Le roman de la rose / Par Guillaume de Lorris et Jean de Meung; Édition accompagnée d'une traduction en vers; Précédée d'une Introduction, Notices historiques et critiques; Tome I
Le Roman de la Rose
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.
Tant plus sachiés, de tens perdrez.
[p.231]
Et céans commence à lui dire: 3573
Vénus.
Pourquoi vous montrez-vous, beau Sire,
Vers cet amant si dédaigneux,
Et de ce baiser savoureux
Pourquoi si longtemps vous défendre?
Car vous devez voir et comprendre
Qu'il aime en toute loyauté,
Et suffisante est sa beauté
Pour vaincre votre indifférence.
Quelle grâce, quelle élégance!
Comme il est beau, comme il est gent,
A tout le monde doux et franc!
Puis il est à la fleur de l'âge,
Ce n'est pas son moindre avantage.
Si, dédaignant de l'apaiser,
Lui refuser ce doux baiser
Je voyais dame ou châtelaine,
Je la tiendrais pour moult vilaine.
Accordez-lui cette douceur,
Mieux n'emploirez votre faveur.
Car il a, je crois, douce haleine,
Et sa bouche n'est pas vilaine,
Il semble fait pour les désirs,
Pour les soulas et les plaisirs;
Il a les lèvres vermeillettes
Et les dents si blanches et nettes
Qu'ordure ou tache l'on n'y voit;
A mon avis, c'est à bon droit
Qu'un baiser au moins on lui donne;
Faites-le donc, je vous l'ordonne,
Car plus vous aurez attendu,
Plus vous aurez de temps perdu.
[p.232]
XXIX
Comment l'ardent brandon Venus 3597 Aida à l'Amant plus que nus,
Tant que la Rose ala baiser,
Por mieulx son amours apaiser.
Bel-Acueil, qui sentit l'aïer
Du brandon, sans plus delaier
M'otroia ung baisier en dons,
Tant fist Venus et ses brandons:
Onques n'i ot plus demoré.
Ung baisier dous et savoré
Ai pris de la Rose erraument;
Se j'oi joie nus nel' dement:
Car une odor m'entra où cors,
Qui en a trait la dolor fors,
Et adoucit les maus d'amer
Qui me soloient estre amer.
Onques mès ne fu si aése,
Moult est garis qui tel flor bese,
Qui est si sade et bien olent.
Ge ne serai jà si dolent,
S'il m'en sovient, que ge ne soie
Tous plains de solas et de joie;
Et neporquant j'ai mains anuis
Soffers et maintes males nuis,
Puis que j'oi la Rose baisie:
La mer n'iert jà si apaisie,
Qu'el ne soit troble à poi de vent;
Amors si se change sovent.
Il oint une hore, et autre point,
Amors n'est gaires en ung point.
[p.233]
XXIX
Comment Vénus l'ardente dame, 3605 Plus que nul aida de sa flamme
L'Amant, tant qu'il alla baiser
La Rose et ses maux apaiser.
Bel-Accueil, quand il sentit prendre
En lui le feu, sans plus attendre,
D'un baiser m'octroya le don.
Tant fit Vénus et son brandon
Qu'il n'osa faire résistance.
Lors vers la Rose je m'élance
Cueillir le savoureux baiser.
Quel bonheur, vous devez penser!
Soudain un doux parfum m'inonde
Dissipant ma douleur profonde,
Et adoucit le mal d'aimer
Qui tant me soulait être amer.
Onques tant ne me sentis d'aise,
Moult guérit qui telle fleur baise
Si suave et qui si bon sent.
Je ne serai plus si dolent,
Il suffira qu'il m'en souvienne
Et de joie aurai l'âme pleine!
Et pourtant j'ai bien des ennuis
Soufferts et de bien tristes nuits
Dépuis que j'ai baisé la Rose!
Jamais tant la mer ne repose
Que ne la trouble un peu de vent.
Amour aussi change souvent;
Il blesse et guérit en une heure,
En un point guère ne demeure.
[p.234]
Dès ore est drois que ge vous conte 3627
Comment ge fui meslés à Honte
Par qui je fui puis moult grevés,
Et comment li murs fu levés,
Et li chastiaus riches et fors
Qu'amors prist puis par ses effors.
Toute l'estoire voil porsuivre,
Jà paresce ne m'iert d'escrivre,
Par quoi je cuit qu'il abelisse
A la bele que Diex garisse,
Qui le guerredon m'en rendra
Miex que nuli, quant el vodra.
Male-Bouche qui la couvine
De mains amans pense et devine,
Et tout le mal qu'il scet retrait,
Se prist garde du bel atrait
Que Bel-Accueil me daignoit faire,
Et tant qu'il ne s'en pot plus taire,
Qu'il fu filz d'une vielle irese[68], Si ot la langue moult punese,
Et moult poignant, et moult amere;
Bien en retraioit à sa mere.
Male-Bouche dès-lors en çà
A espier me commença;
Et dist qu'il metroit bien son oel
Que entre moi et Bel-Acuel
Avoit mauvès acointement.
Tant parla li glos folement
De moi et du filz Cortoisie,
Qu'il fist esveillier Jalousie,
Qui se leva en effréor,
Quant ele oï le jangléor:
Et quant ele se fu levée,
Ele corut comme desvée
[p.235]
Maintenant je vous vais conter 3635
Comment vint me persécuter
Honte qui me fut si fatale,
Comment fut la tour infernale
Bâtie et le beau château-fort
Qui tant d'Amour brava l'effort.
Toute l'histoire en veux poursuivre
Et céans mettre dans mon livre.
Je l'espère, elle charmera
La belle qui m'en donnera,
S'elle y consent, la récompense
Mieux que nulle autre, sans doutance.
Malebouche qui le projet
Des amants prévient et défait,
Pour le plaisir de leur mal faire
Et jamais ne saurait se taire,
S'aperçut du tendre méfait
Que pour moi Bel-Accueil a fait.
Ce fils d'une vieille grogneuse[68b], La langue amère et venimeuse
Et piquante et mordante avait,
Tout par lui sa mère savait.
Malebouche dès lors commence
A nous épier en silence,
Et dit qu'il gage bien un oeil
Qu'entre moi et puis Bel-Accueil
Se trame quelque male chose.
Tant le fol fait sur nous de glose,
Le fils de Courtoisie et moi,
Qu'enfin toute pleine d'effroi
S'éveille et lève Jalousie
Quand la nouvelle elle eut ouïe.
