Le Clan
Epilogue
– Comment ça va, m'man ?
Lil poussa un soupir, qui s’acheva en un petit rire douloureux.
– Pas formidable. Mais tu t’y attendais un peu, non ? Elle semblait si gaie et si pleine de vie qu’on avait peine à croire qu’elle avait un pied dans la tombe.
– Oh, m’man. Qu’est-ce qu’on va faire sans toi ?
Elle se mit à bâiller. Une manœuvre destinée à mettre à l’épreuve les nerfs de ses fils…
– Vous bilez pas, vous survivrez… N’oubliez pas que la merde, ça surnage toujours. Tâchez juste de veiller les uns sur les autres, quand je ne serai plus là. Sur Kathleen, surtout. Elle, elle aura toujours besoin qu’on s’occupe d’elle et, même si ça vous scie les nerfs, n’oubliez jamais cette minute où je vous demande de le faire pour moi, là, telle que vous me voyez, sur mon lit de mort. Vu ?
Christy éclata d’un rire léger. Il ressemblait trait pour trait à leur mère, songea Patrick.
– La culpabilité, ça peut faire merveille, quand on veut que les choses se fassent.
Pat lui sourit.
– Mais tu sais ce qu’on dit des promesses faites sur les lits de mort… Que c’est comme des croûtes de pain, faites pour être rompues…
Lil rigola encore, plus faiblement cette fois.
– Ça n’a rien d’une blague, les garçons. Je n’ai jamais été plus sérieuse. Eileen a son mari, mais Kathleen n’a personne. N’oubliez jamais ça. N’oubliez pas par où elle est passée.
– Je veillerai sur tout le monde, ne t’en fais pas.
Lil savait qu’il tiendrait parole, mais ça ne lui était pas d’un grand secours. Savoir que votre vie touche à son terme, ça n’a rien d’agréable, même quand vous vous y êtes préparée. Mais elle devait d’abord les convaincre. Elle n’aspirait plus qu’à lâcher prise, à se laisser glisser dans le grand sommeil, mais voulait s’assurer que tout irait bien pour eux.
– Je suis prête, vous savez. Prête à tout larguer. La douleur est revenue. J’ai besoin maintenant de vous savoir en sécurité, bien installés dans vos vies et heureux, à votre façon.
Ils soupirèrent tous ensemble. Elle pouvait sentir leur douleur comme eux percevaient les siennes. Elle se laissa retomber sur ses oreillers. Elle aimait tant les voir ainsi, autour d’elle, unis comme les doigts de la main. Ils étaient si proches, si soudés.
– Arrête de t’en faire pour nous, m’man. On s’en sortira très bien, fais-nous confiance.
Son petit Christy, son fils chéri. Et puis Shawn et Shamus, et Eileen… Ils s’aimaient tous à leur manière.
– T’es là, Patrick ?
– Bien sûr, m’man. Tu veux quelque chose ?
Un profond soupir lui souleva la poitrine, puis elle retint dans les siennes les mains de son fils aîné. Comme elle était faible et vulnérable, se dit-il. Elle était devenue si frêle qu’il en avait les larmes aux yeux. La maladie n’avait presque rien épargné d’elle. Elle était minuscule, comme un enfant. Le peu de poids qui lui restait avait encore fondu.
– Patrick. Tu vas me dire la vérité, d’accord ?
– Bien sûr que je vais te dire la vérité, m’man. Qu’est-ce que tu veux savoir ?
– Qu’est-ce qui s’est passé pour Lance, finalement ? Est-ce que ta grand-mère est venue chercher le corps ?
Son regard s’était posé sur Ivana. Si Pat essayait de l’embobiner, Ivana, elle, lui dirait la vérité. La jeune femme eut un hochement de tête presque imperceptible.
– Elle l’a récupéré, maman. Pour autant qu’on sache…
Eileen fit vibrer ses lèvres dans une moue de dégoût.
– Cette sale vieille garce ! Elle n’a pas arrêté de nous tanner pour venir te voir…
Les autres levèrent les yeux au ciel, excédés. Sacrée Eileen ! On pouvait toujours compter sur elle pour mettre les pieds dans le plat…
Mais Lil sourit. Elle savait ce qu’ils pensaient, mais elle appréciait la franchise de sa fille. Dès qu’elle souriait, Lil redevenait la femme énergique qu’elle avait été des années auparavant, quand ils étaient encore gamins et qu’elle était assez solide pour mener toute la bande à la baguette.
