Le livre des rêves [Trad Philippe Mikriammos 2022]
Mer des Caraïbes
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
J’AI UNE LIAISON AVEC UNE NOIRE comme la fille à l’héroïne de San Francisco — je travaille dans une sorte de boulangerie, elle y est surveillante, ou employée de bureau — les heures de travail sont longues — c’est en partie l’usine Crax, en partie la machinerie dans la cave du lycée de Lowell, en partie les Moulins Rocky Mount — en partie aussi un garage de rêve comme celui de Blagden sur Back Central Street où je garais des voitures — il fait gris, morne, comme dans les écoles professionnelles de Lowell les jours de crachin froid — elle habite vers la 70 e Rue à l’est (à N.Y.) de l’endroit où Guy était tombé pour faire le malin devant Marguerite et d’où j’étais parti en courant — Nous — il est environ quatre heures du matin — nous nous donnons rendez-vous pour baiser — mais nous traînassons sur quelque chose, de l’héroïne peut-être, et le temps que nous arrivions à la porte de la chambre où ça doit se passer, il faut qu’elle aille ouvrir la boulangerie, il est cinq heures — ce n’est pas qu’elle ne m’aime pas, les affaires et les circonstances l’obligent à partir — (elle m’aime, elle ne m’aime pas) —
IRWIN GARDEN ÉTAIT ALLÉ À FRISCO avais-je ouï dire, je suis à Mexico ou ailleurs, je vais rendre visite à Bull Hubbard dans son nouvel appartement --- Son nom est mal orthographié Jurroughs sur les petites plaques métalliques --- June vit encore dans la vieille association Nouvelle-Orléans-canal à sec-boulevard chatoyant de Floride --- mais en réalité non, car lorsque je sonne, personne, et je rejoins un restaurant au coin de la rue et j’appelle d’un téléphone mural en attendant d’être servi, ce sont 2 hipsters ricaneurs qui répondent et Bull ne semble pas être chez lui --- Il s’agit de « Don Johnson » et de « Phillip Lavalina » ou de Wagstrom de Mexico ---ils déconnent au téléphone --- je suis furieux et on dirait un vieil ami de Bull qui pose des questions angoissées --- Je dis « Savez-vous si Irwin G. va à Frisco ? » et ils me répondent « Oh il est déjà de retour --- »
SOUDAIN, dans la même ville, avec un petit ami type Jimmy Low, je traverse la rue pour voir la folle --- Or il s’agit de mon ex-épouse June et elle ressemble aussi à Paulina Cole --- À la porte elle ricane, fait entrer en vitesse le petit Jimmy dans sa chambre, je l’entends qui glousse follement tandis qu’apparemment elle se déshabille et le chatouille comme c’est son habitude quotidienne --- cela m’agace non seulement parce que c’est mon ex-épouse mais parce qu’elle devrait avoir meilleur goût --- Lorsqu’elle ressort je l’attrape sérieusement par les bras et je lui dis « Pourquoi es-tu folle ? »
Un changement se produit --- elle se dissout, approuve, semble saine d’esprit --- triste --- « Rien d’autre à faire --- je me sens seule --- » Elle prononce à ce sujet une déclaration profondément philosophique, une belle chose que je ne puis me rappeler --- Elle est belle --- Je me réveille sur le bateau métallique en me rendant compte que j’aime encore June.
DANS DEUX CADILLACS, l’une de 1952, l’autre une limousine de 1947, avec une bande d’amis — Jim Calabrese fait le chauffeur — c’est un Mexicain — nous sommes vers Lombard Street, Frisco, Lowell aussi en partie, nous descendons une pente très raide, nous nous arrêtons tous pour sortir acheter des cigarettes — Lousy, Guy Green, plein de filles — Jim sourit — nous traversons une sorte de canal — plus tard je suis de retour dans le pavillon de West Street, avec maman on se demande si l’orgue est toujours dans la grange — pas la famille qui nous a suivi « en 1931 » mais « celle d’après qui a dû vendre l’orgue » — « les Chalifoux » ! — je suis si heureux de voir les jardins de Montréal et de Rubens par-delà la cour — je jouis des chambres spacieuses, du jardinet, du porche — blancheur du pavillon, les vieux rêves d’Aiken Street Firt Street de Centerville — marcher dans le crépuscule obscur et doux — près du presbytère — les soirées dans la Véranda rose — Mon Dieu où est papa ? — dis Papa, dis Maman — j’ai oublié comment dire Papa maintenant — j’oublierais Maman, j’oublierais Mer, je deviendrai merde de sépulture.
GRANDE FÊTE JOYEUSE l’après-midi chez ma tante à Lynn --- nous préparons des déjeuners à la limonade --- pour mes oncles & tantes, moi-même, petit garçon de 11 ans, m’apprête à verser du jus dans leurs pêches en écrasant un pamplemousse incroyablement inrêvesemblablement juteux sans arrêt jusqu’à son achèvement & son écoulement --- ça déborde d’une grande tasse à café --- Maman entre avec d’autres tantes, elles se sont fait une joyeuse petite fête de leur côté, avec du rhum, dans la cour --- je me réjouis qu’elles aient pu --- Nin est là --- c’est la même maison Lynn-Ma Evans-briques rouges de Brooklyn que dans ce rêve de la soirée de Mel Tormé au piano chez les vieilles dames ---
UN HOMME ET MOI dirigeons une sorte de grand immeuble de chambres à louer, des enfants jouent près des fontaines à Frisco ou Lowell ou N.Y. --- Al Damlette a une chambre au dernier étage, Maman dit « Tant que tu es là-haut, ôte la clé de cette serrure, elle ne marche jamais, rien ne l’oblige à fermer sa chambre à clé » --- mais ce qu’elle ne sait pas, c’est qu’il a un bidon de quatre litres d’héroïne pure, obtenue par Bull, grâce à mon intermédiaire --- il y a des joints là-haut --- C’est aussi l’immeuble Textile Lunch --- gris, sombre, sinistre comme chez les Fortier quoiqu’il me rende très heureux et soit empli de pièces mystérieuses où lire, pleines de vieux bouquins, un mien rêve (comme Watson à Saybrook, de mêmes vieilles chaises trônes où lire, et des bustes de bronze) --- sauf que cette demeure à la Collier est en plein milieu des villes et des camés et de l’intérêt du sauvage cœur vide, et que le bidon contenait précédemment quatre litres de crème glacée !