Soudain sur ses pieds elle fut,
Et comme une folle courut
[p.236]
Vers Bel-Acueil, qui vosist miaus 3661 Estre à Estampes, ou à Miaus.
XXX
Comment par la voix Male-Bouche,
Qui des bons souvent dit reprouche,
Jalousie moult asprement
Tence Bel-Acueil pour l'Amant.
Lors l'a par parole assaillis:
Gars, porquoi es-tu si hardis,
Qui bien velz estre d'un garçon
Dont j'ai mauvese soupeçon?
Bien pert que tu crois les losenges
De legier as garçons estranges.
Ne me voil plus en toi fier:
Certes ge te ferai lier
Ou enserrer en une tour,
Car je n'i voi autre retour.
Trop s'est de toi Honte eslongnie,
Si ne s'est mie bien poignie
De toi garder et tenir court:
Si m'est avis qu'ele secourt
Moult mauvesement Chastéé,
Quant lesse ung garçon desréé[69] En notre porprise venir,
Por moi et li avilenir.
L'Amant.
Bel-Acueil ne sot que respondre,
Ainçois se fust alé repondre,
S'el ne l'éust ilec trové,
Et pris avec moi tout prové;
[p.237]
A Bel-Accueil qui voudrait être 3669 A Étampes ou Meaux peut-être.
XXX
Comment Jalousie âprement
Tance Bel-Acueil pour l'Amant
Par ce Malebouche avertie
Qui les bons souvent calomnie.
Elle a Bel-Accueil assailli:
Vilain, qui te rend si hardi
De rechercher ainsi cet homme
Dont j'ai mauvais soupçon en somme?
Bien aisément, à mon avis,
Les étrangers prends pour amis.
En toi désormais ne me fie,
Et puisque n'ai d'autre sortie,
Je te vais de liens serrer
Ou dans une tour enserrer.
Trop s'est de toi Honte éloignée
Et ne s'est pas assez donnée
A te garder et tenir court,
Et m'est avis qu'elle secourt
Bien mal Chasteté, puisque laisse
Le premier venu, par simplesse,
Dedans notre pourpris entrer,
Pour tous deux nous déshonorer.
L'Amant.
Bel-Acceuil, la langue interdite,
Hésitait; il eût pris la fuite,
Mais elle l'avait là trouvé
Et pris avec moi tout prouvé.
[p.238]
Mès quant ge vi venir la grive 3689 Qui contre nous tence et estrive,
Je fui tantost tornés en fuie,
Por sa riote qui m'ennuie.
Honte s'est lores avant traite,
Qui moult se crient estre meffaite:
Si fu humilians et simple,
Ele ot ung voile en leu de gimple,
Aussinc cum nonain d'abéie;
Et por ce qu'el fu esbahie,
Commença à parler en bas.
Ci parle Honte à Jalousie.
Por Dieu, dame, ne créés pas
Male-Bouche le losengier;
C'est uns homs qui ment de legier,
Et maint prod'omme a réusé
S'il a Bel-Acueil accusé,
Ce n'est pas ore li premiers:
Car Male-Bouche est coustumiers
De raconter fauces noveles
De valez et de damoiseles.
Sans faille ce n'est pas mençonge,
Bel-Acueil a trop longue longe:
L'en li a soffert à atraire
Tex gens dont il n'avoit que faire;
Mais certes ge n'ai pas créance
Qu'il ait éu nule béance
A mauvestié ne à folie;
Mès il est voir que Cortoisie,
Qui est sa mere, li enseigne
Que d'acointier gens ne se feigne.
Qu'el n'ama onques homme entule.
En Bel-Acueil n'a autre trule,
[p.239]
Aussi quand je vis la fâcheuse 3697 Courir hurlante et furieuse,
Je m'esquivai moult inquiet,
Ennuyé de tout ce caquet.
Honte s'est alors avancée
Qui toujours craint d'être tancée,
L'air humble et de simple apparat,
Un voile en forme de rabat
Tout comme un nonnain d'abbaye,
Et comme elle était ébahie,
Se mit à débiter tout bas:
Honte à Jalousie.
Par Dieu, Dame, ne croyez pas
Malebouche et sa médisance,
Car il ment avec trop d'aisance,
Et maint prudhomme a déprisé.
S'il a Bel-Accueil accusé,
Ce n'est pas son coup d'essai, dame,
Toujours Malebouche diffame
Et tient propos méchants et laids
Des damoiseles et varlets.
Toutefois, c'est vrai, sans mensonge,
Bel-Accueil a trop longue longe;
On eut tort de trop le laisser
De telles gens s'embarrasser.
Mais certes je n'ai pas créance
Qu'il y ait chez lui malveillance,
Égarement, mauvais instinct;
Car sa mère, il est bien certain,
Lui dit, la sage Courtoisie
Qui n'aima vilain de sa vie,
D'être à toutes gens gracieux.
Bel-Accueil n'est pas vicieux,
[p.240]
Ce sachiés, n'autre encloéure, 3721 Fors qu'il est plains d'envoiséure,
Et qu'il geue as gens et parole.
Sans faille j'ai esté trop molle
De li garder et chastier,
Si vous en voil merci crier:
Se j'ai esté ung poi trop lente
De bien faire, g'en sui dolente;
De ma folie me repens:
Mès ge metrai tout mon apens
Dès ore en Bel-Acueil garder,
Jamès ne m'en quier retarder.
Jalousie parle à Honte.
Honte, Honte, fet Jalousie,
Grant paor ai d'estre trahie,
Car lecherie est tant montée
Que tost porroie estre assotée.
N'est merveilles se ge me dout,
Car Luxure regne par tout:
Son pooir ne fine de croistre.
En abaïe, ne en cloistre
N'est mès Chastéé asséur;
Por ce ferai de novel mur
Clore les Rosiers et les Roses,
Nés lerrai plus ainsinc descloses,
Qu'en vostre garde poi me fi,
Car ge voi bien et sai de fi
Que en meillor garde pert-l'en.
Ja ne verroie passer l'an
Que l'en me tendroit por musarde,
Se ge ne m'en prenoie garde;
Mestiers est que ge m'en porvoie.
Certes ge lor clorrai la voie
[p.241]
Son seul défaut, sur ma parole, 3729 C'est sa jeunesse ardente et folle
Qui le fait rire et bavarder.