– J’aimerais la voir une dernière fois. En tête à tête. J’ai besoin de lui parler. Je veux faire la paix avec elle avant de partir.
Elle jeta un coup d’œil autour d’elle. Ils étaient tous là. Tous ses enfants. Ses chers petits.
Jambo aussi était là. Elle le fit approcher et lui prit la main pour lui montrer qu’elle était heureuse de sa présence.
– Je te dois un si grand bonheur. Tu m’as donné mon petit dernier. De ça, je te serai à jamais reconnaissante. On se comprenait bien, toi et moi, pas vrai ?
Comme il hochait la tête, elle posa un baiser sur sa main.
– Dis-leur d’aller chercher ma mère, Jambo, tu veux bien ? Sans quoi, je ne pourrai pas reposer en paix.
Personne ne souffla mot. Ils n’avaient ni l’envie ni l’intention d’en discuter. Elle préféra changer de sujet.
– Tu as des nouvelles de ton procès, Pat ?
Il haussa les épaules.
– Ils n’ont aucune preuve contre moi. Toutes les preuves ont mystérieusement disparu dans cet incendie, il y a quelques mois. Ça m’a apparemment sauvé les fesses, à moi ainsi qu’à trois dealers notoires… Plus de preuves, plus de dossier, plus de putain de procès ! Et tu sais quoi ? ajouta-t-il, après une petite pause. J’ai appris hier par le téléphone arabe que la cocaïne qui a prétendument cramé dans ce fameux incendie avait été mise à l’abri. Notre bon vieux système judiciaire au sommet de sa forme, hein, m'man ! Le meilleur du monde, comme ils disent…
Elle joignit son rire au sien. Elle n’était pas dupe, Pat la bluffait. Il avait simplement bénéficié d’une mesure de libération conditionnelle, pour venir voir sa mère. Qu’il décroche un non-lieu et sa libération définitive, c’était une autre paire de manches.
Mais il était prêt à plonger sans sourciller. C'était son devoir. Il feignait de ne pas s’en faire, comme si le meurtre de Lance avait pu passer inaperçu. Il avait déjà tiré un certain nombre de mois en détention provisoire. Seule la mort imminente de sa mère lui avait valu cette permission de quelques jours. Sa maladie avait dû incliner le juge à plus de clémence – ça et la découverte des restes de sa sœur… D’un point de vue extérieur, leur vie devait avoir quelque chose d’extravagant, de monstrueux. C'était du moins ce qu’en pensaient les journaux. Après avoir ressassé à perte de vue la mort de son époux, ils avaient fait leurs choux gras de celle de sa pauvre Colleen – et à présent, bien sûr, du meurtre de Lance. C'était comme si Pat avait été déclaré coupable avant même d’avoir été jugé. La presse l’avait déjà condamné. Pauvre Patrick. Il était en provisoire depuis si longtemps… dans l’attente d’un procès qui, grâce au travail de sape des journaux, serait scellé d’avance.
A vrai dire, la mort de Lance avait été un soulagement pour tout le monde. Lance, c’était le cauchemar de toutes les mères. Un mal sournois, qui pouvait s’abattre sur vous de façon totalement imprévisible. Lance était la terreur de toutes les mères du quartier, et le petit héros de sa grand-mère. Dire que sa pauvre Kathleen avait vécu tant et tant d’années sous sa coupe, sans qu’elle n’ait le moindre soupçon. Parce que, pour elle, l’amour que Lance témoignait à sa sœur était la planche de salut de cette dernière et l’unique chose qui ait pu parler en sa faveur… L'attention qu’il lui portait leur avait laissé espérer, à eux tous, qu’une bonne personne se cachait au fond de lui et luttait pour s’exprimer au grand jour. Bien sûr, sa grand-mère avait tout fait pour noyer le poisson, en donnant à tout ça les apparences de la normalité.
Lil n’avait toujours pas fini de se colleter avec ce mystère. Comment avait-elle pu donner le jour à un enfant si pervers et si instable ? Comment un fils à elle avait-il été capable d’une chose pareille ? La chair de sa chair, le sang de son sang…
La fille de Pat s’approcha de son lit, suivie de sa mère Ivana, qui gardait une main sur son épaule. Elles formaient un joli tableau, toutes les deux. Ça faisait plaisir à voir.
– T’es une fille formidable, Ivana. Si seulement mon fils pouvait avoir un semblant de jugeote, une fois dans sa vie !
