour la collecte des dettes. Une première visite émaillée de bons mots vous permettait souvent de récupérer plus d’argent que toutes les battes de base-ball et clés à molette du quartier. Ce qui comptait, c’était de mettre les choses au point dès le départ. Ensuite, si l’intéressé faisait la sourde oreille, c’était son problème, et tout ce qui pouvait lui arriver après le coup de semonce initial relevait du dommage collatéral : un homme averti en vaut deux, pas vrai ?