Je reconnais qu'à le garder
Je fus trop molle et le reprendre,
Aussi merci je n'ose attendre.
Mais si j'oubliai mon devoir,
Vous me voyez au désespoir
De ma coupable négligence.
Dès lors toute ma vigilance
Veux mettre à Bel-Accueil garder
Sans d'un seul pas m'en écarter.
Jalousie à Honte.
Honte, Honte, fait Jalousie,
J'ai grand' peur d'être encor trahie,
Car le monde est si corrompu
Que tôt j'aurais l'esprit perdu.
Or n'est merveille que je craigne,
Puisque Luxure partout règne;
Son pouvoir ne fait que grandir
Et pour Chasteté garantir
Plus n'est d'abbaye assez close.
Pour ce les Rosiers et la Rose
Je veux clore de nouveaux murs,
Enfermés ils seront plus sûrs.
En vous je n'ai plus confiance,
Je le sais par expérience,
Le meilleur gardien est volé.
Avant que l'an soit écoulé
On me tiendrait folle et musarde
Si je ne m'en prenais pas garde;
J'y vais de ce pas aviser.
Et ceux qui pour me mépriser
[p.242]
A ceus qui por moi conchier 3753 Viennent mes Roses espier.
Il ne me sera jà peresce
Que ne face une forteresce
Qui les Roses clorra entor:
Où milieu aura une tor
Por Bel-Acueil metre en prison,
Car paor ai de traïson.
Ge cuit si bien garder son cors,
Qu'il n'aura pooir d'issir hors,
Ne de compaignie tenir
As garçons qui por moi honnir
De paroles le vont chuant;
Trop l'ont trové ici truant,
Fol et legier à décevoir;
Mais se ge vif, sachiés de voir,
Mar lor fist onques bel semblant.
L'Acteur.
A ce mot vint Paor tremblant;
Mès ele fu si esbahie,
Quant ele ot Jalousie oïe,
C'onques ne li osa mot dire
Porce qu'el la savoit en ire;
En sus se trait à une part,
Et Jalousie atant s'en part:
Paor et Honte let ensemble,
Tout li megre du cul lor tremble.
Paor qui tint la teste encline,
Parla à Honte sa cousine.
Paour.
Honte, fet-ele, moult me poise,
Quant il nous convient avoir noise
[p.243]
Viennent rôder autour des Roses 3761 Ne trouveront que portes closes.
Je n'aurai le coeur satisfait
Que lorsqu'un château j'aurai fait
Pour les Roses partout enclore,
Puis au centre une tour encore
Pour Bel-Acueil mettre en prison
De peur de male trahison.
Je veux si bien là-haut le prendre
Qu'il ne puisse dehors descendre
Ni ces libertins rencontrer
Qui vont pour me déshonorer,
Le flattant de douce parole.
Trop l'ont-ils déjà vu, le drôle,
Fol et facile à décevoir;
Mais, si je vis, vous pourrez voir
Le prix de son humeur galante.
L'Auteur.
A ces mots, s'en vient Peur tremblante;
Mais était si grand son effroi
Que sans mot dire resta coi
Entendant gronder Jalousie,
Et d'un si grand courroux transie
Un peu se tenait à l'écart.
Jalousie alors se départ
Et laisse Honte et Peur ensemble,
Tout le maigre du cul leur tremble.
Peur tête basse et l'air contrit
A sa cousine Honte dit:
Peur.
Honte, fait-elle, moult me pèse
Quand il nous faut avoir mésaise [p.244]
De ce dont nous ne poons mès: 3783 Maintes fois est avril et mès
Passés c'onques n'éusmes blasme;
Or nous ledenge, or nous mesame
Jalousie qui nous mescroit.
Allons à Dangier orendroit,
Si li monstron bien et dison
Qu'il a faite grant mesprison,
Dont il n'a greignor poine mise
A bien garder ceste porprise:
Trop a à Bel-Acueil soffert
A faire son gré en apert.
Si convendra qu'il s'en ament,
Ou, ce sache-il tout vraiement,
Foïr l'en estuet de la terre;
Il ne durroit mie à la guerre
Jalousie, n'a s'ataïne,
S'ele l'acueilloit en haïne.
XXXI
Comment Honte et Paor aussy
Vindrent à Dangier par soucy
De la Rose le ledengier
Que bien ne gardist le vergier.
A cel conseil se sunt tenuës,
Puis si sunt à Dangier venuës,
Si ont trové le païsant
Desous ung aube-espin gisant.
Il ot en leu de chevecel,
Sous son chief d'erbe ung grant moncel,
Si commençoit à someillier;
Mais Honte l'a fait esveillier,
[p.245]
De ce dont nous ne pouvons mais. 3791 Maintes fois sont avrils et mais
Trépassés sans le moindre blâme;
Or nous insulte, or nous infâme
Jalousie avec ses soupçons.
A Danger de ce pas allons,
Toutes deux montrons-lui sans fable
De quel méfait il fut coupable
Pour n'avoir pas plus de soin mis
A bien garder notre pourpris.
Laisser Bel-Accueil à sa guise
Agir, c'était trop grand' sottise.
Il lui faudra tôt s'amender,
Ou, disons-lui sans marchander,
S'enfuir par force de la terre;
Il ne saurait soutenir guerre
Contre Jalousie en effet,
S'elle en haine un jour le prenait.
XXXI
Comment Honte et puis Peur aussi
Viennent à Danger par souci
Bien fort le gourmander, pour cause
D'avoir si mal gardé la Rose.
Sur ce point une fois d'accord,
Elle vont à Danger d'abord.
Le paysan est qui rumine
Couché dessous une aubépine.
Sur un monceau d'herbe et de foin
Sa tête, en guise de coussin,
S'appuie et tranquille sommeille.
Mais Honte le tance et l'éveille,
[p.246]
Qui le laidenge et li cort sore. 3813
Honte.
Comment dormez-vous à ceste hore,
Fet-ele, par male avanture?
Fox est qui en vous s'asséure
De garder Rose ne bouton,
Ne qu'en la queue d'ung mouton:
Trop estes recréans et lasches,
Qui déussiés estre farasches,
Et tout le monde estoutoier.
Folie vous fist otroier
Que Bel-Acueil céans méist
Homme qui blasmer nous féist:
Quant vous dormés, nous en avons
La noise, qui mès n'en povons.
