LE Général DE Pierre - Livre II - Deux-Rivières

Geneviève Grenon Van Walleghem · Chapitre 3 sur 17 · partie 2/3

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LE Général DE Pierre - Livre II - Deux-Rivières

III Sur la terre fraîchement tassée

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

– Je le conçois, mais c’est néanmoins important pour moi.

Mots d’Airain se pencha sur ses dossiers.

– Je vous écoute, Lotus Mauve.

– Lors du banquet, j’ai été qualifié d’inférieur.

– Rien d’étonnant à cela, non ?

 

– 125 –

– Je pense que ce n’est pas prouvé. Je suis différent, mais de là à dire que je suis inférieur, il y a un pas qui ne peut être franchi sans autres !

Mots d’Airain le regarda avec condescendance.

– Lotus Mauve… je puis vous certifier que votre enquête est sans objet. Je suis plus qualifié que vous pour juger de la valeur des hommes, et je vous garantis que vous êtes inférieur.

– Mais je…

– Regardez-vous : votre anormalité est manifeste. Êtes-vous donc aveugle, en plus de tous vos autres défauts ?

– Je ne… je ne suis pas d’accord avec vous. J’essaie juste-ment de savoir s’il s’agit d’une anormalité ou d’une normalité al-ternative.

– Vous n’êtes pas d’accord avec moi, Lotus Mauve ?

Il y avait une menace terrible dans la voix tranquille de Mots d’Airain, et le médecin frémit.

– Je… je vous présente mes excuses, monseigneur.

– Et vous pensez que je vais les accepter, Lotus Mauve, alors même que vous osez vous rebeller contre mon autorité ?

– Il ne s’agit pas de rébellion, mais de… de l’affirmation d’un doute…

Mots d’Airain pâlit de fureur, et le médecin se laissa glisser au sol, puis se prosterna front contre terre, tremblant. Il fallut de très longs instants pour que le souffle de son supérieur

 

– 126 – s’apaisât, et qu’il entendît le bruit de la lame glissée à nouveau dans le fourreau.

– Je n’aurais jamais dû vous autoriser à vous asseoir face à moi. À l’avenir, c’est ainsi que vous me parlerez.

– Bien, monseigneur.

– Par ailleurs… je ne suis pas un imbécile, Lotus Mauve. Je comprends parfaitement que vous puissiez souffrir de votre in-fériorité, et que vous tentiez de trouver des arguments fallacieux pour vous croire moins méprisable que vous ne l’êtes. Mais je n’entrerai pas en matière sur le sujet. Est-ce clair ?

– Absolument, monseigneur.

– Si je devais apprendre que vous importunez qui que ce soit avec vos questions, vous le paieriez très cher.

– Oui, monseigneur.

– Filez, maintenant.

– Bien, monseigneur. Euh… puis-je me relever ?

Mots d’Airain sourit, soulagé par la voix brisée de Lotus Mauve. Allons ! Le pauvre idiot semblait avoir pris la mesure de sa naïveté, et du ridicule de ses espoirs et de ses… « valeurs », à défaut d’un terme plus adéquat. Le médecin repentant méritait un peu de douceur. Mots d’Airain consentit donc :

– Je vous en prie, Lotus Mauve, relevez-vous.

Cela lui permit de voir le visage de son subordonné, et le désespoir qu’il y dégusta lui plut. Néanmoins, il n’était pas ques-tion que le médecin cessât de travailler.

 

– 127 –

– Par ailleurs, Lotus Mauve, je voulais vous dire que vos nouvelles méthodes de guérison font bien meilleur effet. Vos pa-tients sont nettement plus satisfaits.

– Je vous remercie, monseigneur.

Mots d’Airain lui fit signe de s’en aller, et comme Lotus Mauve allait quitter le bureau, il ajouta :

– Mais si je devais recourir à vos services, épargnez-moi le cérémonial et les offrandes. Moi, je sais bien que vous n’avez be-soin de rien de plus qu’une bonne raison de travailler. Et je crois vous l’avoir fournie.

– Certainement, monseigneur.

Lotus Mauve n’eut pas le courage de rejoindre son appar-tement, ni d’aller jusqu’au jardin. Il sortit sur un balcon, et se laissa tomber sur un banc de pierre. Inférieur… il était donc in-férieur. Et pourtant, il s’était senti tellement bien dans son bain, entouré de fleurs ; ou dans la chaleur de son lit, les sourire d’amis imaginaires éclosant sous ses paupières. Il s’était aimé, en se contemplant dans le miroir, et avait respiré l’odeur de sa peau avec tant de plaisir. Et le goût des fruits dans sa bouche, la sveltesse de son corps ménagé et chéri… était-ce vraiment cela, être inférieur ?

Était-il donc assez fou pour se sentir normal alors qu’il était un déviant ridicule ? Il rit soudain, en pensant à Mots d’Airain, si apte à juger de la valeur des hommes. Il était fou, et il était supposé être le médecin d’un homme important, d’un monarque régnant sur Deux-Rivières, la plus belle ville qui fût au monde… ou à tout le moins, la plus orgueilleuse. Son opinion ne valait peut-être rien, mais il ne trouvait pas très judicieux de prendre un fou pour garant de sa santé ! Allons, il y avait bien

 

– 128 – une explication raisonnable : peut-être savait-il juger de la santé de tous, sauf de la sienne propre ? Peut-être guérissait-il autrui à défaut de pouvoir curer sa débilité et sa folie ? Était-ce un syndrome fréquent ?

S’il désirait l’apprendre, il y avait sûrement des biographies de médecins à la bibliothèque. Il lui semblait se rappeler qu’un archiviste avait entre autres pour fonction de raconter la vie de ceux qu’il côtoyait. D’un pinceau gracieux, sur des feuilles d’un papier magnifique et coloré… Lotus Mauve soupira, car les livres qu’il avait touchés jusque-là n’avaient pas eu la douceur dont il se souvenait ; et leurs couleurs lui avaient rarement don-né l’impression d’une chaleur caressante et d’une immense ten-dresse. Néanmoins, il retourna à la bibliothèque, et l’archiviste le salua d’un reniflement méprisant.