Toute la tribu se mit à rire. Ils ne laissaient jamais passer une occasion de les exhorter à se marier, ces deux-là.
Les garçons s’étaient rassemblés autour d’elle. Elle les éloigna de la main. Elle n’était pas encore à l’article de la mort. Il lui restait un peu de temps. Et ils n’avaient pas besoin de voir ça de si près. Ils étaient encore trop jeunes pour comprendre que leur tour viendrait un jour, à eux aussi. Ils étaient encore persuadés que la vie s’écoulait indéfiniment et qu’il se passerait des lustres avant qu’ils aient à se préoccuper de leurs funérailles et de leur mort.
Elle commençait à attendre la sienne comme une délivrance. Elle était prête, fin prête. Ce qui était épuisant, c’était de devoir constamment donner le change, de devoir faire comme si de rien n’était. Pour leur bien, évidemment. Car eux, ils n’étaient pas prêts. Mais ses inquiétudes s’étaient calmées. Ils s’en tireraient tous très bien. Ils s’aimaient. Ils étaient unis. Ils veilleraient les uns sur les autres. De toute façon, elle allait devoir s’en contenter.
– Allez chercher ma mère. Je veux la voir demain.
– T'en es sûre ? Vraiment ?
– Un peu que j’en suis sûre ! C'est un cancer que j’ai, pas un Alzheimer ! Je peux compter sur vous ?
Ils confirmèrent en hochant la tête et elle dut retenir ses larmes pour ne pas craquer devant eux. Quelques minutes plus tard, quand ils quittèrent la pièce, elle put enfin se laisser aller. La douleur ne la laissait même pas respirer en paix. Elle attendait sa piqûre de morphine avec une avidité qui lui fit regretter d’avoir tant haï et méprisé les junkies, sa vie durant. Mais ses souffrances à elle étaient purement physiques… Elle ne demandait plus que d’avoir une bonne mort, même si elle avait un peu traîné les pieds – enfin, jusqu’à ce qu’elle accepte de voir un prêtre. Quoiqu’elle ait pu dire ou penser par le passé, elle ne pouvait décemment pas mourir sans les derniers sacrements.
La mort ne lui faisait pas peur. Elle l’accueillait à bras ouverts. En fait, c’était plus ou moins dans l’ordre des choses. Grâce à elle, elle allait enfin pouvoir retrouver sa fille, sa chère petite Colleen.
Patrick aussi serait là pour l’accueillir. Elle n’aurait su dire comment elle le savait, mais c’était pour elle une certitude.
La mort était la grande justicière. Elle remettait tous les compteurs à zéro. Personne ne lui échappait, jamais. Rien ne pouvait l’arrêter. Argent, pouvoir. Rien n’y faisait. La mort, c’était la seule vraie loi. Devant elle, on était nu. Les rois comme les mendiants. Elle emportait tout le monde, sans distinction. Elle avait lu quelque part que, sur son lit de mort, la grande Elisabeth Ire s’était exclamée : « Tous mes trésors pour un instant de plus ! »
Eh bien, elle, elle n’en demandait pas tant. Elle était heureuse de partir. Heureuse de mourir, de s’endormir en paix, délivrée de sa souffrance, de cette douleur cuisante qui s’obstinait à lui rappeler qu’elle était toujours de ce monde. Il était grand temps de libérer ses enfants, qu’ils puissent enfin s’éloigner de son lit de malade. Ça n’était pas juste de leur imposer ça. Il était temps pour eux de la porter en terre, pour pouvoir reprendre leurs vies là où ils les avaient laissées, sans cette maladie qui prenait le pas sur tout le reste.
Ils recommenceraient à vivre à leur propre rythme. Ils se souviendraient d’elle telle qu’elle était autrefois, pleine de vie et de joie, assez forte pour prendre soin d’eux tous – et non pas telle qu’elle était à présent, si frêle et constamment tenaillée par la douleur, puant la mort comme jadis elle sentait bon la vie.
Kathleen s’en sortirait bien, tout comme sa sœur. Elles avaient déjà meilleure mine, toutes les deux. La mort de Lance avait épouvanté Eileen. Elle avait cessé de boire du jour au lendemain, comme si elle avait soudain compris que la vie ne se bornait pas à ses petits problèmes. Quant à Kathleen, elle était désormais délivrée de ce salaud. Les deux jumelles, plus proches et plus unies que jamais, formaient à nouveau un duo indestructible.