Estiés-vous ore couchiés[70]? Levés tost sus, et si bouchiés
Tous les partuis de ceste haie,
Et ne portés nului manaie:
Il n'afiert mie à vostre non,
Que vous faciès se anui non.
Se Bel-Acueil est frans et dous,
Et vous, soies fel et estous,
Et plains de ramposne et d'outrage:
Vilains qui est cortois, c'est rage;
Ce oï dire en reprovier,
Que l'en ne puet fere espervier
En nule guise d'ung busart[71]. Tuit cil vous tiennent por musart,
Qui vous ont trové débonnaire.
Voulez-vous donques as gens plaire,
Ne faire bonté, ne servise?
Ce vous vient de recréantise:
[p.247]
Lui court sus et lui dit grondant: 3821
Honte.
Comment, fait-elle, le croquant,
A cette heure dormir il ose!
Bien fol en lui qui se repose
Pour garder rose ni bouton,
La queue autant vaut d'un mouton.
C'est par trop paresseux et lâche!
Vous savez bien que votre tâche
Est de tous gourmer et chasser.
Fol que vous étiez de laisser
Bel-Accueil céans introduire
Cet intrus ainsi pour nous nuire!
Vous dormez, et nous en avons
La noise, qui mais n'en pouvons.
Sans doute, vous dormiez encore?
Levez-vous donc, et courez clore
De la barrière tous les trous
Et chasser bien loin tous les fous.
Pour votre nom c'est raillerie
De n'oser faire une avanie.
Si Bel-Accueil est franc et doux,
Vous, soyez félon et jaloux,
Plein d'amertume et plein d'outrage;
Vilain qui courtois est, c'est rage.
Et le proverbe est bien connu:
Jamais homme n'est parvenu
A faire épervier d'une buse[71b]. De votre sottise s'amuse
Qui vous trouve facile et doux.
Aux gens plaire voudriez-vous
Et les obliger à leur guise?
C'est chez vous pure couardise.
[p.248]
Si aurés mès par tout le los 3845 Que vous estes lasches et mos,
Et que vous créés jangléors.
Lors a après parlé Paors.
Paor.
Certes, Dangier, moult me merveil
Que vous n'estes en grant esveil
De garder ce que vous devés;
Tost en porrés estre grevés,
Se l'ire Jalousie engraingne,
Qui est moult fiere et moult grifaingne,
Et de tencier apareillie:
Ele a hui moult Honte assaillie,
Et a chacié par sa menace
Bel-Acueil hors de ceste place,
Et jure qu'il ne puet durer
Qu'el nel' face vif enmurer.
C'est tout par vostre mauvestié,
Qu'en vous n'a mès point d'engrestié.
Ge cuit que cuer vous est faillis,
Mès vous en serés mal baillis,
Et en aurés poine et anui,
S'onques Jalousie connui.
L'Acteur.
Lors leva li vilains la hure,
Frote ses yex et ses behure,
Fronce le nés, les yex rooille,
Et fu plains d'ire et de rooille,
Quant il s'oï si mal mener.
[p.249]
Bientôt vous aurez le renom 3853 D'un lâche et d'un stupide ânon
Que le premier trompeur enjôle!
Peur à son tour prit la parole:
Peur.
Certes, je m'étonne, Danger,
De vous voir si sot, si léger.
Dit-elle, en votre surveillance;
Il vous en cuirait fort, je pense,
Si de Jalousie en devait
L'ire grandir, que chacun sait
Si dure et cruelle et sévère.
Elle a tancé Honte naguère
Et d'ici Bel-Accueil chassé
De ses menaces tout glacé,
Disant: Je n'aurai nulle joie
Qu'en prison tout vif ne le voie.
Or, c'est par pure lâcheté
Que vous l'avez si bien traité.
Le coeur vous a manqué sans doute,
Mais grands maux pour vous je redoute
Et grandes peines désormais,
Si Jalousie or je connais.
L'Auteur.
Lors le vilain lève la hure,
Frotte ses yeux et sa figure,
Fronce le nez, roule les yeux,
Et puis soudain tout furieux
Voyant ainsi qu'on le malmène:
[p.250]
Dangier.
Bien puis, fet-il, vis forcener, 3872
Quant vous me tenés por vaincu.
Certes or ai-ge trop vescu,
Se cest porpris ne puis garder:
Tout vif me puisse-l'en arder,
Se jamès homs vivans i entre.
Moult ai iré le cuer où ventre,
Quant nus i mist onques les piés;
Miex amasse de deux espiés
Estre ferus parmi le cors.
Ge fis que fox, bien men recors,
Or l'amenderai par vous deus,
Jamès ne serai pareceus
De ceste porprise deffendre;
Se g'i puis nului entreprendre,
Miex li vausist estre à Pavie.
Jamès à nul jor de ma vie
Ne me tendrés por recréant,
Ge le vous jur et acréant.
L'Amant.Illustration: Lors s'est
Dangier en piés dreciés... Voir image
Lors s'est Dangier en piés dreciés,
Semblant fet d'estre correciés;
En sa main a ung baston pris,
Et va cerchant par le porpris
S'il trovera partuis, ne trace,
Ne sentier qu'à estouper face.
Dès or est moult changié li vers:
Car Dangiers devient moult divers,
Et plus fel qu'il ne soloit estre.
Mort m'a qui si l'a fait irestre,
[p.251]
Danger.
Je puis bien être fou sans peine, 3880 Dit-il, quand on me dit vaincu,
Et j'ai trop jusqu'ici vécu
Si ne puis garder une haie.
Qu'à présent un seul homme essaie
D'entrer; dussé-je vif rôtir,
Il n'en pourra vivant sortir.
J'ai trop de coeur et d'ire au ventre;
Que de deux glaives on m'éventre
Si quelqu'un les pieds y remet.
Oui, bien fol j'étais en effet.
Grâce à vous, je puis ma paresse
Réparer; dès lors sans faiblesse
Je veux surveiller ce pourpris,
Et le premier qui sera pris
Mieux lui vaudrait être à Pavie.
Jamais à nul jour de ma vie
Ne me tiendrez pour fainéant,
Je vous le jure par serment.
L'Amant.
Lors Danger sur ses pieds se dresse,
Feignant grand' fureur et rudesse.
Un bâton dans sa main a pris
Et va cherchant par le pourpris,
Afin, s'il trouve d'aventure
Pertuis ou trace en la clôture
Ou sentier, d'y mettre renfort.