– Je désire consulter des biographies de médecins.

– En quoi vous concernent-elles ?

– Je suis médecin.

– À d’autres ! Vous, vous appelez la vie, voilà tout ! Vous n’avez aucun mérite à exploiter ainsi un don inné ! Il vous suffit de vous montrer spontané… mais vous ne connaissez rien aux maladies, ni aux remèdes. Vous êtes un ignare qui n’a pas étudié une ligne de toute sa vie, un sale usurpateur indigne du poste !

Lotus Mauve se retira, bouleversé. Il regarda, hagard, les couloirs du palais, et se demanda comment un tel lieu pouvait exister. Il avait pleuré, et personne n’était venu le rassurer, comme si son sort était indifférent à tous ! Pire, l’archiviste s’était montré encore plus méchant, comme si la douleur n’était pas une horreur à proscrire, mais une faille à exploiter, à agran-dir.

 

– 129 –

Il rejoignit son appartement en titubant, il se blottit dans son lit, et il pleura, troublé par une sensation de perte indéfinis-sable : les archivistes… l’archiviste n’avait-il pas été un ami cher ? Pourquoi lui faisait-il si mal ? Pourquoi le blesser de mots ? Il serra les dents, et se répéta que la fonction ne faisait pas l’ami : seul l’archiviste aux cheveux verts l’avait accueilli avec bonté… avec amour, même. Oh ! Comme il aurait voulu le revoir ! Lui, il aurait su lui expliquer ce qui lui arrivait.

Il se réveilla après une sieste très brève, avec l’impression d’étouffer. Il ne supportait plus le palais, l’idée qu’un importun pouvait surgir n’importe quand et se montrer cruel avec lui. Il voulait sortir, et trouver des plantes, des rires joyeux, sans mo-querie. Il voulait de la gentillesse, et retrouver son insouciance. Mais où ? Il y avait un jardin au palais, mais il était désert, et ce-la le heurtait. À quoi bon un jardin, s’il n’y rencontrait pas de gens heureux prêts à partager leur bonheur avec lui ? À quoi servait la beauté, si elle ne ravissait personne ? À quoi servait un papillon tué et piétiné, une grenouille plantée sur un bâton, ses yeux éteints par la mort ?

Il passa un grand manteau sur sa robe de médecin, et posa un voile sur ses cheveux, pour être moins aisément reconnais-sable. Il ne se faisait guère d’illusions, car il était trop grand et trop mince pour passer inaperçu ; mais même un léger camou-flage valait mieux que rien. Il franchit la porte dans l’enceinte intérieure, et accéda aux quartiers extérieurs du palais, avec leurs boutiques et leurs ruelles animées. Il s’y promena sans oser parler à quiconque. Il aperçut un homme âgé, aux habits usés, qui tendait la main aux passants, et il s’étonna : que faisait donc cet homme ? Il vit une femme poser une piécette dans la paume du vieux, et celui-ci se confondit en remerciements ; mais il suivit la femme d’un regard empreint de rancœur et de fureur. Lotus Mauve faillit s’éloigner, mais l’homme remarqua alors un moineau qui sautillait péniblement, traînant une aile brisée. L’homme émit un bruit réprobateur, il se pencha, et ra-

 

– 130 – massa l’oiseau. Il l’apaisa de murmures, et s’installa plus confor-tablement pour pouvoir le soigner.

Lotus Mauve admira les gestes précis de l’homme, il appré-cia la douceur avec laquelle l’animal était traité, et il convint que l’homme faisait de son mieux, pour un médecin auquel la vie n’obéissait pas. Il eut pitié de l’oiseau, qui souffrirait longtemps et garderait des séquelles, mais il n’eut pas le cœur d’intervenir, car l’homme semblait si soulagé de pouvoir soigner quelqu’un. Lotus Mauve hésita presque à blesser un autre moineau pour lui donner ce plaisir, mais il frissonna d’horreur : les humains nui-saient bien assez ! Si encore il s’était agi de briser un bras à l’un de leurs enfants, il aurait hésité ; mais les animaux ne lui avaient rien fait.

Il s’approcha de l’homme.

– Bonjour, monsieur.

Celui-ci lui jeta un regard hostile, mais Lotus Mauve ne se laissa pas démonter.

– Je passais par hasard, et j’ai admiré le soin avec lequel vous avez soigné cet oiseau. Vous êtes vraiment un médecin re-marquable !

L’homme eut un rire triste.

– Vous êtes vraiment le seul à le penser ! Je suis radié, mon bon monsieur, déclaré inapte à soigner des humains ! Personne ne me confierait même un animal de compagnie, s’il avait une valeur marchande ! Il ne me reste qu’eux, ceux qui n’ont pas le choix.

– Je suis désolé.

 

– 131 –

– Il n’y a pas de quoi. Je suis bon à jeter, voilà tout.

– Mais pourquoi ?

– Ha ! Ma mémoire me joue des tours, mes mains trem-blent, je m’endors parfois… j’ai oublié une fois de recoudre un patient que j’avais ouvert, et cela a suffi pour qu’on me foute dehors !

Il ajouta :

– Mais comme si vous ne le saviez pas ! Vous êtes bien le médecin du palais, le fameux Lotus Mauve, celui à qui la vie obéit ?

– Je… oui. Mais cela ne m’empêche pas d’admirer la maî-trise de confrères plus conventionnels.

L’homme eut une grimace méprisante, puis :

– Le pire, c’est que vous semblez sincère.

– Je le suis. Je n’ai jamais demandé à occuper ce poste. À vrai dire, j’ai même demandé à le quitter, mais ils ont dit que… que…

– Qu’est-ce qu’ils ont dit ?

– Qu’ils me tueraient, si je le faisais.

