Le livre des rêves [Trad Philippe Mikriammos 2022]
Liste des personnages
NOMS DANS LE NOMS DANS « SUR LA
« LIVRE DES RÊVES » ROUTE »
Cody Pomeray Dean Moriarty
Irwin Garden Carlo Marx
Jack (Kerouac) (moi) Sal Paradise
Bull Hubbard Old Bull Lee
Ed Buckle Ed Dunkel
Joanna Marylou Huck Elmo Hassel
Deni Bleu Remi Boncœur Maman La « tante » de Sal Paradise
Irwin Swenson Rollo Greb
Julien Love Damion
Evelyn Pomeray Camille Moriarty Guy Green Tim Grey
Irving Minko Roland Major
NOMS DANS LE NOMS DANS « LES
« LIVRE DES RÊVES » SOUTERRAINS »
Irene May Mardou Fox
Jack (Kerouac) Leo Percepied
Raphael Urso Yuri Gligoric
Irwin Garden Adam Moorad
Julien Love Sam Vedder
Bull Hubbard Frank Carmody
Irwin Swenson Austin Bromberg
James Watson Balliol MacJones
Sheeley Lisle Ross Wallenstein
Gerard Rose Julien Alexander
Dick Beck Fritz Nicholas Danny Richman Larry O’Hara Ronald Macy Charles Bernard
NOMS DANS LE NOMS DANS « LES
« LIVRE DES RÊVES » CLOCHARDS
CÉLESTES »
Irwin Garden Alvah Goldbook
Simon Darlovsky George
Jack (Kerouac) Ray Smith
Rosemarie Rosie Buchanan
OceanofPDF.com
AH ! QUE D’HORRIBLES VOYAGES à travers le pays sur des voies ferrées lugubres, dans des gares inimaginables — tel ce lieu pestilentiel hanté de chauves-souris, de trous à merde, de parcs et de pluies incompréhensibles, je n’en vois pas la fin, ceci est le livre des rêves.
Dieu, que la vie est sinistre, comment vivre, pire, travailler, on s’endort et on se rêve de l’autre côté — c’est que le loup est dix fois pire que vous ne vous l’imaginez — ainsi je me suis arrêté — comment mentir et dire merde quand on a de l’or dans la bouche. Cincinnati, Philarkadelphie, Frohio, gares dans la ville de pluie, graw râtage, Beelzabur et Chanvreville, je les connais toutes et j’ai lu les œuvres de Finnegain, qu’est-ce que ça m’apportera si je ne m’arrête pas pour rectifier la ronde erreur dans mon pauvre c… quel est le mot ? — crâne éberlué…
Des mots, des mots, des mots.
J’ai été voir Cody et Evelyn, tout a commencé à Mexico sur le vieux divan miteux de Bull ; j’ai tout bonnement rêvé que je montais un cheval blanc dans une ruelle de cette ville du Nord, comme dans le Maine, mais en fait elle partait de l’autoroute bordée de vérandas pluvieuses et nocturnes partout en Amérique du haut en bas, vous en avez tous vu, connards ignorants qui ne comprenez rien à ce que vous lisez, là, avec des rues latérales, des arbres, la nuit, la brume, les lampes, les cowboys, les granges, les cerceaux, les filles, les feuilles ; quelque chose d’à la fois si familier et si invisible que ça vous arrache le cœur — je fonce dans cette ruelle, clopin-clopant, je viens de quitter Evelyn et Cody à la table d’un restaurant fantomatique de San Francisco ou dans une cafétéria au coin de Market Street, nous projetions avec enthousiasme de partir dans l’Est (comme si !) (comme s’il pouvait y avoir un Est ou un Ouest dans le vieux compas vacillant de la caboche, le socle posé sur l’oreiller, il n’y a que les fous et les inconscients qui rêvent, le monde ne sera jamais sauvé à ce train-là, ce sont les errements d’un agneau-perdu) l’Evelyn de ces rêves est curieusement docile — Cody est — (froid et jaloux) — quelque chose — je ne sais pas — je m’en fous — c’est simplement qu’après leur avoir parlé — Mon Dieu, il m’a fallu tout ce temps pour le dire, je descends la colline à cheval — et elle se transforme en rue — c’est la rue Bunker Hill de Lowell — je me dirige vers la rivière noire sur un cheval blanc ça m’a fendu le cœur quand je me suis réveillé de savoir que j’allais faire ce voyage à l’Est (lamentable !) — seul — seul pour l’éternité — vers laquelle je vais maintenant, sur un cheval blanc, ne sachant pas ce qui va arriver, si oui ou non je suis prédestiné, si je le suis pourquoi m’en faire, si non à quoi bon essayer, non pas essayer quoi, mais essayer si pourquoi pas, ou pas pourquoi — pour l’instant je n’ai rien à dire et je refuse de continuer sans un complément d’information.
DANS UN MEXICO SPECTRAL AVEC CES JETÉES TANT DÉSIRÉES, assis au pied d’un ferrocarril lugubre et gris comme à Liverpool — moi et une bande de jeunes bien sapés nous assistons avec des lycéennes fleuries à une mêlée, une réunion, dans un immeuble ou une tour — il y a tant de monde que moi, parmi les célibataires, je dois attendre dehors, on entend des applaudissements, des discours, de la musique — c’est étrange comme dans mes rêves on ne dirait jamais que les choses ont déjà eu lieu ailleurs de façon mille fois plus intéressante, au contraire l’émerveillement, le bel émerveillement ne me quitte pas — car la rage me ronge le cœur. Qu’est-ce que je fous dans ce sinistre État de la Caroline du Nord comme un rond-de-cuir debout tous les matins à six heures — un rond-de-cuir parmi d’autres lugubres ronds-de-cuir au visage fané, dans un sinistre vieux bureau de gare — aucun rêve ne saurait égaler ce cauchemar et ressembler davantage à l’enfer. J’arrive finalement à pénétrer dans l’immeuble où se passe la fête — non, ce con de chien vient de me réveiller à l’instant même où j’aurais pu, qui sait, en faire une histoire — ces derniers temps d’ailleurs je me réveille à l’aube avec des angoisses. À New York ils me volent mes idées, se font publier, se font honorer, ils baisent les femmes des autres, se font couronner de lauriers par des vieux poètes — et moi je me réveille sur ce lit d’horreur dans un cauchemar que seule la vie aurait pu inventer. Et puis Merde.
DANS UN ÉTRANGE SALON sans doute à Mexico, mais qui ressemblait beaucoup et de manière troublante à un salon dans un rêve à propos de Maman et de Papa à Lowell ou une autre Ville-Rêve — Mouvante — June (Evans) me dit le nom d’un grand écrivain grec inconnu, Plipias, Snipias ; son père s’était tiré avec la fortune familiale alors Plipias, pédé, s’en fut vivre dans une île avec le garçon qu’il aimait et écrivit : « je ne fais jamais grève contre l’homme, parce que je l’aime » — June disait le plus grand bien de cet écrivain et m’affirmait : « on peut passer une heure par jour à pinailler sur des petits trucs, mais au sens large on voit ce qu’il veut dire, ne jamais faire grève contre l’homme » — Entre-temps je m’apprêtais à entrer dans la salle de bains mais Bull y était déjà — il n’avait rien dit —
JE CREUSE DANS LA CAVE DE CETTE FEMME pour planter, ou transplanter, ma marijuana — sous un fatras de papiers (quelques instants plus tôt je passais en revue mes propres affaires, dans une immense chambre toute neuve) — un amas d’élastiques etc., je creuse dans la saleté pour faire un lit de semis, mais je me rends compte à quel point le trou sous le bordel est profond, et je me dis « c’est celui de la vieille — plus on vieillit plus la cave devient profonde, comme un tombeau — plus la cave ressemble à un tombeau » il y avait très nettement un trou à gauche — un message bien net.
Je farfouillais à la recherche de mes manuscrits et de mon papier — avant j’étais dans une chambre, travaillant comme secrétaire pour quelqu’un, un charlatan, un escroc — un escroc génial et cruel de bande dessinée — ma mère me rendait visite comme si j’étais en prison — je me retournais dans mon lit, mon berceau, intéressé par ces choses —
DES EMMERDEMENTS HORRIBLES À CHICAGO — avec de jeunes marins et Deni Bleu, dans une voiture sillonnant comme à Boston le flot étincelant de la circulation — arrêtés par les flics, le plus jeune des gosses jette par la vitre une canette de bière qui éclate — « le con ! » nous le maudissons tous — je vérifie mes poches, rien qu’une capote — mais les flics trouvent un « cafard », je vais dire que ce n’est que du thym, ou des Cu-Babs, en réalité c’est ça — du thym sans valeur mais criminel — un flic déguisé en chauffeur de taxi me fait tirer la langue pour vérifier que je n’y cache pas des Cu-Babs, je m’exécute, il fait mine de me frapper mais se retient — à la radio nous avions entendu des émissions du gros syndicat des marins avec ce crétin du S.S. Roamer qui gloussait sur les ondes — il faisait aussi des discours syndicaux enflammés — Deni était morose comme toujours — usé comme toujours —
Puis dans les collines déjà rêvées de Frisco, à nouveau mais toujours lié au Bunker Hill du cheval blanc, et bien que ce ne se soit pas passé depuis que je suis rentré à Frisco — Cody conduit un tacot, nous sommes sur une colline d’appartements de luxe (il embraye sans effort apparent) — il me dit quelque chose mais désagréablement, tout est maintenant désagréable, tout le monde veut de moi de l’argent ou du pouvoir, la tendresse a disparu — Cody a une expression hostile, morose, harassée, le tacot me fait penser à la bagnole que j’avais garée dans une rue tranquille d’Ozone Park la semaine dernière, un copain dormait au volant, et un type s’est mis à nous tirer dessus à coups de carabine d’une fenêtre du troisième étage d’une maison entourée d’arbres comme celle des Calabrese, et moi je rampais dans le caniveau à quatre pattes, en serrant les dents, dans l’attente du coup qui me brûlerait mais il rate — puis je cours dans la rue, il commence à me tirer dessus délibérément (le premier coup visait une femme, comme June Ogilvie, sur le trottoir) — maintenant c’est moi qu’il vise — je cours — j’ai les yeux pleins de larmes et je suis terrifié par sa malveillance — le tacot est à moi mais l’assassin s’y installe, « il va me choper mon camion maintenant ! » je râle « quel merdier » — et mon copain qui ne bougeait pas derrière le volant — avait-il été atteint par la première balle ? C’était Don Jackson de Mex City — je me maudissais d’avoir laissé les clefs dans la voiture — je conduisais depuis très longtemps, à travers cette gare spectrale de Ville-Pluie — le fou se met de nouveau à tirer — j’étais dans cet Ozone Park où parfois la nuit sur un vaste boulevard je passe en autobus allant vers la maison de ma mère, le sofa de la véranda — tout cliquette, tout est hanté par les morts — perdu perdu perdu dans l’éternité infinie de notre destin —
LA NUIT DERNIÈRE MON PÈRE ÉTAIT DE RETOUR À LOWELL — Ô Seigneur, ô vie hantée — il ne s’intéressait pas à grand-chose — il ne cessait, dans ce rêve, de revenir à Lowell, il n’avait pas de magasin, pas même de travail — quelques amis fantomatiques sont censés l’aider, chercher des contacts, il en a beaucoup surtout parmi les vieillards tranquilles et misanthropes — mais il est faible, il ne vivra pas longtemps alors ça n’a pas d’importance — il a quitté la vie, lui qui était jadis si vivant — l’enthousiasme, les larmes, les arguties, tout ça c’est fini, il ne reste que la pâleur, il s’en fout maintenant, il a un air paumé et distant — nous le voyons dans une cafétéria, de l’autre côté de chez Paige, mais ce n’est pas le Waldorf — il me parle à peine — c’est surtout ma mère qui me parle de
lui — « ah well, 1 ah bien, he vivra pas longtemps ce foi icit * ! » cette fois « il ne vivra pas longtemps » — elle n’a pas changé — bien qu’elle aussi pleure de le voir changé — Dieu oh Dieu cette vie hantée contre tout espoir, je m’évertue à espérer qu’il vivra quand même tout en sachant non seulement qu’il est malade mais que c’est un rêve et qu’en réalité il est mort — DE TOUTE FAÇON — je m’inquiète… (quand j’ai écrit Town and the City j’ai voulu dire « Peter se blanchissait d’inquiétude » — car l’obsédante tristesse que je ressens dans ces rêves est blanche). Peut-être Papa est-il très tranquillement assis sur une chaise pendant que nous causons — il est rentré du centre de la ville pour s’asseoir quelques instants non pas tant parce que c’est la maison mais parce qu’il n’a nul autre endroit où se réfugier — en fait il passe ses journées dans des salles de billard, lit un peu les journaux — lui-même n’a plus envie de vivre très longtemps — c’est ça l’important — Il est tellement différent de ce qu’il était dans la réalité — dans cette vie hantée je crois maintenant voir son âme véritable — qui est comme la mienne — la vie n’a aucun sens pour lui — ou alors je suis moi-même mon père et c’est de moi qu’il s’agit (surtout dans les rêves de Frisco) pourtant c’est bien Papa, le gros homme, mais pâle et frêle, si mystérieux et peu Kerouac — mais est-ce moi ? Vie hantée, vie hantée — et tout ceci se passe à quelques centimètres du rêve des nuages d’acier, de 1946, qui sauva mon âme — (le pont sur le « Y », à dix minutes de la « cafétéria ») Ah Bon Dieu —
