Le mariage royal (French Edition)

Alex Amber · Chapitre 18 sur 57

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Le mariage royal (French Edition)

Chapitre 18

 

Ethan

 

Le coup ne vient jamais. Léo apparaît derrière la vampire et l’attrape par la nuque. En quelques secondes, mon assaillante se retrouve pendue au-dessus du vide par la main d’une Léo à demi nue et enragée. Marius, qui n’est pas plus vêtu que la reine, arrête les deux autres vampires. Tag se précipite vers moi et se blottit contre mes jambes pendant que Marius accourt vers la reine.

Le désordre a éveillé la curiosité et plusieurs vampires observent la scène. Marius parcourt l’assemblée des yeux. Il chuchote à l’oreille de Léo. Elle ne semble pas émue par son plaidoyer. Est-ce une Surpuissante que la reine menace de balancer par la fenêtre ? L’une de ses lieutenants, peut-être ? Après une bonne minute de délibération, la reine jette la vampire sur la moquette du salon et s’écrie à l’adresse de Marius :

— Occupe-toi de tout ça !

Elle est furax. Elle est furax et son prochain regard m’est adressé. Elle disparaît un moment dans la chambre pendant que j’attends, paralysé par le choc. Elle revient vêtue de sa chemise et de son jean, fonce droit sur moi, me saisit par le bras et me tire à travers la pièce.

Je la suis jusqu’à l’escalier le plus proche, Tag sur nos talons. Une fois que nous ne sommes plus entourés d’aucun vampire, je freine des quatre fers. Elle me lance un œil noir. Il y a quelques instants, dans ce salon, sa violence m’a terrifié. Je ne sais pas si j’ai envie de me retrouver seul avec elle.

— Lâchez-moi, exigé-je.

Elle obéit aussitôt. La rapidité de son obtempération relâche quelque chose en moi. Je commence à le comprendre, la reine des vampires n’a rien d’une bête qui ne peut maîtriser ses impulsions. J’imagine qu’il lui a fallu une bonne dose de self-control pour régner pendant deux cent cinquante années.

— Tu me suis, ordonne-t-elle.

Nous quittons le Théâtre à toute vitesse pour rejoindre l’aile sud du Palacio. La reine traverse la pelouse et la place des Fédérés d’un pas martial. Les températures glaciales de l’extérieur ont l’avantage de m’aider à reprendre mes esprits.

Nous pénétrons dans une pièce à l’odeur aseptisée. Nous sommes dans une sorte d’immense infirmerie. Sous la lumière blafarde des néons sont alignés une vingtaine de lits médicaux. Je suis la reine jusqu’à une chambre de quelques mètres carrés aux murs, draps et mobilier blancs. Elle fouille dans les placards pour en sortir une trousse qu’elle me tend. J’y trouve de quoi nettoyer les plaies et soulager les ecchymoses.

— Tu as des os de cassés ? vérifie-t-elle.

Je vais avoir une méchante bosse derrière la tête et probablement un gros bleu sur le flanc, mais elle est intervenue avant que la vampire ne me brise le nez à coups de poing.

— Non, réponds-je. Et toi ?

Ma question est adressée à Tag qui s’est installé sur le lit.

— T’inquiète pas pour moi, petit.

La reine inspire longuement, croise les bras sur sa poitrine et regarde par la fenêtre.

— Je t’avais prévenu de ne pas venir, me reproche-t-elle.

Elle déploie des efforts pour contenir sa colère et je dois admettre que, vu la situation, je suis impressionné par son sang-froid.

— Je n’ai cherché de noises à personne, précisé-je.

Elle lève les yeux au ciel, mais je la prends de vitesse.

— Léo, m’exclamé-je.

Je sens sa surprise et m’étonne moi-même d’avoir utilisé son prénom.

— Vous n’allez pas raisonnablement me laisser enfermé dans ma chambre pendant tout un mois.

— Je t’avais demandé d’attendre jusqu’à ce que Camille revienne. Et cesse de me vouvoyer, s’agace-t-elle.

— Vous… tu m’as aussi dit…

Je m’interromps. C’est étrange de tutoyer la reine des vampires. Je retiens un coup d’œil vers Tag. S’il n’était pas tout retourné par l’attaque, il se serait écrié que la tutoyer est une très bonne idée.

— Tu m’as aussi dit, reprends-je, que tu n’avais pas de temps à m’accorder et pas l’intention de me faire la conversation.

Elle m’observe. Je me demande bien à quoi elle pense. Depuis que je l’ai vue, assise seule sur ce canapé, j’ai l’impression d’avoir eu accès à une autre version d’elle. Je la sens moins lointaine. La reine des vampires s’appuie contre un mur. Je me hisse sur le lit médical, comme si on s’apprêtait enfin à avoir une vraie discussion. Pour une fois, elle n’essaie pas de s’enfuir à la première occasion. C’est d’ailleurs elle qui rompt le silence en première.

— Tu ne peux faire confiance à personne, déclare-t-elle. Personne à part moi, Camille, et mon frère Louis, compris ?

Je la dévisage. Je me remémore la voix satisfaite de Raph quand il m’a dit que la cour des vampires était plus divisée que jamais et que la reine avait peur. Depuis les premières loges, je constate qu’elle semble peu entourée. J’empêche mes yeux de dévier vers son cou. Son col de chemise est défait et… taché de sang.

— Personne ? insisté-je.

— Camille, Louis, moi et personne d’autre, répète-t-elle.