– Ça leur ressemble assez. Mais pourquoi vouliez-vous dé-missionner ?

– Ils ne vivent pas sainement ! Ils se détruisent, et ensuite, ils me demandent de les soigner, mais seulement à moitié ! C’est du délire !

 

– 132 –

Le vieux éclata de rire.

– C’est toi qui délires, mon gars ! C’est à croire que c’est la première fois que tu soignes des humains. Si tu en trouves un de raisonnable sur cent, tu es déjà chanceux.

– Vraiment ?

– Bien sûr. Mais, mon gars, d’expérience, je ne te conseille pas de quitter le palais. La vie, dehors… elle est moche. J’en sais quelque chose.

Lotus Mauve soupira : un espoir de plus disparaissait. Le vieil homme semblait effectivement savoir ce qu’il disait. Il de-manda :

– Quel est votre nom ?

– Appelle-moi Bon-à-jeter.

– Vous plaisantez ?

– Non.

– Comme il vous plaira. Mais dites-moi, même radié… ne pouvez-vous pas soigner les pauvres, ceux qui n’ont pas l’argent pour payer un médecin officiel ?

– Les officiers me feraient la peau. Ils ne rigolent pas avec l’exercice illégal de la médecine.

– Mais alors, qui soigne les pauvres ?

– La mort.

 

– 133 –

Lotus Mauve regarda le moineau, ébouriffé et tremblant, et se dit que, dans un monde d’humains, il faisait parfois bon être un animal.

– Je serai ravi de vous revoir, monsieur. Êtes-vous souvent dans les parages ?

– Au point que mon cul s’y incruste.

– Je repasserai.

– Ouais ? Alors n’hésite pas à m’apporter un cadeau, la prochaine fois. Ça entretient l’amitié et ça pourrait même atté-nuer les haines.

– Je… très volontiers. À bientôt.

– C’est ça ! Et n’hésite pas à crever d’ici-là !

Lotus Mauve se retourna, plus étonné que choqué par le curieux mélange d’affection et de rancœur dans le ton de Bon-à-jeter. Celui-ci lui fit un clin d’œil :

– T’inquiète pas, toubib. Je t’ai dit que j’étais fêlé, non ?

Lotus Mauve regagna le palais, troublé.

*

Le surlendemain, Lotus Mauve ouvrit les armoires de son cabinet, et y préleva une partie des instruments, bandages et remèdes. Il les emballa soigneusement, puis sortit pour revoir Bon-à-jeter. Celui-ci ouvrit le paquet.

– Peuh ! Ça ne se mange même pas !

 

– 134 –

– Je suis désolé. Je pensais que vous aimiez pouvoir soi-gner dans de bonnes conditions.

– J’aime aussi pouvoir soigner dans de bonnes conditions. T’inquiète pas, mon gars, je saurai qu’en faire.

– J’en suis ravi.

Le vieux secoua la tête, surpris par le soulagement mani-feste de Lotus Mauve. Il proposa :

– Tu veux qu’on cause ?

– J’en serais ravi. Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ?

– Que tu la fermes et que tu écoutes.

Lotus Mauve hocha la tête. Au fond, les monologues étaient encore ce qu’il y avait de moins dangereux quand il s’agissait de fréquenter un humain. Bon-à-jeter commença :

– Moi, je suis le chef.

Lotus Mauve lui jeta un regard curieux, et le vieux se frois-sa.

– Tu ne me demandes pas de quoi je suis le chef ? Dis tout de suite que tu t’en fous !

– Mais… vous m’avez demandé de me taire…

– Et d’être attentif, abruti. Comment veux-tu sembler inté-ressé, si tu ne dis rien ?

Lotus Mauve étouffa un soupir, et :

 

– 135 –

– Vous êtes un chef, bravo ! Mais le chef de quoi ?

– De l’amicale des clochards zoophiles !

– Ah ? Euh… mes félicitations. Cela semble très intéres-sant.

Bon-à-jeter lui sourit affectueusement, et Lotus Mauve fail-lit gémir de bonheur, car il n’en pouvait plus d’être seul. Le vieux continua :

– J’ai des potes dans toutes les villes voisines, mon gars ! Et tous, nous soignons les petites bêtes. Nous échangeons des recettes, parce que tu vois, la médecine vétérinaire, ça ne s’improvise pas. Tu ne peux pas soigner une grenouille comme tu soignerais une femme, tu comprends ?

– Parfaitement. Mais comment communiquez-vous ?

– Mm… c’est un secret.

– Je serais tellement heureux de pouvoir le connaître !

– Au point de m’apporter une bouteille d’alcool la pro-chaine fois ?

– Certainement !

Lotus Mauve pouvait imaginer transporter de l’alcool ; tant qu’il n’avait pas à en boire, peu lui importait ce que c’était.

– C’est tout simple… les rouliers qui transportent les mar-chandises de ville en ville… ils passent aussi nos petits mes-sages ! Ça ne pèse pas bien lourd, et ça nous permet de savoir comment vont les copains.

 

– 136 –

– Comme c’est bien trouvé !

Le vieux se rengorgea. Lotus Mauve songea qu’il n’aurait plus manqué qu’il se remplumât, et il aurait commencé à avoir de quoi faire le fier. En l’état… il évita de ricaner.

– Et comme c’est généreux de la part des rouliers.

– Généreux ? Mes fesses ! Leurs bestiaux ont toujours un petit bobo à soigner, ni vu, ni connu. Et comme les gardes des portes adorent pinailler sur l’état de santé des bêtes… y a intérêt à ce qu’elles se portent bien, ou à payer des pots-de-vin.

Lotus Mauve resta longtemps, guidant la conversation du vieux, et apprenant peu à peu, effaré, à quoi ressemblait le monde à l’extérieur du palais… ou du moins, le monde vu par un clochard zoophile.