LONGUE CONVERSATION TRANQUILLE PRESQUE ÉVEILLÉ AVEC EVELYN --- presque réel --- sur ce que son « amour » a de désespéré et sur ce qui va et ne va pas se passer --- je ne comprends rien du tout à l’amour --- mais je me repais de nos propos et savoure à petites gorgées les heures des anges --- selon l’horloge ---
L’ENDROIT LE PLUS ÉTRANGE DU MONDE est cette vieille petite maison coloniale féerique dans une rue étroite derrière la vieille imprimerie de mon père près du Royal (donc Market Street) mais aussi en Angleterre et grise --- pavés --- là, nombreux rêves, vagues mariages, filles, peut-être en rapport avec l’autre vie pressentie dans la Vision de Market Street à Frisco --- (Market Street ? Des Grecs ?) --- Dans une autre rue très étrange plus ou moins Aiken ou Lilly à Centralville mais également une énorme grand-rue mystérieuse dans une ville terriblement importante comme New York (rue du Bronx ?) ou Montréal --- mais vraiment Aiken Street --- mais vraiment Juarez au Prado --- (New Haven ! Oui Voilà !) --- un jeune type, un garçon, bien habillé comme l’auto-stoppeur qui fait le tour du monde avec 80 $, avance à cheval sur les rails du trolley mais tend si peu les rênes que, sur le pas de la porte du magasin Scoop, je fais « Hé, ces rênes sont trop lâches ---il va perdre le contrôle de son cheval --- » Mais, gravement, le môme poursuit son trot entre les voitures, mais voilà qu’il part au galop pour nous en mettre plein la vue ou parce qu’il a perdu le contrôle et à mesure qu’il galope les rênes lui glissent de plus en plus des mains au point qu’il penche très en arrière et se cabre pour choir mains en l’air tenant en vain les longues rênes qui ballottent tandis que le cheval traverse au galop un carrefour dangereux où les feux viennent juste de changer et où des armées d’automobiles et de camions, qui pariaient sur le changement de couleur en fonçant dessus à 95 à l’heure, repartent à présent bille en tête et manquent de peu animal et cavalier dont je vois qu’il ne va pas tarder à se faire tuer un peu plus loin --- et je hurle « Tends plus les rênes ! serre ! » --- et je me dis, ce n’est pas un bébé, il est assez fort pour arrêter net ce cheval s’il le veut --- n’a-t-il aucun bon sens ? CE N’EST PAS MOI
Il y avait aussi Garden et des écoles sur les côtés, mais je n’y ai pas prêté attention et je ne me souviens que d’un petit matin, au réveil j’ai eu dans l’esprit la vision de 3 mots… « brr pluie derechef »… le retour de la brr pluie derechef ---
(« T’as pris une balle en plein dedans ! » dit Petit Paul)
ILS NE VOULAIENT PAS ME LAISSER TRAVAILLER SUR LE BATEAU, bien qu’il soit venu des quais de North River, où Joe et moi nous nous étions souvent promenés — un quai sinistre et gris, branlant, grouillant, avec un étrange bidonville arabe que j’appelle « la maison de correction de Julien » et l’endroit où maman et moi nous nous tenions sur le pont du bateau de guerre, dans ce fameux rêve de la serviette-crabe flottant dans l’eau analysé par Hubbard en 1945 — je suis dans mes quartiers, nous sommes déjà en mer, je me sens mal, très seul, perdu dans un labyrinthe de cabines fraîchement repeintes, de casiers et de dortoirs, troublé par la mer froide et grise ; des officiers arrivent pour vérifier mes papiers et lui, le chef, c’est un jeune, il rigole — je l’appelle Officier, voulant dire Second, oubliant le « Monsieur » — « Vous ne pouvez pas naviguer sans ce papier » dit-il avec un sourire incrédule, « vous pouvez rester à bord pendant le voyage, mais défense de travailler » — j’avais donné un coup de main avec les câbles pendant que le bateau était à quai, même j’avais sauté à bord au tout dernier moment alors que le navire glissait déjà sur le canal encombré, je voyais sa cheminée passer devant les toits — je ne sais plus très bien comment j’étais monté, je revenais d’un bal spectral dans un de ces endroits aux pièces immenses, comme la Tour de Ville du Port de Mexico, il y avait une invraisemblable confusion de personnages, ah John Kerouac pauvre hère hanté, tu es bon pour un rêve interminable et triste.
La fumée flotte sur la rivière Tar, l’hirondelle enchaîne ses arabesques délicates —
À DENVER MAINTENANT --- Je rêve que j’entre dans un magasin et il y a là Joe Gavota et Joe Melis et je m’approche solennellement de Melis pour enfoncer mon doigt dans son gros pull de la LHS et il n’est pas du tout étonné, comme si on savait que j’étais dans le coin et d’ailleurs Gavota (qui me passa le ballon lors de la partie de football contre Lawrence en 38) ne lève même pas les yeux --- et ils sont désinvoltes mais semblent au courant d’une chose dont je me sens coupable et stupide --- dans une grande soirée déchaînée, après des amours dans un lit à fenêtres à lattes dans une chambre à l’écart (je crois, dans une maison sur une route de terre battue, le même amour parfait de l’épouse future dont j’ai rêvé il y a beau temps, clarté parfaite) --- cet amour au magnifique jeune corps mordoré qui me fait perdre la tête et moi nous asseyons par terre, notre amour est censé être secret, elle se blottit contre moi, je lui dis « Pas ici, tu ne crois pas ? » (tout se passe en Australie !) et comme Edna elle fait tinter son rire et se renverse et relève son joli petit cul pas de culotte fente à nu et tout ça dans la soirée où l’on voit des femmes jalouses danser avec des hommes qui s’en balancent --- d’un côté comme de l’autre --- ou bien un soupirant jaloux dans la cuisine de derrière --- la route de terre battue de l’Arabe Mystérieux et du lycée tard l’après-midi doré où ma mère m’a acheté une batte de base-ball en présence de Gavota et Melis (de l’équipe de football de la Lowell High School) ---
Deni Bleu apparaît, nous avons dévalé une colline mais pas en glissant sur la neige, D est de bonne humeur --- brise une vitre --- tout un pan de mur --- les lattes dégringolent comme la cahute en ruine hier sous le Viaduc de Denver --- Deni sur un escabeau --- rigole --- et mon aimée est là ---ressemble plus à Edna qu’aucune autre --- mais son cul est exactement le même que celui de June Evans ! (et hier au téléphone j’ai dit « Evelyn Pomeray ressemble plus à June Evans que quiconque ») (à Mannerly) ---mystères en abondance ici même. (Je leur survivrai et les aimerai ou elles m’aiment ou alors c’est la haine, la guerre & la mort ---)
À SAN JOSE MAINTENANT, 7 sept., je roule dans l’autobus jaune local de Lowell qui me ramène à Pawtucketville et tandis que le chauffeur aborde ce dernier tronçon rapide jusqu’au coin (goudron gondolé) je dis allez roule--- mais nous sommes dans Riverside au lieu de Moody, le tronçon jusqu’au bercail a changé parce que j’ai entendu parler de la nouvelle super-autoroute --- Quand il (un ou deux gamins sont du voyage, tête passée par la fenêtre, retour d’aventures à bord d’un navire secoué par des grenades sous-marines et Boisvert en était) --- boum, il y a un chien écrasé près de l’arrêt, en descendant je remarque qu’il vit encore bien que tordu et écrasé --- « Oh mon Dieu il vit encore et souffre --- Commandant ! » je gueule à l’un des deux chauffeurs « ce chien est encore en vie --- tirez, tuez-le » --- et il bondit de nulle part avec un calibre .38 qu’il braque en bas des marches et se met à tirer sur le chien, à peu près 4 fois, les impuissantes balles de rêve surprennent seulement un peu le chien qui se contorsionne, se relève et vient vers moi et les gamins --- Nous traversons Moody en courant pour l’éviter --- « Restez à droite ! » hurle le chauffeur --- je ne sais pas ce qu’il veut dire --- Le chien peut me mordre mais sa mortalité, je ne veux pas qu’elle me touche --- je peux l’étouffer, l’arrêter, mais pas sa mortalité ---c’est un chien Fellaheen sale et gris, avec un peu de marron au cou, et un vieux collier pathétique de quelque propriétaire à la face pâlie par une sévérité vide et aveugle --- ses dents, ses yeux --- Puis j’aperçois G. J. qui se plaint que Scotty ou un autre soit toujours le même vieux Scotty, c’est MAINTENANT, 1952, matin, le vieux rêve de G. J. qui, triste au matin, s’apprête à aller bosser dans la Marine en ronchonnant --- je lui parle du chien, du navire --- comme je le fais maintenant ---
ENSUITE, JE TRAVAILLE AU RAIL, comme je le fais, je viens de m’en rendre compte, depuis des années dans ces rêves des Chemins de fer Barrostook Crock and Crane qui courent d’est en ouest, de Lowell à Lynn et d’autres endroits de ce genre, le long d’un paysage désertique, presque mexicain, parsemé de tragiques baraques de cheminots, la voie vers quelque Boston absolue — maintenant je suis presque California SP, Cody et mon père se fondent en l’image unique du Père Accusateur, furieux parce que j’ai raté mon train, mon fourgon, j’ai salopé l’Image de la Mère quelque part, j’ai fait une bêtise (le petit garçon qui écrit dans sa chambre), j’ai bloqué des rails d’acier humain — finalement je me retrouve devant la voie mais le train passe tellement vite que j’ai peur de l’attraper en marche — Papa-Cody, crasseux, est déjà au travail, il fout peut-être la merde dans sa propre nuit tragique, mais par Jésus-Christ quand il est l’heure de travailler il est l’heure de travailler — il y a aussi de furieux visages de marins sur des navires, j’ai fait le con sur la grue à charger les patates — W.C. Fields dans une combinaison d’aiguilleur est près des rails, des serre-freins comme des poupées bondissent dans le train rapide — je me retrouve seul à groupiller dans ma tristesse — grappiller dans mon Nichon morne —
UNE LONGUE AVENTURE TOUTE UNE NUIT AVEC UNE FEMME qui passe pour Marlène Dietrich — « on la reconnaît à cause de sa bouche » — mais les gens paraissent sceptiques, bien que je sois persuadé, moi, qu’il s’agisse de Marlène, ou du moins je feins de le croire — j’entre dans un parking et je dis au propriétaire de voitures d’occasion que Marlène est ma maîtresse — ce parking se trouve dans Bridge Street à Lowell, en face du grand entrepôt gris — Là, on me montre un numéro de Life Magazine avec trois pages de photos de moi en imperméable (beige, bien coupé), on me représente comme un « écrivain solitaire et mélancolique » sous différents angles — le cheveu sombre, lugubre, le visage marqué — je suis mécontent parce que j’aurais préféré des gros plans, et aussi parce que j’ignorais que ces photos avaient été prises — par Marlène, probablement — sa bouche, la clef de son identité, était tragiquement proéminente, avec des dents saillantes, comme la bouche de Bill Wagstrom à Mexico ou la bouche de l’homme aux voitures d’occasion à Rocky Mount (un grand type avec un chapeau panama) (il était comme ça dans le rêve) et la femme de Shorty à Easonburg, et curieusement la bouche de Nina Foch, bien qu’elle n’ait pas du tout la bouche proéminente, mais plutôt comme celle de Marlène en réalité.