JE TRAVERSE UN PARC, il y a des enfants qui jouent près d’une fontaine — une fillette m’arrête dans un bosquet, me dit « Monsieur, pourriez-vous attacher mes boutons en haut ? » — elle a environ sept ans, mais déjà de petits seins ou une poitrine, il semble — je suis sombre et lascif tandis que je la regarde, sa couleur de miel, le petit corps — je commence à nouer ses boutons pendant qu’elle babille — je vais mettre à l’épreuve son innocence — je sens un remords profond comme la mer — je me demande s’il y a des mères dans les parages — je me prépare à l’embrasser ou à la prendre pour embrasser ses petites cuisses, tout doucement mais en plein sur la chatte — je dois faire attention à ne pas la renverser — elle devine vaguement mes intentions, sourit inconsciemment, bêtement — je ne bouge pas — je suis vieux.
Qui suis-je ?
STAVROGUINE
★ ★ ★ ★ ★ ★ ★ ★ ★ ★ ★ ★ ★ ★ ★ ★ ★ ★ ★ ★ ★ ★ ★ ★ ★ ★
GOLFE DU MEXIQUE
JE VIS À NOUVEAU AVEC MAMAN --- il y a des gangsters au rez-de-chaussée, j’en surveille un tout le temps --- un jour je le file --- à la bibliothèque du Club des Gangsters j’attrape pour me cacher le premier bouquin que j’aperçois sur un rayon par-dessus la porte et je me tourne vers le bibliothécaire pour le faire enregistrer --- Il s’agit du 2e cuistot et boulanger du S. S. William Carruth --- finalement --- d’abord gangster ---Soudain je vois un rayon que j’aime vraiment et un volume que je veux vraiment, « L’Invasion du tempérament latin » d’Allen Tate, énorme livre jaune neuf ---
« Dites, puis-je emprunter celui-là également ? »
« Certainement » ---
Au-delà je vois le gangster qui entre voir le boss --- j’entre dans la chambre du 2 e Cuistot --- il doit s’habiller avant que j’aie les livres ---Pendant ce temps Maman attend toujours en bas pour que nous allions à l’église --- Au-delà de la chambre je vois que derrière la bibliothèque tous les gangsters sont assis dans un grand salon avec des livres, et des journaux, y compris ma victime qui s’est toujours méfiée de ma surveillance, mais maintenant je ne pense plus à lui & je vois à travers lui & j’en suis conscient --- c’est la maison de pierre de Hildreth, du grand rêve Maggie-Marguerite-Madeleine ---
C’EST LA MAISON DE PHEBE AVENUE, Maman & Papa & moi et un ami de Papa faisons quelque chose dans cette cuisine repeinte en vert mais on est en pleine guerre tout comme la fois où j’ai aperçu les soldats épuisés dans la cour et soudain le premier des bombardiers vient lâcher à quelques pâtés de maisons une bombe qui fait trembler la maison --- je hurle « Descendons la table à la cave » et j’attrape la nappe sous le bras et je tire la table en masse --- Père et son ami se ruent dans la pièce voisine voulant terminer quelque chose avant de devoir se terrer à la cave --- je hurle « Venez dans la cave ! » --- Ma Maman est ennuyée ---
« Vous dérangez toute ma table et moi qui viens de la mettre ! Eh twé ! » mais ce doit être fait --- mais elle est moins ennuyée au sujet des bombes qu’à celui des tâches ménagères ---
JUNE OGILVIE EST DANS UN TAXI dans Park Avenue avec 5 petits chats, des types, des Portoricains, je suis l’un d’eux --- elle les a choisis un à un avec ruse et astuce, ils sourient tous dans l’attente de quelque chose mais au coin de 44th elle descend et prend un autre taxi --- Ils discutent d’elle avec inquiétude ---
UN JEUNE DES ORDURES OU DE LA VAISSELLE à récurer sur le côté --- tasses, verres dans un évier, eau marron --- événements à bord ---
DANS UNE GRANDE SALLE DE BASKET-BALL je me trouve avec un jeune ami, nous faisons des interrogations écrites à une table --- une foule de gosses tout autour --- Tout le monde se précipite en mer mais nous protégeons nos interrogations & les portons sur une autre table --- cahiers & copies ---
ASSIS TOUS ENSEMBLE sur un perron de bois à l’étage dans une neige d’un froid vif --- nuit lunaire dans le désert des buttes à l’ouest du « Montana » --- moi, Maman et une poignée d’autres tels que Nin et Luke ou quelque composé de l’avenir ou du passé sans mélange --- les étoiles brillent sur la roche froide d’une mesa, c’est l’Ouest --- calme --- nous portons nos manteaux mais nous parlons assis des Soucoupes Volantes, de la spectralité de l’univers --- d’ailleurs je me sens si heureux bien au chaud que je m’approche et embrasse ma mère sur la joue --- Nous quittons tous apparemment cette maison --- demain --- et attendons notre voiture ---Précédemment il y a eu des hégires et des mégires avec d’abord Wild Bull Lee montant à bord avant de se muer en un personnage juliénesque si profond et emberlificoté avec des autos qui tourbillonnent dans notre cour et deux grandes filles dont je n’ai pas pu me faire l’une d’elles et tout le baratin sur la diffuse éternité grise compliquée au-delà de tout --- de sorte qu’à la fin il disparaît nostalgiquement et nous le pleurons tous et il nous manque et nous nous rappelons sa suave minceur blonde --- Et la nuit occidentale claire et vive, étoilée --- les hommes des soucoupes volantes portent des casques et des pistolets laser et sont massifs et sombres, épiant depuis les buissons…
JE SUIS SUR LE TERRAIN DES DRACUT TIGERS dans un crachin de pluie ou de grêle, je vais dans le petit champ à droite où jaillit une source qui babille dans la neige, et j’attends un signe du linceul d’éternité arabe qui me révélera le secret du givre, sur une tablette de glace. Je suis stupéfait de voir mon vieux poteau de gauche au-dessus duquel Al Roberts lançait ses balles victorieuses, moi-même j’en avais lancé une, de 150 mètres de haut — Tout Lowell est baigné à l’horizon par ces ténèbres lisses et mélancoliques — je rentre de longues aventures navales sur des canaux tropicaux du Sud —