J'ai vu soudain changer mon sort;
Pour moi Danger si bon naguère
Est plus félon qu'à l'ordinaire.
[p.252]
Car ge n'aurai jamès lesir 3901 De véoir ce que je desir.
Moult ai le cuer du ventre irié
Dont j'ai Bel-Acueil adirié;
Et bien sachiés que tuit li membre
Me fremissent, quant il me membre
De la Rose que ge soloie
De près véoir quant ge voloie;
Et quant du baisier me recors,
Qui me mist une odor où cors
Assés plus douce que n'est basme,
Par ung poi que ge ne me pasme:
Car encor ai où cuer enclose
La douce savor de la Rose.
Et sachiés quant il me sovient
Que à consirrer m'en convient,
Miex vodroie estre mors que vis.
Mar toucha la Rose à mon vis
Et à mes yex et à ma bouche,
S'Amors ne sueffre que g'i touche
Tout de rechief autre fiée,
Se j'ai la douçor essaiée,
Tant est graindre la covoitise
Qui esprent mon cuer et atise.
Or revendront plor et sopir,
Longues pensées sans dormir,
Friçons, espointes et complaintes,
De tex dolors aurai-ge maintes,
Car ge sui en enfer chéois.
Maie-Bouche soit maléois!
Sa langue desloiaus et fauce
M'a porchaciée ceste sauce.
[p.253]
Qui le mit en telle fureur 3909 De mon trépas sera l'auteur.
J'ai perdu Bel-Accueil! Du ventre
Le coeur en grand' colère m'entre,
Car je n'aurai jamais loisir
De voir la Rose à mon désir.
Mes membres frémissent de rage
En mes pensers quand j'envisage
Cette Rose que je soulais
De près voir tant que je voulais,
Quand du baiser j'ai souvenance
Qui me mit au corps jouissance
Si douce et si suave odeur.
Pour un peu me pâmer j'ai peur;
Car en mon coeur toujours est close
La douce saveur de la Rose,
Et sachez que s'il me souvient
Que m'en séparer il convient,
Mieux voudrais être mort qu'en vie.
Mal me prit la Rose chérie
De mon front, ma bouche et mes yeux
Toucher, Amour, si tu ne veux
Qu'une autre fois j'y touche encore,
(Fatal bonheur que je déplore!)
Tant est grande la folle ardeur
Qui brûle et consume mon coeur.
Or reviendront les avanies,
Pleurs, soupirs, longues insomnies,
Plaintes, frissons, élancements,
Maintes douleurs et maints tourments,
Car l'enfer de nouveau je touche.
Sois maudit, cruel Malebouche,
Être déloyal et menteur,
Tu as détruit tout mon bonheur!
[p.254]
XXXII
Comment, par envieux atour, 3933 Jalousie fist une tour
Faire au milieu du pourpris [72], Pour enfermer et tenir pris
Bel-Acueil, le très-doulx enfant,
Pource qu'avoit baisé l'Amant.
Dès or est drois que ge vous die
La contenance Jalousie,
Qui est en maie souspeçon:
Où païs ne reraest maçon
Ne pionnier qu'ele ne mant.
Si fait faire au commancement
Entor les Rosiers uns fossés
Qui cousteront deniers assés,
Si sunt moult lez et moult parfont.
Li maçons sus les fossés font
Ung mur de quarriaus tailléis,
Qui ne siet pas sus croléis,
Ains est fondé sus roche dure:
Li fondement tout à mesure
Jusqu'au pié du fossé descent,
Et vait amont en estrecent;
S'en est l'uevre plus fors assés.
Li murs si est si compassés,
Qu'il est de droite quarréure;
Chascuns des pans cent toises dure,
Si est autant lons comme lés.
Les tornelles sunt lés à lés,
Qui richement sunt bataillies,
Et sunt de pierres bien faillies.
[p.255]
XXXII
Comment par male frénésie 3943 A fait une tour Jalousie
Bâtir au milieu du pourpris,
Pour enfermer et tenir pris
Bel-Accueil, pour la seule cause
Que l'Amant a baisé la Rose.
Sous le coup de son vil soupçon,
Je vais vous dire la façon
Dont se comporte Jalousie.
Par le pays elle convie
Tous les maçons et pionniers,
Et tout à l'entour des Rosiers
Fait d'abord un grand fossé faire
Qui, vrai, ne coûtera pas guère,
Car il est large et moult profond.
Les maçons sur le fossé font
Un grand mur de pierres de taille.
Point n'est assise la muraille
Sur fondrières, mais sur roc,
Et des fondements chaque bloc
Jusqu'au pied du fossé s'aligne
Et s'élève en oblique ligne
Pour toute l'oeuvre mieux asseoir.
Le mur autour de ce manoir
Est carré d'exacte mesure,
Chacun des pans cent toises dure,
Même longueur, même largeur.
Quatre tourelles à hauteur
Lèvent leurs têles crénelées
De belles pierres bien taillées;
[p.256]
As quatre coingnés en ot quatre 3963 Qui seroient fors à abatre;
Et si i a quatre portaus
Dont li mur sunt espès et haus.
Ung en i a où front devant
Bien déffensable par convant,
Et deux de coste, et ung derriere,
Qui ne doutent cop de perriere.
Si a bonnes portes coulans[73] Por faire ceus defors doulans,
Et por eus prendre et retenir,
S'il osoient avant venir.
Ens où milieu de la porprise
Font une tor par grant mestrise
Cil qui du fere furent mestre;
Nule plus bele ne pot estre,
Qu'ele est et grant, et lée, et haute.
Li murs ne doit pas faire faute
Por engin qu'on saiche getier;
Car l'en destrempa le mortier
De fort vin-aigre et de chaus vive.
La pierre est de roche naïve
De quoi l'en fist le fondement,
Si iert dure cum aïment.
La tor si fu toute réonde,
Il n'ot si riche en tout le monde,
Ne par dedens miex ordenée.
Ele iert dehors avironée
D'un baille qui vet tout entor,
Si qu'entre le baille et la tor
Sunt li Rosiers espès planté,
Où il ot Roses à planté.
Dedens le chastel ot perrieres
Et engins de maintes manieres.
[p.257]
A chaque coin ces quatre forts 3973 Peuvent braver tous les efforts.
