Le Clan
Chapitre 3
de se faire arnaquer. Ce locdu avait l’air tellement parti que Campbell3 lui-même aurait eu du mal à le rattraper !
A son grand soulagement, une effeuilleuse se pointa sur scène. Coiffée d’un chapeau mou, Candy dansait avec un serpent, et son numéro était tellement obscène qu’il tenait toute la clientèle en haleine, ce qui permettait à ses collègues de souffler un peu, d’aller s’en griller une ou de planifier leur stratégie pour le reste de la soirée.
Celle de Sabrina, c’était de refiler le flicard à Dicky – et le plus tôt serait le mieux. En voyant rappliquer Patrick et les frères Williams, elle ne put réprimer un soupir de soulagement. Elle aurait sucé le dernier des clodos pour peu qu’il paie le prix convenu, mais la seule idée de toucher un flic la révulsait. Pour elle, ils étaient à peu près aussi utiles qu’un frein à main sur un canoë, comme disait le proverbe. Elle estimait donc en avoir fait assez pour la patrie et n’avait plus qu’une idée : récupérer son sac et appeler un taxi pour rentrer chez elle. Quant à Lomond, il souriait toujours aux anges quand elle le largua dans une des caves du club.
Une fois de plus, Lil avait dû se lever pour aller calmer le petit. Elle s’installa à la table de la cuisine en bâillant tout son soûl.
Même recrue de fatigue, elle aimait la vie qu’elle menait et en savourait chaque seconde, au point que même les caprices de son bambin ne la dérangeaient pas outre mesure. Promenant son regard autour d’elle, elle poussa un soupir d’aise. Sa vie avait tellement changé ! Elle bénissait Dieu pour chaque minute de chaque jour.
L'horloge indiquait trois heures trente. Elle n’avait pas la moindre idée de ce que faisait son homme ni même de l’endroit où il pouvait être, mais ça ne l’inquiétait pas. Pour elle, depuis le premier jour, c’était le cours normal des choses. Naturellement peu portée sur les ragots, elle ne posait jamais de questions. Patrick ne s’attendait pas à ce qu’elle lui en pose et cet arrangement leur convenait parfaitement, à l’un comme à l’autre.
Tôt ou tard, il finirait bien par rentrer – il rentrait toujours… Et elle lui ferait la cuisine, la conversation et l’amour. Elle ne voyait même pas ce qu’un tel mode de vie pouvait avoir d’anormal pour une jeune femme de son âge.
Tout ce qu’elle savait, c’était qu’il était en ville et qu’il travaillait pour eux. Son travail lui avait permis de lui offrir tout ce qui faisait le bonheur d’une femme moderne, de sa machine à laver double cuve à ses bigoudis chauffants Carmen. Elle ne s’était jamais sentie aussi choyée ni aussi protégée. Elle dépendait totalement de lui, depuis ses menus frais quotidiens jusqu’à la lumière qui lui permettait de lire le soir. Il gagnait leur vie, à elle et à leur fils. Il les entretenait sans regarder à la dépense, et ça suffisait à son bonheur. Depuis leur mariage, elle avait eu plus d’argent qu’elle n’aurait pu en dépenser. Rien que le meilleur et le plus cher, telle était la devise de Patrick. Pour elle, c’était la recette du bonheur.
Pourtant, à la réflexion, sa situation lui semblait quelquefois fragile, voire précaire, mais elle mettait ça sur le compte de son enfance et de son éducation. La peur de voir tout s’écrouler autour d’elle n’était jamais bien loin, et elle devait lutter ferme pour l’empêcher d’envahir sa vie. Depuis toujours, elle avait attendu une brèche dans les nuages et l’embellie était enfin arrivée, quoique assombrie par cette terrible angoisse qui lui semblait parfois plus réelle que tout le reste.
