Le mariage royal (French Edition)

Alex Amber · Chapitre 1 sur 57

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Le mariage royal (French Edition)

Dédicace

À toutes les personnes qui ne rentrent pas dans les cases.

 

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1

 

Ethan

 

J-37 avant le mariage

— Qu’est-ce que vous désirez ? demandé-je sur un ton absent.

— Un latte, me répond le pixie. À emporter, s’il vous plaît.

La clochette de la porte d’entrée grelotte, m’empêche de me concentrer. Je me détourne de ma commande pour observer les deux humaines qui quittent les lieux.

— À la prochaine au Marvelous Coffee Shop ! salue Julie, ma sœur.

Je soupire intérieurement. Mon regard se perd. L’attente me paraît interminable. À chaque fois qu’une personne pénètre dans le café, tous mes muscles se tendent. Je vais finir par avoir des courbatures ou une crise de nerfs. Julie me rappelle à l’ordre :

— Ethan, le client.

— Ah. Oui. Désolé.

Le pixie bat impatiemment ses petites ailes irisées. Mes yeux continuent leurs allers-retours entre la porte et mes mains. Encaisser la monnaie. La porte. Faire mousser le lait. La porte. Verser la boisson. La porte. C’est un miracle que je réussisse à ne rien renverser. Il faut croire que j’ai plus de talent pour préparer des cappuccinos qu’exercer la magie. Une boule se forme en travers de ma gorge.

— Le latte, annoncé-je à mi-voix.

Je tends le minuscule gobelet en carton au pixie.

Julie a créé tout un tas de contenants adaptés aux créatures magiques : pixies, leprechauns, loups-garous… Je n’ai jamais vu tant d’espèces fréquenter un même endroit. Dans le reste de Paris, elles vivent cantonnées à leurs arrondissements. Elles ne se détestent pas. Certaines d’entre elles cohabitent. Dans le 12e, par exemple, les cluricaunes occupent les caves tandis que les humains et les humaines résident dans les immeubles. Tout ce petit monde ne se côtoie pas pour autant. Alors qu’au Marvelous Coffee Shop de Julie, les pixies prennent le goûter avec les fées et les loups-garous boivent le thé avec les kelpies. Même les graoulis, avec leurs grandes ailes et mouvements brutaux, ont suffisamment d’espace pour s’installer dans le coin droit de la salle prévu pour eux. Au final, les seules créatures que je n’imagine pas entrer ici, ce sont les mages. Les mages et les vampires.

Mon ventre se serre. Je plisse les yeux et fixe la porte vitrée. Celui que j’attends avec autant d’impatience, c’est Raph, mon frère, héritier de la régence de Paris et mage le plus respecté de sa génération. C’est lui qui m’a envoyé me terrer dans le café de Julie. Il ne m’a pas vraiment donné le choix. Toutefois, pour sa défense, quand je suis arrivé chez Julie l’année dernière, ma magie déconnait sévèrement.

Je me sens mal tout à coup. Mon cerveau se dirige tout droit vers des souvenirs auxquels je n’ai aucune envie de penser. Sans le faire exprès, je bouscule un gobelet dans lequel il restait un fond de latte. Le liquide se répand sur le plan de travail avant de se mettre à goutter sur le sol. Je ne réagis pas, car mon esprit est ailleurs.

— Petit, m’appelle Tag sur un ton nonchalant.

Je me retourne vers mon familier. S’il se tenait droit, avec les ailes déployées, il mesurerait près d’un mètre cinquante d’envergure. À la place, il est affalé dans un coin du café. Avec un bâillement exagéré, il révèle sa double rangée de dents acérées. Il rentre les griffes pour s’assurer de ne pas abîmer son support et se retourne sur le dos pour frotter ses écailles chatoyantes contre le tissu du pouf.

Les familiers sont des êtres invisibles pour toutes les créatures. Seuls nous, mages, sommes capables de les voir et de les entendre. Au moment de notre naissance, un ou une mage s’occupe de lier le familier au bébé. Je ne sais même pas quel âge a Tag, exactement, car les familiers sont intemporels. Ils peuvent mourir s’ils sont blessés, mais ils ne vieillissent pas naturellement. Ainsi, Tag est lié à la famille régente depuis des centaines d’années. Je l’observe se prélasser entre les oreillers. Parfois, je me demande comment, avec son manque chronique de motivation, il a pu servir autant de mages importants. En réalité, je connais la réponse à cette question : Tag se soumettait à leurs instructions. Techniquement, notre lien l’obligerait à m’obéir à moi aussi, mais les ordres, ça n’a jamais été mon truc.