UN CAMPEMENT DE SOUTERRAINS (GODELUREAUX DE MONTERREY) quasiment comme ceux de Provincetown, autour d’un feu, jolies filles etc. Je suis avec eux mais je me lève pour prendre la route (la circulation de nuit) pour le Canada, je retourne au Canada, aux meubles pâles des années vingt (chapelets mélancoliques des après-midi), scènes de mon enfance avec ma mère — c’est un long voyage, un voyage triste, je pars puis je reviens pour dire quelque chose, ils s’en foutent, il y a un chat sur la route, l’Immortalité m’a frôlé dans ce rêve — ceci est en réalité le chapitre initial de Sur la route.
UN LONG VOYAGE vers Mexico, je quitte mon boulot aux chemins de fer californiens avant même de commencer (comme en Caroline) et en route je suis entraîné dans des maisons et des ruelles en terre comme on n’en fait plus depuis qu’on fabrique des voitures pour faire huit kilomètres jusqu’au bordel sur une route large et morte, autrefois il suffisait de se faufiler dans les allées — je fais des enregistrements loufoques avec Eisenhower, il prend ça un peu de haut mais en réalité il est très aimable et ça l’amuse au fond, ça lui est égal de laisser à la postérité ses loufoqueries, pas comme les vrais politiciens — arrivés à Mexico, avec Guy Green, nous allons chez Hubbard et nous mettons en marche le nouveau phonographe, je passe la bande pour la faire écouter à Guy — il est lui-même Eisenhower, il prend son pied, il se bidonne, mais la porte s’ouvre brusquement et Hubbard rentre ivre mort — je lui dis, pour « m’excuser » de rentrer chez lui sans y avoir été invité, « j’ai ce nouveau phonographe et plein de fric » — sous-entendu : tu devrais m’être reconnaissant d’être là — mais il titube de gauche à droite, ne fait que des remarques cinglantes, crache par terre, va dans sa chambre, chaque fois que Guy (qui m’a tant entendu parler de lui) essaie de lui dire un mot Bull s’emmure dans un silence glacé, délibérément — Guy est terriblement blessé, Bull a senti que je l’avais préparé et il feint de l’ignorer et garde le silence avec ce demi-sourire — je suis furieux, je ne veux plus entendre parler de lui, de nouvelles paranoïas me poursuivent à chaque terminus de voyage, je me sens aussi plein de remords, con et importun d’avoir quitté ce travail aux chemins de fer, maintenant je l’ai dans le cul, tous les ponts derrière moi sont brûlés jusqu’à l’éternité morne — Avant ça, mon père était revenu à West Street, mais il était devenu un pochard, lui aussi, il ne répondait plus et s’en foutait complètement — intraitable comme un gosse désobéissant — et moi et ma mère pleins de reproches dans les spectralités perdues d’un 4 juillet, feux d’artifice dans First Street, des événements sans nom s’agitent dans la rue vers chez Joe à Bunker Hill et vers le centre de Central ville — les treillis de roses sur la véranda, la lumière de la maison est lugubre comme celle dans le rêve de Cody — la femme-flic — piste ovale — enfant qui rêvait de phalènes — le Celte mystique est loin d’avoir éclos, il a noué un nœud slave autour de la bande Fellaheen de l’univers, le Printemps Araméen enterre peu à peu les Amériques d’Acier du Fellah —
J’ARRIVE DANS UNE SORTE DE CONVOI DE CHARIOTS en mouvement, avec une foule de gens et Al Green, dans un nouveau pays vallonné de mystère Fellaheen et de bohémiennes --- un endroit précis dans la plaine, la scène se transforme instantanément en Fellaheen, exactement comme le passage de Nogales Arizona au Sonora --- et exactement comme le soudain camion plein de cantonniers à Santa Margarita (lors de mon escapade estudiantine) --- ayant tourné, nous avons vu au coin les gens multicolores, les putains en robes (mais d’une saleté Fellaheen) claires et criardes, les rues boueuses, les magasins, de grands arbres énormes comme le Temps, bosquets de coton, déracinés au coin du vieil homme --- j’avais clairement déjà été là, clairement, avant ce déracinement --- les vastes racines étaient exposées au soleil, le vieux sur son banc devisait avec les vieilles femmes, il y avait aussi plusieurs autres arbres plus petits déracinés tout le long de la Grand-Rue, ligne de démarcation entre là d’où nous venions et là où naissait le mystérieux pays vallonné --- Puis je parlais à un Julien souriant et à Irwin de Bull et moi dans les lupanars de Mex et de nos aventures, en flânant dans ce « cercle » de Mexico l’autre soir où j’ai chevauché ce bloc d’« aiguillages » --- Pour feindre de montrer mon ignorance de l’espagnol dans l’histoire je prononce sans arrêt des mots espagnols pour frimer --- D’abord j’ai traversé cette « ville frontière Fellaheen vallonnée pour pénétrer dans la Plaine Fellaheen » avec Al, ---puis les aventures avec Bull, avant de visiter de nouveau et de trouver les Arbres déracinés --- tellement tragique --- et dans un grand silence de Temps et de Réalité, rêvé dans un fourgon de queue la nuit où j’ai été coincé sur le toit du wagon de marchandises à 95 à l’heure dans le brouillard obscur des marais maritimes de Watsonville et Moss Landing.
JE CIRCULE FURTIVEMENT DANS LES TÉNÈBRES EMBAUMÉES d’une nuit, je ne trouve pas d’endroit, très semblable à la nuit idéale des gratte-papier de Denver (et à l’histoire des dortoirs du vendeur de High Point Caroline du Nord, marchand juif de meubles laqués) et vague parent de Delmar et probablement avec Cody, mais une maison branlante, des arbres, l’obscurité, et soudain June Ogilvie apparaît à la porte, radieuse et belle et terrible et elle me voit (horreur !) --- et je revenais furtivement chercher quelque chose, des papiers, des objets personnels, (« belly belly dilly » m’expliquais-je dans mon demi-sommeil, ou « dilly dilly belly », un) --- et maintenant dans la piaule de 20th Street qui devient en un clin d’œil la Place de Rêve de New York près du village de thé rêvé du FBI et de Sheridan Square --- et des V-Movies de Times Square ---furtif, je renifle une porte dans la sombre et douce nuit (comme la nuit de Rosario) --- Garden est dans les parages --- je crois que j’avais prédit cette piaule en rêve --- la fille n’est pas là, mais sa venue est imminente ---récemment j’y suis entré et j’ai même dormi (comme avec cette petite lesbienne) --- toute la nuit mystérieuse, grinçante, haletante, je me cache vraiment furtivement dans ce cerveau de piège d’acier --- la grande horreur de la voir et elle qui me voit, brillant comme un ange, comme si j’étais finalement l’Antéchrist noir et un pécheur contre la Vierge Marie --- Pique ta crise et roule ta bosse comme Jeanne d’Arc, Babe, et je te reviendrai ---indigne, d’ailleurs ---
AU MEXIQUE, MAIS EN ROUTE DANS LES POUSSIÈRES PÂLES de villes sales en adobe au bord de la voie ferrée --- Hoppy est là, nous avons tous fait halte dans cette ville, je vole des choses dans un wagon de marchandises --- c’est un long trajet, on a un lieu rêvé dans un mouvement vertical des côtes du cou mexicain et plus triste, nord-américain, si c’est indien, c’est très bizarre comme indien --- comme les cantonniers de Nogales, mais dans un Guadalajara de poussière grise --- ma mère, des chats, --- comprends rien à ce qui est arrivé ---
AVEC UN JEUNE BLOND comme le soldat de Kansas City en Oldsmobile 88 et Willie Hubbard devenu grand, je traverse le dépôt ferroviaire dans une rotonde spectrale au Mexique ou ailleurs dans le Sud --- « à cheval sur un aiguillage » juste au-dessus de la bosse carrée noire, ce qui est « périlleux » car, quand on passe par-dessus les aiguilles, ça peut faire des étincelles comme un train électrique et s’enflammer et me renverser --- très vite --- et dans le dépôt les voitures de passagers ressemblent à des maisons avec des gens dedans, étranges foyers pareils à la péniche sur le Canal de Boston --- où je me rappelle également le jeune blond de Greenland Bay, et le jeune batteur blond du Dorchester --- nous roulons vers une rangée de maisons dans Orizaba (le parc) ou les Margaret Cole Highlands de Lowell et de grandes maisons vides illuminées avec des fenêtres aussi grandes que les bâtisses, ma mère invisible --- nous allons emménager dans l’une d’elles --- progressivement nous avançons dans Riverside Street jusqu’au Coin du Goudron Gondolé mais la berge de la Merriscrack n’est plus là, on l’a arasée pour faire place à une Wista (y compris Textile Field), c’est donc énorme et pareil à un monticule comme l’Ohio à Louisville avec Blondy le mois dernier, --- lumières spectrales, l’endroit est maintenant glorifié comme au cours de la guerre aérienne avec la lumière tout en bas qui miroite, énorme, comme les eaux du Missouri ---Pawtucketville a été englouti, un coup d’œil jusque dans les millénaires et les temps infinis ! --- Blondy voudrait couper à travers la drôle d’impasse vraiment branlante derrière l’épicerie (dont Sax ne se souvenait pas !) et voilà qu’un groupe de gens dans une voiture neuve de 1952, des voyous, poussent des cris rauques vers nous et Blondy a envie de pleurnicher « Je ne peux pas faire ce que je veux, ils ne me laissent pas » et je me montre compréhensif et nous coupons effectivement par-dessus barils et douces bosses --- ressortons dans Moody au magasin de Destouches et Ma parole ! Moody Street est moderne avec néons roses réguliers tout comme Sunnyvale Calif. et je n’en reviens pas, changement comme Marie Bernadette, horrible --- alignement de lumières roses des nouveaux bars et magasins, fini les mélancolies brunes --- Lowell s’élargit dans le mouvement giratoire --- (26 sept. premier jour dans les chemins de fer)…
J’AI RÊVÉ QUE JE PARTICIPAIS À UNE SORTE DE PÈLERINAGE DE L’EFFORT avec un homme et une femme dans une sinistre steppe mongolienne ; quand nous sommes arrivés à la ville (encore) Fellaheen (du rêve miroitant des Fellaheen) grise et désolée comme une fabrique de ciment, j’ai dit « cependant, dans votre ville, ici, je pourrais me faire passer pour un de vos prisonniers — de fait, je suis bien votre prisonnier, si j’en juge par les apparences » —
« Oui, c’est un fait », ils parlèrent longtemps et avec innocence, ravis, la femme surtout — c’étaient peut-être des Mongols — je marchais sur le trottoir portant mon fusil la crosse en bas, comme il sied à un prisonnier, et eux chevauchaient la proue du truc-voyageur mécanique ou animal qui nous avait convoyé dans ces déserts — secrètement je me méfiais de leur joie, nous étions partis, à l’origine, pour un pèlerinage christique, maintenant ils se laissaient envahir par des pensées de guerre — mais finalement je leur fis confiance.
