Le livre des rêves [Trad Philippe Mikriammos 2022]

Rêves de Richmond Hill

 

UNE COLLINE ARIDE ET NUE « près de Mexico » et moi je suis caché dans des trous, je regarde vers l’océan dont ce paysage constitue l’étrange rive, des gens me cherchent dans les vents frémissants — finalement je reçois un joli sachet d’herbe et je le retourne dans mes mains, souriant — un ami est proche — Des événements —

LES TROMPETTES SONNAIENT dans une cour de sable blanc et j’étais là avec ce même soldat qui traversait les Artilleries du Général MacArthur dans le rêve de l’hôpital — il y a des tentes — à droite, dans une alcôve sombre, on nous a pincés en train de faire quelque chose ; l’hôpital était en briques rouges — je portais peut-être une chemise à pois mais plutôt de la toile grise, quelque chose qui avait un rapport avec les éléphants qui labouraient la poussière des fêtes foraines, les stands, la nuit, les gens qui attendent, les feux d’artifice — on m’a donné un drap blanc, ou un linceul — dans la cour les tentes, les clairons — nous partions vers une sorte d’Angleterre — on faisait cuire de la soupe dans d’immenses marmites, dans des cuisines ventrues et cuivrées, rôti de bœuf de première qualité et l’énorme odeur omnivore d’une eau bouillonnante parfumée ainsi — au bœuf. Mais rien pour nous, les vauriens. Cela avait un lointain rapport avec la maison de la colline de l’autre nuit, quand j’étais enfant, sous les pins — moins nets que ces pins antiques sous l’école très tôt un matin sur la colline à Hildreth derrière la boulangerie — la jeune institutrice qui avait aussi (jolie comme elle l’était) une propriété avec un lac — d’anciennes sculptures sur bois — et plus tard, des bateaux… mais je ne suis qu’un tout petit gosse et je viens de m’éveiller au matin de la vie — et je suis debout dans la cour, trempé de rosée, rosi par le ballon-soleil à peine levé sur la colline, un petit môme, transi — j’ai bien regardé un défilé de la fête de l’Armistice, dans la froide matinée rouge, du haut du balcon en bois du 3 e étage, en larmes parce que je voulais retourner dans les forêts de l’été finissant

DANS LE GROS AVION DE BULL H nous allons tous voler — l’avion a de grandes ailes, c’est un DC quelque chose, il décolle de notre splendide propriété près de Pine Brook Woods et nous voilà partis — nous arrivons dans la ville-Carnaval de l’Etrange Mexique, il pose l’avion sans heurts sur ses gros pneus en caoutchouc, sur le bitume noir, et l’arrête en douceur — nous prenons l’apéritif dans l’avion — au début une femme voulait poser son manteau sur mon siège mais je le ramasse, je m’assois, pose le manteau sur mes genoux, elle s’est excusée, finalement nous l’avons posé sur le dos d’un siège, et nous palpitons à travers les airs — où sommes-nous ? Que faisons-nous ? Rien qu’un petit groupe d’intimes dans cet avion — les pistes d’atterrissage nous attendent — il y avait eu des événements dans des appartements new-yorkais, nous sommes partis à tire-d’aile — l’endroit où nous atterrissons est ce Mexique des marmites Navajo, des marchés et des poneys tristes d’El Paso ; des bannières frissonnent dans la brise — nous avons des affaires ici — c’est aussi le paysage de l’Hôpital du Général MacArthur — et le Canada — toujours aussi étrange en rêve — l’endroit des tentes de la nuit dernière —

INCROYABLE VUE DU HAUT D’UNE COLLINE HERBEUSE au sortir de la ville, c’est Mexico, il y a des trous d’eau pour les éléphants, d’étranges bergers, moi avec un énorme — bon d’accord pas énorme — un assez gros sachet d’herbe que je fais couler dans mes doigts comme si c’était de l’or mais ce n’est que de l’herbe, et le jour est lumineux, des nuages passent, le Plateau Nord de la Grande Amérique du Monde est beau et blanc comme la barbe d’un patriarche dans le ciel du Popopapacetl — toi, toute soie et dentelle — Evénements —

DANS UN LOFT NEW-YORKAIS COMME CELUI DE JULIEN ou de Finistra mais il appartient à Watson qui s’est enrichi en écrivant de croustillantes histoires d’amour et de sexe etc., l’une d’elles est un énorme jeu d’épreuves illustrées sur une table, qui commence par « C’était donc un jour normal et je me mettais en route comme d’habitude sans rien sous ma robe légère » --- avec illustrations, je me trouve à côté de l’escalier de secours, seul, mais c’est aussi Evelyn qui l’a écrit et elle est Watson et pour le moment elle est sortie avec Cody. Les « épreuves » sont un gigantesque livre relié de 90 cm de long sur 30 de large --- comme les Spotlites de mon père et gonflées jusqu’à atteindre une grande taille --- Alan Minko n’est pas loin, c’est aussi un Paris manqué ---

ROLAND BOUTHELIER NOUS CONDUIT Maman, moi et une bande de gosses sur le siège arrière, nous revenons d’une quelconque festivité — nous étions dans une ville de printemps avec un château et des taudis en bois — je rêvais d’y habiter, dans les vastes chambres du château, de ma sœur épatée par la taille de ma chambre et de celle de ma mère — je voulais aussi habiter dans les taudis, j’ai levé les yeux, certains étaient abandonnés, les carreaux brisés, l’air brûlé — (nous avions traversé le Maine, un paysage extraordinairement triste) — je me suis promené dans le parc du château, dans la ville — dans le château lui-même il y avait la sœur de Joe Bertha Fortier toute seule avec lui et Philip — la famille partie en criant — et un petit enfant mexicain qui leur appartenait et qui avait escaladé la façade, très haut ; mais il est tombé dans la cour avec un bruit tragique, rebondissant sur les mains et les genoux et le ventre et j’ai pensé « Oh il va être infirme à vie » — comme un paralytique en train de nager — mais Joe n’eut pas l’air de s’en apercevoir et l’enfant ne parut pas blessé — il s’était simplement élancé de son perchoir — puis j’ai demandé un sandwich à Bertha, j’ai vaguement pensé à faire l’amour avec elle, imaginant son grand corps sur un divan etc. — j’ai erré dans les couloirs derrière la cuisine — la famille « principale » était partie pour je ne sais quelle réception — puis j’ai pris un taxi et je me suis précipité pour trouver un avocat dans le quartier commerçant des petites ruelles, près de Moody — j’étais sur la colline, je faisais des signes aux taxis, j’en ai arrêté un, un gros, dans lequel le chauffeur transportait sa femme ou sa maîtresse sur le siège à côté de lui, son manteau et ses ballots prenaient toute la place sur la banquette arrière et il me fallait pousser comme un dératé, en jurant, pour m’asseoir, mais ils ne s’en apercevaient pas — Quand nous sommes arrivés devant le théâtre j’ai payé le chauffeur, j’ai bondi dehors, et je me suis rendu compte que je ne savais pas vraiment s’il y avait un avocat dans ce quartier de cinémas et de commerçants, je l’avais simplement entendu dire — il y avait des portes battantes, un saloon, des gens, du bruit — le nom d’un dentiste ou d’un avocat sur une plaque — des bancs de neige fondante dans les devantures des magasins de la rue —

Joe — Roland — O perdu — Lui, Roland, nous reconduisait à Lowell dans la Ford modèle T de 1929, bientôt nous verrions de nouveau les usines de brique de rêve par-dessus les pins — et ce serait dimanche — et la Pawtucketville des raids aériens au mystérieux radar, de la terreur — le Théâtre Royal est dans l’obscurité à cet instant — ma Maman était devant à côté de Roland, tandis qu’il descendait la route de Lakeview, qui est comme le fantôme de la route de Mexico — mon père pas là — Comme si une fois Joe, Philip, Maman et moi n’étions partis seuls en voiture avec Roland —

Pauvre Roland*, il est aussi Cody — il faisait chaud, ensoleillé, printemps de la terre humide dans cette ville du château — nous étions partis vers le Sud, la neige dégoulinait, s’humidifiait, une boue aromatique parfumait l’air cristallin — Evénements — on m’avait simplement envoyé chercher l’avocat, ce n’était pas l’emmerdeur des couloirs obscurs — tout cela a disparu à tout jamais. Quel est le nom de notre mort ?