Dicky rigolait. Pat avait tabassé le flic au point qu’il avait tourné de l’œil. Fallait-il y voir les effets du whisky, des bons services de l’hôtesse, des poings de Pat ou d’un subtil mélange des trois ? Personne n’en aurait juré. Mais le message était passé, c’était l’essentiel. Leur petite réunion amicale avait dégénéré en beuverie, puis en castagne. Lomond leur appartenait à présent, comme il aurait tôt fait de le comprendre dès qu’il aurait un peu dessoûlé.
Affalé sur le sol froid, Harry Lomond avait de plus en plus de mal à respirer, ce dont personne ne semblait se soucier. Ils en avaient vu tellement, dans ce club, de flics étalés par terre, haletant, suffoquant, hoquetant, que cela faisait désormais figure de blague pour initiés.
Lomond et ses semblables avaient la réputation d’être de fieffés coureurs de jupons. Un cas typique, dans la police : des rouleurs de mécaniques, le genre cow-boy au coup de poing facile masquant en fait un vieux fond de lâcheté. Curieusement, tout le monde, dans le Milieu, semblait accepter de se faire serrer par un flic réglo. Ça n’était jamais de gaieté de cœur, mais c’était de bonne guerre. Quand ça vous arrivait, vous gardiez la tête haute, vu que, dans l’affaire, chacune des deux parties respectait l’autre. Mais se faire épingler par un flic corrompu, c’était le comble de l’abjection. Les pourris coffraient indistinctement tous ceux qu’on leur donnait l’ordre de coffrer, moyennant finances ou non, selon qu’ils avaient des dettes à rembourser, des ascenseurs à renvoyer ou juste besoin de fric. Aucun truand n’aurait voulu subir la suprême humiliation de se faire épingler par un flic qu’il méprisait – qui plus est, pour un méfait qu’il n’avait pas commis. Se faire coffrer par un homme d’honneur, c’était un honneur. Vous vous estimiez traité avec tout le respect qui vous était dû. En revanche, quand votre dossier tombait aux mains d’un flic corrompu, c’était la preuve, pour vous comme pour tous vos collègues, qu’on vous mettait sur le dos un crime dans lequel vous n’aviez pas trempé – histoire, généralement, de vous mettre sur la touche pour laisser un rival faire main basse sur vos affaires. Ou alors, c’était que vous aviez été balancé par un de vos proches – pas même par un véritable adversaire. Dans un cas comme dans l’autre, ce genre d’arrestation était considéré par les deux camps, flics et truands, comme extrêmement douteux et dangereux, parce que susceptible de se retourner contre ceux qui l’avaient ourdi.
Pour qu’un système judiciaire puisse fonctionner, il doit être rigoureusement appliqué par ceux qui ont juré de le défendre. Les voleurs enfreignent la loi, les gendarmes se chargent de les mettre au trou – c’est dans l’ordre des choses. Personne n’en est vraiment satisfait mais on s’en contente, faute de mieux. Quand les dés sont pipés, il en va tout autrement. Un juge corrompu est bien plus toxique pour la société que ceux qu’il envoie en taule. Le juge qui fait plonger un quidam dont il sait qu’il est innocent a forcément conscience que le vrai coupable court toujours, et cela jette un doute sur toutes les affaires qui lui sont passées entre les mains. S'il a piégé un innocent, combien d’autres risquent de subir le même sort ?
Pour pouvoir incarner la loi, les juges doivent être au-dessus de tout soupçon. Impératif qui ne concerne évidemment pas ceux qu’ils jugent et qu’ils condamnent – eux, il est plutôt logique qu’ils trichent et qu’ils mentent. Mais il n’y a rien de plus exaspérant que de se faire taper sur les doigts au tribunal par un emperruqué dont vous savez qu’il ne vaut pas tripette, question conscience morale. De plus, avant de présenter un dossier devant un jury, les flics doivent s’assurer qu’il est suffisamment étayé pour obtenir la condamnation du prévenu, s’ils veulent convaincre les jurés de sa culpabilité. Ils doivent non seulement établir le mobile du crime, mais aussi réunir des preuves suffisantes avant de déférer le suspect aux mains de la justice. Les lois sont faites pour protéger des innocents qui auraient pu, par le plus grand des hasards, se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Car, pour être coupable, il ne suffit pas d’avoir la tête de l’emploi.