ENSUITE NOUS ÉTIONS TOUTE UNE ÉQUIPE à déménager des meubles dans une maison, mais à la manière d’une équipe qui change de fourgon sur les rails, alors le chef de l’équipe me dit « prends celui-là », c’est une table-sofa d’acajou luisant que je fais glisser sur le parquet lisse et dur vers une pièce sur la droite (comme sur la voie 2), c’est une chambre à coucher, il y a entre nous des rapports comme ceux des enfants, nous sommes d’une certaine manière prisonniers, ou encore des enfants, et innocents, quoique ayant un passé chargé — le paysage est riche de possibilités de scènes toutes récentes, le Cercle Mexico (les maisons du parc d’Orizaba autour d’un paisible étang nocturne, des lumières aux fenêtres) et le gosse blond du 88 (comme Willie) et la nouvelle terre Fellaheen —
J’AI FAIT UN RÊVE TOLSTOÏEN, un film fabuleux, avec un héros-officier à la Bolkonsky-Boldieu sortant rageusement d’un grouillant bal d’officiers et se trahissant de la sorte et les autres beuglent comme des Russes en portant des toasts et l’arrêtent sur-le-champ et il joue l’indignation inspirée — entre-temps on m’a prié de noter la performance particulièrement remarquable du « Paysan » — le vieux héros Fellaheen — il est en uniforme cosaque, un soldat entre dans sa chambre étrange pour l’arrêter, le paysan reste imperturbable — tout cela avec la sensation que mon père regarde ce film en même temps que moi, ça doit se passer à l’Apollo de la 42 e Rue et c’est comme le grand chapitre perdu du Père Disparu de Town and City bien entendu déjà épuisé et je me souviens de mes joies d’avant l’herbe, de ma force et de mes convictions, Dieu bénisse la pureté des Martin et des Kerouac de mon âme encore insatisfaite — nous regardons tous comment le Paysan va s’en sortir, il prend le fusil des mains du soldat, d’une façon curieuse, avec une remarque obscure et énigmatique, le soldat est décontenancé par ce frère paysan, le public se marre, des larmes anticipées au coin des yeux, c’est le grand film tolstoïen.
Le paysan a une grosse tête et porte un énorme chapeau, son visage est aussi triste que celui de l’officier est noir de rage.
SUR UNE VOIE FERRÉE OU DANS UNE MACHINE À VOYAGER SUR DES RAILS, ou peut-être simplement sur les rails de l’espace, je vois la Californie défiler dans la nuit, il y a une équipe de bagnards, manifestement des clochards et des soûlauds comme dans la 3e Rue, le visage quelconque congestionné par le vin, ils sont très américains, comme le Contrôleur Fields, ils sont enchaînés, des gardes-chiourme sadiques et obèses les ont réduits à l’état de loques tremblantes, ils se font bousculer et maltraiter rien que pour le plaisir, mais je ne les vois qu’assez vaguement dans l’obscurité et j’entends distinctement un cri « assez, assez, pitié », un garde torturait sans doute un pauvre diable rien que pour entendre un cri de ce genre — je me sens malade — à peine plus loin dans un endroit où des voitures sont stationnées en pente comme dans les villes céréalières du Middle-West mais dans une rue au néon rose-californien, je vois à deux reprises des pugilats entre des tout petits gosses, et des adultes les regardent, ils se battent entre les voitures — de jeunes enfants et des adolescents — c’est la Machine dans toute sa gloire, je me réveille horrifié — les cauchemars sont la paranoïa.
LE TRAIN ENTRE DANS LA ROTONDE, je dirige la motrice, qui ressemble à un Maillet à fenêtres, etc. & Cody, Evelyn & les gamins sont installés dans la cabine arrière de la motrice --- je remarque d’autres trains qui entrent, & des matelots, des tas de matelots se sont fait embarquer (se font embarquer) par du personnel ferroviaire & débarquent avec leurs sacs, parlant avec le personnel --- c’est tôt le matin, toute la nuit dans le lit de la motrice & dans les sombres pièces de la mystérieuse maison de Montréal, nous nous sommes (toute la famille) affrontés dans des drames de mites, du genre Cody est pareil à Joe etc. & je suis fatigué, j’arrête la motrice, & juste à ce moment la pauvre petite Gaby qui me met tellement en rogne depuis peu & qui apparemment m’aime à présent monte tristement lentement & dramatiquement dans la cabine pour me dire Bonjour --- & que fais-je sinon tourner ma triste figure vers le jour avec cette face soucieuse, inquiète et vogue-à-l’est…
SUITE TRÈS TRAGIQUE DU « NOBLE INDIGNE » du Grand Film Tolstoïen — ici je le vois dans sa vie de famille, il habite une maison située dans un étrange New Haven de camionneur, ou quelque chose venant d’un rêve ancien, et il a une famille, en particulier un très bel enfant blond, très scandinave, « comme le fils du savant blond du Kansas, celui qui récupérait des terres » (pris en stop en août 1952) — tout le monde cherche à lui faire des baisers sauf moi — ils l’embrassent sur ses lèvres érotiques et roses, le Noble (un peu comme Bull) prend un plaisir particulier à attendre son tour — il est « pédé autant que le jour est long » comme Hubbard — du coup j’ai subitement une vision de Bull se métamorphosant en vieux cochon affable et décervelé, confit dans l’attente d’un « baiser graisseux » des lèvres d’Arc-en-ciel — Bull figurait dans un rêve bien antérieur, et pourtant dans la même maison, remplie de mobilier marron trop rembourré assez lugubre mais beau à mes yeux — justement, je discute de meubles avec quelqu’un, nous sommes assis, il se passe d’autres événements dans d’autres pièces — la maison entière est fantomatique et encore presque comme un bateau — au demeurant clairement située « dans le Maine » ou bien sur un carrefour près d’une immense Kansas embrillantée, une autoroute bordée d’attractions Gitanes-Fellaheen, le long de chemins en terre battue à la mexicaine, comme celui près du Rastro chez Dave, les voitures défilent vers l’est ou l’ouest sous de grands cieux radieux et blancs, le Mexique est au « sud » (comme en géographie) — la maison est à droite, sur une hauteur, brusquement, comme nous arrivons devant la maison (la tante Whozoo y est déjà) moi, mon père, le Noble et le chauffeur, une foule entoure la voiture pour nous casser la gueule, ils ouvrent les portières, et me disent « Sors de là » — je pense à me ruer dehors en tapant de tous les côtés, puis je me souviens de mon pauvre père sur le siège arrière, ils démoliraient quand même pas un pauvre vieillard malade comme lui ? (quand je me suis réveillé j’ai supplié « Vous ne pouvez pas lui casser la gueule ! il a un cancer ! ») mais ils s’en foutent, le Noble a déchaîné chez eux un réflexe qu’ils suivront jusqu’au bout, ils n’ont que faire de pères et de personnalités, au moment où je me réveille je me rends compte que je vais être moi aussi battu, assommé et sans doute tué, mais le Noble — non, lui aussi sera assommé et tué — ce con a commis un crime quelconque — mon père ne dit rien — ah, que se passe-t-il en ce monde pour que ces hommes en viennent à nous assommer — que diront les femmes horrifiées à la fenêtre ? Où est le bel enfant ? L’ange ? — Rêvé à l’hôtel Cameo.