Il y a une certaine ironie à entendre la reine des vampires, mon ennemie jurée, celle que j’ai l’intention d’assassiner, m’affirmer que je ne peux faire confiance qu’à elle. Une question me taraude. Cette fois, je n’arrive pas à retenir mon regard qui descend sur sa gorge. Son artère carotide est striée de trous. Quant au reste de sa nuque, il est moucheté de marques explicites.

— Pas Marius ? ne puis-je m’empêcher de demander.

L’atmosphère s’alourdit et je sens que je dépasse les limites que la reine des vampires trace précautionneusement entre nous. Elle me répond tout de même :

— Pas Marius.

Le silence retombe sur la petite pièce. Les sons lointains de la fête nous parviennent. L’incident ne semble pas avoir interrompu les festivités. Celui-ci est le genre de moments qu’il faut saisir avant qu’ils ne s’échappent. Alors qu’elle vient de passer trois jours à me fuir, la reine des vampires se tient encore devant moi.

Elle est tournée vers la fenêtre et je l’observe. Je survole son corps large et remarque que ses chaussettes sont dépareillées. À l’arrière, un morceau de chemise déborde du jean qu’elle a remis à toute vitesse. Les bouts ronds de ses ongles sont rongés. Elle se masse les tempes, comme si elle avait mal à la tête, ce qui me paraît étrange pour une vampire immortelle. Confus, je me détourne. Car à cet instant, je la trouve si… humaine.

— Tu ne me dégoûtes pas.

Elle se retourne soudainement. J’entends Tag se redresser. Je m’étonne moi-même de ce que je viens de lui dire.

— Tu m’impressionnes, renchéris-je précipitamment. Tu m’effraies un peu, aussi. Mais tu ne me dégoûtes pas.

Je ne m’attends pas à ce que ma déclaration ait sur elle un tel effet. Plusieurs émotions passent sur son visage et me déstabilisent. Elle fronce les sourcils et me rétorque avec une voix incorrectement maîtrisée :

— Tu parles beaucoup.

De façon générale, j’apprécie son franc-parler, mais je me sens un brin vexé par sa réponse. J’ai envie de riposter que, elle, elle parle vraiment très peu.

— Ça s’appelle communiquer, finis-je par répliquer sur un ton plus piquant que je ne l’aurais voulu. C’est ce que font deux personnes qui apprennent à se connaître.

J’ai l’impression que nous sommes deux adolescents maladroits qui se disputent dans la cour de récré. Son visage durcit. L’ai-je froissée ? Je me suis retenu d’ajouter qu’en plus de très peu converser, elle donne beaucoup d’ordres. Elle plisse les lèvres et j’aperçois le bout d’une de ses canines. Je crois qu’elle va m’envoyer paître, mais elle me surprend en me demandant :

— Pourquoi tu n’as pas utilisé ton pouvoir sur les vampires ?

Je ressens un pic d’adrénaline. Mes pensées se mélangent. La reine des vampires me pose une question. Pour la première fois, elle s’intéresse à moi. C’est un moment charnière, la porte dans laquelle je dois m’engouffrer. Quelle est la réponse qui m’avancerait le mieux vers mon objectif ? Je n’en ai aucune idée. Car si, comme Tag le dit si bien, j’ai toujours été un mage sociable, c’est bien à cause de ma fichue sensibilité. Je discute avec les autres mages et créatures, je leur montre de l’empathie. Et c’est exactement cette fraction de moi que je veux changer, puisque c’est elle qui m’empêche de pratiquer ma magie, de me défendre contre les vampires, elle qui a laissé mourir Papa.

C’est à s’en retourner le cerveau. Pour approcher la reine des vampires, je dois m’appuyer sur ma sensibilité, au moins le temps de parvenir à mes fins. Alors, je me promets que le jour où j’enfoncerai le pieu dans le cœur de cette ennemie sera celui où je tuerai enfin cette partie de moi. Ma décision prise, je fais le pari fou de la vérité.

— Je n’y arrive plus, admets-je.

Le choc qui la traverse est léger, mais visible.

— Mon pouvoir ne fonctionne plus depuis l’année dernière.

Effondré, le grand mythe du mage puissant. Je me sens plus vulnérable que jamais, mis à nu. J’imagine la reine des vampires se jeter sur moi pour me dévorer. Toutes mes pensées m’indiquent qu’elle s’apprête à profiter de mon aveu pour m’éliminer. Mais je la regarde et la découvre abasourdie. Apparemment, on peut encore surprendre une reine des vampires vieille de deux cent soixante-dix ans. Elle passe une main sur ses cheveux courts, ferme les yeux et se masse le front.

— Ça, c’est un vrai problème, finit-elle par déclarer. Tu ne peux pas rester habiter dans les espaces d’Abraxas sans aucune défense.

Elle est manifestement très embêtée. Elle se décolle du mur, me toise. Nous nous étudions mutuellement pendant un moment. Quand je l’observe avec curiosité, il m’est facile d’oublier qui elle est. C’en est troublant, presque effrayant. Elle plisse les lèvres, semble prendre une décision à contrecœur.

— À partir de demain, tu viendras t’entraîner avec moi. Si tu ne peux pas utiliser ta magie pour te protéger, tu dois au moins savoir taper sur des vampires.

À mon tour, je suis scotché par sa réaction. Il faut croire que, pour une fois, Tag a été de bon conseil. En étant moi-même et en disant la vérité à la reine des vampires, j’ai obtenu son attention, son temps et l’accès à ses techniques de combat. Or, murmure une voix en arrière-fond de mon cerveau qui observe avec inquiétude la taille de ses biceps, si je dois lui planter un pieu dans le cœur, ce n’est pas une mauvaise idée d’apprendre à me battre contre elle.

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