*

Lotus Mauve regarda Bon-à-jeter bourrer sa pipe, l’allumer, et tirer dessus avec béatitude. Il était incapable de comprendre comment un médecin pouvait infliger cela à ses poumons, mais il haussa les épaules, car un médecin radié, et habitué à tolérer les mœurs de la cour, n’était plus vraiment au service de la santé.

Le vieux toussa, et Lotus Mauve remarqua :

– Vous n’allez pas très bien.

– Je fais ce que je peux, mon gars. Un médicament ne suffit pas à compenser les inconforts de la pauvreté, vois-tu !

– Je… je pourrais essayer de vous soigner.

 

– 137 –

– Ben voyons. T’es pas payé pour, tu te souviens ! T’as pas de temps à perdre avec des pouilleux.

Lotus Mauve prit cela pour un oui. Il regarda la vie en Bon-à-jeter, et il hoqueta de surprise, car elle le fuyait, non pas bru-talement, mais sournoisement, par de nombreuses petites fuites. Spontanément, il la suivit du regard, et se mordit les lèvres pour ne pas crier : elle se glissait en lui ! Comment était-ce possible ? Il n’avait jamais fait pareil effet à un patient. Il bal-butia :

– Je… je vais au bout de la rue, chez le marchand de fruits secs. En voulez-vous ?

– Oui.

Lotus Mauve ne quitta pas la vie de Bon-à-jeter des yeux, et il soupira, car aussi loin qu’il allât, elle continuait à affluer en lui. Il revint avec des dattes, et le vieux grimaça :

– Beuh ! Des dattes ? Qu’est-ce qui ressemble plus à une crotte ?

L’âme d’un humain, songea Lotus Mauve, mais il ne le dit pas, car il était trop occupé à poursuivre son examen du vieil homme. Heureusement, les fuites étaient faibles, mais elles suf-fisaient certainement à expliquer les absences et les oublis qui affligeaient Bon-à-jeter, et qui l’avaient disqualifié comme mé-decin. Oh oui, il avait certainement pu oublier de recoudre un patient… Lotus Mauve frissonna : comment pouvait-on ouvrir un corps, voir du sang couler, alors que la vie était si docile !

Il examina cette vie volée qui venait se nicher en lui, et re-marqua avec étonnement qu’elle formait une trame sur laquelle sa propre vie se greffait. C’était tellement étrange ! Comment son existence même pouvait-elle causer une anémie chez ce vieil

 

– 138 – homme ? C’était irrespectueux, et c’était également stupide, car la vie volée était de mauvaise qualité, fripée, aigrie. Pourtant, la vie avait dû avoir une bonne raison pour agir ainsi, car elle ne coulait pas au hasard. Si elle avait décidé de quitter le vieux mé-decin pour animer Lotus Mauve, c’était à dessein. Il se souvint des soins approximatifs donnés au moineau, et il sourit : étant plus compétent que le vieux médecin, il était légitime qu’il ap-parût. Les patients seraient reconnaissants de cette évolution, et eux seuls comptaient.

Mais tout de même, Lotus Mauve préférait ne pas dé-pendre d’une vie volée. Que ferait-il, si le vieil homme venait à mourir ? Bon-à-jeter lui avait peut-être donné la vie, mais il était préférable de couper le cordon ombilical. Il se demanda comment déplacer la source du drain, mais échoua à le faire. Tout ce qu’il put apprendre, c’est qu’il existait une autre source, mais trop lointaine pour qu’il pût la capter. Et pourtant, d’une certaine manière, cette source lointaine et chaleureuse jouait également un rôle dans son existence. D’une certaine manière, qu’il échoua à définir. Il renonça, épuisé, et mangea quelques dattes.

Il regarda Bon-à-jeter, et il songea que celui-ci avait choisi son nom en toute connaissance de cause. Tant qu’à devoir affai-blir quelqu’un, cela ne dérangeait pas Lotus Mauve que ce fût le vieux. Même rétabli, celui-ci aurait eu sa vie derrière lui, et il était bien capable de continuer à vouer à son successeur cet étrange mélange d’affection réticente et de rancœur féroce. Bien portant, il pouvait décider de lui nuire, et y réussir. Il décida de ne pas soigner le vieux. Celui-ci fit remarquer :

– Je ne me sens pas mieux.

– Certaines cures prennent du temps pour donner un effet sensible.

 

– 139 –

– Ah bon.

– Mais je puis vous assurer que vous êtes un patient très réceptif à mes méthodes.

– Ouais.

Lotus Mauve prit congé. Derrière lui, il entendit le vieil homme siffler entre ses dents :

– Voleur…

Lotus Mauve sursauta : c’étaient les mots même que l’archiviste avait utilisés. Il se retourna lentement, et le vieil homme le salua de la main, souriant.

– Si jamais tu trouves des cacahuètes, mon gars…

– Je… j’y songerai, c’est promis.

Lotus Mauve revint à ses appartements, et y trouva un messager qui l’invita à le suivre. Le médecin lui demanda pour-quoi, et l’homme lui tendit un ordre de réquisition signé de Mots d’Airain, par lequel celui-ci le mettait à la disposition d’un magistrat nommé Sceau Brisé.

Le messager l’emmena jusque dans une aile du palais que le médecin n’avait jamais visitée. Les rosiers qui poussaient contre les murs de pierre lui parurent ironiques, sans qu’il pût dire pourquoi, jusqu’à ce qu’il lût le panneau placé au-dessus de la porte : « Commissariat de police du palais de Deux-Rivières ». Ils entrèrent, et le messager guida Lotus Mauve vers une pièce où celui-ci frémit à la vue des instruments et du bra-sero rougeoyant : il y avait là tout le nécessaire pour briser un homme. Il n’eut pas le loisir de s’attarder sur les conditions d’hygiène déplorables, ou sur certaines taches douteuses qui

 

– 140 – souillaient le plancher, car Sceau Brisé lui fit signe de s’approcher.

– Lotus Mauve ! Enfin ! Vous allez pouvoir nous aider !