UNE NUIT ENTIÈRE D’IMMENSES SAGAS, de fantastiques cauchemars très détaillés où je perdais mes pantalons deux fois de suite, en plus j’étais recherché par la police pour perversion sexuelle parce que j’avais tant à faire avec de jeunes lycéens et lycéennes tout en perdant mes pantalons — je leur parlais avec enthousiasme, une sorte d’écharpe transparente drapée sur les cuisses — beurk — un saint étrange et exalté d’une espèce indéterminée — la première fois je m’embarque sur un tortillard, il traverse un pays blanc et radieux — il est bourré de gosses en route pour le lycée — j’ai déjà fait une connerie pendant la nuit, avec des jeunes, comme dans le lupanar de Chicago rêvé à l’Armée du Salut de Greensboro — je monte dans le train, je suis une sorte de serre-frein semi-officiel, mais je ne sais comment, j’ai perdu mes pantalons, j’essaie de me couvrir mais le tissu ou l’écharpe ne cesse de glisser, dévoilant mes cuisses, ma bite molle, j’espère que personne ne me voit — c’est « comme » dans le rêve que j’ai fait dans ce trou miteux d’il y a cinq jours, la femme de Waldo Walters était en cabane avec moi, elle était folle, nous parlions avec animation et intimité et tout à coup au moment où elle s’apprête à me révéler l’essentiel, Waldo rentre et simultanément sa jupe s’entrouvre et dévoile une queue minuscule qui est celle « d’une femme » malgré tout, j’insiste — une femme avec une bite, c’est simple — et Waldo « interprète de travers » notre intimité, nous n’avions « pas d’intentions sexuelles » — ici, donc, on voit ma queue toute petite — je rougis, mes cuisses laiteuses sont tout à fait glabres — d’une manière inexplicable je me retrouve dans la cour d’un immense lycée, perdu comme le Horace Mann de mes rêves, mais l’école est située dans une Nouvelle-Bretagne californienne radieuse et là, toujours déculotté, j’ourdis des complots pour récupérer mon froc, quelques gosses me voient des fenêtres d’une salle de classe (comme les fenêtres du Grand Hôpital de Queens percées dans un mur orange qui portait en négatif dans la poussière la trace d’un immense portrait jadis accroché là, l’image de mon diplôme ou de mon frère ou de ma mère je ne sais plus, ou la mienne) — les profs sont mécontents et ils appellent la police (les paroles, les détails à jamais nous échappent !) — je rase les murs en cherchant mes pantalons — Puis dans une gigantesque maison avec des plafonds hauts de trente mètres, j’ai rassemblé tous mes poèmes et manuscrits. Ils sont tous sexuels, assez fous et très révélateurs, ils sont répandus entre des disques et des livres, et puis il y a tout un groupe de lycéens avec moi qui se marrent devant mes contorsions et la description de mon déculottage précédent, seulement maintenant ils savent que je suis fou et leurs plaisanteries sont cruelles, les flics arrivent, je retourne furtivement dans la chambre pour récupérer mes manuscrits coupables et révélateurs, « chut » dis-je à Emil Ladeau, « la dame en haut va t’entendre ! » — nous levons la tête, à une fenêtre du cinquième étage apparaît la pauvre inoffensive Mme Garden !!! — (Emil Ladeau que j’ai insulté une fois à cause de son nez, dans ce rêve de l’atelier de John MacDougald) — Mme Garden ne dira rien, j’aurai le temps — « C’est horrible déjà la dernière fois je n’avais pas de pantalon, les flics sont après moi naturellement, je suis récidiviste » dis-je et mille autres propos fous et incohérents — j’éprouve la même terreur que dans un rêve ancien de Henry Street où je tuais quelqu’un, ou j’étais témoin d’un meurtre, et où je cachais un manuscrit révélateur dans une poubelle qui était rose comme les homards, les serviettes et les murs d’hôpitaux — Hier justement je me sentais coupable d’avoir écrit Doctor Sax, Sur la route, un crétin honteux accouchant d’impubliables énormités dans une folle prose asilaire — ah, viens donc voir papa ! — les lycéennes étaient cruelles, les garçons aussi — ce n’était pas de ma faute, la perte de mes pantalons, ils m’ont échappé sur le pont d’Aiken Street, c’est un pont tellement terrifiant, on y marche sur des câbles étroits, il est immense comme le monde — à la fin, je regarde du haut d’une fenêtre de HLM, comme la soupente dostoïevskienne de Julien, comme les HLM George Jessel du haut East End de New York — tous les gosses jouent sur le toit en face, on a tendu des filets au-dessus de la cour pour attraper ceux qui tombent, quand ça leur arrive les autres gosses les regardent en ricanant — celui qui a dégringolé pleure dans le filet — je t’avais dit que c’était cruel — les mères s’en fichent un peu — « ils n’ont qu’à jouer sur le trottoir » dis-je — « il n’y a pas la place, la civilisation est trop vaste maintenant » — le remords est un rêve, la pitié est la seule réalité…
GRANDE ARMÉE DU SALUT À CHICAGO, accompagné d’une bande de jeunes sauvages, et de filles --- horreurs de mon portefeuille, des sous-vêtements de l’Armée du Salut --- incroyablement je vois pousser sur moi d’épaisses éponges de champignons de quinze centimètres de long ---tellement effroyable que je n’y crois même pas en rêve --- ce silence ---événements spectraux, cave, escalier, chambres, salle de bains, fille, garçons, portefeuille (que je gardais dans ma taie d’oreiller afin que Red ne me le fauche pas) ---
UNE FANTASTIQUE SAGA FAMILIALE, ça se passe dans un grand appartement au-dessus de la mer, le même océan des raz de marée et des Guerres Maritimes — il y a d’intelligentes fillettes, avant, au début de la saga, dans une grande pièce ; après un épisode indéterminé avec la fille de la Grande Pièce, Halvar Hayes tient un chaton par le cou et l’étrangle et moi et quelqu’un d’autre (Joe Gavota était par là) nous essayons de briser son étreinte — je crie « tu étrangles ce chat ! » j’essaie de griffer le visage de Hal, de lui enfoncer le nez, de lui tirer les cheveux, tout, de lui donner des coups de pied dans les couilles pour l’obliger à lâcher le chaton, sans succès — nous le bourrons de coups de poing, nous tirons, nous le torturons, il ne veut pas lâcher le petit chat agonisant — mon cœur se brise en mille morceaux — et Hal a un courage pitoyable, je ne comprends rien, cela se termine, il y a des dispersions et de brumeux changements de décor sur la scène shakespearienne de mon cerveau de rêve et le lendemain le chaton est toujours bien vivant ! Je suis abasourdi, hosanna, ressuscité, et le pauvre Hal aurait été torturé pour rien ? ce Judas qui étranglait Jésus ! ou ce Jésus torturé par Judas pour un chat chimérique ! Puis la saga revient au grand appartement, il y a des caves à soldes en bas, une véritable maison de la Radio, ou bien un Cinéma Paramount, une station d’hiver juive, des foules — des gens distingués nous rendent visite, nous avons des meubles somptueux (comme ceux des Keresky) — d’élégantes fillettes à la Margaret O’Brien — je les protège — nous avons des héritages — des drames se nouent et se dénouent — soudain au beau milieu d’un important cocktail des grenades sous-marines se mettent à exploser sur la plage tout en bas — (c’est la façade des Bâtiments de la Presse de la Nouvelle Bretagne d’où je me balançais) « les mines ! » nous hurlons tous en chœur « c’est peut-être une plaisanterie, un simple feu d’artifice » — chaos — d’énormes nuages de fumée noire jaillissent à chaque explosion — moi et les deux fillettes prodiges, ou alors une jeune fille plus un des prodiges et le héros (masculin) nous nous précipitons dans le couloir pour nous enfuir, mais je les préviens « avons-nous nos biens les plus précieux ? » — non, nous ne les avions pas — nous réfléchissons — puis nous retournons à toute vitesse dans la chambre pour chercher nos précieux objets (c’était comme dans les pièces où j’avais perdu mon pantalon) (comme si j’avais passé une enfance tolstoïenne dans des manoirs inondés de lumière comme le palais de Versailles et entourés d’une noble verdure) (près de l’Andover Street d’Ernie Malo) — maintenant nous sommes coincés, on n’arrive plus à décider ce qu’on doit sauver — comme les foules touristiques et cinématographiques se précipitent vers les ascenseurs, nous nous joignons à eux les mains vides, et pendant que nous descendons, indicateurs d’étage sur les boutons, je m’inquiète de ce qu’une charge sous-marine puisse rompre les câbles et nous précipiter vers la mort — dans le désarroi familial généralisé, c’est comme la nuit où Gérard est mort et les parents hurlaient dans les chambres à coucher du dessus et les feux d’artifice crépitaient dehors (les nôtres, volés et allumés par mes cousins) — oui, Nin, la jeune Nin des enfances anciennes est l’une des fillettes prodiges, elle et moi avons sûrement pensé à ce qu’il fallait sauver dans le naufrage généralisé afin de l’emporter chez les Bailey — j’ai dû penser que c’était la fin du monde quand Gérard est mort — oui, la foule bovine des touristes défile dans l’appartement comme pour une veillée, l’un des héros de ma saga est mort semble-t-il (Hal ? le chat ?) et nous, les petits, nous inventons de minuscules sauvetages au cœur des détonations gigantesques et des désastres du monde adulte, ah pauvre de moi, reviens, triste existence des petites âmes —
DANS LA GRANDE MAISON DE LAKEVIEW AVENUE dans la nuit antique de Centralville il y a un Mannerly mais le Vendeur moitié Contrôleur Young moitié Mannerly qui bavarde avec moi en attendant son entrevue avec la direction des chemins de fer de Californie du Sud, direction dont fait partie Cody et qui décidera si le vendeur doit être embauché ; il est tellement lamentablement anxieux que je pense bien sûr qu’il faut l’engager, qui d’autre pourrait mieux vendre des échantillons et qui plus est « il en a toujours vendu un bon nombre, et il se passionne tant pour son travail — Bon Dieu, pourquoi pas — ? » — en plus le vendeur me rappelle ce Bon Vieux Jimmy Bissonnette-Emil Kerouac, Canadien français de Lowell bref le gars me plaît bien — je pantoufle dans la cuisine comme en 1928 quand le mari de Blanche aux guêtres tristes était là — « recommande-le pour ce boulot » dis-je à Cody — au pied même de la colline où j’avais galopé si récemment (Bunker Hill) sur le Cheval Blanc de l’Est — Cody fait « ouais » et « d’ac » comme d’habitude, quoique en rêve il garde encore un reste d’humanité, comme une bouteille de vin pas tout à fait vide — la direction arrive pour se réunir : un cadre supérieur taciturne et figé, comme Wayne Brace, flanqué d’un serre-freins lèche-cul et décervelé. Entre-temps le « Vendeur Mannerly » a déjà fait une visite de l’autre côté de la rue au foyer des anciens instituteurs, même qu’il a parlé de moi avec quelques-uns de mes anciens professeurs de lycée, dont l’un pourtant niait se souvenir de moi, parce que ça s’était passé il y a trop longtemps — « Eh bien » dis-je — la direction se réunit… Cody ne votera ni dans un sens ni dans l’autre parce qu’il s’en fout ; Brace votera contre, bien entendu, en tant que représentant de la Direction, et le serre-freins l’imitera. Je ne suis pas membre de la direction, mais je vais néanmoins faire un discours émouvant et mémorable en faveur de Mannerly pour des raisons pratiques évidentes qui sont de l’intérêt des chemins de fer (comme je vais le montrer) et puis aussi parce que je l’aime bien en tant que pauvre type paumé dans la nuit, et pourquoi ne pas l’aider — mais tout cela se termine par une rêverie éveillée et je n’ai dormi que trois heures en deux foutus jours sur ce foutu chemin de fer — ils peuvent se fourrer l’Amérique dans le cul et tous les rails et toutes les machines d’acier avec — je retourne en Bretagne prévenir mes pêcheurs : « N’allez pas vers l’embouchure du Saint-Laurent, c’est là que vous vous êtes fait avoir la dernière fois — ils vous ont joué un tour* ».