Elle pouvait donc s’en aller en paix. Elle avait fait pour eux tout ce qui était en son pouvoir. Le dernier cadeau qu’elle pouvait leur faire, c’était de leur montrer une belle mort. Celle de leur père avait été si brutale. Patrick avait été assassiné dans un tel débordement de haine et de violence. Elle voulait les laisser sur l’impression qu’elle s’en allait libérée de toute peur et de toute culpabilité. Il ne leur restait plus qu’à lui faire leurs adieux et à reprendre le cours de leur vie. Elle comprenait à présent qu’en tant que mère, en tant que parent, le plus beau cadeau qu’on pouvait faire à ses enfants, c’était la paix de l’esprit.
Elle s’était décidée à recevoir les derniers sacrements, même si cela faisait une éternité qu’elle avait déserté l’église. Si près de se retrouver entre les mains de son créateur, elle voulait voir un prêtre, se confesser et communier une dernière fois. Le prêtre devait passer dans la matinée.
Dieu était bon, à sa façon. Il lui avait donné cette vie, elle l’avait vécue et, à présent, elle pouvait regarder la mort en face. Si elle avait appris quelque chose en ce monde, c’était que, tout bien pesé, et quelles que soient les épreuves et les malheurs qui vous tombaient dessus, la vie valait la peine d’être vécue. Et qu’il valait toujours mieux choisir la vie que de lui tourner le dos.
Patrick revint alors dans sa chambre. Elle prit la main de son fils aîné et la serra dans la sienne en lui disant :
– Va me chercher ma mère, Pat. Amène-la-moi dès ce soir, mon chéri. Je ne suis pas sûre de pouvoir tenir beaucoup plus longtemps.
– Tu veux vraiment la voir, maman ?
– Je t’en prie, Pat, soupira-t-elle. Tu le sais bien, que je ne peux pas partir sans lui dire au revoir !
Il la prit doucement dans ses bras. La maladie et la souffrance s’étaient infiltrées dans tout son corps, jusque dans ses os, et elle n’avait rien fait pour les combattre. Elle savait depuis longtemps que le cancer était revenu et avait décidé de refuser les traitements. Sans rien dire à personne. Elle avait choisi de mourir. Il respectait sa décision, tout en la haïssant de l’avoir prise.
– Je te dis de me l’amener. Je suis si fatiguée, Patrick. Pas tant du cancer que du reste. Je sais que vous survivrez sans moi. Tu t’occuperas de tes frères et sœurs. T’as toujours été un bon garçon, mon chéri. Et t’as toujours été mon préféré. Je te fais confiance, comme je l’ai toujours fait. Amène-moi ma mère, s’il te plaît, que je puisse régler ce dernier problème avant de partir.
Lil avait parlé avec une vigueur qu’elle n’aurait pas crue pouvoir encore trouver en elle. Pat était au bord des larmes.
– Allez, arrête maintenant. Laisse-moi mourir en paix. Je ne peux pas me faire du mouron pour vous tous, Pat. Sinon je vais traîner indéfiniment. Et vous garderez de moi l’image d’une mourante n’y allant qu’à reculons. Vous ne vous souviendrez plus de moi telle que j’étais. Vous oublierez tout ce que j’ai fait pour vous simplifier la vie. Je serai pour vous une éternelle agonisante. Et ça, je ne veux pas.
– On ne veut pas que tu meures, maman. Les toubibs ont dit qu’ils pouvaient te faire une chimio.
– J'en veux pas, de leur chimio. Pour quoi faire ? Gagner quelques semaines ou quelques mois ? Ce que je veux, c’est redevenir moi-même, Patrick. Moi, responsable de ma propre vie. Je veux partir, et toi tu dois t’assurer que tout se passera bien, sans que personne n’ait à en souffrir. Je suis prête, fils. Je veux partir maintenant, en pleine lucidité. En vous laissant un bon souvenir, pas celui d’un vieux sac d’os puant la mort à dix pas. Alors, arrête tes conneries et amène-moi ma mère. La seule chose dont j’ai encore besoin, c’est de lui parler. Rien de plus.
Il hocha la tête.
– OK, mais je resterai là, d’accord ?
– Bien sûr. Tu peux rester et tout entendre, mais à condition que tu n’y mettes pas ton grain de sel.
