Le Clan

Martina Cole · Chapitre 8 sur 12

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Le Clan

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Elle y avait mis le temps, mais elle avait fini par comprendre ce que d’autres femmes savent d’instinct : au bout du compte, tout ce qui vous reste, ce sont vos enfants. Riche ou pauvre, pacha ou mendiant, au soir de votre vie vos enfants sont les seules personnes qui se soucient encore de vous… Annie se sentait soudain sereine et confiance comme elle ne l’avait jamais été… Quoi qu’elle puisse penser de sa fille, elle n’oublierait jamais ce qu’elle venait de faire. D’autant que Lil n’était pas allée le crier sur les toits et n’en avait pas fait tout un plat.

Au changement d’expression de sa femme, Mick Diamond comprit qu’il s’était passé quelque chose d’important. Il n’avait pas la queue d’une idée de ce que ça pouvait être. Il attendrait son heure et finirait par lui faire cracher la vérité, miette par miette. Il pouvait faire preuve d’une patience d’ange quand il le voulait.

Une chose était sûre en tout cas : ça ne pouvait être qu’une histoire d’argent. Il n’y avait que le fric pour faire éclore un sourire sur la trogne de cette vieille garce – à part Lance, bien sûr… Mais ça, c’était autre chose.

1 Auteur et conférencière américaine, devenue sourde, muette et aveugle à l’âge de deux ans.

2 Comédie américaine des années 1960, avec Frank Sinatra, Dean Martin et Sammy Davis Jr,

mettant en scène les frasques d’une joyeuse bande lâchée dans les casinos.

3 Dans la communauté irlandaise, une femme garde son nom de jeune fille.

 

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CHAPITRE 11

 

 

– Non ! Tu te fous de ma gueule, là !

Trevor ne rigolait pas et n’avait pas l’impression que c’était ce qu’on attendait de lui. La voix de Brodie avait grimpé d’un ton sous l’effet de la surprise et de l’incrédulité.

– Et ils t’ont soulevé combien comme ça ?

Patrick s’efforçait de garder une respiration ample et calme pour ne pas se laisser submerger par la colère. Quand il était dans cet état, il se savait capable de tout. Mais il voulait d’abord connaître l’histoire en détail, pour agir en connaissance de cause.

– Plus de cent mille. Et c’est pas tout, devine un peu ! J’ai dû aller leur chercher le fric. Comme j’honore toujours mes dettes, ils comptaient dessus, les salauds. Je leur ai sorti mon fric durement gagné biffeton par biffeton, à ces quatre minus. Sans moufter. Parce qu’ils m’auraient dessoudé illico si j’avais eu le malheur de l’ouvrir.

Trevor était encore sous le choc d’être passé à deux doigts de la mort. Une menace de mort, ça n’est jamais très agréable, mais quand vous savez qu’une vraie probabilité se profile derrière, il y a vraiment de quoi vous gâcher la soirée – surtout quand vous devez subir une opération à portefeuille ouvert pour l’empêcher de se concrétiser…

L'envie d’en découdre démangeait Brodie. Trevor n’était pas qu’un simple copain : il était sous sa protection, et tout le monde le savait. Il lui allongeait une part non négligeable de ses gains pour pouvoir s’asseoir tranquillement et en toute sécurité à la table de jeu de son choix.

Pour quelqu’un comme Trevor Renton, le jeu n’était pas un sport de tout repos. Trevor Renton, c’était le top de sa profession. La fine fleur. L'exception qui confirme la règle. Un vrai pro, qui gagnait toujours plus qu’il ne perdait. Sans compter que c’était un type bien. Patrick l’avait toujours eu à la bonne et respectait son art : ceux qui avaient ce genre de talent se comptaient sur les doigts d’une seule main. Il avait suivi sa carrière ces dernières années et n’avait pas de mots pour dire combien ce type le bluffait quand il avait des cartes entre les mains et un tapis correct devant lui.

Trevor n’était pas du genre gros bras. Il n’avait ni la carrure d’un dur ni la prétention d’en être un. C'était le fondement même de leur arrangement : Trevor achetait sa sécurité en le payant grassement et estimait pouvoir compter sur lui en retour. Alors, le voir débarquer au bord de la crise de nerfs après s’être fait plumer par trois blaireaux et une tafiole, c’était impensable. L'idée était même tellement grotesque, tellement insupportable, que Brodie en aurait dévissé la tête au premier venu, juste pour se calmer.

