Le mariage royal (French Edition)
Chapitre 26
Ethan
J-23 avant le mariage
Le jour suivant, je guette toute la matinée l’appartement de Léo. Elle sort avec Camille à ses côtés. Les deux vampires sont tellement prises dans leur conversation qu’elles me remarquent à peine. Avant que la reine n’atteigne la porte du palier, je me tiens devant elle, prêt à lui faire ma proposition.
Léo est vêtue comme à son habitude de son sweat et de son pantalon cargo. Son pas énergique contraste avec les traits tirés de son visage. Elle a néanmoins l’air plus en forme qu’avant-hier, quand elle s’est effondrée dans le hall d’entrée de l’Arche. Pourquoi est-ce que la revoir sur ses deux pieds m’apporte un pareil soulagement ?
— Léo, la salué-je.
Je décèle un trouble subtil dans son expression tandis qu’elle pose les yeux sur moi.
— Comment est-ce que tu te sens ? demandé-je sans parvenir à masquer l’émotion contenue dans ma voix.
— Ça… ça va.
La reine des vampires vient-elle de balbutier ? Camille nous observe avec un sourire qui lui remonte jusqu’aux oreilles. Léo lui lance un regard réprobateur et la générale lève les bras au ciel en signe d’innocence. Je profite du fait que l’atmosphère soit détendue pour annoncer :
— J’ai quelque chose à vous proposer.
La reine affiche une moue à mi-chemin entre la curiosité et la suspicion. Elle incline légèrement la tête, signe qu’elle est attentive.
— Promets-moi que tu m’écouteras jusqu’au bout avant de te faire une opinion.
Elle fronce les sourcils l’air de penser qu’elle ne fera rien de la sorte quand Camille s’interpose.
— Évidemment ! Évidemment que nous allons écouter le mage de la régence jusqu’au bout.
La reine fait un signe de la main pour nous indiquer de passer à l’essentiel. Je prends une interminable inspiration. J’ai du mal à croire à ce que je m’apprête à dire. Je ne dois pas cogiter trop longtemps, sinon je risque d’appeler Raph pour lui annoncer que je suis en train de perdre la boule et qu’il faut m’arrêter.
— Je veux me battre contre les chimères, balancé-je.
Une vague de surprise circule sur les visages des deux vampires.
— Je ne peux pas me battre à mains nues, explicité-je, mais ma magie pourrait être utilisée pendant les affrontements. Je n’ai pas la capacité de convaincre la régence de changer la façon dont la question des chimères est traitée, pas encore. Mais je peux créer un précédent : un mage sur le champ de bataille. En plus de ça, je ne vois pas de meilleure manière de m’intégrer ici que de combattre aux côtés de tes vampires.
Je me répète cette dernière phrase pour me persuader moi-même que je ne suis pas complètement en train de dévier de ma mission. Après tout, ça pourrait me servir pour le jour où je deviendrai régent des espaces d’Abraxas.
Machinalement, j’attrape ma tresse et la tripote. Mes mots flottent un moment autour de nous.
— Sauf que ta magie ne fonctionne pas, rétorque la reine.
Je hoche la tête.
— Tu as raison. Pour l’instant. Mais c’est toi qui m’as dit que j’avais besoin de sens, de croire en ce que je fais. En l’occurrence, il n’y a pas de cause qui me paraisse plus sensée que celle-ci.
Au regard que pose Léo sur moi, je sens qu’elle a tout sauf envie de me laisser fréquenter les champs de bataille. Je la comprends. S’il m’arrivait quelque chose, non seulement elle perdrait les avantages auxquels elle aspire à travers ce mariage politique, mais en plus de ça elle risquerait de se mettre la régence à dos. Les secondes s’égrènent lentement. Les yeux de Camille passent frénétiquement de la reine à moi.
— Nos équipes se battent en groupes hétéroclites, avec des formations de combat travaillées et qui combinent les différentes aptitudes de chacun et chacune, précise pragmatiquement Léo. Tu devras t’entraîner avec eux, collaborer.
— Oui.
Un nouveau silence. Elle réfléchit.
— Je ne peux pas accepter sans consulter les représentants et représentantes, conclut la reine.
— Il se trouve, intervient Camille, que nous les rejoignons pour faire le point sur la situation, Ethan n’a qu’à venir avec nous. Ce sera l’occasion pour lui de mieux appréhender le problème des chimères du point de vue des vampires.
Mon ventre se serre. Léo prend une profonde inspiration et un air sceptique, puis finit par hausser les épaules.
— Pourquoi pas, mais je te préviens, me lance-t-elle tandis que nous nous mettons en route, ne t’attends pas à un accueil extraordinaire de leur part.
Entouré par Léo et Camille, je me sens suffisamment en sécurité pour laisser Tag à l’appartement. Mon familier, allongé sur le dos avec les pattes en l’air, en était absolument ravi. Les deux vampires pénètrent avant moi dans la salle de réunion du bâtiment sud-est du Palacio. Autour de la grande table ronde en bois contreplaqué, je découvre les quatre personnes représentant les clans des vampires. Elles se sont poliment levées pour recevoir la reine. Toutefois, dès que leurs regards se posent sur moi, la tension devient palpable.
— Ethan, annonce Léo. Voici, Sacha, qui représente les Métamorphes.
Nous nous adressons un signe de tête.
— Benoit, des Agiles. Elsa, des Rapides. Et tu connais Marius, qui représente les Surpuissants.
Le vampire darde sur moi une expression inquiétante.
