Le mariage royal (French Edition)
Chapitre 24
Ethan
J-24 avant le mariage
Je n’ai pas eu de nouvelles de la reine des vampires depuis hier. J’imagine qu’elle et sa générale doivent être occupées et je ne peux pas leur en vouloir d’avoir oublié mon dîner. Après l’altercation avec Éric, je n’ai pas osé descendre pour manger au réfectoire. Je n’aurais pas été à ma place dans une pièce remplie de vampires en deuil.
Puisque personne ne nous surveille, Tag et moi sommes sortis des espaces d’Abraxas. Mon familier volette joyeusement dans l’air vivifiant du matin. Le cimetière ancien de Noisy-le-Grand est à une vingtaine de minutes à pied. Pour éviter d’attirer l’attention, j’ai enfilé une tenue passe-partout et utilise mon application de localisation pour emprunter des rues peu fréquentées.
Le cimetière de Noisy-le-Grand se trouve dans la vieille ville. En m’y rendant, j’ai l’impression de me rapprocher du passé. Je serpente entre les maisons de pierres. La brutalité des immeubles et places bétonnées d’Abraxas semble à des années-lumière. D’ici, on a une vue plongeante sur la vallée de la Marne. L’endroit est tellement calme qu’il en devient presque glaçant. J’enfonce mes mains au fond des poches de mon chino. Ma barbe naissante gratte contre le col de ma veste. Tête basse et épaules voûtées, je pénètre dans le cimetière.
L’église qui est érigée en plein milieu est un solide bâtiment en roche blanche qui a fait l’épreuve du temps. Mes yeux parcourent le parterre recouvert de stèles, puis je pousse la porte en bois massif. Tag se faufile à l’intérieur. Un frisson court sur mes bras, tandis que j’avance doucement le long du bas-côté sud. Mes sens sont assiégés par l’odeur humide, un peu terreuse qui emplit la nef. Sans avoir besoin de fouiner, je trouve la dalle que je suis venu chercher en plein milieu du transept. Sur le marbre est écrit en lettres élégantes à peine effacées par les années : « Ici repose Marie Sully ».
Mon regard court sur l’espace vide qui nous entoure puis croise celui de Tag. Mon familier semble tout aussi bouleversé que moi. Les murs, le plancher et l’autel sont abîmés, couverts de trous, d’écorchures et d’autres dégradations.
— On n’est pas les premiers à avoir cette idée, maugréé-je.
Tag plisse les écailles. Dans l’obscurité de l’église, sa peau est presque noire. Je retrousse mes manches, souffle un bon coup et propose :
— On commence par le plus simple.
Il se positionne à côté de moi et crochète ses griffes dans le parquet en bois.
— À trois, on pousse. Un. Deux. Trois !
Nous essayons de toutes nos forces de dégager la dalle.
— Encore ! gémis-je.
Enfin, nous la sentons bouger. J’émets un cri d’encouragement. Quelques instants plus tard, une onde invisible nous balaie. Tag et moi sommes projetés à un mètre de la tombe. Mon familier bat des ailes et retombe sur ses pattes, je heurte violemment le sol.
— Ça va, petit ?
Je masse mon épaule droite, qui a pris le gros du choc, en grommelant. Il y a comme un arrière-goût salé dans l’air.
— Cet endroit a été enchanté par une manticore, suggère mon familier en sortant la langue.
— Les manticores détestent les vampires.
— C’est pareil chez toutes les créatures : avec les bons moyens, on trouve toujours des spécimens moins scrupuleux et plus avides.
Je hoche la tête. Je me demande combien de vampires ont visité cette église dans l’espoir d’y déterrer le pieu capable de tuer la reine. Certaines personnes sont-elles mortes en essayant d’ouvrir cette tombe ? Seule une manticore peut faire échec au sort d’une autre manticore, une manticore et, nous, les mages. Je contemple ma paume. Le peu de lumière filtrée par les vitraux multicolores du chœur donne à mon membre une allure rouge sang.
— Tu peux le faire, petit, affirme Tag.