Lomond n’allait pas tarder à découvrir que, dès lors qu’on a infléchi le cours de la justice à son profit, que l’on soit indic, flic ou truand, on devient un paria. Plus aucun camp ne vous reconnaît comme sien. Plus personne ne vous fait confiance et tout le monde se contrefiche de ce qui peut vous arriver. Par sa nature même, votre double jeu fait de vous un proscrit, un solitaire. Lomond n’était désormais plus ni chair ni poisson. Du jour au lendemain, ce qui lui avait donné une position de force était devenu son talon d’Achille. Il n’était désormais plus qu’un chien de garde, un bon gros toutou qu’on continuerait peut-être à nourrir s’il faisait bien son boulot, mais sans se gêner pour lui signifier qu’il y avait bien d’autres chiots dans la niche d’où il était sorti.
– Tu crois quand même pas qu’il va clamser, si ? fit Dicky.
Lomond hoquetait comme un noyé sur le sol crasseux.
Brodie haussa les épaules. Il n’avait que dégoût pour ce type.
– On s’en tamponne, lança-t-il.
Lily était à peine entrée dans la prison qu’elle fut prise d’un haut-le-cœur. Elle haïssait cette atmosphère. La crasse des murs, la puanteur ambiante… Pour couronner le tout, elle venait passer un message à quelqu’un qu’elle ne portait pas dans son cœur. Ce Kevin Craig était un sale type, rancunier, vicelard et dénué d’imagination.
Pour autant qu’elle puisse en juger, il ne détonnait pas dans ce cloaque. La taule était un vrai dépotoir. Bien que Du Cane Road ait été jadis un coin plutôt agréable – l’hôpital de Hammersmith se trouvait à deux pas et il restait quelques jolies maisons dans le secteur –, Lily avait toujours eu cette prison en horreur. Chaque fois qu’elle y pénétrait, elle avait l’impression que les murs allaient s’effondrer sur elle et l’ensevelir. Comment pouvait-on supporter ça ?
Pour elle, se retrouver enfermé entre quatre murs, c’était ce qui pouvait vous arriver de pis. La seule idée de n’avoir plus aucune prise sur sa propre vie suffisait à la terrifier. Pour l’avoir vécu toute son enfance, elle savait ce que c’était.
Tout le bâtiment empestait le désespoir et l’arrogance. L'arrogance des longues peines, qui s’efforçaient de ne pas perdre la face devant la famille et les amis. L'orgueil qu’il fallait, pour garder son aplomb devant un juge qui décrétait que vous étiez une menace pour la société et que la prison serait désormais votre unique cadre de vie. Pour prétendre accepter crânement son sort. L'orgueil, c’était ce qui vous faisait vous lever chaque matin après une telle abomination, ce qui vous soutenait jour après jour, année après année. C'était bien la seule chose qui leur restait, à ces hommes. Leur arrogance.
Même si c’était aussi, hélas, ce qui les avait amenés là.
Lil eut un sourire mal assuré, tandis que Kevin Craig venait s’asseoir en face d’elle.
– Merci d’être venue, lui dit-il avec tout le respect que lui valait la réputation de son mari.
– De rien, mon vieux.
Elle se sentait à deux doigts de tourner de l’œil mais soutint son regard sans cesser de sourire. Elle était à nouveau enceinte, ça sautait aux yeux. Elle s’installa le plus confortablement possible.
Comme elle promenait son regard autour d’elle dans le parloir, elle sentit refluer ses vieilles terreurs. Elle observa un instant les femmes qui attendaient avec leurs enfants, ravagées, sinistres, négligées, s’efforçant pourtant de paraître enjouées et gaies et de sauvegarder un semblant de lien avec les pères de leur progéniture, ces types avec qui elles ne pourraient pas cohabiter avant parfois des années.