Le médecin voyait mal comment, mais le magistrat lui dé-signa un homme attaché sur un chevalet de torture. Lotus Mauve se détourna avec un haut-le-cœur, tant l’homme était endolori.

– L’interrogatoire de ce suspect présente quelques difficul-tés, même si notre bourreau est excellent.

Le médecin n’en doutait pas, il n’avait jamais imaginé qu’un corps pût souffrir autant.

– Cette fripouille a le front de nous résister. Il affirme qu’il ne craint rien, car toute douleur a une fin. Mais j’ai entendu par-ler de vos talents, cher ami… et je compte sur vous pour garder cet homme en vie, éternellement s’il le faut, mais à tout le moins jusqu’à ce qu’il parle.

Lotus Mauve vomit d’horreur, et le messager lui tendit un mouchoir, pour qu’il s’essuyât les lèvres, puis un verre d’eau.

– Ne vous en faites pas, cher docteur, vous réagissez comme la plupart des débutants.

– Nous n’avons pas tous la chance d’avoir eu un papa bou-cher, ajouta le bourreau amicalement.

Le médecin se pencha sur le prisonnier, et se mordit les lèvres en voyant l’état de sa vie, qui ne demandait qu’à s’échapper de ce corps brisé. Dans les yeux de l’homme, une étincelle de désespoir était née, et Lotus Mauve s’en savait res-ponsable. Il regarda Sceau Brisé, n’osa pas s’opposer à lui, et

 

– 141 – força de la vie neuve à entrer dans le supplicié. Il recula, les mains douloureuses, comme s’il avait caressé les filaments de méduses chasseresses. Il observa ses paumes et ses doigts, et les vit striés de rouge. Le bourreau fit hurler l’homme.

– Salaud ! Tu vois ce que tu as fait au bon docteur ?

Lotus Mauve fut heureux d’avoir l’estomac vide. Il se laissa tomber sur un siège, incapable de rester debout. Il se raidit à chaque cri, et bientôt, son propre corps ne fut plus qu’un nœud douloureux. Le bourreau annonça :

– Docteur, vous devriez venir. Je crois qu’il part.

Il s’avança, soutenu par le messager, et regarda le visage de l’homme. Il était incapable de l’entendre hurler plus longtemps. Il posa ses mains sur la chair luisante et enflée, et fit semblant d’appeler la vie.

– C’est bon. Vous pouvez y aller sans crainte, il est revigoré.

Le bourreau sourit, et se remit à l’ouvrage avec ardeur. Lo-tus Mauve s’assit, et surveilla la respiration du prisonnier, espé-rant qu’il mourrait rapidement. Le bourreau fronça les sourcils, et retira ses mains de la plaie où il officiait.

– Docteur… vous avez dû vous tromper. Je crois qu’il est mourant.

– Je… je suis désolé. Une simple erreur de diagnostic… je… c’est la première fois que je dois m’occuper d’un patient… traité ainsi…

Sceau Brisé se tourna vers lui ; il se leva, le prit par le col, et le fixa dans les yeux, glacial :

 

– 142 –

– Vous… tentez cela encore une fois, et c’est vous que je fais torturer, pour complicité. C’est clair ?

Lotus Mauve ne put répondre. Il était incapable d’imaginer ce que l’homme avait pu faire pour mériter un pareil traite-ment ; mais il ne supportait pas l’idée qu’ils pourraient le tou-cher, lui, de leurs fers chauffés à blanc, écarter sa chair entaillée, le déchiqueter. Il préférait encore devoir se rouler en boule contre le mur et se boucher les oreilles. Il les aida, et l’homme finit par parler. Le magistrat, bonhomme, se tourna vers lui :

– Eh bien ! Vous avez fini par vous montrer raisonnable ! Vous autres, les médecins, vous avez tendance à gracier à ou-trance, à ne pas savoir comment traiter les déviants !

Il le regarda, et ajouta :

– Venez avec moi, je vous offre un verre.

Lotus Mauve regardait le verre d’alcool posé devant lui, in-capable d’en boire une goutte de plus. L’alcool le brûlait, comme le feu avait brûlé les chairs du prisonnier. Le magistrat lui tapo-ta le bras.

– Allez ! Dites-vous que vous avez fait votre devoir de ci-toyen en nous aidant à faire parler cette ordure ! C’est pénible, mon bon, mais c’est très méritoire.

Il eut un clin d’œil complice.

– De plus, vous m’avez donné une idée.

Le médecin frémit, et prit congé. Il aurait donné n’importe quoi pour être capable de chasser une idée de la tête d’un fou ; mais un tel pouvoir n’existait pas.

 

– 143 –

*

Lotus Mauve revenait du palais extérieur, où il avait remis de la nourriture et des médicaments à Bon-à-jeter. Il l’avait éga-lement aidé à soigner une grenouille, dont les os trop fins étaient délicats à manipuler pour les gros doigts du vieux. L’archiviste se mit en travers de son chemin.

– Eh bien, c’est du propre ! Faire semblant de se soucier du sort de celui que vous avez réduit à la misère !

– Réduit à la… de quoi parlez-vous ?

– Du vieux médecin, bien sûr !

– Le vieux… quel rapport avec moi ? Je ne le connaissais pas avant de sortir du palais intérieur.

– Il a été le médecin du palais, jusqu’à ce que vous lui vo-liez sa place !

– Moi ? Je n’ai jamais demandé à l’occuper ! Et puis, pour-quoi vous croirais-je ? Vous me détestez au point que vous pourriez bien me mentir !

L’archiviste lui fourra sous le nez un document officiel, dûment pourvu des sceaux nécessaires.

– Ça ! C’est son acte de révocation ! Et qui a occupé son ca-binet après cela ? Vous ! Ne me dites pas qu’il n’y a aucun rap-port !

Lotus Mauve attrapa le document, et tenta de le lire. L’archiviste voulut le lui reprendre, mais il agrippa le papier.