Il partit d’un grand éclat de rire, qui parut à sa mère aussi artificiel que le blond vénitien des cheveux d’Ivana.
– Oh, m’man…
– Patrick, s’il te plaît… Je suis vraiment vannée, mon chéri. Va la chercher, tu veux ? Que je puisse faire ça avant de partir…
Annie était enchantée d’apprendre que sa fille avait demandé à la voir. On lui avait dit qu’elle était à l’article de la mort et qu’elle voulait faire la paix avec elle. Jusque-là, la famille l’avait tenue à l’écart, et elle le supportait très mal. Elle aimait avoir tout son monde autour d’elle. Pourvu qu’avant de mourir Lil s’assure qu’il en serait toujours ainsi… Annie avait complètement effacé Lance et ses méfaits de sa mémoire, ainsi que tout ce qu’elle avait elle-même provoqué et dissimulé. Pour elle, tout ça était nul et non avenu.
Elle se sentait plus blanche que neige.
En pénétrant dans la chambre, elle reconnut l’odeur du cancer, du désespoir et des médicaments qui maintenaient sa fille en vie. Elle alla s’asseoir près du lit. Ça faisait quelque temps qu’elle n’avait pas vu Lil. Elle fut catastrophée de découvrir à quel point sa fille avait changé. Elle était devenue d’une maigreur effrayante et son visage, autrefois si beau, n’était plus que deux grands yeux soulignés de pommettes décharnées. Ses cheveux s’étaient clairsemés. Le cuir chevelu apparaissait par endroits. C'était un spectacle à la fois douloureux et révulsant.
– Bonjour, m’man.
Pour la première fois de sa vie, Annie ressentait la douleur de sa fille. Elle avait comprit que Lil n’en avait plus pour longtemps. Comme elle était heureuse de pouvoir profiter in extremis de l’occasion de faire amende honorable…
– Oh, Lil… Comment tu vas, ma chérie ?
Pour la première fois de sa vie, Lil perçut une note de chagrin sincère dans la voix de sa mère. Annie était vraiment inquiète et navrée de la voir dans un tel état.
– Pas si mal, m’man. Je suis prête. Je ne suis pas fâchée d’en voir le bout, je vais te dire. C'est pour ça que je voulais te parler et que j’ai demandé à Pat de t’amener ici.
Elle sourit à son fils aîné qui avait pris place dans un fauteuil près de la fenêtre.
Annie hocha la tête. La demande de sa fille l’avait soulagée. Elle avait tant de fois prié de pouvoir vivre un tel moment, que le Ciel avait fini par l’exaucer.
– Est-ce que tu as fait le nécessaire, pour l’enterrement de Lance ?
Annie lâcha un soupir. Sa fille, Dieu la bénisse, se souciait encore de lui. Tout bien pesé, il restait son fils… Oui, elle avait tenu à s’assurer qu’il aurait des funérailles convenables.
– Bien sûr, ma chérie. Je m’en suis occupée. Ne te fais pas de souci pour ça.
Lil étouffa un petit rire.
– Je vais mourir, maman. Est-ce que tu t’en rends compte ?
Annie hocha la tête et serra la main de sa fille entre les siennes.
– Mais je voulais te parler, avant. Je voulais te dire certaines choses, pour pouvoir partir en paix. Pour ne laisser que de la paix à mes enfants. Tu comprends ?
– Oh, Lily. Ma petite fille…
Annie mesura soudain quelle perte la disparition de Lil serait pour elle. Cette enfant avait joué un tel rôle dans son existence…
Lily. Personne ne l’avait plus appelée comme ça depuis des années. Ça sonnait bizarrement déplacé.
– M’man, faut que je te le dise…
Annie hocha la tête et Lil vit passer dans ses yeux une lueur de soulagement – le réconfort qu’elle espérait.
– Je sais, ma chérie. Mais tu n’as rien besoin de me dire.
– Si, maman. J’en ai besoin. Je n’en ai plus pour longtemps, mais ça n’est plus un problème. J’en suis déjà à l’étape suivante, tu sais. Je suis sur l’autre rive. Mais il faut que je te dise ce que j’ai sur le cœur, avant de pouvoir franchir le pas.
Lil préleva une gorgée d’eau dans son verre à l’aide d’une paille rose vif qu’elle téta comme si sa vie en dépendait.