PUIS DANS FIRST STREET à Lowell s’en viennent June, Bull, Irwin, d’autres --- tout près de Boisvert Street et de la vieille maison Dupuis et je dis « Les voilà dans le pouls de la vie qui côtoient les symboles de leur passé sans s’en rendre compte mais enrichis par lui » --- J’ai beau savoir que la grande casemate mystérieuse grise au coin a disparu, à sa place je vois un immeuble d’appartements moderne en briques roses avec tout le confort où d’ailleurs Bull habite ---, nous entrons tous --- Il est au premier étage, ce petit salaud a toujours de la chance --- Porte moderne, Hubbard en lettres blanches sur plaque noire --- éclairage indirect constamment allumé dans la salle de bains, cuvette et baignoire d’un blanc crémeux épais, carpettes, équipement sur étagère --- Je transporte sur moi le matériel ou la came de la communauté et vais tout droit pour les déposer dans la glacière ou la cachette idoine, quand Bull me dit « Un verre ? » et je réponds « Merci je ne bois plus », après quoi il veut que je descende appeler le héros blond du canot à moteur, il me montre son nom et son numéro, il confond le numéro ATtabury 77 273 avec le vrai numéro ATkinson 7-7273 et en descendant je me répète « Atkinson sept soixante-douze soixante-treize » --- je dois faire le tour d’un vestibule identique jusqu’au téléphone qui se trouve sous l’étage de Bull et très moderne --- je compose le numéro --- je me dis « Bull vient d’arriver et le voilà déjà dans une taule de première à 100 $ le mois et il ne s’en fait pas et comme autrefois il a une maison emplie d’amis et de rigolades et il me fait passer ses coups de fil, sort de ses longues poches des dollars tout neufs dans l’exaltation de l’après-midi de la vie --- et voici le lieu où j’étais un petit enfant hanté par les monticules gris et les sombres couloirs mais désormais recouvert par les bâtiments et moderne dans l’Éternité de Lowell » ---
AU YANKEE STADIUM je suis un assistant en veste blanche, derrière des blocages irréguliers --- toute une bande de tire-au-flanc regardent la partie en s’égosillant --- il tombe une pluie fine --- un petit bleu athlétique demande « Pleut-il toujours en Californie ? » --- je crois que c’est la Californie --- je m’endors ou ce genre car je me réveille sur mes pieds et la partie en est à ses derniers tours de batte et les gars poussent de grands cris mais quelle bande indolente et minable nous faisons, même les équipiers qui bottent comme des brutes entre les tours sont paresseux, modernes, vauriens --- je ne connais même pas le score, m’en fiche ---
AVANT, C’EST LA BERGE DU FLEUVE, le grand navire amarré, j’ai une grande maîtresse, une petite maîtresse et une maîtresse noire et j’essaie de me les faire toutes — je prends la noire et je lui dis « allons près de la rivière et je te montrerai » — mystérieusement la maison du rêve où mourut Gérard est toute proche — la passerelle du bateau enjambe des berges boueuses et des jetées en bois, je ne m’en sers pas contrairement à tout l’équipage qui s’aventure à reculons, fantomatiquement, je saute à terre puis je grimpe sur la jetée comme un rat — je reconnais des coéquipiers dans le défilé de zombies — Messieurs Mesdames puis je saute dans la cour lunaire d’une école hivernale de jadis, peut-être dans les Highlands — des nattes — des lèvres —
LE PÊCHEUR DE BALEINES ET MOI traversons la petite île des Caraïbes proche du continent et de la grande ville d’un pays, nous apercevons les lumières et les néons rouges à travers l’obscurité comme si cela faisait partie de l’île, c’est d’ailleurs ce que je crois mais le pêcheur me dit que non --- nous avons navigué et vu de grandes baleines dormantes dans les eaux de la mer le jour --- Maintenant il fait nuit et il porte un chapeau et nous rejoignons en vitesse notre navire dans l’obscurité et ces lumières spectrales de la grande ville tout là-bas --- nous discutons --- En réalité tout cela n’est qu’une histoire lue dans un livre, dans une Œuvre en 4 Volumes et c’en était 3 Volumes, je me trouve dans une affreuse chambre d’hôtel étouffante du quartier pouilleux derrière le magasin de disques de Bill Mink et je bois de l’eau chaude et du whisky dont la dernière gorgée m’écœure tant que je la recrache et que je vide le verre dans l’évier --- Je suis censé aller voir Danny Richman, je me sens malheureux --- Je me demande si je ne devrais pas rapporter en France le paquetage de camp de toile ou le laisser simplement dans la chambre ---
MAMAN EST PARTIE À FRISCO avant moi et elle est descendue une nouvelle fois dans un hôtel beat comme le Cameo --- je suis terrifié à l’idée de me précipiter pour la sauver, craignant qu’elle ne déteste la ville pour cela --- Je suis à Lowell obligé de retourner au lycée de Kirk Street, ce que je fais dans le soleil éclatant d’un matin d’octobre ou de mai, mais je suis en retard et fais les cent pas dans les couloirs en me rendant compte en souriant pour la première fois que je ne suis pas obligé du tout de retourner au lycée car je suis un grand écrivain, en réalité 3 ans de lycée ont suffi et je dirai toujours « Je n’ai même pas terminé le lycée » --- Non, pêcher la baleine dans les Caraïbes et aller à Frisco comptent plus et je dois me dépêcher et rejoindre Maman avant qu’elle ne soit déçue là-bas --- je la vois néanmoins qui profite des collines blanches, du ciel bleu ---
PLUS TARD JE SUIS AVEC BULL je lui dis que je me suis embarqué et que j’ai traversé le canal de Panama — je lui dis qu’il devrait s’engager comme matelot, mais je n’arrive pas à me figurer ce qu’il pourrait bien faire à bord, sûrement pas servir au mess des officiers — ni faire le plongeur — Il y a un dépotoir dehors illuminé d’un grand soleil et Samedi Matin fouetté de vents puissants, le long d’une rivière nocturne j’erre dans l’immensité des structures en des délinquances si élastiques que la rivière se change en mer, houleuse — le dépotoir se transforme en un chantier gigantesque où je cours sur des échafaudages, je déplace des tuyaux assemblés — et mon école buissonnière se change en une colossale migration à la nage, le long de la côte, de Frisco au Nord à Bigshore Spectral au Sud, quelqu’un me regarde — O Cité méridionale de mes Rêves — et Rivages des Océans — j’ai un nœud dans la gorge tant je voudrais retrouver l’endroit où l’on me pleure, et je ne me souviens même plus où c’est —
JE LANCE UN POIDS DE HUIT KILOS dans un gymnase quelque part, il y a aussi un fossé, un gosse chinois essaie de dormir par terre, je crie à un gros Chinois « Hé sors-le de là, je lance un poids ! » — comme Parry O’Brien je suis de dos et je tourne sur moi-même — un autre mec essaie, il s’écrie « Hé ! ça va bien plus loin comme ça ! » — il y a aussi une pile de mes écrits, entre autres des articles, écrits par moi, célébrant mes œuvres et ma personne, avec des collages de titres — un tel amas de narcissisme m’écœure — toute une bande de types m’ont rendu visite au deuxième étage de cette maison en bois que je crois au bord de la mer, Nin a été là — maintenant ils m’attendent en bas dans la voiture, pour partir en voyage — moi je vaque à mes dernières occupations, je prends un bonnet au lieu d’une casquette de base-ball, une veste kaki avec un col de fourrure « Allez sors en chemise et respire un peu cet air froid ! » me conseille avec enthousiasme Irwin Garden — c’est le Maine — je me tue à écrire — j’ai tant de cartons remplis de merde et de papiers et d’écrits, je trouve le manuscrit inédit d’un roman, dont je retravaillais le double, pensant que c’était l’original — pauvre con de rigolo.
