Le mariage royal (French Edition)
Chapitre 10
Ethan
C’est tout ? Pas d’attaque, pas de piège ? J’ai du mal à y croire de la part de la reine des vampires. Je reste suspicieux. Mon instinct de survie me hurle de ne pas monter dans sa voiture. En même temps, si j’avais écouté mon instinct de survie, je ne serais jamais venu ici, je n’aurais pas accepté la mission de mon frère et j’aurais continué à faire mousser du lait au Marvelous Coffee Shop.
Ce n’est pas ce que je souhaite. Je me remémore les paroles de Raph : la reine des vampires n’a aucun intérêt à me voir décéder avant le mariage. Je coule un regard en direction de Tag qui est pendu à mes lèvres, guette ma réponse. Puis, je croise ses iris à elle. Ils sont brun foncé, mais je décèle une ligne rougeâtre qui entoure ses pupilles. Pour une raison que je ne m’explique pas, ce détail me fait frissonner.
La reine des vampires m’observe. Ça me paraît étrange qu’elle attende patiemment que je veuille bien accepter de la suivre. J’ouvre la bouche, mais le son qui en sort est tellement rauque que je suis obligé de me racler la gorge.
— Ethan. Enchanté.
J’entends Tag retenir un soupir d’exaspération.
— Enchanté. Enchanté ? Enchanté ! répète-t-il.
Je l’admets, je n’aurais pas pu déployer de meilleur numéro pour ne pas impressionner la reine des vampires. Elle hoche une fois la tête. Je fais un signe de la main aux mages en embuscade. Ils me répondent et je les regarde se retirer avec la boule au ventre. Quand le dernier d’entre eux quitte enfin mon champ de vision, je me décide :
— Je vous suis.
J’attrape la petite malle dans laquelle j’ai entassé quelques affaires et nous traversons la pelouse du bois de Vincennes en silence. La reine des vampires est garée devant l’aquarium tropical. Elle possède une Clio II, un vieux modèle d’il y a trente ans. La voiture est un peu cabossée, mais son état est correct et l’intérieur est propre. J’abandonne ma valise dans le coffre, Tag s’installe sur la banquette arrière. Il me grommelle quelque chose au sujet de l’étroitesse du véhicule. Je suis trop anxieux pour lui répondre. Sans tarder et sans un mot, la reine des vampires démarre le moteur. La voiture dégage une fumée grisâtre aux relents d’essence. Mon estomac se serre, j’ai envie de vomir. Je tire discrètement sur le col de ma chemise pour essayer de soulager mon malaise.
Nous contournons le bois de Vincennes et empruntons l’A4 en direction de la banlieue Est. Immeubles, espaces verts et zones pavillonnaires défilent. Ici, les habitations sont moins denses que dans Paris intramuros ou sur l’Île de la Cité où chaque recoin a été optimisé pour accueillir le plus de mages possible.
La reine des vampires ne m’a pas adressé une seule parole depuis le bois de Vincennes. Pour arrêter de regarder par la fenêtre, je me répète que mon objectif consiste à l’amadouer suffisamment pour découvrir où elle a caché son arme secrète. Mon cœur s’emballe, je panique. Je tire sur ma veste de costume pour essayer de retrouver ma contenance. Je dois dire quelque chose, mais quoi ? Plus le silence s’installe, plus il me paraît pénible de le briser.
— Est-ce que vous avez passé une bonne journée ? débité-je sur un ton faussement guilleret.
Tag s’étrangle sur la banquette arrière et j’ai envie de m’ensevelir mille mètres sous terre. Une bonne journée. Qui aurait l’idée de demander à la reine des vampires si elle a passé une bonne journée ? Qui ?
Comme elle conduit, j’ai du mal à distinguer son expression faciale. La réponse se fait attendre et je commence à penser qu’elle ne me parlera pas, quand elle grommelle :
— Huh-uh.
À question idiote, riposte nébuleuse.
— Est-ce que nous allons à Noisy-le-Grand ? renchéris-je. Chez vous ?
Elle répète son acquiescement laconique et je comprends que la reine des vampires n’a aucunement l’intention de me faire la conversation. Vu la qualité de mes répliques, puis-je lui en vouloir ?
Une quinzaine de minutes plus tard, l’embranchement nous emmène sur une départementale et nous pénétrons dans Noisy-le-Grand. Le paysage se mue en une succession d’immeubles et de places bétonnées. Nous nous garons dans une petite ruelle déserte.
