Le livre des rêves [Trad Philippe Mikriammos 2022]

Rêves à San Luis Obispo

 

GUY GREEN ET MOI et Marguerite debout au coin de « Broadway et de la 72 e Rue » — pour elle il imite un type, il tombe raide comme une masse de côté sur le trottoir, manque de se cogner la tête, comiquement, sur le ciment granuleux et trempé — des gens le regardent bouche bée — moi je me souviens brusquement de quelque chose que j’avais oublié, que j’aurais dû faire ou prendre, et au moment où Guy tombe sur le trottoir et Madeleine rit je démarre en courant comme un fou sur Broadway et sans un mot je les laisse en plan — je me dis « les gens vont s’imaginer que je veux en faire autant que Guy ». Plus tard je m’engage sur une pente très raide, en descente, mais je me sens en sécurité parce que c’est sec, le trottoir est sec — mais ça se transforme en une gigantesque échelle de trente mètres de haut, j’essaie de tenir mon chat qui est très énervé — je me dis qu’il se débrouillera mieux tout seul avec ses griffes — une foule nous regarde — je le jette vers un barreau de l’échelle — il se tord désespérément, rate la marche, crache, se cogne à un autre barreau, rebondit et tombe sur le sable tout en bas (comme une montagne russe sur la plage) — je crie, j’ai peur — je ne peux pas descendre — plus tard je suis malade — dans une maison — de retour d’un hôpital — des événements — des tourbillons de gens — pourquoi ne me laissent-ils pas en paix — etc. — un mélange d’images de cire, de vrai sang, de planchers tristes —

EN VOITURE À TRAVERS LE PETIT CANADA FANTOMATIQUE avec Easonburg Annie et Maman et Nin sur le siège arrière, et moi aussi, Annie est endormie ou ivre, « mets les freins » je hurle « espèce de conne ! » elle ne voit rien, ne sait pas où est le frein — moi non plus — je me penche vers le volant, je conduis la voiture qui zigzague follement sur les trottoirs, entre les lampadaires, les carrefours, les autres voitures, les hôpitaux, le canal, la nuit — je ne suis pas inquiet — je me débrouille bien du siège arrière — Plus tard, mon Dieu, je marche avec Nin et Maman dans les allées des Filatures derrière Prince et Aiken et Ford et Cheever — l’obscurité, les pavés — ce vieux rêve — brusquement, nous apercevons un petit personnage sombre, taciturne « C’est Dave ! » je me dis joyeusement — Dave Orizaba le trafiquant de Mexico — Nin et Maman sont terrifiées — « viens ! ne parle pas à cet homme ! oh ! » je me précipite vers lui, mais je vois à ce moment que ce n’est pas Dave, rien qu’un vieux clodo-fantôme des allées de Lowell coiffé d’un chapeau gras — cependant il a un paquet à la main — de l’herbe ? — il nous suit, et les femmes qui fuient — follement je me retourne et je tâte furtivement le colis, c’est solide comme de la viande, pas de la marijuana —

BROOKLYN — d’étranges et tristes scènes hantées de remords, nées il y a longtemps à l’âge de quatre ans quand j’ai été pour la PREMIÈRE FOIS à Brooklyn avec Maman — maintenant c’est le PLUS TARD de l’âge adulte, comme dans un rêve, et j’essaie de dire à Maman que si elle prenait l’El et descendait à Juralomon elle perdrait moins de temps pour aller à son travail — elle travaillait dans un magasin de chaussures quand j’avais cinq ans et nous habitions sur Hildreth dans le Kellostone lorsque nous fîmes notre premier voyage de ploucs vers New York la Noire — quelque chose qui cloche dans ce terminus de la vie — les filles Marquand sont aussi dans les parages — le travail de Maman se passe près du Parc, de l’Ile, d’Ozone, d’Els hantés et ensoleillés — Els des rêves anciens — la maison de briques rouges de la mère Evans hantée par Lynn — Maman et moi attendons un autobus dans la rue, le bus apparaît mais ne s’arrête que bien plus loin, nous lui courons après — Je me souviens de Denver — tout, tout est hanté et confondu — Wesley Martin est bien plus net — il y avait une fille, hantise, remords, nudité, timidité — sa sœur — un rêve paumé — avant ça, au crépuscule, dans le stade Sud de Columbia, j’envoie des balles très longues à des gosses mais comme en rêve je n’arrive pas à les envoyer et je tourne et je cours sans jamais lâcher la balle ou le caillou, jusqu’à bien plus tard — quand il n’y a plus d’élan — mais quelques-unes sont quand même très réussies — Où sont Edna ? Jule ? Franz ? et Bull le Pan-Américain ? — Qu’est-ce que je fous à San Luis Obispo ? pluie — pas d’argent pour un imperméable — voilà ce que je fous à San Luis Obispo