J’EXPLORE UN BORDEL à Mexico ou à Paris, j’entre dans une cour et je circule entre des fenêtres grillagées, j’aperçois les fesses rebondies de Négresses mollement allongées avec des illustrés, elles sont jusqu’à huit par chambre — mon copain ricane à l’entrée — puis je me retrouve assis sur la véranda de la maison au bord de l’eau, avec Maggie Cassidy, je regarde deux putes debout contre la balustrade qui guettent et attendent qu’on les sollicite, une brune aux traits incertains, l’autre la grosse copine laide qu’il faut payer en même temps que l’autre, comme les filles dans les parcs à matelots — La brune se met du rouge, du coup elle est bien plus jolie, ses yeux et ses sourcils sont brusquement, exotiquement, soulignés, comme les beautés indiennes d’Organo Street — je regarde Maggie, elle est incroyablement mignonne avec ses cheveux sombres et son teint rose et ses yeux d’agate noirs — « Maggie » je dis, les putes feignent de ne pas entendre, « il est des moments où tes yeux sont d’un noir ! » Maggie s’intéresse à la vie des putes et continue à mâcher son chewing-gum, perdue dans une intense contemplation —
JUNE OGILVIE ET MOI ALLIONS TRAVAILLER, plus tôt, pour une femme qui exploite les gens, nous nous asseyions à la même table et nous nous y mettions, mon travail était plus facile que son boulot de plieuse et donc je le lui proposais --- elle est effrayée et triste et amère de bosser et parce que nous y sommes contraints, cela m’amuse --- J’envisageais (je sais que je suis en train de rêver) d’aller travailler pour les chemins de fer à Albany mais je décidais que je n’avais pas le temps de faire quoi que ce soit--- notre chambre meublée est lugubre, nos vies faibles, sans attrait --- la turne où nous travaillons a été la scène d’une grande beuverie la veille au soir, c’est là aussi que sont tombées les bombes de Liverpool ---
JE MARCHE DANS LES FAUBOURGS À TAUDIS de Mexico, je suis arrêté par un souriant trio de petites frappes qui se sont détachées de la rue crépusculaire bondée, des lumières ternes, des stands à Coca-Cola, à tortillas — ils vont à tous les coups me faucher mon sac — je me débats un peu, puis je laisse tomber — je me mets à leur communiquer ma détresse tant et si bien qu’ils ne me volent qu’une partie de mes affaires — je ne veux pas qu’ils prennent ma forme à chaussure (Note de l’Ed. : appareil destiné à garder leur forme aux chaussures) — l’un des gosses prend un morceau de métal — nous partons en laissant le sac à quelqu’un, bras dessus bras dessous comme une bande, vers les lumières centrales de Letran, à travers un champ — je sens que c’est à cause de ma trahison d’Enrique Villanueva de Vera Cruz qui m’avait donné une patte de lapin, ça doit signifier quelque chose pour un Indien — les Indiens sont doux mais dangereux — je les cajole, je les supplie, coincé, comme si je perdais mes « possessions » dans le monde réel et qu’il me fallait m’engager sérieusement dans cette affaire —
NOUS DESCENDONS DANS LES CAVERNES DE SABLE SOUTERRAINES des Indes, moi, deux femmes et un garçon — il y a des serpents birmans, des idoles — nous nous perdons et nous ne trouvons plus la sortie — ça se passe près des dunes lowelliennes — crépuscule mauve —
PLUS TARD JE SUIS DE RETOUR dans la 20e rue Ouest et je suis à ma table de travail après le départ de quelques amis, j’écris à l’encre rouge d’une main large et flamboyante les lignes finales de Doctor Sax et brusquement je me rends compte qu’Irwin est encore là, il bouquine sur son lit de camp dans un coin de la pièce —
SUR UN BATEAU DANS LES CARAÏBES on fonce à cent à l’heure sur la grand’rue d’une ville, Georgie le Polack prétend que c’est Santa Rico, Porto Rico, mais je ne le crois pas parce que les maisons sont américaines, les panneaux sont en anglais — moi je prétends que c’est Galveston mais tout à coup on aperçoit COMPAGNIE D’ÉCHELLES ET DE CROCHETS KEROUAC — à l’extérieur de la ville sur la mer noire un grand bateau souqué par cinquante Nègres nous accoste, ce sont de hardis jeunes chanteurs qui veulent venir à bord — je veux descendre — Georgie me dit « Je les ai déjà vus, ils sont tous jeunes et bien bâtis » — je me dis « c’est pas étonnant, à ramer sans arrêt » — les « bagnards de la chanson » — Cette ville en fait c’était Kansas City Kansas —
APRÈS UN RÉCITAL DE BOB CROSBY Maman et moi devons nettoyer la salle qui est également notre appartement --- Au cours du récital qui comprend des solos de batterie par trois batteurs et des chansons par Helen O’Connell je joue avec mon chat dans la chambre et mon autre chat est mort de peur et tremble à cause du tintamarre et il est catapulté depuis la grosse caisse --- Une fois que c’est terminé Maman pousse et tire un balai sur le sol, il y a un autre balai pour moi, et une caisse en carton --- Elle tient les 20 $ dans sa main --- Un gardien resté après le récital se trouve dans la Grande Salle --- On dirait la première page de JENNY GERHARDT ---