– Et tu les connais ? T’as une idée des rades qu’ils fréquentent ? Quelque chose qui pourrait nous mettre sur la piste ?

Trevor confirma d’un signe de tête.

– J’ai reconnu le plus grand. Il m’a fallu un certain temps, mais j’ai fini par me rappeler où j’avais déjà vu cette tête : il était passé deux ou trois fois au casino avec Dave Williams. Je n’arrêtais pas de le lorgner. A force, je crois qu’il s’est senti repéré. Il suait sang et eau et me matait d’un air mauvais.

– Avec Dave Williams, tu dis ?

Brodie se retint d’ajouter : « Le mien ? »

Trevor hocha la tête.

– Lui-même, Patrick. J’en suis certain.

Brodie se leva et fixa un certain temps Trevor avec des yeux assombris par la fureur.

– Le fils de pute.

Ces trois mots glacèrent Trevor. Brodie s’était bâti une réputation, certes, mais personne n’aurait réellement su dire jusqu’où il était capable d’aller.

Car il avait le bon sens de ne pas alimenter les ragots du Milieu. Dans la plupart des cas, ce genre de bruits de chiottes finissaient par envoyer les gens derrière les barreaux – toute rumeur s’échafaude autour d’un noyau de vérité, rappelez-vous… Il n’avait jamais compris que des mecs puissent se gargariser de leurs coups. Pourquoi ne pas envoyer un faire-part aux flics, pendant qu’ils y étaient ? Plus on était sous les feux de la rampe, plus il fallait se la jouer discrète. Tout ce que vous laissiez filtrer était disséqué, déformé, amplifié et colporté par ceux qui vous côtoyaient. Rien de plus humain… Le seul moyen d’assurer sa sécurité, c’était de n’offrir aucune prise aux racontars.

Depuis le temps qu’il exerçait, Brodie avait quelques mauvais coups sur la conscience, mais pratiquement personne n’était au parfum. Si le téléphone arabe lui avait rapporté qu’on en causait quelque part, il aurait eu vite fait de localiser la fuite. Pour se maintenir au sommet de la vague, rien de mieux que d’éviter d’en faire…

Dave n’était que le bouc-émissaire. Pas besoin de se creuser longtemps les méninges pour remonter jusqu’au vrai coupable : c’était signé Dennis. C'était lui qu’il fallait épingler.

Il n’avait que trop temporisé. Dave et ses frères savaient ce qui leur pendait au nez s’ils continuaient à lui chier dans les bottes. Il était grand temps de prendre des mesures. Il avait laissé pisser parce que c’était Dave. Il s’était toujours montré compréhensif avec lui, même après les dernières incartades de sa clique de frères.

Mais c’était fini, les salamalecs. Leur amitié avait dépassé sa date limite de consommation. Il se sentait fin prêt à passer à l’action, avec Dennis Williams au cœur de la cible.

 

En bon vrai colosse, Jimmy Brick avait l’habitude que les gens viennent le défier ou prennent leurs jambes à leur cou, convaincus qu’il allait les réduire en miettes. Il préférait pourtant éviter d’en venir aux mains.

Il avait une tête énorme, plus longue que la normale, avec un menton massif et anguleux. Ajoutez à ça de gros yeux globuleux curieusement écartés, des arcades sourcilières proéminentes et une coupe de GI, et vous obteniez un profil à la Frankenstein – sa mère elle-même ne se gênait d’ailleurs pas pour l’affubler de ce sobriquet. Selon une blague qui faisait florès dans sa famille, la pauvre femme avait eu tellement de mal à mettre au monde cette tête hors normes, que les commères qui assistaient à sa naissance avaient trouvé dans ses mensurations une source inépuisable de commentaires épouvantés. En voyant apparaître ce petit monstre qui avait mis près de quarante-huit heures à naître, sa grand-mère s’était écriée : « Nom d’un chien, renvoyez-moi ça à l’expéditeur ! »

L'explosion de rire que ne manquait pas de déclencher cette évocation n’affectait plus Jimmy. Il était au-dessus de ça. Il ne brillerait jamais par son physique, alors il s’était fait une raison. Il avait d’ailleurs lui-même reconnu, en voyant ses photos de bébé, tout le bien-fondé de la réaction de sa grand-mère.