— Installez-vous, exige la reine sans tarder.
Tout le monde s’assied et j’ai le sentiment que, si je n’avais pas été là, les discussions auraient déjà commencé. Léo, qui ne semble pas du tout atteinte par les yeux mécontents et accusateurs qui balaient la salle, reste de marbre.
— Nous nous réunissons plus tôt que d’habitude, entame Camille en posant un dossier sur la table, parce que les combats de la semaine passée ont été exceptionnellement difficiles. Sur la dernière chimère, nous avons relayé dix équipes, soit le double de nos affrontements habituels. Le nombre de victimes a été chiffré à 63 % supérieur à la moyenne.
— L’une de mes lieutenants, qui était sur place, intervient Sacha, m’a dit que la chimère était non seulement plus robuste, mais aussi plus agressive que toutes celles qu’elle a rencontrées.
— Ta lieutenante est sur le terrain depuis combien de temps ? questionne Léo.
— Quelques années, pas plus.
Camille prend note, puis reprend la parole :
— Si ce genre de situation se reproduit, nous allons en venir à manquer de combattants et combattantes. Sans anticiper cette possibilité, nous prenons le risque de faire dégringoler nos performances et de multiplier nos pertes.
— Vous nous demandez d’augmenter les recrutements ? explicite Benoit, le représentant des Agiles.
Camille consulte Léo du regard. J’imagine qu’elles ont minutieusement préparé leurs réponses avant de participer à cette réunion. Je suis troublé de voir les vampires aborder le sujet des chimères avec autant de sang-froid et de rationalité. Leur façon de s’organiser ne diffère pas vraiment de la nôtre.
— Il est trop tôt pour dire avec précision si nous faisons face à un changement qui nous impactera sur le long terme, ou si nous avons eu affaire à une anomalie, réplique Camille. Léo et moi proposons d’intégrer les pertes de la semaine dernière comme un facteur risque, le temps que nous en sachions plus. En d’autres termes, vous augmentez un peu les recrutements. Nous vous prions de ne pas faire de grande annonce. Tout le monde est encore sonné et nous ne souhaitons pas de…
— Révolte ? tranche Marius.
Toutes les têtes se tournent vers lui.
— Quoi ? interpelle-t-il. Je ne suis pas seul à le penser, simplement personne n’ose le dire.
Il a les mâchoires saillantes et son regard excédé navigue entre Léo, Camille et moi.
— Ce n’est pas le moment pour ça, Marius, recadre Léo sur un ton impérieux.
— Ah bon ? s’indigne-t-il. Pourquoi donc ? Parce que tu lèches les bottes des mages au point d’en amener un à nos réunions. Il est là pour vérifier que nous prévoyons bien d’envoyer nos vampires à l’abattoir ?
Cette fois, tous les visages sont braqués sur la reine. Les lèvres de Marius sont plissées et ses canines me donnent la chair de poule. Léo ne semble aucunement perturbée par la virulence de son… ami. Je me demande comment ça fonctionne, entre ces deux-là. En y pensant, mon estomac se serre. Comment Léo arrive-t-elle à tracer la limite entre privé et public, intime et politique ?
À ma grande surprise, la reine se tourne et fait un geste calme dans ma direction :
— Ethan n’est pas là pour superviser la réunion, mais pour nous soumettre une idée.
Elle m’adresse un signe d’invitation. Les vampires autour de la table me scrutent. Mes mains se mettent à suinter. Je les frotte sur mon pantalon pour essayer de diminuer mon stress tandis que je me redresse pour prendre la parole. Le regard assassin de Marius m’écrase. Je me racle la gorge, dois y revenir à deux fois avant de me lancer. Néanmoins, je réussis à leur présenter ma proposition d’une traite. Je leur explique comment fonctionne mon pouvoir et comment je pourrais m’intégrer à une équipe, l’intérêt de créer le précédent d’un mage qui se bat contre les chimères aux côtés des vampires.
Je comprends que, si je veux que les vampires acceptent de collaborer avec moi, il me faut le soutien de celles et ceux qui me font face. Alors que Elsa et Benoit m’écoutent impassiblement et que Marius fulmine, Sacha semble éprouver de la curiosité.
Quand je me rassieds, mes jambes tremblent. Personne ne dit rien. Je commence à croire que mon initiative est ridicule, que j’ai été fou de penser qu’elle était bonne, qu’elle ne va servir qu’à m’attirer les foudres des vampires et de ma famille. Tandis que le silence devient insupportable, Léo reprend la parole.
— Je vous demande de faire un effort pour donner sa chance à Ethan.
Je ne m’attendais pas à ce que la reine des vampires me soutienne aussi ouvertement.
— Quant aux chimères, renchérit-elle, j’ai prévu d’aller sur le terrain moi-même pour évaluer la situation. Avec Camille, on prendra une décision ferme au sujet des recrutements à ce moment-là.
Sacha et Benoit hochent la tête. En s’engageant personnellement à agir, Léo fait lâcher du lest aux vampires. L’atmosphère semble se détendre. Sacha déclare :
— Je veux bien donner sa chance au mage.
Benoit et Elsa ne disent rien, mais font un geste de la main pour signifier leur indifférence. Tous les regards se braquent sur Marius. Le représentant est piégé. Il se lève et, furibond, fait le tour de la table. Il quitte la salle de réunion sans un mot et en claquant la porte. Léo offre à tout le monde un sourire de circonstance :
— Je considère cette décision adoptée à l’unanimité, dans ce cas. Merci de vos efforts.
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