LA CHAMBRE À COUCHER À L’ÉTAGE ÉCLAIRÉE D’UNE AMPOULE NUE, dans Gershom vers Sarah, la scène des FRÈRES KARAMAZOV, un John MacDougald pâle, maigre, ascétique, maladif et boutonneux se dispute avec son père chapeauté et chausseté, ils ont un litron de Tokay — gloussant d’un air rusé, le père lui demande de venir près du lit pour ajuster les draps et soudain, il déroule lentement une sorte d’épée pliante et lentement, comme pour jouer, il caresse la peau sur le front de John, jusqu’à ce que la lame pénètre et entaille la peau — « Vieux con de Karamazov ! » je pense — furieux, John ramasse la carafe et l’envoie à travers la pièce, il atteint le vieux en pleine figure, couvert de sang il tombe du lit raide mort — en bas dans l’entrée de l’Hôtel Gershom on s’excite, d’abord à propos d’un incendie, ensuite à propos du meurtre — je traverse la rue pour rentrer à la maison SUR LE BÂTIMENT TOUT EN HAUTEUR DE 42ND STREET un dimanche je me demande là-haut sur le toit si je devrais aller voir Irene la fille de couleur ou l’appeler --- le bâtiment compte vingt étages, gris, béton funèbre avec des rampes qui s’élèvent sans fin et de grandes parties latérales couvertes de noms ou de mots qui révèlent des noms --- comme un puzzle --- Antérieurement j’avais été dans la douce vallée de Santa Clara en compagnie de Cody et d’autres, des clodos, en errance, tentant de décider si nous allions prendre une douche avant la grande équipée, faisant la démonstration de nos trois toiles TV aux femmes de Richmond Hill au matin…
BOISVERT M’INVITE à lui rendre visite pendant le week-end férié dans le nord de l’État de New York, en amont du fleuve, j’accepte --- arrive l’heure du bus, me souviens plus s’il est à St. Peter ou à St. Trucmuche et si je dois prendre le bus ou le train et de toute façon il est trop tard et je traverse un grand parc Chicago enneigé à San Jose perdu et confus entre mes projets --- finalement je m’aperçois que c’est près de Saratoga ce qui est trop loin --- Pendant ce temps j’ai aussi raté le boulot ou manqué de percevoir mon chèque et je passe la fin de la semaine à débloquer tout seul dans l’appartement d’un quidam --- Danny probablement --- mange des glaces à un moment donné avec Helen Buckle --- je suis un garçon perdu et faible d’esprit de 32 ans à la chevelure ébouriffée --- je passe près du Royal Theater de Lowell pour me rendre au bureau du prêteur sur gages où tous encaissent leur chèque de week-end férié, je n’en ai pas --- les chèques sont roses --- j’aperçois Jake Spender dans le vestibule, lui dis bonjour, après son passage je le hèle pour l’informer que j’ai énormément d’herbe pas méchante que j’ai fumée --- « J’en ai aussi » me répond-il indifférent, sans sourire --- « Ah bon, d’accord !! » fais-je d’un air penaud --- Il y a déperdition dans la froide grandeur du monde qui échoue à répondre à mes espérances perdues, ma futilité au cœur tendre --- mais pas uniquement, c’est la lumière grise qui tombe irréfléchie sur le granit mauve de l’hiver, la mélancolie des combinaisons comme la minuscule furie des gares d’autobus des fins de semaine perçue dans la vacuité tout au bout d’un parc enneigé --- la façon dont les âmes ne se rencontrent pas mais se heurtent front de pierre contre front yeux clos --- pauvre Peter Martin est revenu ---
JE PASSE TOUT UN APRÈS-MIDI DANS CETTE CAVERNE ou cave birmane, cette horreur à rats avec ses planques et ses pièges impénétrables, avec Marguerite, essayant de la sauter --- peux pas --- au soir commence le grand week-end férié, je dis à Maman et à Papa que je les retrouverai à Boston à midi --- Mais je gagne la maison de Keresky au Village et frappe à la porte de son appartement, il n’est pas levé car naturellement il est 2 heures du matin mais le voici qui arrive dans la rue yeux chassieux et tellement fatigué qu’il me parle à peine alors que c’est lui qui m’a envoyé chercher afin de renouer notre amitié après tant d’années ---un autre type d’Horace Mann habite à côté et il nous rejoint dans le vestibule gris --- Dehors c’est le grand week-end férié, lumières, foule, tristesse près de 6th Avenue --- Minetta Lane --- je rentre chez moi pour dormir et m’habiller --- je vais dîner chez Al Green, il y a de la crème glacée rose dans des coupelles de verre que je n’arrête pas de renverser ---Al a envie de savoir si j’ai quelque chose à faire --- « Non » fais-je, puis je me rappelle soudain le rendez-vous avec Maman et Papa à Boston mais est-ce vraiment eux ? --- Agacé je dis « Je dois retrouver quelqu’un à Boston ---je n’ai pas le temps --- de toute façon c’est trop tard » --- la mère d’Al prépare le dîner quand soudain un vieux clodo apparaît à la porte de la cuisine en essayant de la refermer sur les chatons et leur mère --- je lui fonce dessus, furibond --- c’est apparemment un voisin et même un ami des Green mais peu me chaut, je le repousse et j’essaie de le frapper mais, avec de puissantes mains, il me tient par les bras tout en protestant --- chaque fois que je libère une main je le frappe, ce qui le déçoit et il bat en retraite en faisant « Aah ! » et en grognant mais en me regardant vraiment intelligemment chaque fois que je le frappe, comme s’il était mon père qui avec ses yeux bleus comprenait que je le frappe à cause d’un problème avec les chats de la famille et nous savons tous les deux que je suis un grand enfant futile et qu’il pourrait immobiliser mes mains, mais je lui administre quelques horions au ralenti, du pugilat en gélatine --- il finit par battre en retraite jusqu’à sa porte --- je reviens, renverse les deux crèmes glacées d’une chaise et me mets à pleurer mais je bondis immédiatement muni d’une cuillère pour les récupérer sur le linoléum et les remettre dans les coupelles --- Al m’aide avec intelligence à préserver les glaces tout en lançant de petites plaisanteries --- je m’étonne de ce que sa mère doit penser de moi à présent --- Une des deux glaces ne s’est pas répandue, l’autre seulement en partie et elle est sauvable sauf le peu qui a touché le sol --- ils mettent la grande table ronde pour le souper, on dirait qu’il n’y a pas de place, je dis « Quoi ? Nous allons avoir deux petites tables ? de petites chaises pour nous, Al ? » --- « Oh non, nous sommes assis tous ensemble » réplique-t-il, souriant --- Sa grosse sœur me pose une question à laquelle je n’ai aucune envie de répondre et j’aimerais être assis seul avec Al au lieu de faire des politesses autour d’une grande table.