Également sont quatre faces
Dressant les immenses surfaces
D'épais et formidables murs
Pour la défense forts et sûrs,
Qui ne craignent coup de pierrière;
Devant, sur le front, la première,
Deux autres de chaque côté,
Puis une autre à l'extrémité.
On voit glisser herses massives[73b] Pour irruptions offensives,
Et pour surprendre et retenir
Ceux qui près oseraient venir.
Enfin ceux qui l'oeuvre dirigent
Au milieu du pourpris érigent
Une autre tour avec grand art;
Il n'est si belle nulle part.
Elle est moult grande et large et haute,
Et le mur ne doit faire faute
Pour engin qu'on puisse envoyer,
Car fut détrempé le mortier
De fort vinaigre et de chaux vive.
La pierre est de roche native
De même que le fondement
Et dure comme diamant.
Cette tour est tretoute ronde
Et n'est si riche en tout le monde
Ni mieux ordonnée au dedans.
Puis tout autour, en tous les sens,
Une barrière l'environne.
Entre elle et la tour s'échelonne
Un pourpris de rosiers planté
Portant roses en quantité.
[p.258]
Vous poïssiés les mongonniaus 3997 Véoir par dessus les creniaus;
Et as archieres tout entour
Sunt les arbalestes à tour[74], Qu'arméure n'i puet tenir.
Qui près du mur vodroit venir,
Il porroit bien faire que nices.
Fors des fossés a unes lices
De bons murs fors à creniaus bas,
Si que cheval ne puent pas
Jusqu'as fossés venir d'alée,
Qu'il n'i éust avant mellée.
Jalousie a garnison mise
Où chastel que ge vous devise.
Si m'est avis que Dangier porte
La clef de la premiere porte
Qui ovre devers orient;
Avec li, au mien escient,
A trente sergens tout à conte.
Et l'autre porte garde Honte,
Qui ovre par devers midi.
El fut moult sage, et si vous di
Qu'el ot sergens à grant planté
Près de faire sa volenté.
Paor ot grant connestablie,
Et fu à garder establie
L'autre porte, qui est assise
A main senestre devers bise.
Paor n'i sera jà séure,
S'el n'est fermée à serréure,
Et si ne l'ovre pas sovent;
Car, quant el oit bruire le vent,
[p.259]
Dans le château mainte pierrière 4007 Et mainte machine de guerre
On eût pu voir, et mangonneaux
Se dresser dessus les créneaux,
Et tout autour aux meurtrières
Maintes arbalètes tourières[74b] Contre qui nul ne peut tenir.
Qui près du mur voudrait venir
Ferait sottise, je vous jure.
Hors les fossés une clôture
S'étend de murs à créneaux bas,
Pour que chevaux ne puissent pas
Jusqu'aux fossés venir d'emblée,
A moins qu'il y eût grand' mêlée.
Garnison Jalousie a mis
Au castel que je vous décris.
D'abord je sais que Danger porte
La clef de la première porte,
Celle qui s'ouvre à l'orient;
Avec lui, à mon escient,
Sont trente sergents, c'est le compte.
Puis l'autre porte garde Honte,
Celle qui fait face au midi;
Sage elle n'a l'oeil engourdi,
Mais de sergents troupe nombreuse
Et de ses ordres soucieuse.
Puis à l'autre porte du fort
Qui regarde à gauche le nord
Peur commande; elle l'a garnie
D'une puissante compagnie.
Elle ne l'ouvre pas souvent,
Car elle tremble au moindre vent
Et jamais ne s'y croira sûre
Qu'elle ne ferme la serrure.
[p.260]
Ou el ot saillir deus langotes, 4029 Si l'en prennent fièvres et gotes.
Male-Bouche, que Diex maudie!
Qui ne pense fors à boidie [75], Si garde la porte destrois;
Et si sachiés qu'as autres trois
Va souvent et vient. Quant il scet
Qu'il doit par nuit faire le guet,
Il monte le soir as creniaus,
Et atrempe ses chalemiaus,
Et ses buisines, et ses cors.
Une hore dit lés et descors,
Et sonnez dous de controvaille
As estives de Cornoaille;
Autrefois dit à la fléuste
C'onques fame ne trova juste[76]. Il n'est nule qui ne se rie,
S'ele oit parler de lecherie;
Ceste est pute, ceste se farde,
Et ceste folement se garde,
Ceste est vilaine, ceste est fole,
Et ceste nicement parole.
Male-Bouche qui riens n'esperne,
Trueve à chascune quelque herne.
Jalousie, que Diex confonde!
A garnie la tor réonde;
Et si sachiés qu'ele i a mis
Des plus privés de ses amis,
Tant qu'il ot grant garnison:
Et Bel-Acueil est en prison
Amont en la tor enserré,
Dont li huis est moult bien barré,
[p.261]
Deux sauterelles bondissant 4041 Lui donnent fièvre et tremblement.
Malebouche, que Dieu maudisse!
Qui n'ourdit que vil artifice[75b], A la dernière s'est placé,
Et vers les autres empressé
Va souvent et vient. S'il doit faire
Le guet la nuit, ne tarde guère
A monter le soir aux créneaux
Et prépare ses chalumeaux,
Ses cors, ses muses, ses trompettes.
Lors il entonne chansonnettes
Une heure durant, lais nouveaux
Et gais refrains de fabliaux,
Que souvent des sons il émaille
D'une trompe de Cornouaille.
D'autres fois sur la flûte il dit
Qu'oncques femme chaste il ne vit[76b]; Que c'est grand' joie et grand' pâture
Quand on leur parle de luxure.
L'une est pute, l'autre se teint,
L'autre jamais ne se contraint,
L'une est vilaine, une autre folle
Et celle-là sotte en parole.
Malebouche à qui rien ne vaut
Trouve à chacune son défaut.
Jalousie a, que Dieu confonde!
Garnison mise en la tour ronde,
Et sachez bien qu'elle y a mis
Les plus privés de ses amis;
Il y avait garnison grande.
Bel-Accueil en prison s'amende,
Là haut dans la tour enserré
Dont l'huis est moult fort et barré;
[p.262]
Qu'il n'a pooir que il en isse. 4061 Une vielle, que Diex honnisse!
Avoit o li por li guetier,
Qui ne fesoit autre mestier,
Fors espier tant solement
Qu'il ne se maine folement.