Tout ce que nous avons perdu nous sera rendu au ciel.

JE ME DÉPÊCHE vers la dune de sable derrière la maison des vieilles dames, je suis nu, je ne veux pas qu’on me voie — une bande de petits gosses s’approche, je m’assois dans le sable, enterré presque jusqu’à la taille en attendant qu’ils passent, ils me regardent curieusement — Puis je reprends mon hégire dans les bois — Dans l’antique maison en briques rouges des vieilles dames il y a eu une grande fête, un banquet, Mel Tormé lui-même était là, il jouait du piano et j’ai appuyé ma tête, les yeux clos, sur les touches supérieures pour l’entendre jouer, ça ne dérangeait pas Mel, il jouait d’une manière folle et inspirée sur le reste du clavier —

GRANDE FÊTE à Mexico mêlée à la soirée de Mel Tormé mais pas la même, réunion fantastique, John Labine, Worthington, Watson etc. ---beaucoup de manteaux --- Hubbard quelque part --- ivre je quitte cette fête en titubant, Worthington et Watson m’expédient un télégramme qui me parvient je ne sais comment --- Rédigé par Watson, télégramme amical, normal, mais dont la tonalité, le ton est tellement à demi chochotte --- ou je ne sais quoi --- que je me fâche et n’y réponds pas --- De sorte que lorsque plus tard je tombe par hasard sur W & W dans un petit bar à côté de Times Square (je suis avec Garden ou un autre), ce sont de joyeuses retrouvailles et tout est pardonné, malgré tout je sors de ma poche le télégramme froissé que je lis en fronçant les sourcils et en hochant la tête --- j’avais failli le trouver sarcastique, insincère, hypocrite --- mais à présent nous nous retrouvons joyeusement autour de breuvages, ce n’est qu’un petit bar, marron vieillot, tels les bars merveilleux que je rêve derrière Scollay Square Washington Street Boston et particulièrement au fond des moulins perdus de Lowell, petits bouges* sombres, merveilleux, et du reste la soirée Labine se passait dans un appartement de type londonien, duplex, à l’étage, au-dessus d’un de ces vieux bars, --- et les lumières de la ville brillent tout autour comme un dessin animé très vivant --- Un type à un moment donné voulait déclencher une bagarre à la soirée ou dans le bar --- Mais nous sommes tous gais et réjouis et réunis et Watson scrute judicieusement et dévore chacune de mes expressions perceptibles tandis que je continue, sourcils froncés, à m’interroger sur la formulation du télégramme --- je crois que Hubbard l’avait vu auparavant et était parti d’un « Hi hi hi ! » typique de sa façon de rire en se tapant sur le genou, toute cette absurdité, et Irwin en avait discuté gravement (sémantiquement) avec moi sur le trottoir.

GRANDE MAISON À L’ORÉE DE LA CAMPAGNE, la maison de « Jim Calabrese » mais en même temps la mienne car Maman y vit en fin de compte --- mais avec des arbres africains qui ondulent et beaucoup de terres derrière menant à des Colorado et des New Britain et des lacs de rêves de Nouvelle-Angleterre --- (de l’esprit) Mais une fois, je suis là quand Jim y habitait, son père John Calabrese est avec nous dans la salle de séjour bien meublée, nous buvons des cocktails, il y a quelque chose de drôle, nous rions tous --- Ça se transforme sans être nommé en une jazz session de dimanche après-midi dans une boîte de nuit à Mexico, je crois, avec Slim Gaillard et Bull Hubbard est là, nous n’avons rien à boire mais nous attendons, finalement on va faire passer des glaces et des biscuits sur des plateaux, pas de boissons --- les musiciens se rassemblent --- Bull s’entretient avec moi --- Démosthène le jeune Grec de Lowell est là, et d’autres qui bavardent en cercles --- Slim Gaillard s’assoit à des tables et papote avec des gens --- Bull est poli et échauffé --- regarde par-ci, par-là comme John MacDougald --- Mais ensuite je suis en Afrique, dans une propriété sise au milieu de terres où les hautes herbes ondulent, mes « parents » sont là, que ce soit eux ou pas, la cour de devant ressemble beaucoup à celle de Joe dans Salem Street et, maintenant que j’y pense, Joe était aussi dans la « maison de Jim Calabrese », tragique et tranquille et sortant d’hôpital, mais maintenant dans la maison africaine il semble transformé en un copain noir et ensemble, après force préparatifs, jeux, paroles et, avec l’approbation souriante de mon père Mau Kuwi, mon souriant chasseur-vendeur, nous partons avec un buffle d’eau dans notre chariot pour trouver les longues herbes --- quelque énorme aventure qui nous emmènera autour du monde à travers la Russie et l’Europe --- on dirait l’arrière de Bartlett Junior High, je vois des cartes du monde --- C’est comme mes vieilles bandes dessinées, rêve de moi-même --- Telle est notre destination, l’Europe spectrale --- nous avons des lances, nous avons eu des compétitions sportives avec elles et bizarrement je me rends maintenant compte que Joe-Nègre-Copain-à-la-Lance était aussi dans mon autre maison « Jim » où vit ma mère, et qu’il est resté un moment avec nous ---Dans la sinistre cuisine brune, portes ouvertes sur la nuit d’été, sombres arbres agités, pauvre Joe pâle que hante la maladie ! Il a été malade récemment --- essayant tout le temps de s’accrocher à la partie --- comme le petit Michel de JEUX INTERDITS --- pendant que les générations y vont de leur jazz dans des clubs de dimanche après-midi papotant furieusement comme Pat Fitzpatrick --- est-ce là tout ce que je me rappelle de tous ces événements, paroles, sentiments bouillonnants, mystères ?

EN FIN DE COMPTE JE SUIS UNE VIEILLE PUTAIN et j’attends dans mon lit, pas de sexe, sachant que la seule fois où je me réveillerai ce sera quand on m’amènera de jeunes garçons --- au lieu de l’habituelle ronde de vieilles dames --- apparemment je suis un mâle --- je me réveille surpris--- il n’y a pas de scène, uniquement mon lit, moi dedans, 11 heures dimanche matin --- lugubre comme le « frère beat » dans la petite rue grise avec la maison, mais ma sœur est absente, et, partant d’un horrible frère épuisé, je me suis transformé pour ma honte en une Stupide vieille putain Dylan Thomas… vieille putain alcoolique racontée à tout le monde… stupide putain Jack Kerouac avec ce même vieux et fatigué gasafaycagoo (sic).

L’ÉGLISE SAINTE JEANNE D’ARC, l’église longue et basse comme une cave sur la colline à Crawford et Mt. Vernon à Lowell — des messes lugubres, des vêpres, c’est gris, les gosses, moi, des gens — il y a eu des hold-up là-dedans, des bandes de truands arrivent de divers côtés avec des fusils et braquent les gens pendant que le prêtre continue ses ad altare deum et quasiment personne ne s’en aperçoit, juste une petite panique bavarde — je suis là pendant un de ces hold-up, avec mes petits copains, des jeunes hommes en manteaux gris dans les encadrements de porte — après (on n’a pas volé d’argent, pour autant que je sache il ne s’est rien passé) nous nous précipitons tous dehors dans la rue obscure pour les poursuivre et les retrouver — ils sont partis — il y a de la neige, des gosses, qui glissent dans l’air gris — je rentre à pied chez moi en discutant, par Moody obscurci, Gershom aussi, jusqu’à la maison obscure dans Sarah — tout baigne dans cette obscurité des choses ensevelies qui pourrissent sous terre — c’est MOI — je vois maintenant un arbre enraciné dans ma main, je vois le mois de novembre à travers mes os — j’attends de futurs printemps et des fleurs pour mon dos, je suis le Frankenstein de ma propre sépulture — adieu petits enfants dorés de ce fol univers.