C'était l’incarnation de son pire cauchemar. Que le système carcéral s’empare de son homme et le lui enlève. Ne plus le voir que derrière cette vitre, décati, vulnérable, s’étiolant un peu plus de mois en mois. Elle savait que son tempérament la pousserait à chercher consolation ailleurs, même si aucun autre ne pourrait jamais remplacer le mari qu’elle aurait perdu – bien malgré elle et sans avoir la moindre faute à se reprocher.
Kevin lui rendit son sourire comme s’il avait pu lire dans ses pensées.
– Vous pouvez dire à Pat que je me suis tenu à carreau. J’ai porté le chapeau, motus et bouche cousue. Maintenant, faudrait que quelqu’un s’occupe de ma femme. Moi, je ne suis qu’un sous-fifre. Mon job, c’était juste de relever les compteurs. Assurez-vous qu’elle ne manque de rien. Ils me le doivent bien, et plutôt cent fois qu’une.
Lil n’entendit pas la menace qui couvait sous ces paroles. Ce qui prédominait en elle, c’était le soulagement. Ce qu’il demandait, c’était quelque chose qu’elle pouvait assurer, quelque chose qui lui était connu, familier. Il lui disait exactement ce qu’elle était venue lui dire : ne moufte pas, ne fais pas de vagues, et tout se passera bien.
Amy, la femme de Kevin, partageait le même sort qu’elle. Elles étaient pratiquement voisines et bavardaient, à l’occasion, quand elles se rencontraient au marché. Lil connaissait ses enfants de vue. Elle donna de leurs nouvelles à Kevin et lui promit qu’ils s’en sortiraient, même s’ils devaient désormais se passer de la personne qui comptait le plus pour eux, après leur mère.
Quoique, à en juger par certaines allusions que lui avait glissées Amy, çà et là, elle n’en fût plus aussi sûre… Elle se garda de faire part de ses doutes à Kevin et s’appliqua au contraire à le rassurer. Il n’avait aucun souci à se faire, sa famille était à l’abri du besoin. En même temps, elle priait pour n’avoir jamais à aller voir son mari ou un de ses fils dans ce genre d’endroit…
Elle détestait la prison et son cortège de désespoirs. Ça lui faisait l’effet d’une tombe où l’on était enseveli vivant. Les gens continuaient à vivre entre ces murs, à tuer le temps, mais ils auraient aussi bien fait d’être morts et enterrés. Jour après jour, leur existence n’était qu’une lente agonie, qui n’avait rien à voir avec la vraie vie.
– Relax, Lil nous arrange le coup ! lança Patrick avec une assurance qu’il était loin d’éprouver.
Il ne se faisait pas d’illusions : Dicky ne goberait pas que Kevin s’était fait serrer par hasard et qu’ils étaient toujours dans le brouillard.
Brodie avait assez de jugeote pour savoir que Kevin s’était fait balancer. Il aurait donné cher pour pouvoir mettre un nom sur le coupable. C'était forcément quelqu’un de proche, parce qu’il n’avait pas l’habitude d’ébruiter ses affaires. Dicky lui-même n’avait pas la moindre idée des vraies proportions de son empire. Personne, d’ailleurs, ne le savait : tout était soigneusement divisé et compartimenté, avec un type différent pour chaque boulot, sa main droite ignorant ce que faisait la gauche.
Les gens ne savent que ce qu’on leur dit. Tant qu’on la boucle, on ne risque rien.
Celui qui avait fait tomber Kevin avait donc soit l’expérience de ses pratiques professionnelles, ce dont il doutait, soit un intérêt particulier à rayer Kevin Craig de la carte – et c’était vers cette dernière solution que Brodie penchait.