SUR LA VOIE DANS LE LABYRINTHE DE RAILS À SAN JOSE, je suis avec un pote indien genre Li’l Abner, comme l’Indien de la consigne à Frisco — et lui-même a un pote tout en or, nous descendons dans une cave — salle de réunion pleine de pauvres travailleurs, il y a une sorte de fête, un rituel, quelque chose qu’ils ne sont pas obligés de faire mais qu’ils font quand même — le pote de l’Indien porte des collants et exécute un numéro sur une plate-forme, je me dis « si des non-Indiens entraient ici maintenant, ils s’imagineraient sûrement que c’est une fête de pédés » — L’Indien et moi rendons service à la Compagnie des Chemins de Fer — « des mecs comme toi et ton copain, on les compte sur les doigts de la main, je lui dis, sincèrement, tandis que nous partons rejoindre notre Machine — à un moment donné, je suis sur mes genoux en train d’astiquer un corridor fantomatique avec un sol en carrelage rouge, comme sur les vieux cargos-passagers — nous avons des baguettes, nous nettoyons le moteur, nous descendons des pentes cauchemardesques — je suis sur la colline de Centralville, j’essaie de ramper sur mes genoux le long d’une pente très raide, de rails — argh ! — j’aide des vieilles dames — mon pote est comme Iddyboy, Li’l Abner — comme le pompier d’hier dans le régional de Guadeloupe — le triage de San Jose fait face à l’est, comme ce Bunker Hill perdu de rêve où j’ai quitté Cody et Evelyn dans une cafétéria de Market Street et que je suis sorti de San Francisco vers l’Est sur un Cheval Blanc — Commence, finis*.

MA MÈRE A DES DOULEURS ET DES COURBATURES, je lui dis de prendre un peu de whisky pour se soulager, une minute après je vois le vieux qui sort en catimini de la maison pour aller à la pharmacie — pour de l’aspirine, toujours ces fichus cachets d’aspirine — je suis furieux, je le redis à Maman, elle fait semblant de comprendre à l’instant « Oh, du whisky ? — et après qu’est-ce que je fais ? » — « tu l’avales avec de l’aspirine et tu te couches » — la scène se passe quelque part dans l’Est, c’est plutôt triste.

Avant ça, Pete Menelakos me saluait, à un carrefour de Lowell, me suppliait de revenir, c’est toujours ce Lowell incroyablement chaleureux qui n’existe pas (je me souviens de froides matinées de porridge et d’hostilité scolaire) — G. J. est avec moi, et ce bon vieux Scotty — je lui parle de lui, à Scotty — G. J. est amical et plein de sollicitude — il est maintenant 8 h 30 un dimanche matin à San Luis Obispo, cristallin, bruissant d’oiseaux — O Seigneur qu’écrirai-je ? comment apprivoiser mon art, sur quelle enclume la forger ? sur quelle harpe la décliner ? sur quelle vitre givrée saisir l’espoir de Beethoven ? quelle MER dessiner ? comment retourner l’esprit sur lui-même ? — Pete Menelakos qui était là dans le salon de Moody Street, la dernière fois que j’ai vu Maggie Cassidy et quand la rue s’appelait encore comme ça — à l’époque où le samedi soir l’été à Lowell était une vaste foire sur Kearney Square de gens qui attendaient le bus du Lac, d’acheteurs, de danseurs qui se hâtaient vers les surboums, ici dans ce coin de la vaste Amérique — de nos jours, la Télé-manie je crois a tué ce folklore —