UNE CAVERNE DE L’HORREUR qui se mue en une sorte de navire de l’horreur, il y a des ruelles, un monstre, des couteaux, des barreaux de fer, des grilles, pire que tout des pieux de fer qui se referment et vous piègent et multi-poignardent les Sauts que vous faites parmi ces horreurs par un jour gris --- Je ne sais pas dans quel but, finalement la rivière où le bateau est à l’ancre monte grise et rapide et au bord la plage de sable est pareille au Boulevard et au lieu de partir pour l’Afrique maintenant que j’ai conquis les monstres et Bela Lugosi en bas, mon bateau (avec barque attachée en annexe) se renverse et coule carrément et je me retrouve à nager pour sauver ma vie jusqu’à la rive dans la forte course des eaux vers le large, mais je m’en sors avec une étonnante facilité comme si je nageais dans une baignoire et j’atteins la barre sableuse d’une ultime petite enjambée enjouée---

Cependant j’ai également été dans Amsterdam Avenue à Columbia Univ. où des étalages de bouquins sont installés à même le trottoir de Livingston Hall, je fauche deux livres d’art flambant neufs quoique menus, fais un tour, cherche Edna à la fenêtre de sa grand-mère --- le vol de livres s’ajoute maintenant à mon spectral ratage des cours --- personne ne le remarque ---

Plus tard j’ai la vision d’un cadeau fait à Nin, un grand bureau en bois de couleur rose, et un plus petit cadeau en sus, un coffre, une boîte, une sorte de meuble, c’est dans un appartement, brun, sinistre, paroles, événements --- il y en a trop à se rappeler ---

NOUS ÉTIONS À L’ENTRAÎNEMENT — Il nous fallait passer sous une petite planche avec nos bicyclettes, tous avaient réussi sauf moi, je ne pouvais même pas me pencher, ni même me glisser avec ma bicyclette sous la planche, encore que j’y aie réussi dans une certaine mesure — « Ben ce mec a trop de muscles » rigola un moniteur — « Ouais, j’ai plein de muscles » ai-je dit, « je ne peux même pas me baisser — » C’est parce que je porte mon gros pardessus d’hiver — et « plein de muscles » en fait c’est la graisse que j’ai autour de la taille — L’entraîneur principal ressemble à Frank Leahy, ça se passe dans la mansarde de Julien, il fait sombre — une femme dans une vieille maison nous regarde de sa fenêtre — il y a une boulangerie tout près — Nous apprenons à devenir des Eclaireurs des Services Secrets — Seigneur, l’affreuse frustration mécanique de ces « bicyclettes » impossibles ! —

J’ESSAIE DE BRANCHER MON CURIEUX PETIT RASOIR ÉLECTRIQUE dans une prise murale de salle de bains --- ce n’est qu’un petit machin en fer-blanc avec des morceaux d’isolant et attristant --- Des gens viennent m’observer --- Il y a eu de longues hégires de troubles perdus dans des salles troublées, des airs sombres --- J’espère ne pas prendre de décharge en posant le « rasoir » contre les trous de la prise, j’attends en me demandant. --- (Donc ce jour-là Al Green me présente la lampe à Rayons de choc électrique qui tremblote violette et les petites électricités tic tic, et je la sens à travers la pièce, en me demandant, en effet ---)

UN BAL, au Commodore ou autre salle de bal, un groupe de filles se chicanent à propos de garçons, sortent et les visent quand la musique retentit --- l’un d’eux est un garçon replet à la bouille ronde en veste de tweed mélancoliquement intéressé par lui-même et les âges sinistres de son ego naissant --- dans le vide rose d’une nuit de bal ---

DANS LES GRANDES CÉRÉMONIES DE L’ÉGLISE DU LYCÉE grise et sombre en sous-sol du type Sainte-Jeanne-d’Arc auxquelles assiste Eisenhower qui fait même un discours, je rencontre à un certain moment une jolie fille qui a la couleur du miel et dans une sorte d’antichambre nous nous débattons et je gémis comme elle, elle ne porte rien en dessous, je m’impose sur elle et finis par l’étonner en la prenant pour de bon et en concluant l’affaire --- c’est une irréalité onirique mais charmante et savoureuse --- À la fin de la cérémonie nous sortons tous les uns derrière les autres et la voilà dans l’allée près du porche, je frotte mes lèvres sur la manche de son manteau, elle me dit « T’as intérêt ! » (et nous avons déjà pris rendez-vous pour plus tard) --- Dehors sur le porche de l’église, au lieu de descendre les marches dans la mélancolie d’un Pittsburgh pluvieux, je passe par-dessus le balcon des maisons du type Ernie Malo et du type des soirées Mel Tormé pour vieilles dames derrière, ruelles, palissades en bois, je descends pour éviter le lent écrasement des foules et débouche sur la mer formidable, des violets métalliques planent sur le paysage fantastique, propre, clair, je cours sur le sable, les vagues de l’aube sont énormes, notre navire attend à droite, j’ai été engagé --- nous partons pour ce Groenland froid, désolé et spectral --- nuages violets, vagues énormes --- je saute à bord et me précipite ici et là effrayé --- les canons tonnent par-dessus le ressac --- Matin et mers nouvelles ---

RÊVES IMMENSES D’AL GREEN et Frank Shephard --- Keith’s Theater --- Red Rodney --- la fille petite et jolie qui chante pour Godfrey se trouve avec moi dans une espèce de Paris inconnu (dans une pension branlante), sa copine est amoureuse de Red Rodney, il se déshabille et ils sautent ensemble sur le canapé pour baiser --- c’est dans (il y avait des jam sessions, Wig jouait de la basse) un Lowell spectral --- Il y a un haut banc de sable au sommet duquel je suis pris, peur de remuer, versants abrupts, falaise à pic mais sable doux --- G. J. avec moi au-dessus --- je perds mes objets personnels (serviette) --- Plus tard, dans une banlieue parisienne, sur des lits de camp jumeaux dans une maisonnette, Al et Frank bavardent, je viens d’arriver --- je veux acheter un billet pour quelque part, à cette fin (je marche alors en bavardant avec Frank) je me rends au bar où travaille Johnny le Barman, il n’est « pas de service » aujourd’hui, il est derrière, je m’approche, « Tu n’es pas de service ? » --- « Non je commence à 12 heures --- pour quoi veux-tu acheter un billet ? » (Johnny est Roland) --- Il porte un chapeau et un manteau --- Plus tôt j’étais au Keith’s Theater à Lowell, matinée, toutes les Étranges matinées vues ici dans des rêves gris --- Le Rêve de Red Rodney et des bancs de sable n’est pas éloigné du Bunker Hill du cheval blanc de Cody-Evelyn, point de départ de tous ces rêves ---Et aussi, ma petite copine fait penser à la « jeune bande italienne » des fontaines et à la Beauté rêvée jadis --- les rêves sont des prophéties --- le rêve Maggie-Marguerite-Madeleine s’est entièrement réalisé : j’ai écrit « Maggie (Cassidy) », j’ai aimé « Marguerite », et Madeleine va bientôt voir ---

Le vieux rêve de Buferd Park s’est manifestement réalisé --- (Wig y est passé en voiture --- Wig est dans le rêve de la fille de la fontaine italienne) -

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Le rêve immense et l’inévitabilité des visages de Sebastian, Marguerite, La Negra --- La Negra qui va me dégoter un kilo ---

LA HAUTE FALAISE DE VERDURE, d’arbres, de bâtiments, de rails, qui surplombe la plaine du monde, sa rivière pâle et ses usines — je vis sur la falaise, je travaille aux chemins de fer, ils m’appellent pour un trajet local de la falaise à la plaine, je n’aime pas ça — l’atmosphère est triste, très contemporaine.

MÈRE ET MOI SOMMES DANS LE « NEW JERSEY » , un clair matin de samedi, nous entrons dans un entrepôt abandonné, sans toiture, nous trouvons dans des cuves un énorme jambon fumé, une boîte ou un seau rempli de vivantes éponges blanches mollement animées, un carton de pâtes, toutes sortes d’aliments — il n’y a personne aux alentours — Maman saisit l’énorme jambon et l’emmène vers un évier extérieur dans le terrain vague, et le fait bouillir — « tu n’as pas besoin de faire ça » lui dis-je — « oh si ! ce sera meilleur (plus propre) » — entre-temps je m’occupe du reste — dans la baignoire — c’est comme du pastrami — tout à coup Van Johnson est assis là à m’observer — « c’est à toi ces affaires ? » je lui demande — il ne répond pas, ne dit rien — dans deux pavillons au bout de la rue, sa propre mère, énorme, trépigne de rage — c’est aussi le marché de New Jersey, le marché du Samedi matin de l’El Paso Navajo — ma mère et moi nous sommes ravis, nous venons de trouver pour cinquante dollars de bouffe imputrescible, nous allons la rapporter à Long Island — et je dis « Qu’est-ce que c’est que cet endroit, un magasin abandonné ? »

ANTÉRIEUREMENT, MON PÈRE ÉTAIT DE RETOUR parmi les vivants — très pâle — mais sûr de sa santé — il venait de trouver un nouvel emploi à New York — mais je sais qu’il va mourir — je le sais surtout par son visage — il a été au syndicat — Entre-temps j’avais été très haut sur un immense bâtiment qui surplombait des ports infimes, je n’en avais pas du tout peur — L’histoire des Kerouac dans l’immense New York spectrale et onirique.

