Le mariage royal (French Edition)

Alex Amber · Chapitre 6 sur 57

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Le mariage royal (French Edition)

Chapitre 6

 

Léo

 

J’attends Louis devant la porte. Il est à peine arrivé que je lui lance :

— Et ?

Pour les négociations avec l’héritier de la régence, Louis a revêtu un manteau noir qui lui donne l’air classe. Il affiche un sourire satisfait qui dévoile ses longues canines effilées. Je pars d’un rire rauque. Je lui tape dans le dos et le guide vers l’intérieur de mon appartement.

— Camille, salue-t-il.

— Belle journée, Louis ?

Mon frère répond d’un vague signe de la main.

— Installe-toi, le pressé-je.

Je pivote vers Camille et la congédie d’un geste. Elle quitte la pièce sans tarder, en veillant à bien refermer la porte d’entrée. Louis hausse un sourcil brun et bien fourni.

— Ne fais-tu pas confiance à ta propre générale ? Ton amie depuis deux cent cinquante ans ?

Je lève les yeux au ciel. Voilà le problème, avec les personnes proches, elles se pensent en droit de donner leur avis sur tout ce que je fais.

— À ce sujet, on ne fait pas confiance à qui que ce soit, répliqué-je sèchement.

À mon ton, quiconque aurait compris que la conversation était clôturée, mais Louis est mon frère et je ne lui fais pas du tout assez peur.

— Ce n’est pas une question de sujet, enchaîne-t-il. Tu t’es habituée à faire les choses d’une certaine manière pendant plus de deux cents ans et tu n’as même pas envie de réfléchir à ce qui pourrait changer.

— Tu es devenu conseiller ?

— Hein ?

— Non. La réponse est « non », Louis, tu n’es pas mon conseiller.

— Tu refuses d’en avoir, précise pragmatiquement mon frère.

— Parce que je n’en ai pas besoin. Ça devrait te paraître évident, vu que toi et moi avons encore notre tête accrochée à notre corps après deux cent cinquante ans de mon règne. Le sujet est clos. Maintenant, parle-moi des mages.

Louis s’assied dans le siège où était installée Camille quelques instants auparavant. J’attends pendant que son esprit volette. Je connais mon frère. Son cerveau est en train de digérer ma remontrance. Ses yeux se fixent sur le déjeuner que Camille a laissé en plan et il saisit une frite froide qu’il trempe dans la sauce coco curry.

— Louis ? me rappelé-je à sa présence.

Il lève le menton.

— Les mages. Le mariage.

Il avale la frite et déclare :

— Ce Raphaël, le fils de la régente, nom d’un vampire assoiffé, il est insoutenable.

Je souffle.

— Telle mère, tel fils.

— Il fera un pire régent que sa mère, insiste Louis.

Mon entente avec la régente est déjà catastrophique. Je n’imagine pas que son fils puisse être pire. Je prends une longue inspiration tandis que ma migraine revient à la charge.

— De toute façon, répliqué-je, si tout se passe comme prévu, on sera débarrassés de la mère et du fils.

Louis retire maladroitement son manteau acheté pour l’occasion, puis il plisse les yeux. Je sens qu’il se retient de dire quelque chose. Je lui lance un regard excédé qui signifie : « Parle ! »

— Il accepte le mariage à deux conditions, lâche enfin mon frère. La première, c’est que tu mordes le petit héritier et le transformes en vampire, ce que nous voulions. Il semblerait que les mages aient dégotté un pentagramme qui permettra de te rendre son sang comestible.

Je hoche la tête. Boire le sang d’un mage tuerait n’importe quel vampire, sauf moi, évidemment, puisque je suis immortelle. Néanmoins, je n’ai pas envie de prendre le risque de rester alitée pendant des dizaines d’années pour me remettre de quelques gorgées de sang empoisonné.

— Le pentagramme, on l’apposera sur moi ?

— Il l’apposera, me confirme mon frère. Ce sera le petit héritier en personne qui le fera pendant la cérémonie.

— Et les pouvoirs ? pressé-je.

— Quelque chose dans le sang des descendants et descendantes du mage premier les rend capables d’utiliser la magie. D’après cette vieille archive indonésienne que j’ai trouvée, consommer son sang après qu’il t’a mis ce pentagramme te transformera.

Une pointe d’excitation m’envahit. Je décroise les jambes, plante mes coudes dans mes genoux et me penche vers Louis.

— Je pourrai utiliser les pouvoirs des mages ?

— Je ne sais pas quelle quantité de sang il te faudra pour que tu deviennes capable de manier leur magie, admet-il.

Je le vois détourner le regard. Il est hésitant. Louis est un théoricien, un théoricien perfectionniste qui n’aime pas s’avancer quand il n’est pas sûr de lui. Moi, je fonctionne plutôt à l’aplomb et à l’instinct.

— Je dévorerai d’autres mages, solutionné-je.

— Ce pentagramme ne te permettra de boire que le sang de ton mari.