IRWIN GARDEN — il y a toujours un vague halo de meurtre autour de lui — une piaule à Manhattan — une longue discussion — le doigt magistralement levé — je m’étais couché avec la première vision nette et la claire conscience de la nécessité de mon trépas — je marche sur un banc dans une foule, peu importe que cet homme de 30 ans râblé taciturne et musclé doive mourir — ça n’en fera jamais qu’un parmi deux milliards dans ce monde bilieux et mort — chargé de temps et d’ennui — Je me réveille, je sais maintenant que le sexe c’est la vie — le sexe et l’art — ça ou crever —

TRAVERSANT COMME UN TRAIN UN MONDE DE PAUVRE DÉBRIS — Je suis moi-même un train, une locomotive, sur des rails — à travers des plâtres, des poussières et des quartiers et des places entières de désastres et de ruines et de débris et de caves — finalement je cherche à me cacher dans ce bric-à-brac — dans des caves défoncées — je vais avec ma mère à la fabrique de chaussures pour ramasser son salaire de Noël, il y a des panneaux au mur dont l’un énonce « le fils d’Angie est revenu de Californie » — je me sens très offusqué parce que ces gens pensent que je ne m’intéresse qu’au fric de ma mère — je l’imagine, ma mère, radotant avec bonheur sur mon retour imminent — Esclaves dans un magasin de chaussures, esclaves sur le rail, James Watson en a fait une maladie le jour où Town and City a été accepté et « Frankel » rejeté, et maintenant il a 20 000 dollars et moi j’ai pas un rond — Qu’est-ce que c’était que ces caves romaines ruinées ? — le long de quel canal à Lowell ? — ils longeaient l’Y, couraient le long des voies de Boston et du Maine vers le triage de Princeton Boulevard où Joe et moi explorions de vieilles locomotives dans les années trente, vieux tuyaux de 1915 rouillés dans l’herbe, le pauvre vieux plâtre des maisons hantées de Lowell, les caves du Rat béantes sous des planchers disparus — l’horreur de la mort d’une demeure, de la famille qui jadis l’habitait — un chef, très pur, l’a construit — l’a perdu — je n’ai pour lui aucune sympathie

DES FEMMES ATTIRANTES avec Bull et moi à « Mexico », nous allons déjeuner quelque part --- et des cocktails --- ou un dîner --- je suis bien habillé, j’entre, c’est une sorte de bar « tour » ( !) & je pars du rez-de-chaussée et gêné je me balance dans le premier escalier une main sur la rampe balançant et tournant lentement sous les regards avec des battements de paupières timides et des pauses pour contempler le groupe d’en bas ---puis vers le deuxième étage où boivent d’intéressants jeunes hommes --- je vais en reconnaître certains --- visages, noms, l’incroyable perfection de l’intérêt qu’offrent les gens dans les bars en début de soirée avant le dîner !--- Par la suite tout ça pivotera et sentira le renfermé ---

Pour lors les purs oiseaux du matin chantent le blues de l’aube de San Luis Obispo --- je vais partir et être un pochard impur et quitter l’ennui de cette perfection au hâle de santé paix et confort --- le confort est pour les morts --- la paix pour les montagnes --- « Pourquoi ne suis-je pas devenu un grand ami de Kells ? »

LA CATHÉDRALE DANS LAQUELLE S’ENGOUFFRE CETTE SORTE DE TRAIN ressemble à Notre-Dame de Montréal ; je suis avec Bull — un chien géant nous suit en courant dans l’allée centrale, le long des prie-Dieu, c’est « le chien des Baskerville » — brusquement il s’envole impatiemment, se transforme en un oiseau immense et noir, vole par-dessus l’autel et atterrit devant la sacristie, debout sur ses pieds comme un homme, des étudiants en théologie pressés ne font aucune attention à lui les ailes repliées il marche vers la porte de la sacristie, l’air satanique, noir, mélancolique, l’air aussi d’un humble bedeau —