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MÉLANCOLIQUE ÉPOPÉE DU RAIL, je suis serre-freins, jeune et inexpérimenté, je traverse des terres illuminées avec mon oiseau en laisse — Les oiseleurs du rail me le prennent des mains après chaque voyage — je fais mon travail, je termine un trajet qui m’emmène sur une ligne rurale secondaire (dont je reparlerai), j’arrive à la fin de la course, au bord de la mer, je descends du train et soudain je perds l’oiseau qui s’envole avec sa laisse — « Hé ! » je crie — c’est déjà arrivé, c’est très mal vu — « Où ira-t-il ? » je demande aux oiseleurs dont le navrant travail avec les cages et les graines dans les sombres oiselleries du Rail ne m’avait jamais frappé — Peut-être le retrouverai-je un jour perché sur un pignon, la laisse toujours autour de son cou fragile — ou dans un nid de sable sur une plage — mais d’ici là — ça se métamorphose en comédie sentimentale à la George Sanders, lui est propriétaire d’un magasin d’antiquités, il est célibataire, une fille très belle vient acheter quelque chose, une idylle se noue, il l’emmène déjeuner, lui fait cadeau d’une de ses babioles coûteuses, dans une boîte (un cadeau « avant déjeuner », cela me paraissait saugrenu) — son assistant va chercher le paquet — et pendant tout ce temps on sent qu’un jour George retrouvera l’oiseau — mais il paraît peu décidé à continuer dans une veine aussi sentimentale, et bien que mon cœur palpite, je frémis d’espoir à l’idée que George Sanders retrouvera son oiseau… il étouffe l’idée dans l’œuf, il est déjà mécontent de ce script et de son rôle et on sent que le film sera très mauvais — quelque part dans ses antiquités, dans son magasin, dans son grenier ou sa mansarde, dans la nostalgie d’un rêve, l’oiseau à la laisse réapparaîtra, la jeunesse épique de George Sanders le serre-freins renaîtra — larmes — la terre illuminée que parcourait ce rail… un homme nous conduisait tous en voiture à un pique-nique, il quitte la route et traverse une voie ferrée pour prendre un raccourci mais il y a un virage tel qu’on ne voit pas s’il arrive un train et tout gosse que je sois j’ai néanmoins travaillé suffisamment longtemps comme cheminot pour me sentir obligé, et autorisé, à crier « Oh ne faites jamais ça ! C’est la chose la plus dangereuse qui soit — trouvez une autre façon de traverser la voie » et tout le monde écoute respectueusement même mon père, papa qui aurait pu s’offusquer de ce que j’engueule un vieil ami à lui, mais ils connaissent et respectent mon savoir ferroviaire et ils hochent la tête, ils sont d’accord, mais tout à coup je vois de l’autre côté du virage que la double voie aboutit à des butoirs jumeaux au fond d’une voie de garage alors ce n’était pas dangereux du tout et je dis « Oh bon dans ce cas ça va, je pensais… » — entre-temps à la gare des trains déchargent, arrivent et repartent — Nous faisons un grand pique-nique, je me promène sous des gradins dans les débris et je trouve de magnifiques pommes fraîches, des fruits de toutes sortes pour Maman et je voudrais surtout trouver des prunes pour elle mais je n’en trouve qu’une, pourtant juteuse et belle à souhait, et je la lui ramène, très fièrement, et elle me remercie — pendant tout ce temps l’oiseau devient mien et je le dresse — jusqu’à ce que mon travail me mène au rivage, et à la perte de l’oiseau — je le vois qui palpite faiblement dans le ciel avec la lourde laisse — le ciel est gris —

L’AUTRE --- JUSTEMENT HIER SOIR --- j’étais à la petite frontière mexicaine avec l’ivrogne John MacDougald, travaillant encore aux chemins de fer je franchissais sans arrêt la frontière avec mon passe, du gâteau, Mac n’arrêtait pas de me malmener, ivre --- je voyais le vieux Dave Orizaba mon contact et nous allions ensemble au Mexique en bavardant --- la ville frontière ressemblait à Watsonville, avec banque, restaurants, rues du centre--- et faubourgs Mex branlants --- aux toilettes de la frontière MacDougald n’arrêtait pas de gueuler et de m’attirer vers lui, soûl, déjanté, gros rire falstaffien, etc., --- mon oiseau, mon oiseau --- O cet esprit froid de George Sanders n’ira jamais au Ciel !

UNE NUIT DES PLUS SOMBRES SUR LE CAMPUS DE COLUMBIA au carrefour de Broadway et de la 116 e Rue sur le trottoir de Barnard College, les réverbères sont éteints — une obscure brume pluvieuse — des ombres passent — j’attends près de mes cacahuètes — douce nuit d’avril — mystère du bar West End, du corps dans l’Hudson, Edna dans les ténèbres russes sur le campus — j’ai presque peur des maraudeurs dans cette obscurité, je regarde autour de moi — Hors du Temps le Monde attend — je m’éveille, troublé —

DANS LA MAISON DE CODY à San Jose couché sur un lit dur au « troisième » au milieu de la nuit mystérieuse --- Longue perspective sur East Santa Clara Street et ses néons, boisson sucrée et crème glacée qui étanchent la soif, glacières d’épiceries, supermarché, tokay des magasins de vins et spiritueux, verres à cocktails des bars californiens aux néons verts, TV --- Nous étions tous dans une voiture, bavardant, au coin de la rue ---

JE ROULE ENTRE LES MARÉCAGES DU JERSEY, cherche terre agricole, la Grande Mer Perdue du Jersey est un marais --- désolé ---Ensuite je bosse dans une station-service avec 2 types, des camions d’essence arrivent, le routier se sert lui-même à la pompe au sol --- j’ai mon épouse, grande brune, et trois enfants me retrouvent à 12 heures mais à 12 je fonce à Lowell et retour rapide en 20 minutes à pied quoique en Californie, --- pour affaires --- 25 minutes de retard --- les types assis en combinaison de travail au bureau sont sympas, ne m’embêtent pas sous prétexte que je ne suis pas encore au parfum pour ce boulot --- « L’heure de déjeuner » dis-je en sortant mes victuailles d’un tiroir --- « Essaie la bière Westchester, Jack, c’est de la bonne bière ! --- » (à la taverne en face). « D’accord j’essaierai ! » --- Épouse flâne avec les gosses je me précipite pour les retrouver, expliquer mon retard, pas de sourires, pas de baisers, je m’apprête à jeter mon premier coup d’œil à mes enfants --- je porte une combinaison, triste rue ---

JOE ET MOI SOMMES SUR SA MOTO, dos à dos, le talon de mes nouvelles chaussures à semelle de crêpe traîne dans la rue d’une ville du Sud — je veux demander à Joe de ralentir pour que je puisse me remettre à l’endroit, mais il n’entend pas ou il s’en fout, ce sont les Montagnes Rocheuses ou Kinston, nous traversons les rails de la voie ferrée et nous sortons de la ville pour foncer dans la campagne mais brusquement elle disparaît et un énorme gouffre de néant et de sable s’entrouvre à nos pieds et nous chutons, mais Joe a l’espoir fou que les roues resteront verticales ce qu’elles font plus ou moins — nous montons le cheval de bois, au fond du ravin il y a un ruisseau asséché, nous gravissons un escarpement sableux et raide comme ceux sur lesquels nous avions buté sur Lawrence Boulevard, cauchemardesques énormes, tapis dans l’attente — une petite cabane occupe le versant opposé, nous entrons, une fille ravissante du nom d’Ann Buee ou quelque chose comme ça y habite avec sa mère — elle a un magnétophone, des livres, elle est seule — j’entre dans la cabane nu comme un ver — je commence à lui parler, Joe disparaît, je dois partir pour trouver de l’argent ou travailler mais je reviendrai et je l’épouserai — elle est couleur de miel, innocente, une suave adolescente — la chambre à coucher est encombrée — un mélancolique soleil de dune envahit ses fenêtres d’éternité.

