Le Clan

Martina Cole · Chapitre 2 sur 12

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Le Clan

Chapitre 1

Pourquoi emprunter, quand vous n’avez pas l’intention de rembourser ? Les gens qui venaient les voir savaient parfaitement ce qu’il en était. Y avait pas écrit « banque » sur leur front, nom d’un chien ! Après tout, si leurs clients avaient été dans les petits papiers de leur banquier, ils n’auraient eu aucune raison de se rabattre sur eux ! Ils devaient donc comprendre que les règles du jeu étaient radicalement différentes : chez eux, on remboursait vite, au prix fort et avec le sourire, en s’engageant à faire l’éloge de leurs bons et loyaux services auprès d’autres clients potentiels.

Ils étaient le dernier recours pour les gens à qui plus personne ne voulait prendre le risque de prêter. Mais, comble d’ironie, c’était précisément ça qui leur avait valu une réputation terrible dans la bonne société.

Dicky entra en se frottant les mains comme un membre d’Uriah Heep12 défoncé aux amphétamines.

– Putain, on se les gèle ce soir ! Comment tu fais pour supporter ce froid de canard ?

Pat éclata de rire.

Dicky était passé voir un type avec qui ils traitaient au sujet d’un stock de fringues qui avait mystérieusement disparu d’un gros entrepôt à Whitechapel. Freddie Dwyer créchait dans une bicoque à peine chauffée, malgré les deux mètres de neige récemment tombés, et ne portait jamais ne fût-ce qu’un malheureux manteau – ce qui lui avait valu le surnom de « Freddie le Congelé », à ce crétin, sobriquet qui pouvait aussi se décliner en « ce con gelé de Freddie ».

– Il pète complètement les plombs, le Freddie ! T’aurais dû le voir, Pat. Il gobait les pilules par poignées, genre « après nous le déluge » !

Les frères Williams hochèrent la tête en chœur et Pat dut réprimer une furieuse envie de rire – d’eux, cette fois.

– Il carbure aux barbituriques, tu vois. Il peut plus faire sans.

Brodie eut un hochement de tête philosophe. Les frangins allumèrent une cigarette et il leur servit à chacun un bon verre de scotch. C'était devenu une sorte de rituel.

Les relents de whisky et de vieux tabac ne parvenaient pas à masquer totalement l’odeur de sang mêlée de poussière dont les lieux semblaient imprégnés. Au fil des années, ils avaient été le théâtre de nombreux meurtres. Les corps largués dans la Tamise finissaient par s’échouer à Tilbury ou allaient jusqu’à la mer, au gré des marées. Au diable, dans un cas comme dans l’autre, et c’était tout ce qui comptait.

Tandis qu’ils bavardaient le verre à la main, l’argent changea de poche. Puis les sacs de cannabis s’entassèrent dans les coffres.

Copains depuis des années, Dick et Patrick s’entendaient comme larrons en foire. En purs produits de leur environnement, ils connaissaient les rues mieux que leur propre famille et s’y sentaient comme des poissons dans l’eau. Ils avaient récemment mis au point une sorte de partenariat aussi commode que lucratif. A eux deux, ils avaient monopolisé la plupart des gros coups et, même si personne ne les avait nommément désignés comme les nouveaux caïds du secteur, les gens venaient les voir pour obtenir leur aval avant de conclure une affaire, quelle qu’elle soit, sur leur territoire.

Ils trouvaient ça aussi amusant que révélateur de la façon dont ils étaient perçus. Mais quand un petit malfrat vient de lui-même s’acquitter de son dû, ça veut aussi dire que la flicaille n’est pas loin. Ça, c’était la rançon de la gloire. Cela dit, ils avaient beau aimer la notoriété, ni Dick ni Patrick n’avait l’intention de jouer les étoiles filantes ; ils tenaient à rester du bon côté de la vitre au parloir. Ici aujourd’hui, demain à l’ombre, très peu pour eux. Ils comptaient bien durer et exploiter à fond leur potentiel. En un mot comme en cent, et comme tant de leurs prédécesseurs, ils se croyaient trop malins pour tomber.

– T’sais, ce branleur de Freddie Dwyer, c’est une vraie gazette. Il a toujours une oreille qui traîne. Il m’a parlé d’un petit mec qui n’arrête pas de déblatérer sur notre compte.

Pat hocha la tête. Pour lui, ça n’avait rien d’un scoop. Mais comme il ne desserrait pas les dents, le silence se fit vite pesant.

– Bon alors, qu’est-ce qu’on fait… risqua Dicky, visiblement mal à l’aise.

Brodie eut un haussement d’épaules plus affirmatif qu’interrogatif, et Dicky entendit parfaitement la menace à peine voilée qui filtra dans sa réponse :

– Putain ! on fait comme d’hab’. On la boucle. Inutile de te rappeler que le silence est d’or. La tchatche, c’est ce qui fait plonger.

Son regard avait pris un éclat glacial.

Dicky se fendit d’un grand sourire gâté, comme celui de nombre de ses contemporains, par des habitudes alimentaires inadaptées et quelques incisives en moins. Mais lui, ça lui donnait un air sympa, voire gentiment givré – erreur de jugement qui avait été fatale à pas mal de gens. Ce vernis de bonhomie recouvrait un caractère vindicatif et vicelard qui reprenait le dessus chaque fois que Dicky estimait avoir été floué. Autre trait de caractère qu’il partageait avec Patrick Brodie : ni l’un ni l’autre ne semblait capable de la violence qui bouillait en eux, juste derrière leurs sourires si francs et si engageants.

