Le Clan
Chapitre 2
Leur appartement flambant neuf, qu’ils avaient fait en sorte de rendre habitable – télé monumentale et canapé à l’avenant –, était situé dans un grand immeuble à Clapham découpé en studios. Les parties communes empestaient la sueur et la viande de chèvre, et ça n’arrêtait pas d’aller et venir à toute heure du jour et de la nuit – ce qui, pour eux, était plutôt un avantage. Ils avaient acheté le bâtiment par l’entremise d’une holding dont l’assemblée générale annuelle se tenait en Jamaïque. Le temps que le fisc remonte la piste des vrais propriétaires, ils auraient pris leur retraite et se seraient depuis longtemps envolés pour Montego Bay…
L'un dans l’autre, c’était une super piaule dans un super immeuble qui leur rapportait, en plus, quelques milliers de livres de loyers. Le quartier grouillait de grands Noirs et de jolies Blanches. Sonos et chaînes hi-fi s’égosillaient à plein volume partout, ce qui les fondait dans le décor.
Ils s’y sentaient en sécurité et n’avaient jamais sur eux que deux flingues, de provenance militaire. Le premier était un .38, l’autre, un .45, ce qui suffisait à faire pas mal de dégâts tout en restant assez discret pour être glissé à la ceinture sans attirer les regards. Spider et son frère n’étaient pas obsédés par la sécurité. Au contraire, même, ils étaient un poil trop sûrs d’eux. Dehors, dans une Ford Zodiac, étaient postés trois potes, trois féroces rastas qui, n’ayant pas encore embrassé les admirables valeurs de leur religion, auraient descendu leurs propres mères si elles avaient essayé de les doubler.
Dix minutes plus tôt, ils avaient repéré la bagnole des frères Williams. Dennis les avait lorgnés, de l’œil mécontent de qui découvre une grosse merde écrasée sous sa semelle, et les sentinelles n’avaient pas moufté. Donner à l’ennemi l’impression qu’il était en sécurité – fausse, bien sûr – était une de leurs règles d’or. Equipés de flingues et de machettes, les trois rastas étaient prêts à répliquer vigoureusement à tout ce que les
Blancs pouvaient leur proposer. Quiconque écoutait Sweet2 méritait ce qui lui tombait sur le coin de la figure. En fait, ils n’attendaient qu’une chose : que ça pète, histoire de faire le tri entre les hommes, les vrais, et les branleurs.
Dennis tenait à peine debout. Il s’était méthodiquement imbibé d’alcool depuis le matin et était fin prêt à en découdre. Ces trois rastas dans leur bagnole lui avaient mis les nerfs en pelote. Mais son petit frère Ricky, au volant, avait immédiatement désamorcé la confrontation, qui s’annonçait musclée.
– Calme-toi, putain.
Ricky, c’était quelqu’un. Pas tout à fait du même gabarit que ses frères, il avait l’esprit vif et démarrait au quart de tour. Il avait surtout assez de jugeote pour savoir que Dave leur boufferait les couilles au petit déjeuner s’ils se permettaient de déclencher une guérilla urbaine sans attendre qu’il leur en ait donné l’ordre. Dave n’avait pas renoncé à baiser Brodie, mais – et ça lui écorchait la bouche de l’admettre – il restait la locomotive de la famille. Et ça, Ricky, il respectait.
Dave s’efforçait de trouver une solution pacifique. Mais il commençait lui-même à comprendre pourquoi les autres en avaient plein le cul. Les Blacks avaient totalement colonisé la place et, même si tout le monde s’appliquait à leur seriner qu’ils avaient loupé le coche, c’était foutrement pas normal que les frères Williams se retrouvent sans un kopeck dans ce grand boxon généralisé où le pognon coulait à flots.
Ricky venait de se lever une petite nana dans un club, et il aurait bien eu besoin d’un peu d’oseille pour la gâter. Ça le défrisait donc particulièrement de se retrouver plus fauché qu’un mineur en grève. Le temps qu’ils se garent devant le Beckton Speiler, leur quartier général, il était déjà en train de chercher la bagarre qu’il venait d’éviter.
Il leur fallut cinq bonnes minutes, à trois – Bernie, Dave et lui –, pour faire entrer Dennis dans le pub. Dehors se trouvaient trois filles fleurant bon la collégienne en goguette, avec leurs jupettes plissées plus courtes que la mémoire visuelle d’un agent de la circulation.
– Amenez-vous, les poulettes, qu’on voie un peu vos nibards !
Les gamines avaient abondamment gloussé, à la fois choquées et émoustillées, mais avaient surtout poussé un gros soupir de soulagement quand les trois autres avaient finalement réussi à traîner Dennis à l’intérieur.