Avant, ça se passait sur le terrain de foot du Lycée de Lowell dans les faubourgs spectraux de Tewksbury Road, à la sortie de Lowell — l’entraîneur Keady — les gosses de l’équipe — j’arrive de mes tristes hégires à Boston — c’est trop tard, je suis trop vieux, mais je veux quand même faire partie de l’équipe, et jouer de ces imaginaires et bondissantes collines de Billerica, et bondir dans les faubourgs de Lowell comme sur le parcours de cross et les fontaines italiennes de Frisco — la fille au cœur de miel m’attend — du lait !

DE GRANDES ÉPOPÉES qui débutent dans ma cour de Phebe Avenue, je suis soldat et des soldats se reposent couchés sur le dos sous une pluie battante, morts d’épuisement — mais on les a quand même envoyés faire une marche forcée et s’entraîner, certains sont encore en pyjama — moi je me cache dans une grande maison-hôpital, je me dis que j’attends mon équipement — au fond il y a plein de lits comme dans un dortoir — je me dirige vers le mien — pas d’imperméable, rien, juste mes pyjamas avec un gros trou sur le cul — Pat Fitz me rend visite et me raconte des histoires sur l’armée — j’essaie désespérément de trouver un moyen de m’éclipser — de rentrer travailler au Rail en Californie sous un prétexte quelconque — voilà qui lie ce rêve à ces vieux cauchemars tant détestés de cette atroce garnison de marine et de la vie de régiment.

BRUSQUEMENT JE SUIS À « LA NOUVELLE-ORLÉANS » sur les quais, il y a des centaines, des milliers de gens qui arpentent les pavés, je vais au bureau des lignes Acapulco et je leur demande du travail, l’employé me demande si je suis syndiqué, je lui dis « je l’étais », il ne m’embauche pas, il me demande si je suis syndiqué, je lui dis oui, je lui montre la carte, il m’embauche — je m’embarque comme bel officier aux cheveux blonds, la carte nous indique une route le long de la côte est du Mexique — à Frisco surgissent brusquement toutes les maisons de bois et les collines — je veux que ma mère les voie, c’est trop grand, on m’emmène à toute vitesse à demi éveillé à travers un rêve informe, mais j’ai une belle vision à la Nouvelle-Orléans : des officiers marins scandinaves marchent en un groupe compact et raide, suivi de matelots et de femmes de chambre, les plus petits derrière, profilés sur les tweeds mer du Nord des grands officiers, les bras rythmiquement balancés façon nazi, ils vont du consulat aux quais, des quais au consulat, sinistres, heureux, j’entr’aperçois de blonds garçons de cabine aux coiffures dorées ramenées en chignon sur la nuque — santé indomptable de la mer et de la Scandinavie —

GRANDE PARTIE DE FOOTBALL sur un terrain de basket- ball du Lower East Side --- Julien y participe, Zoumis --- 2 équipes --- mon chat Rondu avec moi, après la partie je crains de l’avoir perdu mais je regarde dans l’armoire de la chambre et il est là qui dort dans un coin sombre, toute la fureur lui a roulé dessus, la partie était pareille à une soirée ivre --- Plus tôt j’avais gagné à toute vitesse les voies surélevées pareilles au Chemin de fer de Long Island --- en retard, me dis-je en attrapant mon train qui s’éloigne, mais le dépôt est tellement compliqué et vaste avec trains de banlieue et tiers rails que je comprends le désespoir et le train perdu, boulot pareil à de vieux cauchemars buissonniers --- Après, j’écris un roman et j’appelle Julien « Sam Vedder » et il aime ce nom, j’ai pensé aussi à « Roger Beauchamp » --- Tout cela se produit dans la même désolation d’ossements las ---

ON EST FLICS, CODY ET MOI, on travaille au sommet d’une colline effroyablement raide, en forme de pyramide, où des gens sèment le désordre, nous envoyons chercher deux autres flics — en montant ils peuvent me voir assis en train d’écrire derrière la vitre du taxi, Cody est en bas de la colline, je me dis « ils voient mon uniforme, ils savent que je suis flic, ils vont tout découvrir, c’est ma première ronde », la colline est claire, très élevée, j’ai peur de contempler tous ces univers en bas, enfin allons-y —

SIX MILLE RÊVES DIFFÉRENTS, je ne puis les faire coller tous ensemble mais j’étais dans une certaine ville avec un isthme vers la mer, j’avais une chambre dans un hôtel, chaudes nuits, mon père était dans le coin --- ma vie est trop en désordre pour d’autres rêves simples et carrés ---j’étais censé dormir --- tout cela sur cette côte de la mer de Provincetown, Californie ---

UNE NUIT DE RÊVES MIRACULEUX le 16 mars, la nuit du dimanche, il y avait eu une catastrophe nationale, on l’avait annoncée à la radio, une aube grise et trempée, c’était une manifestation tellement violente et massive que c’en était presque une révolution — à propos de « brutalités policières » — des pansements étaient répandus sur la chaussée — les gens s’étaient révoltés contre la police, les survivants étaient couchés dans des annexes — les journalistes commentaient d’une voix basse et tendue les événements aux informations du matin — je savais en me couchant la nuit d’avant qu’il allait se passer quelque chose — ça changerait le cours de l’histoire, de l’Amérique, du monde — plus d’école, plus de travail — comme ces jours de pluie lorsque j’étais gosse, je restais à la maison avec Maman, devant moi s’étendaient des heures tranquilles de jeu avec mes billes et mes papiers, et comme dans Gloomy Bookmovie dans Sax, elle venait de temps en temps jeter un coup d’œil sur mes jeux, m’apportait du gâteau, du lait, des tartes encore chaudes, me montrait des chaussettes qu’elle reprisait et m’assurait qu’il pleuvrait bien trop fort cet après-midi aussi, et comme pour la catastrophe nationale de la manifestation, elle ne peut aller à son travail (si elle y va je l’accompagnerai jusqu’à l’autobus, il pourrait y avoir de la casse — il vaut mieux qu’elle y aille — mais elle insiste, « je ne veux pas perdre mon travail, c’est ma seule sécurité ») —

Puis Lowell, la maison de la rue Gershom, Iddyboy mince et jeune maintenant qu’il a la trentaine, est rentré précipitamment, vêtu d’une chemise blanche, avec Rudy Loval — j’avais fait le tour du monde, j’étais de retour, avec maman, au 34 de la rue Gershom « Salut Fiston » cria Iddyboy joyeusement, si heureux de me voir — un soleil radieux et des fleurs partout ce dimanche matin, tous les gens de Pawtucketville se rendent à la messe — Rudy Loval comme toujours plein d’enthousiasme, chaleureux — c’est le rêve le plus heureux de ma vie —