JE CROIS QUE C’ÉTAIT MON ANNIVERSAIRE et pour une raison ou une autre, mariage par exemple, on m’honorait d’une grande réunion des gens de ma génération ; la scène se passait dans une grande maison d’un étage, qui avait certains éléments de la maison Kellostone dans Hildreth quand j’avais cinq ans, de la maison Gershom Iddyboy et aussi de Sarah Avenue, à cause de la disposition de la cuisine qui faisait face à la rue à travers le salon ; le pavillon de l’autre côté de la cour a quelque chose d’Alice Kerrigan, sauf vers la fin du rêve. Ma mère est là, c’est peut-être elle qui a arrangé la réception, mais elle ne sera pas là pour intervenir (ah Gaby Jean !) — des éléments new-yorkais bien sûr s’infiltrent sans cesse — du vin, de la bière et toutes sortes de boissons ont été préparées — Jim Calabrese est là, et Cody avec Evelyn, et des groupes de sous-terriens mais décontractés et bien habillés, moi je ne savais rien mais j’avais entendu parler de la fête et j’arrive presque hostile à ma renommée… Watson doit être là, et Madeleine — Julien — mais les gens, les amis sont de puissantes concaténations intimes plutôt que des personnages réels, car le pauvre cerveau ne cesse de désirer… tout le monde arrive — il règne un bruit assourdi, poli, comme il sied aux premiers moments d’une fête — mais chacun se souvient-il de mes paroles ? J’ai dit que « quelque chose est censé se passer mais ne se passe pas » ? (je suis un écrivain, une figure lamentable) — et brusquement, la soirée commence à se désintégrer — les rires se sont tus, mauvais signe — les sous-terriens restent assis, gênés, sans parler — Garden essaie de causer — Cody est muet comme un roc — il y a des arrivées et des dispersions, peu de gaieté et de boisson — des groupes s’en vont « momentanément » boire un verre au bistrot en face — il commence à neiger — la tristesse s’appesantit — bientôt chacun se rend compte que la soirée est lamentablement ratée — des expressions de commisération se peignent sur quelques visages — de petits groupes se réunissent pour discuter anxieusement de la fête — quelques filles viennent me parler avec des têtes de circonstance — moi bien sûr je m’en fous car j’ai déjà arrangé une petite soirée privée dans la piaule de Lionel, un taudis pas loin dans la neige, j’y ai déjà fait plusieurs visites, et je fais des aller-retour de la soirée « officielle » à l’autre — Chez Lionel, il y a des disques, de l’herbe, quelques filles, Danny Richman, Josephine — mais toujours ces désolants concentrés mécaniques, pas les vrais personnages — de temps à autre Cody s’absente de cette soirée parallèle, comme lorsque nous avions fait toutes ces allées et venues chez Deni Bleu avec Lionel et Danny — d’ailleurs Deni est là, il vient de débarquer d’un bateau, il a payé (sans aucun doute) une bonne partie de la bière et du vin et il est profondément déçu, comme toujours — Finalement il ne reste presque personne à la soirée — il règne un tel silence et une telle incommunicabilité entre les invités que c’en est devenu un sujet de conversation agité et scandalisé entre la poignée d’amis intimes restés dans mon salon, et qui s’enivrent rapidement — je suis un peu inquiet car les efforts de ma brave mère pour m’offrir une soirée d’anniversaire réussie ont été vains — Cody roule des joints dans la cuisine, nous en laisse à Buckle et à moi six chacun sur la table et s’en va (sans faire de commentaires, il n’est guère impliqué par mes ennuis ou par les gens qui sont là, d’ailleurs je n’ai pas vraiment d’ennuis, mais j’aurais bien aimé entendre ses commentaires, qui de toute façon ne viendront pas, car même comme pure idéalité il a perdu contact avec des jugements de ce type) — je suis dans la petite cour, la plupart des gens sont partis en emmenant la boisson — dans la courette ouverte, il neige sur moi c’est la nuit, je regarde avec tendresse le petit pavillon fermé (comme les voisins derrière chez Cody au 1047) — je dis à Buckle qui fume son joint « c’est la maison de mon passé — c’est étrange qu’un des fruits de ma maturité et de mon succès soit d’avoir cette petite maison d’éternité dans ma cour oh nuit spectrale ! oh neige sacrée ! Ces mystères — mon père — qu’allons-nous faire ? » J’hésite à fumer mon joint, pour mieux jouir de ma petite maison — les voisins qui y vivent ne sont pas là en ce moment, c’est un « vieux couple » — mais non, je ne fume plus d’herbe, ça m’éloigne de mon âme « comme Cody de la sienne » — la maison a des parements de bois en pain d’épice, c’est une maison de conte de fées d’enfance perdue dans quelque royaume du passé — Mélancolique, je reviens aux dernières bouteilles, aux derniers invités — j’ai gardé mon pardessus et je m’assois, morose — le piano, quelqu’un est au piano, tardif et ultime piano, parmi les verres vides — les gens sont suffoqués à l’idée qu’on ait pu faire un tel désastre d’une malheureuse fête, ne pouvoir ni parler ni communiquer au point où ça les gênait de s’en rendre compte… la génération tout entière semble atteinte… La brune que j’aimais, que j’aime peut-être encore vient vers moi — c’est « la sœur de Jim Calabrese », peut-être même Jim Calabrese, mais « en tout cas pas Marguerite », plutôt Maggie Cassidy, sensuelle, triste, intime — elle est aussi tellement Madeleine Watson que je frémis de penser à tous ces noms — elle me dit, tristement, « viens, allons passer la matinée quelque part — la fête est finie, ne sois pas cafardeux — console-moi »
« Te consoler ? » dis-je avec un bonheur naissant « Comment ? »
« Console-moi, c’est simple — de la façon que tu voudras »
— je me vois tout de suite la dévorant d’amour et de caresses — je suis tout bouleversé de l’aimer — reconnaissant — et je m’accroche — en passant je m’adresse des reproches hâtifs : « Sa famille aurait voulu que tu l’épouses il y a quelques années — elle t’aimait à l’époque — en plus tu aurais un tas de fric à l’heure qu’il est — mais tu as tout laissé en plan pour une chimère personnelle, une chimère de la mélancolie et c’est pour ça que la soirée est triste, imbécile » — Entre-temps June Ogilvie a fait des apparitions à ma soirée, avec les sous-terriens, comme une étrangère, une spectatrice — elle a parlé d’autres choses avec eux — mais mon groupe à moi, avec Madeleine, ne parle que de tristesse, c’est un groupe très bien — je sors avec Madeleine sur le front de mer, un de ses amis, un marin, est au coin du quai, il est beau, musclé, il a d’étranges bras très longs — il la saisit et la pousse contre le mur en l’embrassant à pleine bouche — Madeleine me tend sa main, d’abord je pense avec horreur à cette « consolation » qu’elle m’offre mais c’est pour la bouteille de porto — elle en avale une lampée, le dos au mur, les hanches collées à celles du marin — je suis stupéfait — en plus il semble que je le connaisse — je suis bien sûr jaloux — quelques instants plus tard j’essaie à mon tour de la pousser contre le mur pour l’embrasser comme ça, surtout pour qu’elle soit douce et accueillante comme elle l’était pour le marin, mais elle résiste, m’échappe, je finis par tâtonner vers sa joue pour y planter un baiser perdu (« au diable tes rêves ! » dit Evelyn) — j’ai peur même de lui demander ce qu’elle veut comme « consolation » d’une certaine façon, aussi, j’ai failli à sa requête — ça c’est le côté Maggie Cassidy — ses riches parents, c’était le côté Marguerite Calabrese —
De retour à la fête, c’est maintenant un autre jour, la maison s’est changée en bureau, tous les gens sont au travail devant des bureaux, ce doit être lundi matin, des cieux gris se pressent aux fenêtres, c’est comme le dispensaire à Knightsbridge (dominant New York) (à « Albany ») — mon bureau est au nord, comme l’était mon lit — le bureau de Wallington est au sud du mien, là où était le Noir Johnson et aussi l’agonisant Mr. Kaiser (était) — des bribes de la soirée apparaissent encore çà et là, mais tout le monde est au travail — il y a des brochures, des dossiers — des problèmes — à présent Madeleine est occupée, moins ténébreuse, moins excitante — il se passe des choses mystérieuses — même les Sous-terriens s’agitent du côté de la porte ouest, chargés de papiers — Wallington parle à voix basse et monocorde, ou dicte, à son bureau et lui n’est pas du tout déphasé — moi je nage complètement — je l’entends dire « Il faut travailler dans une ambiance d’amour ou pas du tout » — ces mots pleins d’optimisme je les vois aussi sur sa brochure, que j’ai dans les mains — « IL NOUS FAUT TOUS ŒUVRER DANS L’AMOUR, RIEN D’AUTRE » — dans l’amour, au travail — L’AMOUR — il prêche ce dogme étrange dans un bureau solennel et il n’est même pas gêné, je le vois maintenant tout d’un coup comme un grand homme, un saint, il est solide comme le roc et presque fou dans l’importance qu’il attache à son message — surtout à cause de ma soirée, qui a donné de la force à sa conviction, tout le monde le sait — le Grand Wallington prêchant l’Amour parmi nous, du haut de son bureau dans Notre Entreprise — mais au fond nous savons tous que les autorités n’écouteront pas, Wally est déjà une sorte de dingue avec ses histoires d’« Amour » — mais je suis ému, et je me réveille dans la nuit plein d’intuitions et d’élans —
CETTE BLONDE SPLENDIDE QUI DANSE LES SEINS NUS sur une scène dorée, devant le public morose de Charlotte, N.C. — cette beauté à la Zaza — à un moment donné elle a commencé à écarter sa culotte, on voit les poils bruns de son mont de Vénus apparaître entre ses cuisses sensuelles-excitantes — de vieilles dames ont commencé à quitter le théâtre, agitées d’une fureur civique, finalement même des hommes jeunes se sont levés et se sont mis à tenir des parlotes entre les sièges, j’en ai même entendu qui appelaient la formation d’un comité, une corde, un lynchage — le scandale grossissait — la blonde a continué à danser, ses gros seins bulbeux blancs et doux auréolés de rose pâle ballottaient dans le halo doré des projecteurs — je me suis mis à crier « arrêtez, cessez de vous déchaîner comme ça, cette femme est très belle — ayez du plaisir à la regarder — oubliez vos lynchages et vos lois — vous ne pensez donc qu’à ça ? Voilà la vie et l’amour devant vous, profitez-en, et puis vous ne voudriez tout de même pas faire du mal à une femme aussi gentille » — personne ne m’entend — des sudistes enragés beuglent des insultes avec l’accent du Sud, et il me semble que je ne les ai jamais connus aussi mystérieusement vicieux et si bien organisés dans la malveillance — des gens se ruent à l’extérieur — je cours vers la porte de la scène — je cours après la blonde qui a maintenant enfilé ses pantalons bleus et qui se dépêche vers son autobus avec sa valise — nous traversons un champ derrière le cinéma des casernes — elle secoue la tête et me dit « Faut croire que ça n’a pas marché à Charlotte — mon prochain numéro est à Elmira — ça fait un mois que je trimballe ce numéro — à Kewark ça n’a pas mal marché » — et ainsi de suite avec une gravité et une « innocence » de showbusiness — elle parle de problèmes du vrai monde politique — elle est toute petite, Seigneur elle était si grande et statuesque sur scène, et si plantureuse, ici c’est une petite blonde du spectacle affairée qui file en pantalons — elle marche très très vite, j’arrive à peine à la suivre —
ENSUITE JE REVOIS LA SCÈNE, À SELMA EN CALIFORNIE où je passai l’été, en 1942, à ramasser du coton, vivant dans une tente avec Béa et l’enfant — mais à présent il y a des immeubles partout dans le champ de coton, d’étranges baraques épiceries montées sur des rails, larges comme de vraies maisons, des lumières à l’intérieur, des produits sur les étagères — tout cela « à l’usage » des ouvriers de la section — je traverse des chantiers, j’entre dans une des épiceries, une brune splendide dit en se tournant vers son père « tu vois, tous les hommes me courent après » — ceci après que je l’eus regardée avec admiration, en faisant quelque réflexion — « Bon ça va Irene » dit son père, un maigre genre Okie, résigné — je m’assois à une table en attendant d’être servi — je me rends compte qu’elle est « Irene Wrightsman » et ça c’est « Wrightsman le pétrolier milliardaire » son père — je me dis que je peux faire du fric avec elle —
« Vous connaissez un tel » me dit-elle « cousin d’un tel ? »
« Bien sûr — celui… »
« Ce cousin va hériter d’un million en pétrole » (je le savais déjà)
Je commence à me réveiller et j’oublie tout à fait son sexe pour spéculer sur ce que je ferais de ces millions (appel du rail, on frappe à la porte)
Et ce même jour je vois pour la première fois une maison brune préfabriquée de style ranch sur des rails, à San Mateo — sur la route — je parle de mon rêve à Neal McGee le serre-freins qui rigole et me dit « Ben ça devait être un cauchemar ! »
JE VOULAIS FAUCHER UN PULL-OVER DE LAINE ROSE du comptoir extérieur d’un magasin de vêtements tenu par des Juifs, en face du parc, très exactement à l’endroit où j’étais lorsque je regardais passer le garçon sur le cheval emballé, les rênes lâches — c’était New Haven, mais aussi le Chicago des parcs, et en me réveillant je me suis rendu compte que c’était Frisco en réalité et le parc n’était qu’une fioriture bostonienne — je me suis emparé du pull-over comme d’une boîte de conserve dans un self — j’ai essayé de le plier sous mon manteau, ou dans les bras, en marchant d’un pas nonchalant dans la circulation de Montréal vers le Parc, mais en me réveillant il m’a semblé qu’il m’avait vu, et aussi que je n’avais fait que fantasmer le vol — laine, rose, je n’ai même pas besoin d’un pull-over, Edna en avait un rose, moi j’en avais un en cachemire rouge pendant un temps (où ? quand ?) (Barbara Dale à Greenwich Village) — c’est la sécurité bourgeoise d’un pull en laine rose que je voulais.