 

– 144 –

– Allons ! Il faudrait savoir ! Vouliez-vous me le montrer, oui ou non ? Et si vous tirez comme ça, il va se déchirer. Vous n’êtes pas payé pour détériorer les archives, je suppose ?

Le fonctionnaire maugréa, et Lotus Mauve acheva sa lec-ture.

– Je ne figure pas sur ce document. Par contre, il y a men-tion d’une incompétence incompatible avec le poste de médecin du palais, et d’un document de radiation de l’ordre des méde-cins… ici, voyez-vous ?

L’archiviste lui arracha le papier, et le replia furieusement. Lotus Mauve évita de dire que l’incompétence de Bon-à-jeter n’était certainement pas une manœuvre politique pour l’évincer, mais une dure réalité… due au drain que son successeur lui im-posait… non, que la vie imposait au vieux médecin. Et pourquoi aurait-il parlé de ce détail ? Il n’en était pas responsable, il n’avait jamais demandé à drainer le vieil homme, à se bâtir sur sa vie usée et morne !

– Et mon engagement ? Je serais curieux de le voir.

Le fonctionnaire ricana.

– Je ne suis pas à votre service. Vous n’avez qu’à en de-mander une copie à Mots d’Airain.

– Bien sûr, et je lui dirai pourquoi je dois m’y résoudre. Il sera ravi de votre absence de coopération.

L’archiviste grinça des dents.

– Je n’ai pas de trace de votre engagement. Tout ça, c’est copinage et autres magouilles, et ils n’ont pas voulu en laisser de traces.

 

– 145 –

– C’est votre point de vue. Vous pouvez imaginer le monde comme vous l’entendez, mais pourriez-vous cesser de me faire plus noir que je ne suis ? Je n’ai jamais demandé à occuper la place du vieux médecin ! Si le monarque a trouvé une relique et l’a jugée supérieure à son médecin attitré, je n’y suis pour rien.

– Mais bien sûr… vous êtes innocent… tous les praticiens qui assistent les bourreaux ont la réputation de l’être, alors pourquoi pas vous ?

Lotus Mauve blêmit.

– Ha ! Vous pensiez que personne n’en était informé ? Mais tout le monde sait que Sceau Brisé s’est vanté de votre dili-gence ! Il vous présente comme la plus belle invention en ma-tière de police depuis la découverte du feu… ce n’est pas peu dire.

Lotus Mauve eut un haut-le-cœur, et l’archiviste ajouta :

– Oh ! Pas besoin de faire le dégoûté ! Je vois clair en vous ! Rien ne vous sert de faire l’aumône, vous n’abusez personne. Chacun sait bien que vous n’avez aucune moralité.

– Sceau Brisé ne m’a pas laissé le choix.

– On a toujours le choix, cracha l’autre avec mépris.

Je voudrais vous y voir, songea Lotus Mauve ; puis il se re-prit, car il ne souhaitait à personne d’endurer ce qu’il avait subi, et la colère n’y changerait rien. Il tourna les talons, et s’éloigna, furieux. Encore un peu, et il serait accusé d’aimer torturer ses patients !

*

 

– 146 –

Il faisait nuit, et Lotus Mauve regardait une lanterne se ba-lancer doucement dans le vent. Il l’avait peinte de papillons co-lorés, puisqu’il ne pouvait plus en créer. Il avait cherché les pigments aptes à recréer le chatoiement, mais sans les trouver. Pourtant, il était certain qu’ils existaient, soigneusement rangés dans de petits pots joliment étiquetés. Il n’était guère surpris, car si même le thé au jasmin était indisponible pour lui seul, de quoi d’autre ne le privait-on pas ? Il sursauta quand un coup fut frappé à sa porte. Il alla ouvrir, et vit un garde dont la livrée lui apprit qu’il servait Sceau Brisé.

– Mon maître requiert vos services, docteur. Il vous saurait gré de vous vêtir avec élégance, car il s’agit d’une soirée privée.

Lotus Mauve n’osa pas refuser.

– Dois-je considérer que je suis en service ?

– Vous avez une existence, en dehors de votre métier ? J’ignorais même qu’on vous eût remis un habit civil.

Le médecin se mordit les lèvres. Il possédait d’autres ha-bits, mais ne les avait jamais portés hors de son appartement ; sa question avait été stupide. Il murmura :

– J’arrive.

Le garde le fit entrer dans les vastes appartements de Sceau Brisé, qui sentaient l’encens, l’alcool, la nourriture et le sang. Lotus Mauve étouffa un gémissement en voyant une jeune fille attachée dans une posture plus qu’inconfortable, entourée d’hommes partiellement dénudés, et passablement ivres. Le magistrat salua joyeusement Lotus Mauve, et cria à ses invités :

 

– 147 –

– Messieurs, voici le prodige ! Vous voyez cette jeune fille un peu usée par nos ébats ? Il va nous la remettre en état ! Elle sera comme neuve, et nous pourrons recommencer !

– Ce serait dommage, dit l’un d’entre eux. J’aime bien ce que j’ai fait de sa main droite.

– Et son dos ! ajouta un autre. Une si belle sculpture sur chair ! Ne pourriez-vous guérir que ce qui nous arrange, cher docteur ?

Lotus Mauve regarda la fille violée et mutilée, et souffla :

– Comment… comment avez-vous pu la mettre dans un tel état ? Elle aussi, elle est coupable ?

Sceau Brisé éclata de rire.

– Oh, docteur ! Bien sûr que oui : elle est coupable de ba-nalité ! Des jolies pauvresses comme elle, il y en a plein le pays ! C’est du bétail, voyons, sans talent particulier… si vous voyez à qui je fais allusion.

Lotus Mauve ne voyait que trop bien, mais dit pourtant :

– Elle ne va pas bien. Vous devriez la laisser en paix.

– Soignez-la, docteur, nous avons encore envie de nous amuser.

– C’est impossible, monseigneur. Elle ne veut plus vivre, et repousse la vie que je tente de lui insuffler.