la caverne était une
scène perdue dans le
monde caché,
scène de canot à moteur
dans l’entaille
du lac ---
une maison abandonnée, le fond d’une barque ---
Apocalyptique ? Apocarien --- une tique sur toi ---
NOUS MARCHIONS EN DÉSORDRE DANS LA RUE tout en bavardant, faisant les fous dans des vestibules, moi, Irwin, Al Green, Bull, le Matelot non breveté du S. S. William Carruth --- Danny --- à un moment donné dans un vestibule Irwin s’est dressé dans le siège du coin pour regarder tout autour --- Dans une large rue ensoleillée je renverse involontairement et pousse et traîne jusqu’au milieu un grand et long établi, les ouvriers ne remarquent rien au début et quand ils s’en aperçoivent, leur établi est couché sur le côté au milieu de la rue et Bull dit « Les voilà qui arrivent » --- ma bande s’est depuis longtemps dispersée par peur --- je ramasse une brassée de cailloux et je cours, j’arrive et me cache dans le magasin de Brockelman dans Kearney Square où, pendant que je tente de ressortir par une étroite ouverture et saute par-dessus une grille de piques de fer, ayant déjà perdu et éparpillé mes cailloux un à un, particulièrement sur la chaussée de ciment inclinée devant la grille, le matelot se tient prêt à me cribler de cailloux tandis que j’essaie de sortir en chancelant --- Il est passé dans le camp ennemi --- je rage --- L’ouverture n’est pas assez large pour que je parvienne à le repousser un bon coup --- Il revient par l’arrière, maintenant suivi par ma bande qui essaie de l’intercepter --- le Matelot est un jeune gars qui zozote --- Lorsqu’il entre j’évite en me baissant un caillou qu’il me lance, et j’attends, il se retourne pour regarder Al et eux tous qui arrivent et je tends le bras pour l’attraper dans un mouvement si rapide qu’un puissant VLAN me réveille, j’ai posé la main contre la vitre près du lit et elle a failli passer à travers, comme si je l’avais refermée sur la bouche de l’homme-rêve pour faire taire son activité, et si vite que je me réveille, satisfait
HUCK ET IRWIN sont avec nous dans la maison de Richmond Hill, ils chantent des hymnes juifs dans ma chambre, Irwin d’une voix fluette et tremblante de choriste de synagogue, Huck d’une basse profonde — Irwin vient de lui trouver du travail comme serviteur dans un foyer de synagogue — Huck termine sa litanie par une envolée finale spectaculaire, qu’on entend de partout, pendant que je me lave les dents dans la salle de bains — applaudissements — Papa est dans le salon — il y a eu plein de gens dans la maison pendant tout le week-end, y compris, avant, Vinny, GJ, Scotty et Lousy comme jadis, c’est MAINTENANT et je leur raconte des histoires de rail et un grand poème épique et ils écoutent le New Zagg — Plus tard je vais effectivement travailler dans les chantiers Boston & Maine — des Indiens hirsutes du Nord vêtus de robes rayées crasseuses ramassent les débris de laitues sur le dépotoir, leurs femmes mélancoliques et sombres s’en vont étroitement enlacées dans le vent d’hiver naissant, Oh tristesse ! — les fourgons sont au bout du triage, par-delà les monceaux de ferraille, voilà le serre-freins qui descend, il cherche son signe — il faut que j’aille demander où se forme mon train omnibus — il y a aussi des Indiens qui ramassent des débris et de la ferraille parmi tout cela — je me dis « ah non seulement ces manœuvres Indiens californiens de section, mais aussi celui, plus étrange, de Home & North, et puis ces épaves d’acier sanglant » — les grands week-ends à la maison, au 94-21, il y avait Rachel, des gens, des grandes ombres d’arbres, tout comme en Nouvelle-Angleterre, à Lynn, c’est pour ça que Papa y était — oh que j’aimerais que mes rêves soient vrais, comme j’aimerais travailler sur une voie ferrée comme ça — c’est toujours le même train de Boston-New Hampshire-Lowell dont j’ai rêvé depuis, défoncé —
IL Y A DANS NOTRE MAISON UN TYPE QUI ENREGISTRE UN DISQUE DE BOP, très étrange sax ténor qui par moments sonne pour moi comme une voix bop et levant les yeux je vois qu’il joue pauvrement quelques notes a-la-baw-baw comme Cody avec son alto à Frisco, puis il riffe la suite vocalement --- « Bon Dieu je peux faire mieux » lui dis-je et aux ingénieurs qui l’enregistrent, une fois qu’il a terminé --- il ressemble à « Al Cohn » --- pour montrer ce que je veux dire je fais des riffs --- ils écoutent --- Nin est là avec des lunettes noires à monture d’écaille, elle dit « Laissez mon frère faire un disque comme ça » et elle approche son visage démentiel tout près du ventilateur qui roule vers le visage du type et recule, pour le voir de plus près et mieux le convaincre, suivant le mouvement du ventilateur, il dit « Ah ? Ah ? Hein ? Le laisser ?? » Il accepte ! --- Avant cela j’avais essayé de montrer à Georgie le Polack Meiducki comment faire marcher le nouveau magnétophone de la YMCA de Lowell où nous l’avions fourré, mais je n’y arrive pas, devant le tenir en chancelant et tordu sur un genou pendant que je trifouille des boutons que je ne déchiffre ni ne vois --- auparavant c’était le bâtiment d’une grande prison sur une colline surplombant les villes, je me suis évadé ---
UNE GRANDE HÉGIRE HUMAINE EN AMÉRIQUE a traversé le désert, elle est presque à Washington mais les Indiens récemment martyrisés sont sur le sentier de la guerre, tout près, ils arrivent — tout a commencé quelque part dans un théâtre, j’y étais, sur un siège, il y avait des filles qui mangeaient dans les loges — maintenant l’immense procession traverse le pont du Potomac vers Washington au moment où les Indiens en amont plongent dans l’eau et se mettent à nager — « ils vont nous encercler de l’autre côté » — des gens se mettent à tirer sur les nageurs indiens avec des carabines, des femmes entre autres — les nageurs soudain ne sont plus indiens, mais des gens ordinaires qui essayent d’atteindre l’autre rive — je reconnais même une fille qui était dans une loge avec moi dans le pays de guerre — je vois quelqu’un qui la vise puis change d’avis — mais d’autres tirent, les nageurs brusquement plongent la tête sous l’eau, puis flottent noyés — soudain, à l’extrémité du pont qu’on croyait à l’abri d’immenses foules se jettent à l’eau peu profonde le long de la berge, apparemment ce sont d’autres ennemis, un homme bien habillé jette un poignard d’argent vers le pont, par en dessous — le poignard dépasse le pont et retombe dans l’eau de l’autre côté, tout près de lui — les masses se fondent toutes, la guerre est confuse, nous courons tout pêle-mêle vers une nouvelle vie paisible, le pont a changé le cours de la guerre ou nous en a séparés — à présent ma Mère et moi avons une petite épicerie dans un quartier somnolent, dans une rue tranquille, un après-midi je vais me promener sous les grands arbres verts d’or — dans la somnolence