Tout gamin, Jimmy était donc déjà d’une rare laideur. Loin d’arranger son cas, l’adolescence l’avait affligé d’épouvantables poussées d’acné. Avec son gros front bombé et sa bouche lippue, il avait choisi de mener une vie discrète et retirée. Sa grand-mère, qui l’avait tout de même pris sous son aile, l’avait aidé à surmonter ses problèmes en lui expliquant qu’il n’avait pas d’alternative : soit il renonçait à mettre le nez dehors, soit il faisait avec les regards curieux ou horrifiés que lui lançaient les gens, en se souvenant que c’était plus fort qu’eux. Il n’avait pas été gâté par la nature, d’accord, mais personne n’y pouvait rien.

C'était dur à entendre, mais Jimmy lui savait gré de son affectueux bon sens, car il avait fini par apprendre à s’accepter et à vivre heureux avec lui-même – chose qui resterait à jamais hors de portée d’une foule de prétendus Adonis. Et puis quand on l’aimerait, il aurait la garantie que ce serait pour lui-même. La beauté, comme disait sa grand-mère, ça ne se mangeait pas en salade ! Pour l’instant, personne n’était allé jusque-là, mais il ne désespérait pas : dès qu’il aurait fait ses preuves et mis un peu de fric à gauche, il n’aurait que l’embarras du choix. Toute femme avisée n’est-elle pas prête à mettre de l’eau dans son vin, en échange d’une vie confortable et d’une jolie maison ? Il espérait juste que ses futurs rejetons n’hériteraient pas de sa grosse tête et ne causeraient pas à sa légitime les tourments qu’il avait lui-même infligés à sa pauvre mère – laquelle en parlait toujours après toutes ces années…

L'idée fit sourire Jimmy. Affable et accommodant, il savait se maintenir en bons termes avec tous ceux qui prenaient le temps de faire sa connaissance – même si son physique de cauchemar avait l’inconvénient de tuer dans l’œuf la plupart des tentatives.

L'un dans l’autre, Jimmy Brick était un type charmant qui avait bien conscience de l’être. A sa façon, il avait trouvé le bonheur : il était satisfait de sa vie et de son métier – et, comme il ne se lassait pas de le souligner, ceux qui pouvaient en dire autant ne couraient pas les rues !

C'est donc avec le sourire qu’il poussa la porte de Patrick Brodie, qui l’avait convoqué dans son bureau. Pat lui sourit en retour : il appréciait beaucoup Jimmy, tout en étant un peu désolé pour lui.

– Vous m’avez demandé, m'sieur ?

Patrick confirma d’un signe de tête et l’invita à s’asseoir.

– Installe-toi, mon garçon. J’ai une proposition à te faire, et je veux une réponse rapide. Nous sommes bien d’accord ?

Jimmy hocha la tête. Comme il s’asseyait, Patrick le vit remonter délicatement son pantalon pour prévenir tout faux pli. Il veillait si scrupuleusement à son élégance qu’on en avait presque le cœur serré. Comme le lui avait fait remarquer Lil, Jimmy avait vaguement l’allure d’un pithécanthrope – « le chaînon manquant », avait-elle dit. Sur le moment, Patrick s’était esclaffé, mais plus il observait Jimmy, mieux il comprenait ce qu’elle avait voulu dire. Même sanglé dans ses costards d’alpaga, Jimmy Brick restait une sorte de grand singe. C'était un type adorable, vraiment brave, mais on avait peine à le regarder en face plus de quelques secondes…

– Que puis-je faire pour vous, M’sieur Brodie ?

Sa voix, qu’il avait sonore et profonde, était bien son seul atout. Patrick appréciait la façon dont Jimmy s’adressait à lui quand ils parlaient boulot, en lui donnant du « M'sieur Brodie ». Tout comme le soin qu’il prenait, lui aussi, à ne jamais mélanger le boulot et la vraie vie – une condition de base dans leur branche.

– Mon cher Jimmy, j’ai une place pour toi. Un vrai boulot, stable et bien payé, mais faudra en mettre un coup. Qu’est-ce que t’en dis ?