Les frères Williams se frayèrent un chemin jusqu’à l’arrière-salle, saluant leurs connaissances au passage. Dave surveillait les alentours en traînant Dennis, quand il ne le ne portait pas carrément, vers la salle du fond – un lieu sûr. Comme d’habitude, l’établissement était bondé, pris d’assaut par une foule en majorité constituée de copains ou d’associés. Pourtant, le tiroir-caisse n’engrangeait pas des masses de fric : ils avaient commis la grossière erreur, lors de la grande soirée d’ouverture, d’offrir une tournée générale. A présent, la clientèle considérait la chose comme un dû et ils avaient de plus en plus de mal à lui faire sortir ses biffetons – encore plus à joindre les deux bouts. Quant à braquer la supérette du coin, c’était hors de question – les frères Williams étaient censés être au-dessus de ce genre de conneries.
Dave croisait donc les doigts pour que son rendez-vous avec Patrick, plus tard dans la soirée, lui permette de trouver des solutions à leurs problèmes. Ils avaient balancé leur fric par toutes les fenêtres possibles et imaginables et n’avaient presque plus un rond. Ils bossaient pour Brodie. Ses frangins avaient beau lui seriner leur rengaine de revanche et de loi du Talion, Dave, lui, se souvenait d’une chose : avec Patrick Brodie, mieux valait s’abstenir de déconner. Le plus sûr aurait peut-être été de jouer cartes sur table avec lui en lui expliquant d’emblée la situation. Il n’y avait tout de même pas de honte à perdre du fric ; avec l’herbe, tout le monde en perdait. Les flics cherchaient à mettre la main dessus les premiers et y parvenaient plus souvent qu’à leur tour. Fallait le savoir. La mise était soit multipliée par dix, soit perdue. Après tout, ce genre de risque n’était pas couvert par les assurances ! Mais ils avaient tout de même perdu beaucoup plus que les autres, et il était délicat d’aller pleurer dans le giron de Brodie, de qui dépendait leur gagne-pain : ça revenait à reconnaître de facto qu’ils avaient foiré, et dans les grandes largeurs. Car Patrick, lui, continuait à s’en mettre plein les poches, tout comme Spider et ses petits copains. Ce qui faisait qu’à côté les Williams avaient l’air des quatre frères Dalton – aussi bêtes que méchants.
D’où la cause du malaise.
Ils avaient merdé comme des amateurs. Tout ce qu’ils avaient, ils le devaient à leur chef, Patrick Brodie. La leçon avait été rude et, comme d’habitude, Dave allait devoir arranger ça tout seul, faute de pouvoir compter sur ses abrutis de frères.
Dennis s’était écroulé sur une chaise près de la porte. Bernie était resté pour le surveiller pendant que Ricky allait leur chercher des consommations au bar. Ils s’était mis à parler de choses et d’autres, si bien que Dennis avait fini par refaire surface. Il était encore bourré, mais le speed que Ricky lui avait fait avaler semblait lui faire de l’effet. Seulement, maintenant il avait le gosier desséché et une grosse tendance à la paranoïa. Pas vraiment l’idéal. Il était déjà du genre violent en temps normal, alors le mélange alcool-dope le rendait difficilement contrôlable.
Comme ils attendaient les autres, Dennis reconnut la grosse voix de son cousin Vincent. Depuis qu’ils étaient tout petits, Vince et lui se vivaient comme rivaux. Bâtis sur le même modèle et se ressemblant comme deux gouttes d’eau, ils avaient toujours été la thèse et l’antithèse.
Maintenant que Vince investissait dans le business avec Brodie et Spider, leurs relations s’étaient carrément envenimées. Pour Dennis, Vince était un traître. Que son cousin trouve commode de se faire du pognon en toute sécurité lui passait à des kilomètres au-dessus de la tête. La seule chose qu’il voyait, c’était qu’il se faisait des couilles en or. Pis, qu’il investissait intelligemment tout ce qu’il gagnait. Dans la famille, on disait en rigolant qu’il était tellement grippe-sou que la reine en personne se déplaçait quand il ouvrait son larfeuil. En fait, Vincent n’était pas particulièrement radin. Plutôt avisé, tout bonnement. Il n’entretenait pas de suiveurs inutiles et évitait de claquer son fric dans des plans où il n’était pas sûr d’en ramasser un max.
Dave et les autres appréciaient plutôt leur cousin. Mais Dennis l’avait toujours eu dans le nez, et cette animosité était malheureusement réciproque.
Si les paris avaient été ouverts, tout le monde aurait misé sur Vince, qui ne buvait que modérément et ne touchait pas à la poudre. Il avait deux adorables gamines, une femme avec un beau petit cul et une sacrée putain de bicoque en faux Tudor, dans l’Essex. Il avait fait fortune grâce aux courses. En tant que joueur professionnel, il avait des books partout et offrait un ou deux points de plus que les bookmakers officiels. Il avait une vaste clientèle de gens pleins aux as et désireux de claquer leur fric sans avoir à répondre à trop de questions indiscrètes sur sa provenance.