Plus tard je suis avec Bull et d’autres jeunes, je dis à l’un d’eux « moi aussi j’ai l’air d’un truand quand je me sape » — il ne me croit pas, me regarde, un vieux mec qui raconte des salades — je me sens un peu con —

Ah ! ainsi notre oiseau se faufile dans la sacristie — derrière l’autel —

Je me suis réveillé, j’ai contemplé avec dégoût mon visage empâté, vieillissant — l’oiseau géant boitait — le gosse qui me regardait avec méfiance, c’était Don, il était blond (j’ai rencontré Don Johnson à Mexico) —

Cet oiseau Ange Gabriel boitillant et charbonneux…

LE TROTTOIR D’UNE RUE SECONDAIRE inclinée dans la banlieue de New York (c’est l’endroit où je m’entraînais à jouer du tambour mambo), je suis sur une sorte de petit chariot en bois, je rencontre deux enfants, un garçon et une fille plus âgée, et sans effort je fais des cercles autour d’eux puis je leur donne le chariot — sur ce la fillette veut m’accompagner chez moi, je lui dis « tu es trop jeune » mais ce qu’elle est jolie ! — et pas vraiment trop jeune (beurk) aux Indes — je donne le chariot à son petit frère — je rentre dans la maison, à l’étage, chambre à coucher maternelle, sentant l’éternité talquée, j’attends Evelyn — « Oh — elle n’est pas ici — c’est vendredi — elle est allée voir Cody à l’Hôpital » — j’attends — bientôt la fillette vient frapper à la porte — j’essaie de prendre une décision, dans la chambre masturbatoire magistrale — j’avais vu cette petite fille avant avec Raphael Urso à la plage, au pied d’une falaise assez basse — la plage de Lakeview Avenue sur le dépotoir — gris — ils m’avaient dit de les y attendre, qu’ils reviendraient — c’est le même dépotoir d’éternité de ma première vision du monde, du haut des fenêtres de Lupine — la mer Merrimac — tic tic tic —

CES AFFREUSES FEMMES AMAZONES de Rome me font danser comme esclave dans leur chœur de tortures, c’est un rite, au Cirque — des gens regardent en s’esclaffant, applaudissent — la danse sexuelle — on vous larde de coups de lance si on refuse de danser — la grande brune court vers moi, m’attrape, m’empoigne, m’oblige à faire avec elle des gestes obscènes et suggestifs, tout ça forme une chorégraphie conventionnelle, traditionnelle, mais je ne suis qu’un esclave récalcitrant, un partenaire malgré lui — la foule rugit de joie — c’est aussi une sorte de terrain de basket, le Plancher paroissial de Saint-Louis —

JE FRÔLE LE TÉTON D’EVELYN en tendant la main vers Cody dans le lit (au 1047) --- sa chambre talquée se trouvait au premier étage, la chambre de ma mère face à la mer à West Haven et dans Sarah Avenue face au soleil--- Main tendue vers Papa ---

LES SERRE-FREINS ET MOI jouons au ballon dans un terrain vague — pour m’amuser je fais des blocages fantastiques, je tombe mollement à plat ventre, je plonge, je fais des revers et des revers en arrière, tout ça avec une suprême aisance — quel footballeur j’aurais fait ! — si les équipes professionnelles avaient été moins tendues et rabat-joie — le grand serre-freins, Mulles, Bostrell, Schaefer, stupéfaits, m’envoient des balles difficiles — mais je les rattrape toujours, impossible — finalement j’en rate une — ça m’attriste — dans une vaste quiétude le soleil épuise sa force, des oiseaux crépusculaires se mettent à chanter — au sommet de l’arbre immense on voit des rayons d’or, et de la fumée — je jette la balle vers la cime à travers l’orifice, tandis que résonne une musique immense et lente — le vieux contrôleur termine son dernier rapport, la journée est finie, le train est à terme — c’est ainsi que le monde finira, dans l’éclat des rayons, du rouge, des spectateurs silencieux, las — l’univers de l’esprit est le seul authentique — les rayons de l’esprit les seuls vrais —