Je connais plusieurs pentagrammes susceptibles de déjouer les enchantements d’une manticore. Je m’agenouille devant la dalle et y pose ma main. Mes pensées sont prêtes à s’emporter, alors je tâche de me vider la tête. Je me concentre sur la sensation de la pierre gelée sous ma peau. Je visualise l’un des tracés. La magie autour de moi est épaisse. J’esquisse avec délicatesse et précision les formes géométriques. Plus je m’approche de la fin du dessin et plus mon cœur s’emballe. N’y tenant plus, j’ouvre les yeux. Le nom et le prénom de l’ancienne reine des vampires sont les premières choses que je vois et je ne peux m’empêcher de songer à Léo. Je l’entends me dire, un fond de peine masqué derrière sa façade impassible : « C’est difficile de faire le deuil d’un parent. »
La magie s’évade, mon tracé fourche et…
— Merde !
Je me laisse retomber sur les fesses, fixe la pierre. Me vider l’esprit semble marcher un temps, mais ce n’est pas suffisant.
Tu n’es pas convaincu par ce que tu fais, ton intention n’est pas claire et sans elle votre magie ne fonctionne pas.
Compte tenu de la raison de ma présence dans cette église, me servir des conseils de la reine est terriblement ironique.
Je ferme à nouveau les yeux. Je mets de côté ma conversation avec Léo. Elle est le monstre qui fait massacrer nos mages depuis des centaines d’années, dois-je me rappeler à plusieurs reprises, comme si après quelques jours dans les espaces d’Abraxas, je n’arrive déjà plus à croire à ce fait. Je me figure les milliers d’êtres humains qui sont morts sous le règne des Sully. Peu à peu, la magie me revient. Je recommence mon pentagramme. Je m’oblige à visualiser des scènes que je préfère habituellement tenir loin de mon esprit : les champs de bataille, les assassinats. Je parviens aux derniers détails. Mais penser à des individus blessés tire mon cerveau vers les événements d’hier, vers l’infirmerie remplie de vampires. Je ne peux m’empêcher de me remémorer leur tristesse devant les corps inertes de leurs camarades. Encore une fois, toute ma magie s’échappe.
— Merde, merde, merde !
Je serre les poings. Je sais bien où je dois emporter mon esprit pour réussir ce tracé. Je ne veux pas me rapprocher de ces souvenirs, mais je n’ai plus le choix. Je n’ai même pas besoin de me remettre en mémoire toute la scène. Les sensations sont encore vivaces.
Un vampire qui enfonce ses crocs dans la gorge de mon père. Le moment où j’ai tendu la main et ai été impuissant à le défendre. Le goût de rouille sur mon palais. La chaleur de son sang qui se répand sur mes bras.
Je suis haletant quand je me recule enfin. Le pentagramme me fait face, parfaitement dessiné dans la pierre.
— Alors ? bondit Tag.
En silence, je me repositionne contre la dalle. Nous la poussons de toutes nos forces. Elle glisse d’un coup et révèle une rangée d’escaliers qui mène au sous-sol. À l’épaisseur de la poussière qui s’est accumulée dans ce couloir, je devine que personne n’a brisé cet enchantement depuis très longtemps.
— Tu l’as fait, petit ! se réjouit mon familier.
J’ai la gorge tellement serrée que je suis incapable de répliquer. J’essuie brusquement la larme qui a coulé sur ma joue. Tandis que je descends les marches, je ne ressens aucune joie, aucune satisfaction.
Je m’arrête devant un large cercueil en bois. La haine avec laquelle je devrais m’empresser de profaner le tombeau de l’ancienne reine est absente. Pourquoi est-ce que, à la place, je me sens malade ? Pourquoi est-ce que je repense encore à la voix voilée de Léo quand elle m’a répondu « c’est difficile de faire le deuil d’un parent » ?
Tout à coup, la bière est balayée de son présentoir. La déflagration soulève un épais nuage de poussière qui me fait éternuer.
— Qu’est-ce que…
Tag vient de la pousser avec toute la force de ses ailes. La colère me donne chaud. Je m’apprête à m’énerver, mais mon attention se fixe sur le bois fracassé. Des morceaux sont éparpillés sur le sol dallé. Je m’approche avec précaution, retire ce qu’il reste du battant.
Le cercueil est vide. Où que soit son cadavre, l’ancienne reine des vampires n’a jamais été enterrée ici.
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