Ils firent la grimace, puis Sceau Brisé haussa les épaules :

 

– 148 –

– Bah ! L’amour à mort, et puis nous en ferons venir une autre ! Soyez des nôtres, docteur.

– Je vous remercie, mais… je préférerais me retirer. Je n’ai guère de goût pour ce genre de loisir.

– Vous préféreriez peut-être prendre la place de la jeune dame ? demanda l’un des invités.

Lotus Mauve ouvrit des yeux horrifiés.

– Il doit vous être plus simple de vous guérir vous-même que de soigner une salope à moitié morte, n’est-ce pas ?

Sceau Brisé remarqua :

– C’est risqué, mon ami. Si notre bon docteur perd le goût de vivre, notre seigneur sera furieux. Il détesterait perdre cette précieuse relique.

– Oh, tu es d’un morne, Sceau Brisé ! Tu ne sais pas rece-voir, voilà ce que c’est.

– Moi ? Je ne sais pas recevoir ? Allons donc ! Vous voulez voir si notre médecin peut nous faire passer une bonne soirée ? Allez-y ! Mais si vous faites mine de me le tuer… je vous fais fendre le crâne !

Ils éclatèrent de rire, et Lotus Mauve recula, inquiet.

– Eh bien, docteur, qu’attendez-vous ? Vous vouliez que la jeune dame ait un répit, alors faites-nous rire, et nous vous promettons de ne plus nous occuper d’elle…

– Vous faire rire ? C’est que… je ne sais pas comment…

 

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– La jeune dame nous a dansé un petit quelque chose…

– Nue, bien entendu…

Lotus Mauve n’avait pas la moindre envie de se dénuder devant une bande d’ivrognes hilares, mais ils avaient raison : la jeune fille avait besoin d’un répit, et plus encore de soins. Il se concentra sur les courants de vie, et tenta d’en infuser dans la blessée, qui gémit un faible refus, mais qui finit par accepter son aide. Pendant ce temps, il dénouait lentement le nœud de sa ceinture. Il était parvenu à mettre la fille hors de danger quand il laissa tomber sa robe, révélant son corps brun et mince. Il y eut un silence, puis ils éclatèrent de rire.

– Vous nous avez bien eus, Lotus Mauve ! Comment espé-rez-vous nous exciter ? Vous n’êtes ni homme, ni femme, vous n’avez ni les muscles d’un guerrier, ni les rondeurs d’une épouse !

– Vous n’êtes même pas un enfant, dont l’innocence aurait un charme !

– Couvrez-vous, que nous cessions de vous voir, et filez ! De toute manière, elle ne veut plus vivre, disiez-vous…

– Non ! Maintenant, elle va mieux ! Laissez-la, je vous en prie.

Sceau Brisé hésita, puis :

– Allons, docteur ! Sa vie est derrière elle ! Personne ne s’attend à la voir ressortir du palais, et le bon peuple déteste les surprises.

Lotus Mauve serra sa robe sur lui, marcha jusque derrière un paravent, et se rhabilla, en essayant de ne plus regarder la

 

– 150 – jeune fille. Sous peu, elle serait morte, morte faute d’avenir. Il retourna à sa chambre, et il pleura, blotti sous sa couette.

Qu’est-ce que les formes pouvaient bien avoir à faire avec l’amour ? Il se trouvait beau… et il savait bien que le plaisir ne venait ni de muscles, ni de rondeurs, mais de… de… de parfums, de caresses légères, de cheveux effleurant les chairs, de mur-mures, et de… de couleurs, d’éventails qui se déployaient autour de corps arqués de jouissance. L’amour était un tableau mou-vant, des teintes chaudes et magnifiques, des senteurs eni-vrantes… et les flammes de la vie qui brillaient plus haut, plus clair. Pourquoi les humains faisaient-ils mine de ne pas le com-prendre ? Il se souvint avec tristesse qu’ils ne voyaient pas les sentiments ; comment auraient-ils pu se réjouir de la beauté de leur éclosion et de leur croissance ?

Le lendemain, Lotus Mauve croisa Sceau Brisé, qui lui fit un clin d’œil.

– Vous nous avez bien fait rire malgré tout, Lotus Mauve. Personnellement, je ne vous en tiens pas rancune. Je com-prends parfaitement que, compte tenu de votre constitution, vous puissiez vous proposer pour des interludes comiques.

– Je… je vous remercie de votre compréhension.

– Et puis, vous avez fait du bon travail… nous avons passé une agréable fin de soirée, sans avoir besoin de faire venir une nouvelle fille. Vous devriez trouver le moyen de convaincre vos patients de s’accrocher à la vie, quelles que soient leurs souf-frances. Ainsi, nous pourrions nous amuser plus longtemps.

– Je devrais peut-être, oui, mais je crains d’être trop sen-sible pour cela.

 

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– Allons ! Il faut vous endurcir un peu, si vous voulez mieux profiter de la vie ! Vous ne pouvez pas sauver tout le monde, et ce n’est pas une raison pour être triste. En tous les cas…

– Oui, monsieur ?

– Dites-vous qu’encore une fois, vous avez fait preuve de sens civique.

– Comment cela ?

– Le plaisir des nobles les maintient en vie et entrepre-nants, mon ami. Il sert encore plus le royaume que leurs tâches déplaisantes.

– Bien sûr.

Lotus Mauve s’inclina, et s’éloigna, rejoignant en hâte une fenêtre qui donnait sur un jardinet. S’endurcir ? Mais comment vivrait-il sans craindre de nuire, si la souffrance d’autrui lui de-venait indifférente ? Et manipuler ses patients pour qu’ils s’accrochassent à une vie de douleur ? C’était immonde !