Pourtant, il y avait une différence essentielle entre eux : Dicky, qui avait grandi dans une fratrie de treize, était une bête de meute. Comme chez les chiens, si l’un des frères Williams flanchait, un autre prenait aussitôt sa place. Patrick, lui, était un solitaire doublé d’un improvisateur de génie, capable de se servir de tout ce qui lui tombait sous la main – bouteille, flingue ou chaîne de vélo, il s’en fichait – pourvu que ça fasse des dégâts.

– Tu sais Pat, je crois qu’il est temps de leur faire une grosse frayeur, aux collègues. On pourrait aller leur dire deux mots, histoire de leur rappeler que ça risque de faire mal, si quelqu’un s’avise de l’ouvrir alors que c’est pas son tour.

Ce n’était pas la première fois que Patrick entendait Dicky tenir ce genre de propos. Il ne pourrait pas le retenir indéfiniment. Sans compter qu’il avait raison, au moins sur un point. Pat poussa un petit soupir et acquiesça d’un signe de tête.

Le seul fait que Dicky ait jugé bon de le consulter avant de passer à l’acte en disait long, et pas seulement à Brodie lui-même, mais à tout le clan Williams et à la horde de leurs suiveurs. Patrick, lui, n’avait jamais eu d’escorte. Il n’avait que des gens qui bossaient pour lui, qu’il préférait généralement tenir à distance respectueuse. Même si certains étaient invités dans le saint des saints, ils ne savaient pas grand-chose de cet homme qu’ils pensaient connaître.

Brodie n’avait pas d’amis – pas de vrais, en tout cas. Dicky était celui qui s’en rapprochait le plus. Mais il avait des foules de relations et de connaissances. Il avait un talent spécial pour vous donner l’impression qu’il vous écoutait alors qu’il ne prêtait qu’une oreille distraite à ce que vous lui disiez – sauf s’il pouvait en tirer parti.

Sachant que cet art de la distanciation était la clé même de son succès, Brodie avait tout fait pour le cultiver et le mettre à profit.

– T'emballe pas, d’accord ? Et laisse-moi quelques jours de réflexion.

Dicky le sentait intéressé et tenta de lui forcer la main. Brodie, qui le voyait venir depuis le début, attendit patiemment qu’il entre dans le vif du sujet.

– Faut que je te présente ce flicaillon que j’ai dégoté. Un petit rouleur de mécaniques toujours en train de jacasser à tort et à travers. On le tient, enfin, tu le tiens, parce que c’est dans ton club qu’il vient tirer son coup. Sauf que ça, évidemment, il le sait pas. Il croit que la boîte est toujours à Lenny Donnelly. Le ripou typique, plus vrai que nature, avec une putain de gueule qu’il ouvre plus grand qu’un con de vache et un caractère plus filant que des bas Nylon. A côté de ça, il espère gravir quatre à quatre les échelons de ce qu’il considère comme la gloire, la hiérarchie poulaga, tu piges. Pour te résumer le topo, c’est le pigeon rêvé. Il a toujours une oreille qui traîne et un zob en parfait état de marche, si tu vois ce que je veux dire…

Pat hocha la tête. Comme d’habitude, ce pauvre Dick ne lui apprenait rien. Brodie avait toujours une longueur d’avance – dans sa branche, ça n’était pas du luxe. Mais, comme toujours, il s’abstint de donner son avis. Les gens ne savent jamais que ce que vous leur dites – c’est une vérité de base. Tout le monde était prêt à déballer sa vie à qui voulait l’entendre. Il suffisait d’aller se poster à un arrêt de bus ou de s’asseoir dans un pub avec un coup dans le nez, pour que quelqu’un se jette sur vous pour vous raconter ses malheurs. A croire que les gens avaient besoin de s’épancher pour se prouver qu’ils existaient.

Dick eut un sourire nerveux. Le silence de Brodie le mettait toujours un peu mal à l’aise. Pat remplit leurs verres sans desserrer les dents.

– Sûr qu’on va la boucler, Pat. Comme d’hab’. Pas la peine d’ébruiter l’affaire, mais un jour ça pourrait bien nous servir de garantie.

Brodie se fendit d’un grand sourire.

Le message était passé. Point final.

 

L'inspecteur Harry Lomond était fin soûl. Ivre mort. Et le contenu de son estomac menaçait de se faire la belle.

Il était à Soho, dans une boîte à putes. Il avait perdu son falzar et aurait juré que les murs respiraient – typiquement le genre de truc que vous fait le LSD. Dilys Crawford, une rousse un poil trop flamboyante pour être naturelle et répondant au pseudonyme de Sabrina, veillait sur lui, l’air de s’ennuyer ferme.

Outre ses petits seins, ses grosses cuisses et sa bouche d’une profondeur légendaire, elle avait trois gosses, un mari qui tirait dix ans à Dartmoor et des varices à faire pâlir d’envie le bonhomme Michelin – ce qui n’empêchait pas les clients de la demander. Toujours sobre, toujours pro, elle les jaugeait du premier coup d’œil. Jamais elle n’allait jusqu’au bout avec un micheton, fût-il un habitué. Une petite gâterie, un brin de pelotage et de rigolade, ça n’allait jamais plus loin. La plupart des mecs s’en contentaient, car Dilys n’avait pas son pareil pour se couler sous la table et leur faire leur affaire, ce qui résolvait les problèmes d’hôtellerie et de frais généraux.

Ce soir, elle n’avait même pas eu à vider sa coupe de champagne par terre, comme la plupart de ses collègues, pour éviter d’être pompette et