A sa grande satisfaction, le visage du jeune homme vira au cramoisi. Brodie eut la certitude d’avoir tiré le bon numéro.

Jimmy ouvrit les bras, radieux. Il avait un peu de mal à trouver ses mots, mais son sourire en disait autant qu’un long discours.

Patrick leur servit deux grands scotchs et tendit à Jimmy son verre en cristal taillé :

– A ton avenir dans la maison Brodie, mon gars ! lança-t-il.

Jimmy trinqua avec panache, d’un geste ample qui faillit réduire en miettes les verres et leur rappela soudain à tous deux sa force colossale.

– Vous me voyez sacrément enchanté, M’sieur Brodie, ajouta-t-il, la voix étranglée par l’émotion. C'est un grand honneur de pouvoir travailler avec une pointure comme vous !

C'était un tantinet ampoulé mais ça venait droit du cœur. Brodie secoua la tête en rigolant :

– Assez de politesses, Jimmy ! Si quelqu’un nous entendait, on passerait pour deux tafioles !

Jimmy Brick partit d’un énorme éclat de rire, la tête rejetée en arrière. Décidément, il appréciait ce type. Avec Jimmy, il allait avoir un putain d’atout dans la manche, ça ne faisait pas un pli.

–Justement... Ce soir, on va remplir notre première mission : filer à Dennis Williams la trouille de sa vie.

Jim était manifestement ravi. Décidément, existait-il sur terre quelqu’un pour apprécier Dennis Williams ?

– J’emmène ma trousse à outils, M’sieur Brodie ?

– A ton avis ? répliqua Patrick, avec un grand sourire.

 

Dennis Williams n’avait pas prévu que Brodie se chargerait personnellement de retrouver sa piste. C'était tout bonnement inimaginable. Ce qui fait que lorsqu’il leur tomba dessus, à lui et à ses frères, sur leur propre territoire et dans leurs propres locaux, il en resta baba.

Tel l’archange du Jugement, Brodie avait franchi les lourdes portes du Mill House de Dagenham. C'était samedi soir et l’établissement affichait presque complet. Les enfants endimanchés jouaient à chat en courant partout. Ils attendaient que le groupe de rock entonne « Pennies for Heaven », le clou de leur soirée : les adultes lançaient leur menue monnaie sur la piste de danse et ils se précipitaient pour en récolter le plus possible. Ensuite, la nuit pouvait commencer. On tamisait les lumières et les parents se sentaient enfin « de sortie » – les ados, eux, se retrouvaient dehors, devant le pub.

Le Mill House était un vrai social club. On était sûr d’y passer une bonne soirée dans une ambiance sympa, en tête à tête ou entre copains. De jour, la façade ne payait pas de mine, mais, dès la nuit tombée, le charme opérait. Ça sentait les chips, la bière éventée et un nombre incalculable d’odeurs mêlées. Les vieilles tables de bois, quoique fatiguées, étaient astiquées avec amour, et les grands cendriers en fer blanc arboraient des logos légendaires – Marlboro Reds, Senior Service… Le parquet avait connu des jours meilleurs, mais il brillait comme un miroir et les gosses pouvaient commencer la soirée en s’offrant de grandes glissades d’un bout à l’autre de la piste, jusqu’à ce qu’un adulte se lève pour les faire déguerpir.

Les garçons faisaient alors demi-tour et sortaient en roulant des mécaniques, comme de vrais petits durs. Dehors, dans la fraîcheur du soir, ils continuaient à jouer les caïds, en étalant avec science jurons et expressions imagées, pour épater les filles. C'étaient leurs premières tentatives pour capter le regard et l’admiration de ces dernières, les prémices de la parade nuptiale, cette danse immémoriale à laquelle avaient sacrifié tous les parents du monde bien avant leur naissance. Ils

apprenaient à conter fleurette en buvant du Tizer1 ; pendant les parties de chat-bisou, les doigts se faisaient aventureux, les mains baladeuses et les joues, embrasées par tant de découvertes, viraient au rouge.

Le Mill House était un club familial qui n’avait pas grand-chose à voir avec les établissements que fréquentaient habituellement les frères Williams. La clientèle n’appréciait guère leur envahissante présence, mais les Williams ayant depuis plusieurs semaines de bonnes raisons de se faire virer partout ailleurs, ils en avaient fait leur base et s’y sentaient chez eux.