MA PAUVRE MÈRE ANGIE essaie de descendre d’un fourgon, je la vois en amont sur les rails, elle a des paquets à la main, elle m’a « suivi sur les rails », c’est dur pour elle avec ses vieilles jambes de sauter des marches du wagonnet, mais elle le fait — elle a l’air extraordinairement petite, tassée, fatiguée — épuisée depuis qu’elle me « suit sur les rails » ces dernières années — Finalement, après une série de « mouvements » dans la nuit, elle est debout près d’un aiguillage, nous en avons terminé pour la nuit — elle a l’air tellement fatiguée, vieille, grise et lasse enfin, plus lourde, bien plus lente, plus du tout pétillante — mon cœur se brise quand elle me dit « monte sur ton point*, Jean, ne reste pas sur tes pauvres jambes — monte sur le point et reviens à la maison ». Je vais « prendre mon point » jusqu’au bout de la ligne, ce sera la fin de ma journée de travail, on se reposera — nous avons tant travaillé — Seigneur mon cœur est brisé par cette pauvre mère solitaire dont Vous m’avez fait naître — et par la manière pathétique dont elle a dit ce terme de cheminot — « point » — avec un accent canadien-français, mélancoliquement, comme si elle parlait à son bébé — obligée d’employer ce dur mot yankee par la force rude et inhospitalière des circonstances — Ah Seigneur sauvez-la — sauvez-moi — elle est mon Ange et ma Vérité — pourquoi cela me brise-t-il le cœur qu’elle l’ait prononcé « pwaint » — cette façon canadienne-française de parler l’anglais pour exprimer l’humilité — seuls les Canadiens français connaissent cela —
PUIS (QUELQUES SEMAINES PLUS TARD) (chez Cody à nouveau) je rêve que je suis à Mexico avec Cody mais il y a un Kearney Square sauvage comme, en fait, à Lowell, mis à part de sombres faces étranges comme celles d’Arméniens ou de Syriens mais en réalité des Mexicains qui discutent et se querellent sur la place, et l’obscurité au-delà des lumières de la Place a cet aspect d’encre doux et dense de la Grande Nuit de Mexico ---c’est Kearney Sq., voici le coin de Merrimack et Bridge, la Poste et l’Auditorium à gauche, mais les néons ont de douces couleurs profondes telles que rouge sang, bleu nuit, rose encre, vert jade, --- particulièrement ce bleu nuit, ce bleu teinture emplit l’air mélodieux des Redbricks de Lowell derrière le Square, et je n’en reviens pas que Lowell et Mexico soient identiques --- mais ensuite, dans la maison de Bull située derrière dans Bridge Street, dans son appartement gris, il a l’air sans énergie, « veut simplement récupérer son argent », n’a pas envie de sortir, ne s’intéresse guère à ma présence (comme dans sa dernière lettre) --- et Cody est déjà parti, j’ai dit « Mais nous ne sommes même pas allés à Organo Street ! » ---il n’est resté qu’un jour, ou quelques heures, mais ça ne change pas grand-chose pour moi, « la parole était notre préoccupation, n’est plus notre préoccupation », tout ce qui reste est cette nuit espagnole ou nuit indienne ou nuit new-yorkaise incroyablement dense, douce, sombre et riche --- le bleu des tombes est dans les néons, le secret du Vieux Poisson est dans Old Fish Street, la piste sombre du vrai rouge profond palpite depuis les cabanes de Merced, tout ce Lowell Mexico est devenu une nuit, légèrement étrangère, laide mais douce et tendre où je peux promener seul ma tête --- je me retrouve chez les putains d’Organo Street, elles sont deux, l’habituel lit de camp recouvert de toile à sac rongée par les rats, elles se chamaillent pour quelque chose, l’argent, Cody ou quelqu’un vient de passer, qui dit « Ah mais elles sont vraiment répugnantes » alors que je sais qu’elles ne le sont pas vraiment, n’étant que des Beautés Indiennes au cheveu gras ---(« Ça ne pouvait pas être moi, alors ! » rit Cody.)
Juste avant le réveil je suis à table, cuisine, avec Maman et Nin mais à la table de Cody ici à San Jose, et je verse d’un bidon de l’huile d’olive sur mon toast, « Doucement ! » me disent-elles mais j’en répands une couche de plusieurs centimètres, cependant pour compenser je dis « Entendu, gardez cette huile pour ce soir, nous en beurrerons nos toasts et nous en mettrons sur les pommes de terre, ne vous en faites pas, gardez-la, je ne gâche jamais rien » --- ce qui est vrai.
LE RÊVE LE PLUS INVRAISEMBLABLEMENT CLOCHE, ça se passe près de l’église Sainte-Rita, la rue près de Moody ; ma mère, ma sœur Nin et moi remontons Mammoth Street dans une sorte de train lorsqu’une femme se précipite en criant « Je veux voir Dinah Shore ! » — Elle, Dinah, habite juste au bout de la rue, près du lycée — dans une maison — elle a une jeep ou une décapotable « jaune canari », que je montre à la dame, « sa maison est là, Olivia de Haviland a une voiture jaune canari » (je confonds les noms) — ma mère et ma sœur accompagnent la femme ; moi je reste en arrière dans une sorte de maison de l’avenue Sarah brusquement transplantée, c’est dimanche, je suis le frère de trente ans, le beatnik errant de la famille — « Dinah Shore » est devant sa maison, elle comprend que c’est moi qui lui ai envoyé la chasseuse d’autographes et elle me regarde d’un œil froid, très « professionnel » ou « étiquette Hollywood » — « Vous ne voulez pas vous joindre à nous ? » (pour une visite emmerdante) — « Oh non merci je suis occupé » mais ils se rendent compte que je fléchis, et dans ma tête j’ai commencé à supputer les avantages qu’il y aurait à connaître « Olivia de Haviland » — alors je cède, mais d’une façon tellement cloche et évidente — nous entrons —
« Je suis un romancier » j’annonce sur-le-champ « vous devriez lire mon livre » dis-je à l’hôtesse ; « Votre mari aussi est un écrivain — un très grand écrivain, Marcus Goodrich » ; puis la fiction tenace qui me faisait prendre Dinah Shore pour Olivia de Haviland s’évanouit et je dis « Ah oui, bien sûr, oui, vous êtes Dinah Shore, je vous confonds constamment avec Olivia de Haviland » — mais c’est tellement gauche — et je ne suis pas rasé, je reste planté là dans son salon, elle est froidement attentive, je suis comme un Major Hoople plus jeune et plus maigre qui aurait précocement goûté d’un mince succès puis l’aurait perdu et serait venu vivre aux crochets de sa mère et de sa sœur en continuant à « écrire » et à jouer les « auteurs » — dans la petite rue — À ce moment ma sœur s’aperçoit que je gâche tout alors elle intervient mais d’une façon encore plus cloche, encore plus effroyablement gauche, elle essaye d’impressionner Dinah Shore avec un discours prononcé dans un invraisemblable anglo-canuck (tentatives de « mondanités ») (et vraiment pénibles à entendre), se met à bavasser de ci et de ça, etc. pour montrer qu’autrefois elle avait vraiment du chic, qu’on en avait tous, que notre milieu d’origine est plus élégant qu’il n’y paraît (malgré ce frère minable), elle s’est mise à causer pour rattraper la situation et aussi pour me snober, comme elle a des idées bien arrêtées sur la manière d’impressionner des gens comme Dinah Shore — Dinah l’écoute encore plus froidement — et ma mère est là debout, comme la dame du début qui voulait un autographe — ça se termine sur cette note morne et bête… et moi stupidement nerveux et me rongeant les ongles — l’opéra comique de nos vraies journées —
Je suis aussi un soi-disant roué de quartier, prêt à séduire toutes les mères de famille, mais elles n’ont pas vraiment envie de moi, sauf quelques-unes des plus vieilles qui en ont après ma mère —
TREIZE HEURES ININTERROMPUES DE RÊVES — Je visite la maison d’ « Eddy Albert » par une sorte d’Andover Street, maison incroyablement cossue, d’ailleurs déjà rêvée, la maison d’ « Ernie Malo », ce qui explique l’aspect Andover Street, et « inexplicablement » liée à cette maison de rêve où j’ai perdu mes pantalons — la Nouvelle-Bretagne, le stade, la rivière, la digue, le boulevard sombre et luisant de Hartford-New Orleans, la chambre louée où j’ai vécu — le père d’Eddy Albert qui dans la réalité m’a montré un billet de cent dollars figure dans ce rêve dans un riche salon Mackstoll, j’arrive d’Andover Street, je m’arrête un instant pour admirer une façade luxueuse et moderniste, de style espagnol mais plus simple, « ces gens ont des millions », une grande maison tolstoïenne de salles de bal et d’événements et de patriarches près de la cheminée, je dis bonjour à tout le monde dans ce New York sans nom, la Tour San Remo ou autre de Keresky — bon Dieu que de millionnaires juifs j’ai connus pour qui une moquette épaisse avait plus d’importance que le Salut de deux milliards de pauvres mortels sur cet univers misérable — l’intelligence diabolique de Bill Keresky ! Dans la salle de bains d’Eddy Albert je marque un temps, en regardant par la fenêtre, pendant que sa sœur « Jacky » (d’après Jacky Keresky) arrive à la maison dans une vieille voiture et en descend avec un dindon apprivoisé, très jolie, pâle, les yeux sombres, de petits cernes sensuels sous les yeux — je la regarde comme un masturbateur dans la salle de bains, sachant que jamais même en rêve elle ne songerait à moi — la riche Jacky, je pourrais l’avoir et des millions aussi, mais elle ne m’a jamais regardé et ne me regardera sans doute jamais (je me souviens de sa chambre à coucher près de la salle de bains quand elle avait dix-sept ans, 1939, maintenant ce doit être une vieille salope avec une fringale de vison de quoi nourrir des industries entières) — mais ici elle est encore jeune — et il fait gris dehors, pluvieux en quelque sorte, comme dans la tragique maison d’Andover — en plus sur l’Avenue Phebe, à la maison, il y a un chaton qu’on a trempé dans du ciment, on l’a cru mort et on l’a laissé pourrir dans ce moule pitoyable sur une branche d’arbre, mais tout à coup je l’ai vu bouger, il est encore en vie, j’ai crié, j’ai couru vers ma mère pour lui demander de l’aider, elle a pris un couteau ou un bâton pour le racler, l’a mouillé d’eau chaude, il en piaulait de douleur, on croyait qu’il était mort depuis trois jours — j’essayais de me figurer les salauds sur Gershom ou Phebe ou Sarah capables d’une telle plaisanterie (comme bien sûr le chat dans Life Magazine) — sur la véranda verte où je me prenais pour un jockey (des étriers sur la balustrade) ma mère s’est escrimée pour sauver le chaton — son visage tendu par l’effort, elle ne veut pas abandonner — le chat remue, c’est inouï comme cette âme menue a pu survivre si longtemps.