Je grimace. Parler de sang me donne faim. J’attrape une poignée de frites froides que je fourre trois par trois dans ma bouche.

— Je le tuerai, conclus-je simplement.

Louis se redresse.

— L’héritier ?

— Mon mari.

Devant l’expression horrifiée de mon frère, je lève les yeux au ciel. Il pense peut-être que j’ai le choix. Il pense peut-être que c’est en faisant preuve de sentimentalisme que je l’ai protégé pendant toutes ces années. Les muscles de ma nuque se crispent, ce qui accroît mon mal de tête. Je fais rouler mes épaules.

— C’est un humain. Il a quel âge ? Une trentaine d’années ? Il va vivre encore combien de temps ? Trente ans de plus ? Quarante ? S’il n’est pas renversé par une voiture ou fauché par une chimère avant. Je ne le tue pas pour mon bon plaisir, Louis. Et c’est l’avantage avec les êtres humains, ils sont si fragiles qu’on n’a pas trop de scrupules à les abattre.

J’ai l’impression que la cruauté de mes paroles résonne d’autant plus fort dans son silence, alors je spécifie :

— Je ne le tuerai pas pendant la cérémonie. Je le ferai plus tard quand le mariage m’aura déjà servi à botter le cul des clans. Dis quelque chose, bon sang !

— Tu vas déclencher une nouvelle guerre civile, me reproche-t-il.

— Non, je vais renverser l’équilibre entre les mages et nous. Si les clans arrêtaient de se battre entre eux et contre moi, la régence aurait débarrassé le plancher depuis longtemps.

— Tu fais les choses de la même façon depuis des centaines d’années, s’agace Louis. Il y a de meilleures solutions que celle-ci, Léo. Le mariage serait une bonne occasion de…

Je me lève d’un bond et marche à grands pas vers la fenêtre. Ce n’est pas la première fois que mon frère m’adresse cette critique. Quand Louis est convaincu de quelque chose, il devient inflexible. Sa persévérance peut se montrer pratique dans certaines situations, mais à ce sujet elle me met en rogne. C’est facile pour lui d’appeler au changement. Il n’a aucune idée du poids qui pèse sur mes épaules depuis l’âge de vingt ans.

— Vas-y, m’énervé-je. Explique-moi comment faire.

Louis écarquille les narines et inspire bruyamment :

— Le problème, pose-t-il calmement, ce sont les chimères.

Je lève les bras au ciel.

— Le problème, c’est qu’on fait le sale boulot à chasser les foutues chimères pendant que la régence accumule les richesses !

Sur ce point, Jorge a en partie raison. Néanmoins, je ne l’admettrai jamais en public. Jorge n’en profiterait pas pour m’aider à renverser la régence, mais pour affaiblir mon trône. Au moindre signe de fragilité, cet enfoiré m’arracherait la gorge.

J’ouvre la fenêtre et l’air vivifiant du mois de novembre s’engouffre dans mon salon et déloge les odeurs de friture. La banlieue a un parfum bien à elle à mi-chemin entre la fraîcheur de la campagne et la pollution de la ville, un parfum que j’ai appris à aimer.

— Quelle est la deuxième condition ? m’enquiers-je.

— La deuxième condition ?

— Le fils de la régente, tu m’as dit qu’il a négocié deux conditions au mariage.

Louis se retourne et m’offre un sourire presque farceur.

— Il viendra résider ici avant le mariage.

Un courant d’air me gifle le visage.

— Vivre ici ? Qui ça ?

— Ton fiancé, s’amuse Louis. J’imagine que Raphaël voulait s’assurer que son petit frère s’entende avec sa future compagne.

À son ton trop satisfait, je comprends que Louis doute que je puisse convaincre le mage de m’épouser. Je croise les bras, sur la défensive.

— C’est un mariage politique, je n’ai pas besoin de m’enamourer.

Depuis la place des Fédérés, en bas de l’Arche, nous parviennent les cris de vampires qui s’entraînent. Peut-être qu’elles se chamaillent ou peut-être bien qu’elles se disputent, ça ne me regarde pas. Louis finit par hausser les épaules et tourne les talons. Je l’ai probablement vexé.

— Où tu vas ?

— Enquêter sur les chimères, me lance-t-il. Je viens de passer une semaine avec un sale type pour faire ton sale boulot. J’ai bien le droit à des vacances.

Je me retiens de mentionner qu’une enquête, ce ne sont pas des vacances. D’ailleurs, depuis quand n’ai-je pas pris de vacances, moi ? Cent, cent cinquante ans ? Il est peut-être temps. Finalement, ce n’est peut-être pas une si mauvaise nouvelle, ce mariage. Je devrais proposer à mon fiancé une lune de miel.

— Il arrive quand ? jeté-je à mon frère qui s’est déjà engouffré dans le couloir.

Il n’a même pas récupéré son manteau.

— La semaine prochaine, me balance Louis avant de disparaître.

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