Nus ne la péust engignier
Ne de signier, ne de guignier,
Qu'il n'est barat qu'el ne congnoisse,
Qu'ele ot des biens et de l'angoisse
Qu'Amors à ses sergens départ,
En jonece moult bien sa part.
Bel-Acueil se taist et escoute
Por la vielle que il redoute,
Et n'est si hardis qu'il se moeve,
Que la vielle en li n'aperçoeve
Aucune foie contenance,
Qu'el scet toute la vielle dance.
Tout maintenant que Jalousie
Se fu de Bel-Acueil saisie,
Et ele l'ot fait emmurer,
El se prist à asséurer:
Son chastel qu'ele vit si fort,
Li a donné grant réconfort.
El n'a mès garde que gloutons
Li emblent Roses ne boutons;
Trop sunt li Rosiers clos forment,
Et en veillant et en dormant
Puet-ele estre bien asséur.
L'Amant.
Mès ge qui fui defors le mur,
Suis livrés à duel et à poine:
Qui saurait quel vie ge moine,
[p.263]
Crainte n'est que sortir il puisse. 4075 Une vieille, que Dieu maudisse!
Est avec lui pour le guetter,
Et n'est là que pour rapporter
S'il veut follement se conduire.
Elle ne se laisse séduire
Par signe ni mot doucereux,
Ni regard tendre et langoureux.
Ruse n'est qu'elle ne connaisse;
Car elle eut certe en sa jeunesse,
Des biens et maux qu'Amour départ
A ses serviteurs, large part.
Bel-Accueil en silence écoute,
Tellement la vieille il redoute,
Et n'ose même se mouvoir,
Car la vieille pourrait y voir
Aucune folle contenance,
Toute elle sait la vieille danse.
Jalousie, à présent qu'elle est
De Bel-Accueil sûre, et l'a fait
Bien enfermer dedans sa cage,
Commence à reprendre courage
(Ce château qu'elle voit si fort
Lui a donné grand reconfort),
Et ne craint plus que glouton ose
Lui ravir ni bouton, ni Rose.
Trop bien sont clos près de la tour
Les Rosiers; la nuit et le jour
Elle peut reposer tranquille.
L'Amant.
Mais moi, hors du mur qu'on exile,
Je suis de peine et deuil rongé.
Qui sut quelle existence j'ai
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[p.264]
Il en devroit grant pitié prendre. 4093 Amors me sot ores bien vendre
Les biens que il m'avoit prestés;
Ges cuidoie avoir achetés,
Or les me vent tout derechief:
Car ge suis à greignor meschief
Por la joie que j'ai perdue,
Que s'onques ne l'eusse éue.
Que vous iroie-ge disant?
Ge resemble le païsant
Qui giete en terre sa semence,
Et a joie quant el commence
A estre bele et drue en herbe;
Mès ainçois qu'il en coille gerbe,
L'empire, tele hore est, et grieve
Une male nue qui crieve
Quant li espi doivent florir,
Si fait le grain dedens morir,
Et l'espérance au vilain tost
Qu'il avoit éue trop tost.
Si crieng ausinc avoir perdue
Et m'espérance et m'atendue,
Qu'Amors m'avoit tant avancié,
Que j'avoie jà commencié
A dire mes grans privetés
A Bel-Acueil, qui aprestés
Ière de recevoir mes gieus;
Mès Amors est si outragieus,
Qu'il m'a tout tollu en une hore,
Quant ge cuidoie estre au desore.
Ce est ausinc cum de Fortune
Qui met où cuer des gens rancune;
Autre hore les aplaine et chue,
En poi d'ore son semblant mue.
[p.265]
Il en devrait grande pitié prendre! 4107 Certes, Amour me sait bien vendre
Tous les maux qu'il m'avait prêtés;
Je crus les avoir achetés,
Il faut que déréchef les paie;
Car plus douloureuse est ma plaie
Pour le bonheur que j'ai perdu,
Que si jamais ne l'avais eu.
Que dis-je? Est-ce qu'il ne vous semble
Qu'à ce paysan je ressemble,
Qui semence en terre a jeté
Et voit avec bonheur l'été
Épaisse et haute monter l'herbe?
Mais avant de cueillir la gerbe,
Crève un gros nuage soudain
Qui détruit tout en un matin;
Les épis en fleurs se flétrissent
Et dedans les graines périssent,
Et l'espoir au vilain bientôt
S'évanouit qu'il eut trop tôt.
Ainsi j'ai peur mon espérance
Perdre et ma longue patience.
Amour pourtant m'avait aidé;
J'avais déjà persuadé
Bel-Accueil par tendres avances
D'ouïr mes douces confidences
Et recevoir enfin mes jeux.
Mais Amour est trop rigoureux
Et me ravit tout en une heure
Au moment où le seuil j'effleure.
C'est ainsi que Fortune fait
Qui rancune aux coeurs des gens met,
Les flatte une heure et les conspue,
En un instant son semblant mue,
[p.266]
Une hore rit, autre hore est morne, 4127 Ele a une roe qui torne,
Et quand ele veut, ele met
Le plus bas amont où sommet,
Et celi qui est sor la roe
Reverse à un tor en la boe.
Las! ge sui cil qui est versés:
Mar vi les murs et les fossés
Que je n'os passer, ne ne puis.
Ge n'oi bien ne joie onques puis
Que Bel-Acueil fu en prison;
Car ma joie et ma garison
Ert tout en lui et en la Rose,
Qui est entre les murs enclose;
Et de là convendra qu'il isse,
S'Amors veult jà que ge garisse;
Car jà d'aillors ne quier que joie
Honor, santé, ne bien, ne joie.
Ha! Bel-Acueil, biaus dous amis,
Se vous estes en prison mis,
Au mains gardés-moi votre cuer,
Et ne soffrés à nesun fuer
Que Jalousie la sauvage
Mete vostre cuer en servage
Ainsinc cum ele a fait le cors,
Et s'el vous chastie de fors,
Aiés dedans cuer d'aïment
Encontre son chastiement:
Se li cors en prison remeint,
Gardés au mains que li cuer m'aint.
Fins cuers ne lest mie à amer
Por batre ne por mesamer[77]. Se Jalousie est vers vous dure,
Et vous fait anui et laidure,
[p.267]
Une heure est morne, une heure rit, 4141 Car sa roue un cercle décrit;
Celui qui est dessus la roue
Retombe à son tour dans la boue,
Et quand elle veut, elle met
Le plus bas en haut au sommet.