Ils avaient eu le plaisir de constater qu’ils y étaient les seuls vrais représentants de la pègre. Leur arrivée avait bien sûr fait sensation, au début, et provoqué une certaine effervescence, mais la routine avait eu raison de la nouveauté et ils avaient rapidement cessé d’attirer les regards. Seulement, les voir se pointer de temps à autre au Mill House, c’était une chose ; qu’ils s’y installent comme dans de nouveaux locaux, c’en était une autre, et un certain nombre d’habitués commençaient à l’avoir saumâtre. Ils n’avaient rien de précis à leur reprocher, mais leur seule présence rimait avec danger.

Les membres du « comité d’accueil », des hommes d’âge mûr avec boulot, femmes et enfants, n’avaient pas réussi à les convaincre d’aller brasser leurs affaires louches ailleurs. Mais ils étaient prêts à tout pour mettre un terme à leurs petits trafics qui attiraient les indésirables – leur principale crainte étant, bien sûr, une descente de police, laquelle ferait fermer l’établissement. Pourtant, aucun d’eux n’était assez gonflé pour se faire le porte-parole des familles, inquiètes pour leurs enfants. La tribu Williams avait la réputation de perdre le sens de l’humour quand on venait lui parler de son business en termes peu élogieux. En fait, ils étaient carrément désagréables, voire menaçants – surtout le Dennis ; avec sa sale trogne, son crâne zébré de cicatrices et son sourire ébréché, il aurait mis un troll en fuite. C'était un délinquant endurci qui ne faisait rien pour le cacher, bien au contraire. Il semblait se délecter de sa réputation de brute épaisse et pouvait se montrer carrément mauvais.

Quant à Dave, devenir un truand semblait l’unique ambition de sa vie. « Un dur, un vrai, un tatoué », comme le répétait leur père depuis l’enfance. Dave adorait se draper dans les mythes du Milieu et s’efforçait d’y apporter sa contribution. Ils en étaient, eux aussi : ils s’étaient taillé une réputation assez solide pour venir vendre leur came au Mill House. Ça faisait rejaillir leur gloire sur les petits loubards du coin, qui, comme leurs pères avant eux, ne parlaient plus des frères Williams qu’avec une crainte respectueuse.

Pas mal d’eau avait coulé sous les ponts depuis l’époque où il était le bras droit de Brodie. Il avait fini par tirer un trait là-dessus – en tout cas, il le laissait croire volontiers. Les jours de Dennis étaient comptés, il le savait. Il avait longtemps espéré pouvoir tenir son frère à distance de Patrick et de Spider, le temps qu’ils se calment et passent à autre chose. Peut-être, qui sait, qu’ils lui auraient finalement donné une nouvelle chance…

Il soupira. Ayant repiqué au speed, il se demanda si ce regain d’optimisme n’était pas l’effet de la poudre. Dennis était aussi incapable de s’amender que de se sortir seul du pétrin. Il devrait répondre de ses conneries un jour, ce n’était plus qu’une question de temps… Ils ne pourraient pas se planquer éternellement ! Effectivement, il devait avoir un peu forcé sur la poudre : autour de lui, tout était soudain devenu si net et précis qu’il en avait des fourmis dans les jambes.

Il fila se faire une autre ligne aux toilettes. Si seulement il avait pu commercialiser cette came à grande échelle, tous ses clients se seraient bousculés au portillon. Mais fallait pas rêver. Le speed était coupé à mort quand il arrivait au consommateur. N’empêche, c’était de la bonne. Il sniffa un petit rail et sentit sur ses muqueuses cette brûlure caractéristique indiquant que, quelque part dans la chaîne, on l’avait allongée de strychnine. Souriant à son reflet dans le miroir, il ricana :

– Vas-y, ramène ton glucose, qu’on n’en parle plus !

Il se mit à hurler de rire, façon hyène, et dut se retenir au lavabo pour ne pas partir à la renverse. Puis il remballa soigneusement son paquet d’alu. En sortant des toilettes, il se heurta à la rumeur du pub comme s’il avait percuté un mur. Une grimace de douleur lui tordit le visage. Deux ou trois de leurs dealers l’attendaient, accoudés au bar. Il poussa un soupir.