– J’espère que toi aussi tu mourras d’un cancer, maman. En hurlant de douleur. Seule, sans aucun soutien. Je prie pour que tu pourrisses lentement. Pour que tu saches exactement ce qui t’arrive. Je prie pour que tu n’aies jamais plus un seul jour de bonheur ou de paix. C'est mon dernier souhait sur cette terre. Je te souhaite une mort bien lente et bien douloureuse, mais seulement quand tu auras bien pris conscience que personne ne veut de toi. Je prie pour que tu meures seule, dans d’atroces souffrances et qu’on ne découvre ton cadavre que bien longtemps après, en pleine décomposition. Maintenant, casse-toi d’ici et ne t’avise jamais de t’approcher des miens.
Annie était atterrée.
– Tu ne penses pas ce que tu dis, Lil, fit-elle, les yeux plongés dans ceux de sa fille, son unique enfant. Tu ne peux pas penser ça !
– Oh que si, maman ! Je le pense ! J’espère que tu n’auras plus un seul jour de joie et que tu vas t’enfoncer de plus en plus profondément dans cette putain de haine qui t’habite. C'est ma prière, et tu sais comme Dieu est juste. Il sait nous rendre au centuple ce qu’Il nous doit et, pour ça, il n’a pas besoin d’argent. Moi, je meurs du cancer, mais toi, tu vas mourir de culpabilité et de haine, sans que personne n’en ait rien à cirer. Tu recevras ton châtiment, comme Lance a reçu le sien. J’espère que tu vivras encore des années et des années, sans personne à tes côtés. J’espère que tu ne connaîtras ni la paix ni le repos. J’ai pour toi une telle haine… Ça ne pourra pas te glisser dessus, comme de l’eau sur les plumes d’un canard. Maintenant, sors d’ici et reste à distance de toute ma famille.
Annie avait fondu en larmes. Ses sanglots résonnaient dans la pièce.
– Fiche-la dehors, Pat, s’il te plaît. Et assure-toi que je n’aie plus jamais à supporter sa présence.
– Je t’en prie, Lil. Je t’en supplie ! Laisse-moi te demander pardon. Laisse-moi une petite chance de te montrer à quel point je regrette.
– Si j’avais besoin d’un rein ou d’une greffe de moelle et que tu étais la seule sur terre à pouvoir me sauver, je préférais crever. Je t’attendrai, maman. Ton agonie traînera en longueur et tu mourras seule, sans personne autour de toi, sans personne pour t’aimer. Et tu vois, c’est cette idée qui me rend la mort si douce. Vous avez complètement détruit ma pauvre Kathleen, Lance et toi. Vous l’avez torturée à petit feu. Ma chère petite Colleen aussi, vous l’avez sacrifiée, pour pouvoir continuer à jouer à vos sales petits jeux. Même après ma mort, qui ne saurait tarder, je serai là, derrière ton épaule. Je ne serai jamais bien loin et je m’assurerai que tu ne connaisses plus un seul jour de bonheur. Mes enfants t’ont en horreur, et ça n’est pas près de changer. Je vais donc quitter ce monde l’âme en paix, en sachant que toi, tu mourras seule.
– Je t’ai tellement aimée, Lil, quoi que tu puisses en penser…
Lil Brodie regarda bien en face cette femme qui l’avait portée, lui avait donné la vie et avait ensuite fait en sorte de la lui rendre invivable. Puis ses yeux se posèrent sur son fils aîné.
– Fiche-la dehors, tu veux ? fit-elle d’un air mauvais. Je ne veux plus jamais la revoir.
Elle partit d’un éclat de rire.
– De toute façon, je n’en ai plus pour très longtemps. Moi, au moins, je vais mourir entourée d’amour, avec toute ma famille autour de moi. Je mourrai en sachant que j’ai été aimée et, même si je n’ai jamais rien accompli d’autre dans ma vie, c’est déjà ça !
Janie Callahan faisait la toilette de son amie, désormais à l’article de la mort. Elle la lavait et la coiffait pour la rendre présentable aux yeux d’éventuels visiteurs. Elle ne se faisait plus d’illusions – Lil allait passer.
– Merci, Janie. Je te remercie de tout ce que tu fais pour moi.
Janie lui sourit et, assise sur le bord du lit, serra dans les siennes les mains de son amie.
– Tu vas me manquer, tu sais. Ça remonte si loin, entre nous. Je t’ai toujours appréciée et je t’aimerai toujours. Tu ne m’as fait que du bien. On s’est pris de sacrées tuiles sur la tête, toutes les deux, mais on a toujours fait front ensemble. J’ai toujours détesté Lance, pour ce qu’il avait fait à ma petite, mais à toi, je ne t’en ai jamais voulu. Il n’a jamais été des nôtres, celui-là, mais ça, on le savait déjà.