Kevin n’avait jamais été très doué pour se faire des amis. C'était une vieille bignole acariâtre, toujours en train de chercher des noises. Il prenait la mouche pour n’importe quoi. Pis, il était persuadé d’être la fine fleur dans sa branche, la protection.
Décidément, les gens le faisaient marrer. S'ils étaient si malins, pourquoi s’emmerdaient-ils à bosser pour un patron ? Pourquoi dépendre de quelqu’un pour gagner sa croûte ? Kevin avait jadis appartenu à l’équipe Caldwell, d’accord, mais Barry Cadwell, c’était de l’histoire ancienne. Qu’est-ce qui pouvait lui faire croire que ça lui donnait une once de crédibilité dans la rue ?
Il tâcherait quand même de le faire libérer sous caution et d’amortir un peu le choc, pour la sentence. Et il s’occuperait de sa famille le temps qu’il faudrait, jusqu’à ce que le juge estime convenable de rendre Kevin à la vie sociale. C'était le protocole habituel, le minimum de ce que pouvait espérer l’employé moyen dans le Milieu, mais ça n’était pas une science exacte, bordel. Et puis, tout ça lui coûtait deux mille livres par semaine. C'était ça, la vraie priorité. Au bout du compte, il s’y retrouverait. Il fallait avant tout tirer les choses au clair. Et comme pour le reste, le plus tôt serait le mieux.
Lil était toujours à cran, après sa visite à la prison. Cet endroit la minait, lui rappelant désagréablement les catastrophes qui pouvaient s’abattre sur elle du jour au lendemain et la fragilité de sa situation. Ça la confortait surtout dans sa résolution de garder ses idées noires pour elle. Elle avait passé sa vie dans la hantise de sentir le sol se dérober sous ses pieds. Chaque fois qu’elle franchissait les portes d’une prison, le goût de cette vieille angoisse lui revenait.
La prison, c’était un cul-de-sac, un gros blockhaus où la société faisait disparaître les gens qu’elle considérait comme indésirables, en les laissant sombrer dans un trou de l’espace-temps. Lil avait toujours entendu dire que tout crime méritait d’être puni, et, jusque-là, elle n’y avait rien trouvé à redire.
L'argent, les biens matériels, c’était ce qui faisait plonger les hommes pour des années. A présent que son propre mari courait ce genre de risques, elle ne savait plus quoi penser. La vie carcérale aurait fatalement raison de lui…
Car c’était un fait : les délits concernant l’argent ou les biens étaient plus sévèrement punis que les meurtres ou les crimes sexuels. Au début, elle avait refusé de le croire, mais elle avait fini par se rendre à l’évidence quand son mari le lui avait expliqué. Elle en avait eu la preuve, point par point, dans les journaux, et ça l’épouvantait. Elle trouvait scandaleux que son homme soit condamné à une peine moins lourde s’il assassinait un inconnu dans la rue que s’il braquait une banque. Dans les deux cas il aurait enfreint la loi, bien sûr, mais en quoi un vol était-il plus grave qu’un meurtre ou un viol ? Parfois, ce genre de rumination morose lui ôtait le sommeil.
L'idée l’effleurait aussi qu’il pouvait avoir du sang sur les mains, mais elle se hâtait de chasser ce genre de soupçon. De toute façon, s’il lui était arrivé de tuer, c’était qu’il avait de bonnes raisons de le faire, se répétait-elle pour s’en convaincre. C'étaient, comme disait sa mère, les risques du métier. De lui-même, jamais Patrick n’aurait fait une chose pareille. Jamais, et surtout pas de sang-froid. C'était pour elle une certitude.