Ils étaient à présent les fournisseurs de toute la came qui s’écoulait aux Anglers, le pub de vieux en face du Mill House, ainsi que de quelques autres petits pubs du secteur, trop modestes pour attiser la convoitise de Patrick ou de Spider. Rien à voir avec le Volunteer, sur le rond-point de Barking et de Dagenham – c’était dans ce coin-là qu’ils auraient dû aller la vendre, leur poudre ; là-bas, ça aurait marché du tonnerre de Dieu. La boîte associée au pub s’appelait le Flanagan Speakeasy et affichait complet pratiquement tous les soirs. Mais c’était la chasse gardée de Spider. Ils avaient donc fait une croix dessus.

Dave se mit à baratiner une petite nana à la tignasse noir corbeau cuite et recuite par les permanentes. Ses pommettes étaient couvertes de paillettes et sa veste en satin jaune contenait à peine ses opulents nibards.

Inutile de lui demander si elle était fan de Marc Bolan2 ! Elle pouvait être fan de qui elle voulait, c’était pas son problème. Du moment qu’il emmenait Popaul au cirque… Sauf que, dans son état, il aurait peut-être du mal à le mettre au garde-à-vous… Ça n’empêchait pas de tenter sa chance…

Avec tout le speed qu’il s’était enfilé, il tenait à peine debout. C'était qu’une lycéenne en goguette, cette petite. Son père devait être là, quelque part, pétant de trouille, à se demander quoi faire pour protéger sa gamine. Mais ça, putain, il en avait rien à cirer. Faut dire que, nerveusement, il était en miettes. Depuis qu’il avait manqué massacrer Dennis, il ne vivait plus que pour son prochain rail. Ç’avait été une sorte de révélation de se découvrir capable de buter son frère, mais ça pesait quand même lourd sur la conscience. Il n’avait pas détesté ça, non. Le problème, c’était qu’il n’avait pas fini le boulot. Dennis était son frère et en ce sens il l’aimait. Mais c’était aussi un foutu taré, incontrôlable et violent, qui ne leur rapporterait jamais que des emmerdes. Dennis lui-même n’y pouvait rien ! Il les attirait comme un étron attire les mouches. Il lui arrivait même de les provoquer, comme ça, par pur plaisir, pour le flash d’adrénaline et pour faire parler de lui – ça, il aimait être sur le devant de la scène, mais jamais pour les bonnes raisons. Alors, au final, il avait beau être son frère, il lui inspirait plus de haine et de crainte que d’affection, ce cinglé de Dennis. C'était toujours à lui de passer la serpillière et de payer les pots cassés… Et voilà que maintenant qu’ils s’étaient définitivement grillés avec Brodie, la famille Williams se retrouvait à la rue et sans protection ! Patrick lui avait amplement laissé la possibilité de revenir, c’était vrai, mais comment ils auraient fait pour remonter la pente ? Dennis n’aurait pas survécu cinq minutes, livré à lui-même. Quant aux autres, ce n’étaient pas des lumières…

Lorsque Patrick et ses hommes franchirent les portes du Mill House, Dave fut presque soulagé de les voir. Enfin, la conclusion était proche.

Dennis, lui, fut si surpris qu’il en resta bouche bée, l’air perdu, sous les yeux de toute l’assistance. Brodie le toisa, sourcils froncés, et, d’un ton à la fois calme, menaçant et dégoûté, commença par souligner l’évidence :

– Si tu refermais ton clapet, Dennis ? Tu devais pourtant t’attendre à notre visite, non ? Tu ne croyais tout de même pas que j’allais t’oublier ?

Brodie s’adressait à lui comme à un vulgaire cloporte. Il aurait fallu être fou pour tenter de sauver sa piètre réputation en répliquant sur le même ton. La seule chose à faire, c’était de s’écraser, voilà ce qu’aurait fait n’importe qui à la place de Dennis. Seulement, il fallait assez de jugeote pour le piger.