– Toi aussi, tu vas me manquer, Janie. J’ai pas vraiment envie de quitter mes gosses, tu sais. Mais je vais devoir. Fais-moi le plaisir de rentrer chez toi et de vivre heureuse tout le reste de ta vie…
Janie fut prise d’une immense tristesse.
– Ecoute. La vie est courte, Janie. Même quand on vit très vieux, ça reste court. Je n’ai plus qu’un désir, c’est être avec mes enfants. J’espère que tu n’oublieras jamais notre amitié.
Janie rentra chez elle et pleura toutes les larmes de son corps pour cette femme dont la vie s’achevait, cette amie qu’elle avait toujours aimée et admirée.
Patrick s’était assis près de sa mère. Il serra sa main frêle dans la sienne. Ses forces l’avaient presque totalement quittée.
L'agonie se faisait douloureuse et, maintenant que la mort approchait, Lil n’était plus si sûre de vouloir partir. L'instinct de survie, plus puissant que tout… Elle ne voulait pas les quitter, tant elle craignait qu’ils ne puissent se débrouiller sans elle.
– Pat, n’oublie jamais à quel point je vous ai aimés…
Il déposa un petit baiser sur sa main.
– Je sais, maman. Moi aussi, je t’aime et je t’aimerai toujours, plus que personne au monde. Nous t’aimons tous, maman chérie.
– Fais entrer le prêtre, Pat. Je suis prête. Je vais enfin revoir ma petite Colleen. Je vais pouvoir la serrer dans mes bras.
Elle ferma les yeux. Quand le prêtre lui donna l’extrême-onction, elle avait l’air presque paisible, prête pour le grand saut.
Ils restèrent tous là, autour de son lit, les yeux fixés sur elle, tremblants de peur. Cette femme qui avait tenu un si grand rôle dans leur vie allait les quitter pour de bon. Jambo tenait l’une de ses mains, Patrick l’autre. Les jumelles, Shamus, Christy et son petit Shawn – tous ses enfants étaient là. Le prêtre priait toujours.
Puis Lil Brodie ouvrit les yeux.
– Regardez… dit-elle, dans un sursaut de joie. Là-bas, au pied du lit. Patrick est venu. Et il m’appelle. Il m’appelle…
Et ce fut tout. Ça s’était passé si vite. Trop vite pour une chose si lourde de conséquences. Le temps de refermer les yeux, elle était partie.
Kathleen et Eileen étaient en larmes. Shawn dit avec le plus grand sérieux :
– J'espère qu’il est vraiment venu la chercher, pas vous ? J’espère vraiment qu’il est venu.
– Ça pour être venu, il est venu, fit Pat. Et je suis sûr qu’il l’a appelée. Pour moi, ça ne fait pas le moindre doute. C'était le couple le plus uni qu’il m’ait jamais été donné de connaître.
Shawn leur sourit et exulta :
– Nous sommes tous unis, Pat. Beaucoup plus que la plupart des gens, plus que notre pauvre mère elle-même ne pouvait se le figurer !
– Un peu, qu’elle le savait, mon vieux, répliqua Patrick. Si nous sommes si proches, c’est grâce à elle. Elle a fait en sorte de s’en assurer avant de partir. Maintenant, à nous d’être à la hauteur de ce qu’elle attendait de nous, en nous serrant les coudes et en nous entraidant. Tout bien pesé, qu’est-ce qui nous reste, à part nous-mêmes ?
– Tu crois que le clan peut survivre à sa mort ?
Patrick contempla longuement ses frères et sœurs, comme s’il les voyait à travers les yeux de sa mère. Ils avaient tous tellement besoin de lui, tellement besoin les uns des autres.
– Putain, on a plutôt intérêt. Parce que cette femme est la meilleure chose qui nous soit jamais arrivée. Elle nous a portés à bout de bras, elle a lutté pour faire de nous une vraie famille. Pour que nous restions ensemble. Maintenant, à part vous, je n’ai plus personne au monde. Et pour vous, c’est pareil.
Christy les dévisagea l’un après l’autre.
– Ainsi soit-il ! fit-il à mi-voix.
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Vous avez terminé Le Clan
Martina Cole