En se servant une tasse de thé, elle laissa errer son regard autour d’elle dans la cuisine et tâcha de s’imprégner du moindre détail. A côté de la maison où elle avait grandi, celle-ci était un palace, même s’ils vivaient encore bien au-dessous de leurs moyens, comme elle commençait à s’en rendre compte. Ils vivaient confortablement, mais sans plus. Patrick lui répétait que c’était la première chose qui faisait dresser l’oreille aux flics : une trop belle voiture, une maison trop luxueuse et pas de revenus déclarés. Ils avaient donc le train de vie qu’aurait pu leur assurer la partie légale de l’iceberg, ce qui restait tout de même nettement plus confortable que ce dont devaient se contenter la plupart des gens.
Si elle devait quitter la maison d’urgence, qu’est-ce qu’elle en garderait dans son souvenir ? Qu’est-ce qu’elle regretterait ? Comme son homme, elle ne pouvait vivre que dans l’instant. Si tout devait s’écrouler du jour au lendemain, elle devrait faire ses valises et s’en aller, sans un regard en arrière. Pourtant, une partie d’elle-même sentait que quelque chose clochait. Elle avait déjà un enfant, et ce deuxième qui se préparait… Elle aurait dû se sentir solidement enracinée dans cette maison, au lieu de la considérer comme un abri provisoire, une étape parmi tant d’autres, un genre de salle d’attente où elle patientait jusqu’au retour de l’homme qui présidait à ses destinées. Elle était loin d’être la seule dans ce cas : c’était le lot de la plupart des femmes de truand.
Pour la première fois, pourtant, elle s’inquiétait vraiment de ce que l’avenir lui réservait. Patrick était un homme intelligent. Il ferait de son mieux pour esquiver la loi, mais maintenant qu’elle était à nouveau enceinte, la perspective de se retrouver seule la glaçait d’effroi. Après avoir vu la prison de près, elle était épouvantée par le pouvoir que sa seule évocation exerçait sur elle. Tandis qu’elle regardait son petit garçon jouer sur le lino de la cuisine, elle sentit revenir la nausée désormais familière. Patrick disait que c’était le bébé, que ça passerait dès qu’il serait né, qu’elle recouvrerait toute son énergie et toute sa santé. Elle, elle n’en aurait pas juré.
La prison avait réveillé ses terreurs d’enfant. A elle seule, la solitude forcenée qui imprégnait l’endroit aurait suffi à la plonger dans le désespoir, mais devoir manger, dormir et même aller aux toilettes à heures fixes, quand on vous en donnait l’ordre, ça la révulsait. Se conformer toute sa vie à une grille imposée, pis, concoctée et mise en œuvre par des gens que vous auriez préféré éviter dans la vie courante, c’était le fond du fond.
Depuis que Brodie l’utilisait pour rendre visite aux prisonniers et leur faire passer des messages, elle avait développé une conscience effrayante de la précarité de son existence.
Etre à la merci d’autrui, elle connaissait, et elle détestait ça avec une virulence dont elle était la première surprise.
Elle attrapa Pat Junior et le serra dans ses bras, malgré les efforts du bambin pour lui échapper et retourner à ses joujoux. Longtemps privée d’amour, elle avait constamment besoin de contact physique. Un besoin urgent, impérieux, désespéré. Sentir autour d’elle les bras de son homme lui était aussi nécessaire que le sang qui coulait dans ses veines ou que l’air qui entrait dans ses poumons.
L'enfant commençait à pleurnicher. Elle le reposa par terre et s’alluma une cigarette, malgré le tremblement qui lui agitait les mains.
Dépendre de quelqu’un, en avoir besoin, ça entraînait des problèmes à n’en plus finir. Par moments, elle en venait presque à se demander si elle n’était pas plus à plaindre qu’avant. Elle avait passé sa jeunesse avec le sentiment d’être privée de quelque chose, même si, à l’époque, elle n’aurait su dire quoi. Mais maintenant qu’elle le savait, c’était presque pis.
Elle prit une profonde inspiration et soupira, une fois de plus.
Après tout, la vie, n’était-ce pas ce qu’on en faisait ? Et Patrick ne se décarcassait-il pas pour lui offrir une vie formidable… ?