Tout émoustillée que le grand Brodie l’honore de sa présence, la clientèle du Mill House espérait secrètement qu’il en profiterait pour enseigner les bonnes manières à cet imbuvable Dennis Williams – mais secrètement seulement, ce qui faisait que ce dernier était convaincu de sa popularité. Tout le monde s’accordait pour dire que les truands étaient une espèce de héros mythologiques à part : des affranchis, des aventuriers à la coule plutôt sympas, qui ne ressentaient pas forcément le besoin de montrer les dents vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept. Mais les abrutis du style Dennis Williams, tout en bénéficiant des mêmes égards que les autres mauvais garçons, n’étaient pas assez appréciés pour imposer le respect et la loyauté – surtout pas quand un homme, un vrai, dûment intronisé et reconnu, s’avisait de les traiter comme ce qu’ils étaient : de vulgaires charlots, des « gangsters en plastique » – l’expression, courante depuis peu, semblait taillée pour Dennis.

Dave s’approcha de Patrick et tenta de ranimer les dernières braises de l’amitié qui les avait si longtemps liés. Brodie faillit lui éclater de rire au nez. Sous les projecteurs, ses cheveux noirs brillaient de reflets bleutés. Les yeux réduits à deux fentes, il toisa Dave de la tête aux pieds avec un dégoût non dissimulé.

– Je suis venu récupérer mon fric, Dave. Illico.

La belle gueule de Dave afficha la grimace de douloureux étonnement que Patrick lui connaissait bien.

– De quoi il parle, là, Dennis ?

Que Dave accordât plus de crédit à sa parole qu’à celle de son frère ne surprit pas Brodie. Dennis Williams mentait comme un arracheur de dents, même sur les choses les plus insignifiantes, au point qu’il devait lui-même avoir du mal à faire le tri.

– Dennis, s’il te plaît…

La musique s’était arrêtée. Tous les regards étaient braqués sur eux. Patrick fit un signe du menton à Jimmy, qui s’avança vers Dennis, l’orienta poliment vers la sortie et le propulsa à travers la porte avant de le pousser dans la voiture. Dennis n’opposa aucune résistance. Il faut savoir reconnaître que l’on est battu et ne pas s’infliger d’inutiles souffrances…

Patrick sortit à son tour, suivi de ses deux gardes du corps et de Dave.

– Reste-là, conseilla-t-il à son ancien ami sur le seuil de la porte. Ça va saigner. Alors, avant de venir pleurnicher sur son sort, souviens-toi de ce que je vais te dire : la nuit dernière, un de mes meilleurs potes s’est fait flouzer de cent mille livres par ton frère. Pas mal, comme goutte d’eau pour faire déborder le vase, non ?

Rien ne l’obligeait à se justifier, mais il avait gardé assez d’amitié et de respect pour Dave pour lui ôter toute illusion.

– Le bute pas, Pat… Ma mère en sera folle de chagrin.

Brodie éclata de rire.

– T’inquiète, elle l’est déjà ! Elle est tellement naze, même, qu’Ozzy

Osborne3, à côté, c’est le mec le plus équilibré de la terre. Allez, barre-toi maintenant. Et laisse-moi régler ça une bonne fois pour toutes.

Il monta en voiture.

– Tu vois, Dennis… dit-il en se retournant vers la banquette arrière, pour ma grand-mère, y avait deux sortes de tragédies dans la vie : la première, c’était de pas avoir ce qu’on veut ; la deuxième, c’était de l’avoir, justement. Toi, même si c’est pas précisément ce que t’espères, tu vas enfin l’avoir, ce que t’as si longtemps cherché. Alors fais-toi une raison et arrête de me mater comme ça, espèce de face de rat.

Dave n’en perdit pas une miette.

Dennis tremblait de tous ses membres. Jimmy Brick était un fou sadique qui n’avait jamais ressenti la moindre empathie pour ses victimes. Il était célèbre pour avoir écorché vif un type à qui il voulait faire avouer qu’il avait couché avec la femme d’un associé. Ce dernier avait eu vent de rumeurs et voulu en avoir le cœur net. Jimmy avait arraché la peau des jambes de sa victime lanière par lanière, et, lorsqu’il avait obtenu l’information qu’il voulait, avait jeté l’homme dans une poubelle après l’avoir délesté de ses oreilles et de ses joyeuses. Le pire, c’était qu’il ne l’avait fait ni pour le fric, ni même pour asseoir sa réputation. Non, il s’était juste fendu d’un petit extra pour consoler un mari trompé…