Il y avait d’autres rêves, des épopées de rêves je ne me souviens que de ces deux-là pour cette nuit — ils me sont proches — charriés par le flot subtil et constant d’une même source — je me suis réveillé allègre, heureux de la musique des petits oiseaux et j’ai eu la vision de l’Indien accroupi sur la douce terre brune de sa montagne sous un ciel bleu, pas l’Espagne mais le Mexique — rêve prophétique d’un matin de printemps, à huit heures, sur l’Avenue Sarah à Lowell — au fond pourquoi écrire, au lieu de se réjouir sans fin comme l’humble saint François — revenir à New York à pied suivi d’enfants, rejoindre Irwin à genoux et Julien aux yeux de Stavroguine dans une rue de l’East Side — garder intact en soi l’élan d’amour et d’allégresse, redevenir dans son âme l’enfant qu’on a été, oublier la littérature et l’anglais après ces quinze années d’Art, se retirer dans le désert pour jeûner et prier, et descendre vers les doux villages de l’Homme
RÊVE POURRI dans lequel je me suis remis avec June et je me trouve dans des suites grises et tristes qui coûtent très cher mais sont nécessaires car elle est temporairement avec « Mon Enfant » et doit bien vivre quelque part, la chimère des dépenses est désormais officielle à cause de Mon Enfant, c’est maintenant compris officiellement étant donné que je dois être un esclave et une andouille toute ma vie, plus question du barde et de sa branche de pommier, --- il est également entendu qu’il ne doit pas y avoir d’amour gâché entre nous mais Mon Enfant est suprême donc je suis là, c’est un arrangement intérimaire, cela se situe près de ce triste Sheridan Square de mes rêves, elle a des épingles entre les lèvres pour les couches, je ne jette même pas un seul coup d’œil au bébé, sais pas à quoi il ressemble, m’en fiche quoique je redoute un peu d’examiner tout ce rayonnement de chair --- je me crois hanté jusqu’au creux de l’estomac par le Rayonnement de sa séduction --- mais déjà je me rends compte qu’au fond c’est impossible, cette hypocrisie et cette haine d’adultes superposées aux fondations innocentes des enfants qui devraient être mieux construits, mais j’ai surtout mal et j’ai envie de m’en aller et j’ai l’intention de me procurer un sac marin d’ici une heure, d’y fourrer toutes mes affaires et de filer avant le matin car elle commence déjà à se méfier de mes intentions et va rappeler les flics dans les 24 heures --- Amérique : dans l’Italie de Silone, Bastiano balance des chaises sur cette épouse en pleurs, en Amérique la femme a le Téléphone de la Police de l’État dans une main et dans l’autre Mon Enfant emmailloté dans d’incroyables billets de banque --- Bastiano peut bien se renfrogner et brailler, mais Jones Milquetoast la Lèche est un pauvre bouffeur de chatte dévoré par ce qu’il mange, dans les aveuglants néons blancs, couilles coupées par les Amazones et les Lesbiennes de la Cour d’Entraide, Life Magazine, La Bonne Ménagère, le Bureau de l’Intérieur et la contenance sérieuse et les poings virils de Dwight D. Eisenhower --- ah Kafka tu es passé à côté de bien des choses.
Par ailleurs j’ai traficoté, ou été poursuivi par --- une --- conne sexy ---Alice Arsenault, ou autre nom, une poupée maléfique qui déteste June, elle tente de me pousser à fomenter des bisbilles de filles entre elles, ce sont des Lesbiennes --- je le sais mais je suis étonné à quel point cette poupée est sexy mais je fume de l’herbe et fais mon possible pour la chasser de mes pensées mais je passe presque tout mon temps à tenter de l’écarter, nous sommes dans une pièce juste au coin et bon Dieu elle ressemble en tout point à June aux jours sournois avant notre mariage --- tout cela est gris, sans espoir, je vais coller ma tête sur le rail si jamais ça se présente ---
HIER SOIR C’ÉTAIT MON PÈRE, dans le dépôt de San Jose je rentre d’un train de forçats, il est là en tristes vêtements ferroviaires noirs, ressemble à ce vieux goinfre aigre au cigare (Greaves) --- tient une lampe --- obscurité totale, terre noire des voies ferrées, rails luisants, suie, faibles lumières brunes, et rouges et vertes, sur cette plaine sans espoir je dis « Hé P’pa où es-tu allé ? Qu’as-tu fait à la maison ? Où est Maman ? » et diverses questions, tente de lui parler, et il se tourne sans un mot, refuse de me parler --- je suis triste --- Mais au réveil je bourre de coups de poing l’oreiller en m’écriant « Cette histoire de père et fils n’a que trop duré ! » ---(Que veux-je dire ?) --- Il est tellement évident que mon père est Cody dans ce rêve et il me rappelle qu’ils affichent tous les deux (parfois) la même expression sur le visage, joues rentrées d’indignation retenue, face sinistre, mâchoire sévère, œil de pierre --- surtout la nuque raide du refus de parler… mon père me l’a servi maintes fois --- Qui suis-je ?
« MA MÈRE EST ENCEINTE » et il faudra qu’elle aille à Chicago pour se faire avorter, je suis donc seul dans la ville pendant un temps et je sors d’une salle de billard, un vendredi soir, je porte une chemise blanche avec un col amidonné et une veste en tweed, je frime comme quand j’étais au lycée et à la fac, d’abord je jette un rapide coup d’œil sur les mecs réunis dans la salle brune, autour des tables de jeu, puis je m’empare de l’étincelante nuit urbaine et je suis libre de faire ce que je veux pendant près d’une semaine, je suis jeune et heureux.
INDESCRIPTIBLE SÉRIE D’ÉVÉNEMENTS DANS UNE MAISON, je m’apprête à mettre une veste de sport verte et une cravate tricotée vert très clair et d’un vert qui palpite et qui semble presque peint et d’un vert satiné contre le tissu de la veste --- je vais la mettre avec la veste --- mais je ne porte pas de vêtements, je suis malade, rougeole ou coqueluche --- cette cravate sinueuse est centrale dans l’image.
LIEUX ET ÉVÉNEMENTS FLOUS m’ont chassé de ma piste de rêves --- comme les raffuts et tristes mystères qui se produisent sur le gigantesque terrain de basket-ball pareil à Fenway Park, mais avec des balcons si penchés qu’on a peur de dégringoler comme dans un grand Opéra Métropolitain --- ce qui me rappelle, dans de vieux rêves de 1943, un endroit de ce genre à Liverpool avec mon père et les gars du navire et de nombreux goulets de navigation encombrés et de ponts rouillés --- furieux --- hauts cris des foules, événements, jeux, rencontres sur piste, quelquefois je suis tout seul dans le grand couloir sombre derrière les portes de la galerie et je tourne ici ou là en quête d’une grande pièce comme chez Joe Fortier et la pièce de sa mère et sa cave spectrale en dessous, aussi vaste que Lowell High School, le tout étant parfois un bateau qui flotte sur l’eau --- vous ai-je parlé du sol en bois dur de cet appartement de « ville nouvelle » et de mon père malade et de moi qui dois partir au boulot ? ---Ces rêves --- et un autre tout aussi vague mais lié, car le balcon du stade est aussi les balcons des cinémas de Brooklyn et les arènes de base-ball de la vie en général --- mais de quel antre et comment cela va-t-il venir ? --- la baie de citron s’étend --- éternité intemporelle des jeunes filles de Debussy au-delà --- et en avant ---
JE TRAVERSE EL PASO, un rêve et une vision très clairs, un endroit fou, plein de Mercedes et de bicoques miteuses entassées comme au Marché des Larrons, ça lui ressemblait même tout à fait, avec ces cabanes vertes, des trottoirs boueux couverts des détritus de fruits, une crasse arabe par-derrière, des figures brunes et déguenillées accroupies, d’interminables quartiers sous le lumineux ciel bleu d’un matin d’Indian City, des vapeurs qui s’élèvent de milliers de marmites nauséabondes, d’étranges robes cachées, c’est fou, des pelures d’orange, de banane, la fin de tout — je traverse tout ça en voiture avec quelqu’un et je crie « Regarde cet El Paso dément ! — le mec m’a dit que c’était l’endroit le plus dingue des États-Unis si on vit au cœur de la ville ; c’est plutôt le ventre que le cœur d’ailleurs » — et devant nous, dans le lointain, pointaient les gratte-ciel d’une ville spectrale, ce n’était pas Mexico, c’était sur une plaine dans le Texas, et le Texas des neiges brutales, des lunes et des montagnes car tout à coup j’ai vu des Indiens Apache Navajo juchés sur leurs poneys dépenaillés, tristement alignés devant des tipees presque en peau de buffle dans les débris des bidonvilles, ils portaient des chapeaux informes et tachés racornis par la neige des plaines texanes et de grandes couvertures bariolées drapées sur leurs pauvres peintures de guerre — le Texas, le St Joe et l’Indépendance de la Vieille Amérique Authentique, moroses, transis, la vapeur s’élève de leurs bouches brunes, de faibles fumerolles flottent au-dessus des feux trop faibles pour réchauffer, le ciel froid et perçant d’une claire matinée de février — El Paso de la frontière, des Navajos et des Indiens, des étalages miteux, des tas d’ordures et des poneys, des Indiens navrants et des bidonvilles — El Paso de Merced, vaste et fou — j’étais défoncé ! Je voulais descendre de voiture et habiter là, travailler comme cheminot, jouir de tout ça, comme je l’avais prévu — me défoncer ! —
BIEN AVANT QUE JE TRAVAILLE POUR LES CHEMINS DE FER, dans des rêves antérieurs des voyages sur les vertèbres du continent mexicain, c’était toujours des rails — des chemins de fer — des montagnes tristes — le chemin de fer, la terre jaune — de longs et sinistres voyages — maintenant je suis à Mexico, je vais habiter dans l’appartement somptueux de Bull et June — June est encore en vie malgré tout — ils ont de beaux meubles en acajou, mais pour une raison ou une autre ils vivent avec un couple plus âgé assez paternaliste, des emmerdeurs finis, un peintre genre Okie ou un menuisier d’une quarantaine d’années, brave mais méfiant, faussement enjoué, et une étrange bonne femme, du même âge, maigre et un peu toquée avec (comme Vera Buferd) une voix éraillée à la Tallulah, assez sexy — je vais dans la chambre à coucher, il est entendu avec June que nous allons baiser ensemble, nous nous fourrons tous les deux au lit, June dégoise et discutaille, et brusquement la bonne femme nous rejoint au lit, du coup Okie s’amène, ça (ou autre chose) lui déplaît, nom de Dieu il va me falloir quitter le confort de cette maison — je n’arrive donc pas à baiser la pauvre vieille June — Bull est quelque part dans la maison, muet, mes poneys Navajo d’El Paso ne l’intéressent pas du tout (comme quand j’étais couché près de June une fois dans le noir, 118e Rue, défoncé à la benzédrine et Bull est rentré et nous a parlé, assis à côté de nous, je crois), la toquée n’a pas vraiment envie de baiser mais elle veut trouver le moyen de me foutre à la porte, comme j’ai longtemps soupçonné E. de vouloir le faire. Me voilà donc à nouveau dans le froid indien, et de retour à El Paso, à marcher dans les neiges souillées avec des anges dans l’âme, whoopee ! El Paso !