nouvelle-orléanesque j’entends faiblement ma mère crier « Deni Bleu ! Jacky est juste parti se promener — il sera de retour tout de suite ! » — maintenant j’ai un saucisson de trois mètres sur l’épaule, il est entortillé comme une branche tordue, je rentre au magasin, ravi, chargé de ce grand poids — je rencontre la même fille qui m’avait tant intimidé dans la loge de jadis des lieux de guerre, on m’avait provisoirement laissé seul avec elle et je me souviens, je ne voulais ni lui parler ni la regarder — je rentre dans l’épicerie, Deni est maigre, il se lève d’un bond, je lui fais une grimace de salutation « tu t’attendais pas à ça » me demande-t-il en me secouant la main — « tu veux du salami ? » et ma mère rigole, Deni s’attaque au salami puis brusquement il se met à l’asperger d’huile et de vinaigre, frénétiquement, comme un gosse qui éjacule, et il en renverse des litres par terre « Mon Dieu n’en mets pas autant ! » dit ma mère — « Oh j’adore l’huile d’olive » il rit, et il s’en met jusqu’aux oreilles, ravi — je contemple tristement mon huile répandue sur le carrelage — Enfin la guerre est finie (ceci fut rêvé et écrit le 26 juillet 1953 le jour de l’armistice de la guerre de Corée) —
DANS LA CHAMBRE DE HUCK AU-DESSUS de Times Square Irwin et moi prenons des livres et des choses et nous en laissons sur son lit ---nous montons dans son autre chambre là-haut dans le Grenier du Dortoir de Times Square pareille à celle de la rue San Juan Letran à Mexico où tous les garçons des rues dorment et avalent de la benzédrine et ont de grands rapports*, de grands conciliabules dans la nuit fiévreuse des types branchés--- « Où est passé Huck ? » --- « Ben, en taule… » --- « Il a cette chambre depuis combien de temps – des années ! » --- « Ouais mais il n’est jamais là--- on ne lui permet même plus de griffonner son nom sur la porte --- » La porte est celle du cabinet de toilette, une plaque, nombreux noms maintes fois griffonnés dont celui de Huck écrit en plus gros et récrit encore par-dessus à titre de super-occupant de ce spectral hôtel de mort dans le New York brun --- Irwin et moi rentrons apparemment de la Côte ---
JULIEN EST MORT — nous le veillons, nous les sous-terriens, c’est la maison de Julien en bas de Fifth Avenue mais c’est notre veillée, même qu’on en parle dans les journaux et on raconte comment l’antique break de Dick Beck, toujours stationné devant la maison, perdait de l’huile ou de l’eau ou de l’essence et avait inondé quelque chose, et comment Dick avait reçu une convocation au commissariat — Julien n’est pas sur le dos dans un cercueil, il est assis sur une chaise dans un coin — tout le monde boit et discute néanmoins, gaiement même — c’est aussi Gérard et ma maison dans Beaulieu Street, tristement brune — je me souviens d’y avoir été la « deuxième nuit » de la « veillée » après avoir vu le programme de télévision qui annonçait une lecture de contes enfantins par Jack Kerouac, et après d’interminables horreurs et des chagrins sans nom dans les couloirs de marbre de Penn Station, l’attente dans un week-end férié torride, autour des chiottes, des ennuis avec les flics, inexplicable — triste — Je vois la voiture de Beck devant, j’entre dans la maison — la porte latérale est ouverte, mais aussi la grande entrée avec son spot aveuglant, apocalyptique, et j’entre par-là les yeux baissés, les épaules timidement rentrées, les mains gauchement enfoncées dans mes poches, comme si je pensais qu’on m’accusait de prendre à la légère la deuxième nuit de veille — je rentre donc ainsi, il est toujours dans le coin mais cette fois j’ai le choix je ne regarde pas — les mecs sont étalés un peu partout, je m’assieds sur le sofa avec Roger Barnet qui me montre une bouteille en terre de Gin et de Gypse — GIN & GYPSUM — « tu crois qu’on peut le boire ? » — « Sûr, moi je le ferais ». La fille (la femme de Shelley Lisle) a déjà son verre et ses cubes de glace à la main — la veillée avait été bien plus gaie la nuit précédente — maintenant la publicité et le sérieux de l’enterrement imminent de Julien commencent à nous peser — Irwin est quelque part dans les parages — comme il est grave et mécontent, l’adolescent de la mort sur sa chaise dans un coin de la pièce, comme il est solennel, encore rigide, encore désapprobateur, pète-sec, mort*.
UNE FEMME AVAIT UN BÉBÉ, dans une maison en bois des faubourgs nous nous ruons tous là-haut pour le baptême ou pour le faire voir à quelqu’un --- mais ce n’est pas un nouveau-né, il a un an environ vois-je en le regardant, un garçon, joli --- nous sommes tous sur le palier --- C’est le même endroit que celui des Tantes de Winchendon et du Maine, il rappelle un peu l’immeuble de Joe quand le perron s’écroulait et que j’étais malade et que Jeannette était là, un peu ce paysage de collines avec voitures et magasins campagnards et peut-être près de ce lac Chet Tipka de Lakeview --- rural, joyeux, sain, Nouvel English, familial --- Automnal --- fécond --- et aussi un triste dimanche rouge où j’étais allé là-bas à travers bourgs campagnards ou places de village, et j’avais parlé aux enfants de mes tantes…
RETOUR À LOWELL HIGH SCHOOL dans le matin ensoleillé ou peut-être Bartlett Junior High, mais je rentre semble-t-il de toute une vie d’aventures en mer de par le monde et en réalité je navigue à nouveau comme en absence de réarmement et comme si la fissure du chariot était assez clouée pour une fois et voici qu’elle étale le mordelore (sic) ---comme si ce n’était à nouveau pas assez --- la vallée des défunts, les maisons mortes, le silence du Pôle Nord et comme toujours ces mornes Eskimos gloo gloo qui accrochent la glace rouge à des guerres de lanières, buée qui sort de la ladysmouf meskimoxo --- Je suis donc dans la classe et je jouis d’une intelligence neuve en parlant aux gamins --- Pete Menelakos demande « Où étais-tu passé ? » --- Des filles --- cette même matinéité perdue --- la même honte et même détresse dans le vide bien illuminé de ce monde --- On ne peut pas s’en faire pour toutes les mouettes de la mer ---