Jimmy lorgnait ses cicatrices ; Dennis comprit qu’il mettait au point sa stratégie. Il allait lui en rouvrir quelques-unes, histoire d’optimiser ses effets. Au point où il en était, une de plus ou de moins…

Dennis sentit se refermer sur lui les serres glacées de l’effroi. Cette terreur qu’il avait si longtemps exercée s’était finalement abattue sur lui et révélait, comme souvent, un vieux fond de lâcheté insoupçonné…

Ils n’étaient pas encore sortis du parking que Dennis Williams sanglotait déjà en silence. Du le seuil du Mill House, Dave regarda s’éloigner la voiture en direction de la A13, jusqu’à ce que ses feux arrière soient engloutis par la nuit.

 

Spider attendait Cain à Brixton, au Beehive, en matant une grande Noire aux yeux sombres. La fille lui décocha un sourire avenant, du haut de ses dix centimètres de talons compensés. Ce genre d’invitation implicite, formulée avec une autorité altière qui l’attirait tant chez les femmes, il en avait l’habitude. Sauf qu’il en avait suffisamment sur les bras avec la dernière en date. Elle était capable de lui faire de ces scènes… Il se contenta de donc de photographier celle qu’il avait devant lui et de la classer dans un coin de sa mémoire – en lui rendant son sourire, au cas où ; on ne sait jamais ce que l’avenir vous réserve…

Il en était à sa cinquième pinte de Guinness quand Cain débarqua et lui fit signe de le suivre à l’extérieur. Pour la première fois depuis des années, il semblait inquiet. Spider s’exécuta : la nuit s’annonçait riche en rebondissements et il ignorait encore quel rôle ils devaient tenir dans tout ça.

Dennis gisait à même le sol en béton. Une humidité glacée lui pénétrait les os. Il ne s’était pas écoulé trois quarts d’heure depuis son arrivée, mais ça lui avait paru une éternité. Troussé comme un vulgaire poulet, les poignets dans le dos et les chevilles ramenées sous ses cuisses, il sentait avec inquiétude des effluves d’essence et d’huile de vidange l’assaillir. Impossible de savoir où il se trouvait. Il avait eu bien trop peur, dans la voiture, pour tenter de comprendre quel chemin ils prenaient. On lui avait intimé l’ordre de baisser les yeux et il avait obéi sans moufter. Il ne pouvait plus compter que sur son ancienne amitié avec Brodie pour survivre jusqu’au matin…

Ses yeux s’habituèrent à la pénombre et balayèrent le décor. Des tas de pneus – ça puait la poussière et le caoutchouc – et des caisses, pleines de came ou de marchandise volée. Il dessoûlait à vue d’œil et commençait à se demander dans quel garage il avait atterri – pourvu que ce ne soit pas chez une de ses connaissances… Quelle honte si tout cela venait à s'ébruiter !

Il se préparait à subir l’humiliation de sa vie. Et sans broncher, s’il voulait en réchapper. Il avait fini par comprendre qu’il avait dépassé les bornes. Il n’était pas assez coriace pour en remontrer aux aînés. Il était trop jeune, sa carrière ne faisait que commencer, et il n’avait ni l’expérience ni les appuis nécessaires… De ce côté-là, de toute façon, il n’y avait rien à espérer, personne n’aurait pris le moindre risque pour lui. Dave l’avait pourtant mis en garde. Jusque avec ses poings ! Mais ça n’avait pas suffi à le convaincre qu’une nuit comme celle qu’il s’apprêtait à vivre lui pendait au nez…

La porte s’ouvrit d’un coup et les lumières s’allumèrent. Une douleur cuisante le traversa – la brûlure de ses larmes d’effroi. Avec horreur, il vit Jimmy s’approcher d’un grand établi sur lequel étaient posés un étau et un assortiment de bombes de peinture. Ils se trouvaient dans un garage en activité ; ils n’avaient donc que quelques heures devant eux avant que l’atelier ne grouille d’employés. Combien de temps allaient-ils le laisser sur cette dalle ? Combien de sang devrait-il perdre dans la sciure que Jimmy avait pris la précaution de répandre par terre ? D’après la rumeur du trafic qui lui parvenait assourdie par la distance, ils devaient être dans le Smoke…