Entre-temps : des visions de la page sportive du Lowell Sun, des histoires sur le match des Red Sox d’hier, tous les joueurs d’autrefois avec leurs noms confondus, des facétieux à la Jim Piersall de jadis, qui prouvent que l’avenir est tout aussi riche que le passé ; il y a aussi de vieux articles sur moi, à l’époque où j’écrivais des reportages sportifs pour le Sun, mélangeant curieusement les triomphes de mes seize ans (athlétiques) avec le travail tragique et quotidien que je faisais au Sun à 19 ans — je me suis gouré de chemins quelque part vers cette époque — j’ai quitté Lowell en mars 1942, pour aller à Washington — je suis revenu (après avoir travaillé dans le bâtiment au Pentagon, après Jeannie, après avoir lancé des bouteilles de gin par-dessus la lune) vers mai — puis je me suis embarqué pour le Groenland — sur ce bateau des marins brutaux qui avaient décelé mon âme d’enfant dans ce corps d’adulte m’ont brisé en m’insultant et en me crachant à la figure — et en octobre 1942 le bateau était à quai dans le port de New York, et j’ai essayé de faire croire à Archie Hainesy la Fatigue que j’étais membre de l’équipe de l’Université Columbia mais il ne m’a pas cru, alors deux jours plus tard j’étais de retour à Columbia, m’entraînant pour le match avec l’Armée — mais j’en ai eu assez et j’ai quitté ça aussi, tout le monde était exaspéré, pour aller au paradis par des chemins détournés il me fallait court-circuiter des institutions et échapper à des projets, des écoles, des formalités, et jouer au con — et à Noël 1942 je suis rentré chez moi avec une radio sous le bras pour me reposer, mais la guerre vint me quérir trois mois plus tard et me rendit fou — fou — à l’asile, ils se caressaient le menton en me voyant écrire — le livre c’était The Sea is My Brother — c’était une pesante tentative de naturalisme sur fond marin — quand je suis rentré de nouveau en juin 1943, vêtu d’habits de marin (car mes vêtements de civil avaient été renvoyés chez moi avant qu’ils ne me rasent la tête, et c’est pour ça que la manifestation contre la police avait été si violente, une telle émancipation) — maman et papa — l’amour que je porte à mon père est plus vaste, caché — maintenant c’était New York, ils avaient un petit appartement au-dessus d’une pharmacie à Ozone Park, le pharmacien s’appelait Sam, il y avait le Vieux Piano — ma mère l’avait fait venir de Lowell malgré le coût énorme du déménagement — mon père râlait mais l’adorait — comme George Burns et Gracie Allen — maintenant plus de Lowell, plus de jours pluvieux d’école buissonnière, mais des villes, des sodomites qui me pourchassent, des filles et des femmes qui essayent de me dicter la vie — Town and the City n’est pas encore écrit. Il faut le réécrire. Irwin Garden avait raison. Ainsi M. — mais il y avait aussi des voyages en Californie, couché à même le sol, au Mexique, marchant vers le désert parmi les putes, vers le peyotl et l’herbe, des voyages à San Francisco aux vertes nuits sans fin — tout ça pour rien — j’étais de retour à Lowell, dimanche matin, les oiseaux chantaient, et Iddyboy dans une chemise blanche mince et beau, il est père de quatre enfants dont le portrait est paru dans les journaux et il avait l’air différent mais c’était bien lui et tous ses enfants sont magnifiques parce qu’ils sont le commencement de notre mal, ils sont les fondations dorées des montagnes de merde accumulées et fermentées par nos années ultérieures ; nos années d’enfance ne sont pas du tout des années, mais un tendre flot de regards — ainsi Iddyboy radieux contemplait le monde avec bonheur pour l’amour de Dieu et sa femme n’était pas dans la photo elle était à l’arrière-plan quelque part, j’avais honte au milieu de mes amis des cieux bruyants et heureux de succomber à l’invite sexuelle en public d’une fille ou d’une femme qui voulait prouver que les hommes ne sont pas des prêtres — et ils ne sont pas des bêtes, ils ont des corps sauvages et affamés sur la tige dorée de l’être, la chaire enveloppée — domestiquement — les femmes ont des plis laiteux autour des profondeurs du ventre (laissez-moi penser à la plus belle, à la meilleure) — il est injuste de m’accuser de ne point aimer les femmes — surtout moi, qui me connais — ce que j’atteins dans le cœur d’une femme, ce n’est pas la chair ; et elle voit dans l’enfant imbécile une créature monstrueuse — autour du monde en bateau — des tourbillons dans mon sillage — mes tentatives, à tous les niveaux, pour comprendre le monde — Iddyboy et Rudy savaient toutes ces choses sans que je les leur dise — et ils m’ont accueilli avec des cris de joie quand je suis revenu — « Gus et Lousy et Scotty et tout le monde sait que tu es rentré — ils seront bientôt là » — l’intéressante courette derrière la maison est toujours là, je la vois à travers les carreaux — du fond de l’enfer je sais que je puis confesser mes péchés, mais au ciel règne l’espoir du bel amour divin et, Genet, c’est cela que je choisis — pauvre Jean — mon frère — Dans les journaux, ravi, je vois tout à coup une photo de moi en maillot de base-ball, vêtu d’une veste mauve de lanceur, accroupi à la troisième base, les pieds solidement plantés, dur profil hâlé d’athlète — j’avais été une star, semble-t-il, dans d’autres rêves que celui-ci, éveillé et conscient — c’est seulement lorsque les rêves perdent leur importance que la sale affaire du Mal commence — par rêve j’entends ce qu’on voit dans son sommeil — non pas ce qu’on désire dans ses fantasmes diurnes — des fournées entières de types de Lowell se rendaient au Parc Fenway à Boston pour le match — de cet après-midi — des Irlandais — je lis des histoires sur les Red Sox — Lorsque Cody m’a vu à San Jose dans la cuisine avec son fils sur mes genoux il a tressailli, j’ai vu frémir sa main, ses yeux étaient fous, je ne l’ai jamais vu si heureux — c’est presque Iddyboy et Rudy — on commence à bavasser autour de la table de la cuisine, maman est par là, elle installe de nouvelles étagères, elle parle aux voisins, ce sont des voisins comme elle les aime, et qu’elle a retrouvés ici — on n’aurait jamais dû quitter Lowell — nous voilà de retour et tout est sauvé, de nouveau.

MAIS LE RÊVE SE HÂTE ET SE TRANSFORME — Je suis dans le stade Baker à Columbia dans ma tenue de football, je m’entraîne tout seul, je fais un sprint de 30 mètres en feintant, engoncé dans cette armure pesante — mes jambes traînent comme du plomb — ç’a été une autre erreur d’abandonner le football, car au prix d’un peu de lassitude physique j’aurais pu convaincre tout le monde que j’avais le cœur bien accroché, au lieu d’écrire, ce qui est très dangereux pour ma santé mentale — sans doute me faudra-t-il bientôt cesser, et me mettre à travailler dans le noir, comme cheminot — Pas de moniteur, personne ne me regarde — je rentre au vestiaire et je me change — quelques-uns de mes anciens coéquipiers sont là, parmi les jeunes personne ne se pose de questions à mon sujet — ils ne se rendent pas compte de mon âge — et c’est tellement absurde, l’entraîneur ne sait même pas que je suis de retour, il m’arracherait le maillot du dos s’il s’en doutait — je suis secrètement et temporairement de retour dans l’équipe — Ben Wirt est là, méprisant — une fois dans une rue centrale en Pennsylvanie il s’est accroupi pour chier un bon coup, en larmes — il était beurré — esprit de Sinclair Lewis… — il portait des verres de contact — il essayait de m’attraper au vol, jurant et pleurant, sur le parcours KT 70 — il fallait que je l’évite pour foncer vers les poteaux du but, le but de la réalité — l’entraîneur se marrait — nous étions tous fatigués — vint le grand match, la foule rugissait, derrière les gradins secrètement je courais en tous sens dans mon maillot volé, espérant que je me réveillerais — j’ai descendu les marches de la 215 e Rue avec Cliff Battles, sur la dernière marche j’ai fait tomber ma bouteille de lait, c’est comme ça que j’ai failli m’intégrer à l’équipe de Columbia, et ils disaient que j’étais un nouveau Cliff Montgomery, d’illustre mémoire — maintenant ils diront que je suis un nouveau W. Blake —

DERECHEF LE RÊVE MOUVANT, et je repose sur le dos sur un lit de camp par une nuit d’été lisant la page des sports, je me lève pour aller acheter un autre journal, la ville fait penser à La Nouvelle-Orléans, c’est aussi Gershom Avenue --- Puis je suis sur le dos sur le trottoir avec une casquette de base-ball tel un serre-frein qui se repose entre deux trains de marchandises, et une brune chahute et plaisante avec un couple plus âgé, elle referme brutalement une boîte aux lettres, ils rient, elle me regarde par terre par-dessus leurs épaules et je me rappelle avoir espéré qu’elle ait le coup de foudre pour moi --- D’autre part un petit gosse passe et je le chatouille avec mon orteil et il a des jouets et joue, comme si j’étais sur le sol du petit salon sur les bandes dessinées et qu’il fût mon fils --- j’ai tout oublié --- je suis malade, je suis en nage OUVREZ LA LÉZARDE DES CIEUX quand je me suis réveillé tout était là, j’ai attendu trop longtemps, trop écrit, trop caché, les cieux entrouverts se sont refermés --- mais je n’avais pas mangé depuis 2 jours j’étais faible j’ai fait du café en utilisant de précieuses minutes et aussi en noyant mon sang délicat dans la caféine et maintenant --- Le lit de camp dans la nuit chaude --- il est survenu une chose que je ne me rappelle pas --- aussi vais-je en rester là pour aujourd’hui ---