— Quoi ? grommelé-je en donnant un coup d’éponge.

Tag me fixe un instant, puis hausse les ailes et s’enfonce plus profondément encore dans le tas de poufs.

— Il t’a pas dit quand il venait, au lieu de te faire poireauter comme un idiot ?

Je me crispe et pivote vers la cuisine. Julie est en train de préparer une salade et heureusement elle n’a rien entendu. Mon malaise arrache à Tag un sourire moqueur.

— Elle ne sait pas, précisé-je.

Le familier soupire.

— Vous trois et vos cachoteries. Tu penses qu’il se passera quoi quand el dictador…

— Tag, le réprimandé-je.

Mon familier ne porte pas vraiment mon frère dans son cœur et il ne mâche pas ses mots. Depuis que Raph nous a envoyés vivre avec Julie, Tag l’a affublé de ce surnom ridicule. J’admets que je le trouve approprié et légèrement comique, mais on ne devrait pas l’utiliser en public.

Il bat joyeusement des ailes et un rayon de soleil fait briller ses écailles. Il reprend :

— Tu penses qu’il se passera quoi quand ton frère va débarquer ici ?

— Je sais, grommelé-je en imaginant la confrontation à venir entre mon frère ma sœur. Mais…

Je me tais et fais une grimace à Tag. Julie revient, une salade dans la main droite et un toast à l’avocat dans la main gauche. Elle me jette un coup d’œil accusateur. Je lève les paumes vers le ciel en signe d’innocence.

— Tu regardes et tu parles dans le vide, Ethan, me reproche-t-elle.

— Je suis pas le vide, Julie, rétorque Tag.

Julie ne répond pas à mon familier, ne lui accorde pas d’attention. Quand je me suis installé avec elle, elle a été catégorique sur ce point. Devant les clients et les clientes, nous ne révélons pas que nous sommes des mages. Cette règle a le don de taper sur les nerfs de Tag.

Ici, Julie a choisi l’anonymat. Avec son héritage de mage de la famille régente, elle aurait pu ouvrir un café luxueux fréquenté par nos pairs. À la place, elle a préféré rénover ce vieux local du 2e arrondissement et lancer son commerce en toute indépendance.

Elle se faufile entre les tables jusqu’au leprechaun et à la cluricaune qui attendent leur repas. J’admire la fluidité avec laquelle elle se déplace. Elle paraît si… libre. Je la jalouse et je lui en veux, aussi, un peu. Je ne sais pas vraiment pourquoi elle a quitté l’Île de la Cité où nous vivions. Son départ a accentué la fracture qui existait déjà dans notre famille. Toutefois, je n’ai jamais osé aborder le sujet, de peur que la conversation nous mène dans une direction où ni elle ni moi n’avons envie d’aller. C’est également pour cette raison que je ne lui ai pas dit que Raph viendrait.

La clochette de l’entrée retentit à nouveau. Cette fois, Tag se redresse et si Tag se redresse, c’est mauvais signe. Ou dans ce cas, bon signe. Et un peu mauvais signe en même temps.

Un courant d’air frais s’engouffre dans l’atmosphère chaude et chaleureuse du café.

— Bienvenue au Marvelous Coffee Shop ! lance Julie.

Puis elle se retourne et son visage se fige. Tous les yeux se fixent sur l’homme dans l’embrasure de la porte. Le bourdonnement des conversations s’éteint progressivement.

Raph mesure près d’une tête de plus que moi. Nous avons la même peau blanche. Ses cheveux aussi noirs que les miens sont coupés court. Comme nous, il est menu. Mais les costards qu’il se fait tailler par les fées du 14e arrondissement lui vont telle une seconde peau. Tout, dans sa personne, exhale l’autorité. Quiconque reconnaît instantanément en lui un mage important. Il se tient très droit et le regard qu’il pose sur le Marvelous Coffee Shop me glace, bien que je sache pourquoi il se trouve là.

C’est pour moi qu’il est venu.

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