LES SOUS-TERRIENS FONT UN BŒUF à l’Open Door, qui devient un grand théâtre, je suis dans la cave et je cherche un moyen de rentrer à l’œil, j’aperçois un immense escalier sans marches, c’est un escalier mécanique pour les employés du théâtre et je dis « on n’a qu’à prendre ça pour monter » — « mais non » dit le gosse avec moi, Dick Beck ou Lisle ou Gerard Rose, « il faut montrer son foutu laissez-passer, un insigne, à toutes les portes en haut de cet escalier » — c’est encore le grand Cinéma Eternel de Brooklyn — on voit quelques-uns des employés, les têtes immobiles émergeant de l’immense cave ténébreuse à la Lon Chaney ou Bazaar de Saint-Louis, les décors d’écran ou de scène empilés jusqu’aux hauteurs damassées — il y a un prolo noir, ordinaire — il y a des séances de bœuf — des cafouillages — des filles — des flics — Plus tard je suis à la plage, j’examine un célèbre vieux cottage historique et classé, même il est si ancien qu’ils se sont contentés de mettre deux ou trois notes à certains endroits, comme dans le garde-manger, près de quelques vieux verres moisis, un mot — je fais du vandalisme, je casse les tasses et je songe à déchirer les notices — j’ai peur d’aller me baigner, pour les mêmes raisons qui m’interdisaient de boire de l’eau l’autre jour, radioactivité ou maladie — je ne crains pas de me noyer, c’est quelque sédiment morbide et salin, en suspension dans la boue aqueuse — c’est comme la plage spectrale de Lakeview, du côté où j’ai attrapé cette insolation de soleil pâle, les jours de base-ball WPA, et l’ancienne plage du lac Gray Glook dans lequel j’ai refusé de me baigner, même pour cinq dollars (à l’âge de trois ans) — Danny Richman est avec moi dans le cottage, qui est aussi comme la ruine où maman et moi avions trouvé des pastramis, à New Jersey — l’époque « Van Johnson » — plus tard, je mange dans un restaurant (après une nuit interminable et indicible chez les Fortier, ma mère disait « ils ne nous préparent jamais d’endroit pour dormir » mais la vérité c’est que M. Fortier avait arrangé un lit pour moi dans une chambre de cette « Maison Fortier de l’Avenue Sarah », un grand lit à deux places mais Donnie l’occupait — Le Donnie de Bill Tenor — et il m’a immédiatement sauté dessus, avec Maman dans la pièce à côté et les Fortier à l’arrière et Nin et toutes les lumières allumées et la proximité de tous les murs et l’horreur et l’aversion que je ressentais et Donnie bruyant et fou, s’agitant dans tous les sens et curieusement comme Joe je suis sorti en courant pour trouver un autre lit, à ce moment le décor a changé et c’est comme les chambres du Manoir de la rue Salem) — dans le restaurant (après avoir donné mes côtelettes Corton au cuisinier Concurrent qui les a plongées dans une grande marmite et les a préparées pendant que j’attendais anxieusement au bord de la mer, à la porte de sa cuisine) — je rentre, je n’ai pas faim, je m’assois à une table avec le propriétaire (Johnny le Barman) je bavarde avec lui (comme quand Johnny était « en France » dans cet autre rêve du Restaurant au Bord de la Mer), à ce moment entre cet abominable serre-freins blondinet au nez crochu du SP de San Francisco, que Cody déteste parce qu’il fait du zèle, il s’assied et commande un café et dès que mon pote le propriétaire se lève pour le lui chercher, il se penche vers moi pour m’emprunter du fric en douce (que je n’ai pas) (le propriétaire s’en rend compte et revient au galop, en souriant pour m’éviter une situation désagréable), mais le serre-freins est grave, intense, d’une voix basse il essaie de me faire comprendre — c’est aussi comme le restaurant bon Dieu le même restaurant dans mes rêves de « Tante Anna dans le Maine » et un peu Washington D.C., lorsqu’il y avait un boulevard nocturne étincelant comme l’Avenue New Hampshire, et des scènes tristes où j’erre à la recherche de Big Slim dans le mystère moelleux et incompréhensible, les cours, les intestins de marbre d’hôtels fantomatiques, le rugissement des stades, les quais le long des fleuves, les comptoirs de bar bondés jusqu’à la porte d’hommes en bras de chemise, la Nouvelle-Orléans en l’air et les rumeurs de la vaste Amérique Alcoolique que j’ai vue luire aussi dans le rêve Pomeray du Matelas Volé et le fils de l’ivrogne au nez rougeoyant — la viande de mes côtelettes Corton c’étaient d’énormes morceaux grisâtres — pendant un instant j’ai peur que le serre-freins n’aille commander des Cortons et que Johnny ne lui en offre en souriant, car je sais qu’elles sont encore chaudes et qu’elles doivent refroidir, je vois un sourire condescendant sur les lèvres de Johnny (je n’ai aucune idée de qui ça peut être) (Roland) qui est au courant de tout cela (le refroidissement des côtelettes) — Ronnie Ryan, Buddy Van Buder, le monde entier passe, unique comme une intrigue… LE RÊVE D’IRENE 9 AOÛT 1953
« Francesca --- une poignée d’argile --- je la pétris, elle veut venir à la vie --- elle se débat sous ma manipulation --- j’essaie de dire aux autres qu’elle respire et veut vivre --- Puis c’est Francesca qui meurt alors qu’ils s’approchent --- Ma sœur Bessie la regarde, elle s’en fait à cause d’autres choses --- j’emporte la figurine dans l’entrée --- elle cesse de se battre pour vivre --- elle est glacée et rigide --- je la pose --- L’infirmière vient prendre le relais --- Allongé je lisse la figurine --- Je recommence à la mouler et elle se débat --- Je le signale à l’infirmière qui me dit de m’en aller --- Elle croit à sa mort, en allant à la porte je vois la figurine se redresser, et pendant que je traverse l’entrée je me retourne en m’attendant à la voir marcher, mais devant, les gens se comportent tout aussi normalement. »
UNE SCÈNE CENTRALE AFFREUSE, on est dans le salon funéraire brun et funèbre et pareil à un cercueil, Gérard est mort dans sa bière et tous mes écrits sont rangés comme des chandelles qui cillent dans un classeur près du sofa rembourré dans le sinistre noir suffocant*, j’écris littéralement dans la tombe de mon frère --- mais c’est le silence effroyable, la cérémonie solennelle de tous mes vieux papiers certains froissés quoique tous familiers et maintenant-je-vois, des objets au destin significatif d’une TOMBE de sens disposés et rangés pour usage, observation et classement dans la chambre de la mort --- et donc comme si je remplaçais la vie et le sexe par l’écriture et la mort, moi --- antagoniste, destin duel --- Les membres de la famille n’ont même pas à être présents, je suis comme qui dirait seul avec Gérard dans le salon où je joue avec mes papiers --- Il y a plutôt eu un rêve d’inceste avec Nin, pas d’actes incestueux mais la conscience tout au long de la nuit qu’il y avait eu inceste et que nous devrions être très vite punis ---comme les fois où nous plongions dans des glissades avec nos oreillers sur le linoléum de l’appartement de Lilley Street à 11 heures du coupable soir ---
UN RASSEMBLEMENT DE GARÇONS, l’un d’eux en caleçon ou sur le bout des doigts en position de départ d’une course et pour une raison quelconque il montrait comment il ne fallait pas faire, voulant montrer comment il devrait vraiment faire et corriger sa position et moi pendant ce temps --- cet agaçant gamin je ne sais pas qui peut-être Fish qui m’avait frappé ou quelque Nadeau Ladeau de la Route qui me serrait dans ses bras et s’accrochait à moi par-derrière vraiment affectueusement afin que je ne puisse pas le repousser et malgré tout des plus agaçant et sinistrement personnel, dans la presse de la foule dans la cage de la rampe de départ ---