JE SUIS DANS LA RUE MOODY DANS L’OBSCURITÉ avec Billy Artaud, je lui prête 50 cents et un livre, comme convenu, il s’éloigne sans un mot, je crie « D’accord, Bill ? » il ne répond pas, je crie « Hé ! » — pas de réponse — et panique je me rends brusquement compte qu’il est fou, qu’il ne rendra jamais ni le livre ni les 50 cents — il s’éloigne à grands pas, il a le visage rouge, ses oreilles brûlent tandis que je le poursuis d’injures en courant, il disparaît dans sa maison — dans la rue je hurle tous mes griefs à la foule —

UNE SORTE DE LYNN… je vis seul, tout près du kiosque sur la Grand’rue, j’attends quelque chose — il y a des filles — des chats — un vasistas sur la porte — je me prépare à déjeuner, puis je vais travailler — Au sommet des collines Fellaheen, dominant la mer, je vis enfin dans une maison chic et luxueuse avec Peaches, nous allons ensemble à l’école, avec ma cantine de déjeuner — quelque chose, une trahison, se prépare — la nuit, nous faisons l’amour, mais elle s’est collé un morceau de viande sur la chatte, et il faut que je la pénètre par le bord de la fente qu’elle y a découpé, aussi quand je sens ma bite palpiter, tressauter, traversant la membrane de cette viande idiote, je vois bien le simulacre, mais elle se cramponne à sa rêverie puérile — de jour nous partageons le même banc à l’école et la classe entière paraît s’intéresser à nos humeurs érotiques, quand elles sont bonnes la classe frémit de sympathie et l’épanouissement règne — quand elles ne s’accordent pas, quand je me tasse sur le banc… tendu, dans l’attente… une guitare célèbre valant bien 1 350 dollars ou même plus m’avait été donnée à l’époque où j’étais célibataire-à-vasistas à Lynn (comme le vasistas de la soirée Mel Tormé des vieilles dames) — (brique rouge etc.) Avec cet instrument de jour sur la colline au-dessus de la mer je contemple l’eau, j’attends — je descends vers le village une très belle femme flamenco Fellaheen entre deux âges aperçoit ma guitare, se détache des femmes qui lavent dans le ruisseau au bas de la colline à Pawtucketville — elle vient vers moi — elle aussi vit dans une maison au sommet de la colline avec son père — je lui demande « combien ça vaut ? » — « vous n’en tireriez pas plus de 350 dollars » — elle se met à jouer — c’est une guitare fantastique — elle joue si bien que mes yeux s’embuent de larmes — un tout petit garçon écoute aussi, regarde aussi, les yeux remplis de larmes — ses mains volettent, volettent magiquement, brusquement elle lâche l’instrument et la guitare continue toute seule à semer une pluie d’accords sublimes riches et compliqués selon l’arrangement qu’elle a préparé, grâce à son savoir et à sa technique magiques — je suis dans la Terre Fellaheen de la Grande Guitare — pâles collines — le crépuscule — l’étoile du berger et sa soucoupe la lune forment un couple brillant sur la lisière aiguë et pâle du bleu qui s’avance — je suis heureux — je monte vers la maison du sommet de la colline avec la femme — elle me sert d’énormes repas, alors quand je vais à l’école je ne peux plus déjeuner — l’homme sur le banc devant Peaches et moi, un homme du monde new-yorkais distingué, d’âge moyen, me tend une cantine de déjeuner en disant « vous avez laissé votre déjeuner sur le banc hier » et je m’aperçois avec horreur de tous ces repas énormes que j’engloutis — etc. — et toute la classe est au courant, sauf Peaches — ce n’est qu’en me réveillant que je commence à réfléchir « il faut que Peaches se rende compte que cette histoire de viande est complètement idiote, il faut qu’elle me donne son corps, pas un morceau de bidoche » — si vastes et éternels, les événements issus de quelque foyer plus intense forment de vagues points distants qu’on retrouve toujours lorsque les foyers et les univers ont migré vers d’autres rêves —

BRIÈVEMENT — J’AVAIS DEUX CHATS dans une Amsterdam fantomatique — un petit chat jaune et alerte, un gris plus gros, il y avait des gosses avec moi — je descends la rue à la recherche de cette tragédie, liée, d’une façon ou d’une autre, à la grossesse de maman, lorsque je suis sorti de la salle de billard — la lune — j’entends des bruits, je me retourne, Seigneur un chahut monstre, un immense molosse filiforme bondit dans la rue avec mon chat dans la gueule — je me mets à courir pour l’arrêter — je sais que c’est trop tard — mon pauvre chaton sympathique va crever, mon petit Pitre je sais qu’il est déjà dans le gosier de ce monstre des Baskerville — O d’où est surgi cet horrible spectre canin ??!! — je pousse un cri — un gigantesque autobus passe en rugissant — j’entends pleurer mon enfant enfermé — je fais des mimiques dans la rue à des hommes hilares qui me regardent par la vitre arrière, je leur fais signe que mon enfant est dans l’autobus, que je le sais, ils rient mais une sévère passagère oblige le conducteur à s’arrêter — le bus fait halte — il est chargé de bagages comme une navette d’aéroport — la plaque minéralogique porte QUEBEC — j’ouvre la porte arrière, je saute dans le bus, je demande à voix haute, ridicule, « ma fille est-elle dans cet autobus ? » et tout en posant ma question je me rends compte que j’ai fait une grosse erreur, que je suis complètement parano, et bien qu’ils soient tous hilares (sauf la femme sévère) un silence de mort tombe sur l’autobus, personne ne répond, c’est négatif — et ma petite fille, bien entendu, désillusion, n’est pas ici elle est quelque part ailleurs je suis fou et je m’en rends compte et tous les gens dans le bus aussi — alors je descends — c’est à ce moment que je vois mon tragique chaton dans la gueule du molosse — mes enfants impuissants le chassent en hurlant, ses longues pattes grêles et spectrales en clair-obscur sur l’horizon qui baigne dans les ténèbres de rêve d’une Amsterdam envahie de phalènes —

PUIS JE SUIS DANS UN CAMION-RESTAURANT --- magasin de disques étroit, avec bande d’amis, 2 portiers en uniforme entrent, je fais un salut militaire chaplinesque loufoque en portant le dos de la main à mon front --- quand soudain 2 vrais flics font irruption --- nous avons de l’herbe--- je me faufile discrètement dehors par la porte et fonce dans la rue derrière George Wicksner que je préviens et nous nous cachons sous des portes cochères et je m’en suis vraiment bien tiré --- il disparaît --- j’entre (à demi inquiet du sort des amis restés dans le bar) dans un bar beat, une putain blonde est assise par terre face au mur, je me penche et l’enlace joue contre joue et elle dit « Juste ça, juste ça, rien d’autre » --- elle geignait larmoyait pleurait contre le mur de cette triste et sombre boîte à putains, rouée de coups --- « Tiens-moi simplement comme ça s’il te plaît » --- nous sommes d’héroïques amants russes dans une masure --- mais tout à coup elle se met à détendre ses membres et à écarter ses jambes par terre en faisant « Hmm », se pelotonne, dit « J’ai du mal avec les bites, vieux », et je fais « Combien ? » « Cinq » --- « C’est trop --- disons 3 » « Je ne peux pas » --- je ne donnerai pas cinq --- je l’enlace --- elle s’étire délicieusement---

MADELEINE ET MOI sommes dans le vieil appartement de James Watson, je suis assis sur le sofa dans le coin, je lève la tête tout à coup, elle a ôté tous ses vêtements, elle a un petit corps parfait en forme de sablier, un con noir d’Italienne et je la saute à même le parquet je la pénètre tout de suite les yeux fermés les coudes de chaque côté de ses flancs je m’escrime dans une étrange boîte élastique qui s’étire comme si ma bite était coincée dans mes pantalons de pyjama — ce qu’elle était (en m’éveillant) — et Madeleine ne cessait de bavarder gaiement comme une fillette, pendant que je la besognais en silence — À Montréal j’ai rêvé quelque chose et je me suis réveillé en faisant des grimaces au plafond — à propos de la « trahison des femmes » — je faisais d’obscènes gestes de la main au vide béant d’une chambre rouge dans un bordel de Sainte-Catherine — aussi d’autres cauchemars d’ivrogne maintenant oubliés — et pas de Montréal aux parcs de chevaux emballés — comme elle est étrange la réalité du monde morne et sans fin qui n’a ni sens ni centre et le doux petit lac de l’esprit