Il fallait qu’il quittât le palais, il ne pouvait supporter l’idée d’être invité à une autre soirée privée. Voir une autre vie gâ-chée… c’était au-delà de ses forces. Il marcha jusqu’à la périphé-rie du bâtiment, jusqu’au bout d’une grille, et regarda la ville au-delà. Dans la rue, les sentiments des habitants le firent frémir d’horreur. Leurs maisons étaient belles, mais leurs cœurs… Il ferma les yeux, les mains serrées autour des barreaux, et se dit qu’il n’avait pas le choix : il devait sortir. Quoi que Bon-à-jeter eût pu lui raconter, il y avait bien un havre quelque part ! Deux-Rivières ne pouvait pas s’étendre jusqu’à l’horizon ! Il valait mieux se retrouver seul dans un lieu sauvage que rester à la merci des nobles.

 

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Il rebroussa chemin, et emprunta la rue qui menait aux portes extérieures du palais. Arrivé devant elles, il regarda les gardes.

– Bonjour. Je désire sortir.

Ils le fixèrent, glacés, mais ils ne bougèrent pas.

– J’ai envie d’aller faire un tour en ville.

L’un d’entre eux répondit, d’un ton qui excluait toute ré-plique :

– Vous n’êtes pas autorisé à quitter le palais.

Lotus Mauve regarda la ville, derrière eux, les rues qui me-naient à la liberté, puis murmura :

– Merci.

Il revint jusqu’au palais, et demanda une audience à son supérieur. Il lui exposa son désir d’aller se promener en ville, d’admirer les bâtiments si réputés qui faisaient la gloire de Deux-Rivières, mais Mots d’Airain éclata de rire.

– Allons, Lotus Mauve ! Rien de ce que vous pourriez voir en ville n’est absent du palais, mille fois plus beau encore !

– Mais la diversité…

– Lotus Mauve, une fois pour toutes : vous ne quitterez pas ce palais. Vos talents sont appréciés, mais qui serait assez fou pour vous faire confiance ? Au palais, vous êtes, au palais, vous resterez, jusqu’au jour de votre mort, que je souhaite lointain !

 

– 153 –

Pour de pures questions d’intérêt, songea le médecin. Vi-vant, je suis utile… mort, je suis un déchet. Il retourna dans son appartement à pas lents. Les fleurs semblaient avoir perdu leurs couleurs, les chants des oiseaux tintaient sinistrement, et le ciel était descendu comme une coupole terne : il était confiné au pa-lais, et nul ne prendrait le risque de l’en laisser sortir sans auto-risation de Mots d’Airain.

Par acquit de conscience, il parcourut le palais en tout sens, cherchant une issue, mais n’en trouva aucune. Le contraire l’eût étonné ! Combien de prisonniers étaient torturés dans cette en-ceinte ? Combien de victimes martyrisées par des pervers ? Et chacun d’entre eux espérait s’enfuir, avec plus d’ardeur qu’il n’en posséderait jamais. Non, il était bel et bien prisonnier. Il n’y avait plus d’espoir, il était temps de mourir.

Il s’assit à son bureau, et regarda le ciel. Malgré lui, il ad-mira le disque rougeoyant, les teintes flamboyantes du crépus-cule, puis les roses, les mauves, les bleus de plus en plus sombres. Il ne pouvait pas se suicider sans dire au monde qu’il était désolé de s’en aller, désolé de fermer les yeux et de ne plus admirer sa beauté, désolé de ne plus lui murmurer de compli-ments. Il prit du papier, et écrivit un poème pour expliquer pourquoi il n’avait pas le choix. Il relut le texte, et il soupira, car il était si difficile de tourner le dos au jour, de s’enfoncer dans la nuit, même en espérant y trouver la paix. Le poème était beau, mais il restait pourtant une piètre tentative de franchir la lisière et de s’éteindre. Lotus Mauve avait trop servi la vie pour savoir la perdre aisément. Néanmoins… il se sentait si écrasé, si épui-sé, qu’il y parviendrait, même s’il devait se laisser mourir de faim.

Il soupira, car un poème aurait mérité un papier bien plus beau que celui-là. Il l’examina, et il lui sembla deviner une pré-sence dans la tranche de la feuille. Une présence ? Il avait be-soin d’être seul, pas de subir un importun. Il hésita à plier et ca-

 

– 154 – cheter la feuille, mais il songea que s’il avait souffert de la soli-tude, que devait endurer un être confiné à l’épaisseur d’une feuille ! Il était bien incapable de ne pas lui offrir le réconfort de la parole.

– Bonsoir. Je suis Lotus Mauve.

– Bonsoir. Je suis Sans Larmes.

– Sans Larmes… j’envie votre nom !

– Hélas, il a été mensonger. Des larmes, j’en ai pleuré des torrents.

– Je suis désolé. S’il y a quoi que ce soit que je puisse faire pour soulager votre peine, je…

– Vos mains sur le papier… elles sentent si bon. Ce parfum a un nom ?

– C’est celui de mon corps.

– De votre corps ? Vous êtes béni des dieux !

Lotus Mauve eut un sanglot, puis il pleura. Béni ? Lui ? Si cela consistait à être aliéné au point de vouloir mourir, certai-nement ! Sans Larmes dit doucement :

– Je suis désolé. Il semble que vous ayez votre part de cha-grin.

– J’étais sur le point de me suicider.

– Je suis dans votre lettre d’adieu ?

 

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– Vous êtes dans le poème par lequel j’explique au monde que je regrette de le quitter, mais que je n’ai plus le choix. Vous êtes dans le chemin vers la mort… vers la paix.

– Logique.

– Logique ? Il vous semble logique de vous trouver dans une feuille ? Les feuilles ont des esprits, maintenant ?

– Les feuilles, non. Mais j’ai été un homme qui marchait sur la lisière… quelque part entre le noir et le blanc, le jour et la nuit. Alors, me trouver dans le dernier poème d’un désespéré me semble assez adéquat.

– Vous êtes mort ?

– En tant qu’homme, c’est bien possible. Mais il semble que j’existe encore, à ma façon.

– Y a-t-il de la place pour deux, dans cette feuille ?

Continuer : partie 3 sur 3