La reine des vampires descend et rabat la capuche de son sweatshirt sur sa tête. Je récupère ma valise. Tag et moi faisons le tour de la voiture et attendons ses directives. Elle me toise, scrute mon costard. C’est ma pièce la plus coûteuse. En l’enfilant, ce matin, je pensais surtout à l’assurance que je voulais dégager. J’avais envie de ressembler à Raph quand un seul regard suffit à comprendre qu’il est un mage, un mage puissant auquel on ne cherche pas de noises. Maintenant, je regrette de ne pas avoir revêtu quelque chose de plus passe-partout. Je me doute que la même pensée traverse ma reine des vampires. Si elle avait voulu une arrivée en grande pompe, elle nous aurait garés au beau milieu des espaces d’Abraxas. Elle se retient de faire le moindre commentaire et nous nous mettons en marche.
Avant ma venue, Raph m’a parlé des espaces d’Abraxas. Toute la cour des vampires est installée dans ce complexe de bâtiments. Mon frère a beau m’avoir décrit les lieux avec précision, aucune photo, aucune parole n’aurait pu leur faire justice. Nous entrons par le côté nord. À ma droite, à l’est, se trouve le Palacio. L’immeuble massif de dix-huit étages est disposé en U, forme en son sein la place des Fédérés où sont plantés quelques jeunes arbres. À ma gauche, à l’ouest, est érigé le Théâtre. S’il est moins haut que le Palacio, le bâtiment en arc de cercle n’en est pas moins impressionnant. Il entoure une pelouse qui évoque la forme des théâtres antiques. Quelques vampires y traînent et j’évite de les regarder pour ne pas attirer l’attention.
La reine des vampires ne s’est pas arrêtée et je crains qu’elle ne me mène vers l’Arche. L’immeuble central est pris en étau entre le Palacio et le Théâtre. Est-ce que je m’apprête à emménager en plein cœur des espaces d’Abraxas ? C’est aussi absurde que si une proie choisissait le nid de son pire prédateur pour y faire la sieste.
Je presse le pas pour rattraper la reine des vampires. Tag me talonne. Nous empruntons l’escalier. Je ne m’en plains pas, je n’ai aucune envie d’être bloqué dans une cage d’ascenseur pendant plusieurs minutes avec la reine muette. Nous montons jusqu’au tout dernier étage sans croiser personne.
Nous débarquons sur un palier de quelques mètres carrés. Le revêtement, un lino brun, paraît usé et assombrit l’atmosphère. La peinture s’écaille et je repère même quelques fissures dans les murs. Nous sommes loin des vieux parquets et meubles de cachet des bâtiments haussmanniens de l’Île de la Cité.
De chaque côté du palier se trouve une porte grossièrement vernie. La reine des vampires me tend un trousseau de clefs et pointe l’un des deux battants du doigt.
— Est-ce que c’est votre appartement ? m’enquiers-je en désignant l’autre et dissimulant le mieux possible mon effroi.
— Oui. Et il est catégoriquement hors limites.
Je pâlis. La reine des vampires m’a installé dans son Arche, juste en face de son logement personnel.
— J’aurais pensé… hésité-je. Recevoir un accueil plus formel.
Elle redresse très légèrement le menton. Un peu de sueur a perlé au-dessus de ses lèvres. Monter les escaliers semble lui avoir coûté. Ça me paraît étrange, pour une vampire immortelle.
— Si je suis venue te chercher discrètement, c’est pour éviter d’attirer l’attention.
Son aveu précautionneux me vrille l’estomac. Je suis trop perturbé pour lire entre les lignes et j’ai l’impression de devoir lutter pour lui extraire la moindre parole. Il ne s’est rien passé de tout ce que j’avais imaginé : pas de piège, pas d’attaque, pas de vampires qui se jettent sur moi pour me dévorer. La reine, que j’ai toujours visualisée monstrueuse et terrifiante, se révèle être plutôt taciturne et blasée. Que suis-je censé faire de tout ça ?
Tag me glisse :
— Laisse tomber pour le moment, petit, on ferait mieux de se reposer.
Pour une fois, je lui suis reconnaissant de son conseil.
— Très bien, déclaré-je alors à la reine. Je vous remercie, je vais m’installer.
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