DANS UN TAXI avec des amis et Bob Boisvert, nous parlons de Chaplin — quand nous arrivons aux bureaux d’Harcourt Bob raconte que Chaplin parfois fait son apparition solennellement en lunettes noires, ou parfois se découvre gaiement de son chapeau mou en souriant, puis Bob s’en va à travers le bureau pour faire quelque chose, en traînant un petit chariot, et moi je suis derrière tourné vers mes amis, je fais mine de me découvrir à la Chaplin, pour en montrer le mécanisme, et je saute sur le chariot, je parcours le bureau en faisant le con (comme un jeune Chaplin) sous le regard médusé des employés, Bob ne s’en aperçoit pas ou s’en fout — sur un présentoir il y a diverses grandes Pages couvertes de maquettes et des photos d’éditions récentes, je cherche GO chez Scribner, puis je me rends compte que ça a déjà été publié — cette femme à l’étage supérieur a-t-elle tué mon chat ? non, le gosse est de retour et l’a caché comme il le faisait autrefois — pauvre gosse —

JE SUIS SUR LA PLAGE avec des gars — Julien — soudain j’aperçois Al Eno et Albert Lauzon, Dieu comme il a changé, Louzy, il est gras, bouffi, il a un cheveu sur la langue, il zozote, il est retombé en enfance, une enfance précoce et bête, il s’assied sur ma poitrine et me dit ce qui s’est passé depuis — pourtant la nuit dernière je l’avais vu devant le magasin de Destouches — on nageait dans des rouleaux puissants, on avait un gros ballon qui a dérivé très loin vers le large, je suis parti le chercher — plus tard l’idée me prend de montrer à deux mecs comme je joue bien du tambour, nous sommes dans une maison, ils m’attendent pendant que je me précipite pour dégoter une batterie convenable, une caisse — je m’entraîne seul pendant dix minutes dans la rue pour être fin prêt — je joue bien, mes doigts courent en tambourinant — puis je rentre, mais en route je trouve une vraie batterie antique et fêlée, que j’essaie, c’est moins bien — quand finalement je rentre à la maison, ils ont perdu patience et ils ont quitté le salon où on avait parlé de tout ça — maison moitié Phebe Street, moitié au bord de la mer —

JE VAIS POUR ME FAIRE EMBAUCHER DANS UNE ACIÉRIE, on sort d’un four des morceaux de fer sombres et cornus, on les dépose sur une longue barre et un pauvre fantôme crasseux doit soulever cette barre jusqu’à une ceinture brûlante, tout est brûlant, avec des vêtements brûlants il pousse des morceaux de fer et il réussit à ramener la barre et à y disposer de nouvelles pièces — j’attends avec inquiétude mon tour pour commencer ce travail j’ai peur, je vois maintenant qu’ils ont un sinistre tapis roulant gris acier pour amener l’acier à mes pieds — ma barre est non seulement incroyablement lourde mais aussi chauffée à rouge — je me penche dans cet enfer par-dessus les chariots pour voir et évaluer la distance, il fait une chaleur torride —

Cependant j’ai une petite amie italienne, elle habite dans ma rue, elle est assez excitante — nous nous embrassons — des gens sont partis pour un voyage — alors je vais lui acheter un quart de whisky — parce que moi je bois du vin — elle a des hanches — Avant ça, un groupe de faux littérateurs, avec des manières affectées et sectaires à la Dick Beck-Ed Williams m’invitent à leur rendre visite, font allusion à des voyages, des avantages — à des intérêts — finalement ils m’acceptent dans leur organisation et me l’annoncent à grand fracas, solennellement — je n’ose pas demander ce que cela me coûtera — et j’ai peur de leur dire que de toute façon je n’ai pas envie de faire partie de leur organisation — « je ne rentre jamais dans des organisations » — les trois Noirs qui avaient essayé de m’écraser en voiture sont quelque part sur la route sous la pluie — « juste la semaine dernière on est venus de Montréal » suggère un des littérateurs, « on est venus par le Boulevard du Nord » — ah le blême enfer sinistre de cette usine de mort métallurgique

J’AI ACHETÉ UN BILLET POUR LE S.S. EXCALIBUR qui vogue d’un Mexique montagneux vers La Havane, pour voir Bull qui y est — je monte à bord du bateau, je vois ma suite peinte d’un brun morne, comme ceux dans le Dorchester condamné — l’un des employés est pédé, il essaie de me peloter la main sous le comptoir alors je baisse les yeux et je dis « hé, il y a un rat là-dessous », feignant l’innocence — Le billet est très cher, j’apprends que le bateau ira aussi au nord de New York vers toutes sortes de brumeux ports de rêve — il part à 12 h 45 — entre-temps je rentre me faire à déjeuner, me préparer — tout près du grand bateau et de la grande évasion — je suis tout à fait seul, je m’assieds et je m’imagine la manière dont je raconterai l’épisode de l’employé pédé à Bull et à d’autres — je décide de ne pas déjeuner puisqu’il y aura trois repas par jour à bord — soudain je me rends compte que je suis en retard et que je n’ai pas de vêtements convenables — suant, les jambes mourantes, mon baluchon de clodo sur le dos, je me grouille vers chez moi, je monte, je descends, pour récupérer le reste de mes affaires — on entend des sirènes puissantes — je vois passer le pont arrière d’un bateau devant le quai — je cours vers la passerelle, le bateau va très vite, c’est mon bateau, j’ai compris 12 h 45 au lieu de 12 h 15 — oh le monde s’en va et pas un bruit — je regarde du haut du pont mais ce n’est pas l’Excalibur, je comprends que je ne me suis pas trompé, il part bien à 12 h 45, j’ai une demi-heure devant moi mais je ne vois plus l’Excalibur — je ne cherche pas longtemps mais je fonce chez moi pour ramasser mes dernières tomates et les emballer — je prends un raccourci et je m’empêtre dans des collines inutilement raides — un étrange Mexico ensoleillé et accidenté comme San Francisco — il règne un silence doré sur les quartiers d’après-midi — je ne sais pas ce qui se passe —

QUELQU’UN A UNE SORTE DE CALICE SACRÉ à la main et brusquement (calis ! caw-lis !) dans un miroir nous voyons apparaître quelqu’un — incarnant le Diable — de dos — et le calice, orné d’une Croix, épouvante le Diable qui recule en sifflant —

JE QUITTE LA TABLE EN M’EXCUSANT, je fonce à l’étage pour donner un coup de téléphone depuis longtemps prévu — dès que j’ai terminé mon appel je cours dans sa chambre et nous nous empoignons et nous nous embrassons & bientôt elle est sur mes genoux & noire et nue & je commence à bander — puis je la retourne sur le dos et on se met au travail — extatiquement, follement heureux — je me demande ce qu’en bas les gens penseront de mon long « coup de fil » —

JE SUIS EN FRANCE, j’essaie d’être émerveillé --- dans un lit dans une chambre, Seymour a l’autre lit, nous voyageons avec sa mère --- je contemple le papier peint en pensant à la France, aux garçons en bas, etc. ---plus tôt cela avait été de longues excursions en automobile par-dessus les montagnes et le long de rivières encaissées quelque part ---

SUR LE BOULEVARD VAN WYCK avant sa construction — CALL ME MADAM ou un spectacle de ce genre a connu un gros succès, tout le monde en parle, j’y vais aussi (marquise) — rentrant à pied, je vois un employé du téléphone avec des crampons grimper à toute vitesse sur un poteau et se mettre à couper les fils, c’est fou comme il a grimpé vite, des petits gosses le regardent éberlués — des milliers de choses se passent sur ce boulevard submergé par la foule — je me défonce, je peste parce que j’ai perdu une braise — je trouve un trottoir devant une maison serti de milliers de jolis petits cailloux — j’en vole six ou sept, je les porte dans ma main, j’en laisse tomber un sous un pare-chocs de voiture, je le récupère — ma mère, que je viens d’appeler, est venue à ma rencontre au lieu de m’attendre à la maison alors je fais semblant de rien mais tout à coup de l’autre côté de la rue nous apercevons une flamme crépitante qui bondit le long du caniveau — une voiture la suit et roule par-dessus pour s’amuser — le feu traverse un poteau et un feu rouge et file tout droit à travers un grand carrefour — « c’est le fil du téléphone ! » — un rêve heureux, plein de vie —

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