Las! c'est moi qu'elle verse et raille!
Pour mon mal vis fosse et muraille
Que passer n'ose ni ne puis;
Biens et bonheur je n'ai depuis
Que Bel-Accueil avec la Rose,
Maintenant de gros murs enclose,
Emporta dedans sa prison
Et ma joie et ma guérison.
Si veut Amour que je guérisse,
Qu'il l'arrache au sombre édifice,
Car d'ailleurs ne me peut venir
Honneur, santé, bien ni plaisir.
Bel-Accueil, ami cher et tendre,
S'il vous faut en prison attendre,
Au moins gardez-moi votre coeur!
Ne souffrez pas pour mon malheur,
A aucun prix, que la sauvage
Mette votre coeur en servage
Comme elle a fait de votre corps;
Si elle vous navre dehors,
Ayez dedans coeur indomptable
Contre son bras impitoyable,
Et si le corps reste en prison,
Gardez le coeur de trahison.
Un fin coeur aime avec constance
Et brave haine et violence[77b]. Si Jalousie a sans pitié
Votre coeur d'ennuis guerroyé,
[p.268]
Fetes-li engrestié encontre, 4161 Et du dangier qu'ele vous montre
Vous vengiés au maios en pensant,
Quant vous ne poés autrement;
Se vous ainsinc le féissiés,
Ge m'en tendroie à bien paiés.
Mès ge sui en moult grant souci
Que vous nel' faciés mie ainsi;
Ains crient que mal gré me savés
Au mains por ce que vous avés
Esté por moi mis en prison;
Si n'est-ce pas por mesprison
Que j'aie encore vers vous faite,
C'onques par moi ne fu retraite
Chose qui à celer féist;
Ains me poise, se Diex m'aïst,
Plus qu'à vous de la meschéance;
Car g'en soffre la pénitence
Plus grant que nus ne porroit dire.
Par un poi que ge ne fons d'ire,
Quant il me membre de ma perte
Qui est si grant et si aperte;
S'en ai paor et desconfort
Qui me donront, ce croi, la mort.
Las! g'en doi bien avoir paor,
Quant ge voi que losengéor,
Et traïtor, et envieus
Sunt de moi nuire curieus.
Ha! Bel-Acueil, ge sai de voir
Qu'il vous béent à décevoir,
Et faire tant par lor flavele,
Qu'il vous traient à lor cordele.
Se Diex m'aïst, si ont-il fait,
Ge ne sai or comment il vait;
[p.269]
Défendez-vous avec courage; 4175 De sa cruauté, de sa rage
Vengez-vous du moins en pensant,
Si ne pouvez faire autrement;
Et s'il vous plaît ainsi de faire,
Ma douleur sera moins amère.
Mais je suis en moult grand souci
Que vous ne le fassiez ainsi,
Et me sachiez tout au contraire
Mauvais gré de votre misère,
Moi qui vous fis mettre en prison.
Mais, croyez-moi, de trahison
Je ne suis envers vous coupable,
Jamais de nul acte blâmable
Mon coeur n'eut à se repentir.
Mais Dieu m'aide! Il me faut souffrir
Bien plus que vous de mon offense,
Car j'en souffre la pénitence
Plus que nul ne saura jamais;
Pour un peu d'ire je fondrais
Quand de ma perte ai souvenance.
Bien puis-je avoir peur sans doutance
Lorsque je vois ces envieux
Traîtres et menteurs venimeux
Ainsi s'acharner à me nuire.
Ils me tueront, j'ose le dire.
Ah! Bel-Accueil, je crois savoir
Qu'ils veulent tous vous décevoir,
N'allez pas leurs fables entendre,
A leur corde ils vous veulent pendre.
Mais je ne sais rien en effet,
Dieu m'aide! Peut-être est-ce fait?
J'ai peur, et grande est ma souffrance,
Que me mettiez en oubliance,
[p.270]
Mès durement sui esmaiés 4195 Que entr'oblié ne m'aiés;
Si en ai duel et desconfort,
Jamès n'iert riens qui m'en confort,
Se ge pers votre bien-voillance,
Que ge n'ai mès aillors fiance;
Et si l'ai-ge perdu, espoir,
A poi que ne m'en desespoir[78].
FIN DES VERS DE GUILLAUME DE LORRIS.
[p.271]
J'en ai grand deuil et déconfort 4209 Et je n'aurai jamais confort
Si je perds votre bienveillance,
Car ailleurs je n'ai d'espérance,
Et s'il m'est donné de le voir,
Oui, j'en mourrai de désespoir[78b]!
S'il fallait en croire Méon, Jehan de Meung aurait ajouté ces deux derniers vers pour commencer sa continuation, en supprimant les quatre-vingts vers qui suivent. P. M.
[p.272]
VERS QUI, DANS CERTAINS MANUSCRITS, TERMINENT LA PARTIE DE GUILLAUME DE LORRIS.
(Que je n'ai mès aillors fiance)
Ne reconfort nul qui m'aïst. 4203 Ha! biau douz cuers! qui vos véist
Au mains une foiz la semaine,
Asez en fust mendre sa paine;
Mès je ne sai santier ne voie
Par où jamès nul jor vos voie.
En ce qu'estoie en tel tristece,
Si vi venir au chief de piece
Devers la Tour Dame Pitié
Qui maint cuer dolant a fait lié,
Si me commence à conforter
Et dist: amis, por deporter
Et por voz dolors alegier
Sui ci venue en cest vergier,
Si vos amain dame Biauté
Et Bel-Acueil et Loiauté,
Et Douz-Regart, o lui Simplece.
Issu somes à grant destrece
De cele Tour qui est moult haute;
Mès cuers loiax ne feroit faute
S'il en devoit perdre la vie.
Endormie s'est Jalousie,
Si nos somes emblés de lui.
Moult avons eu grant anui;
[p.273]
VERS QUI, DANS CERTAINS MANUSCRITS, TERMINENT LA PARTIE DE GUILLAUME DE LORRIS.
(Car ailleurs je n'ai d'espérance)
Ni reconfort pour ma douleur. 4215 Ah! vous contempler, beau doux coeur,
Au moins une fois la semaine
Suffirait à calmer ma peine.
Mais je ne sais voie ou sentier
Où je puisse vous épier!
J'étais en ma noire tristesse
Plongé; soudain vers moi s'empresse
De vers la tour dame Pitié
Qui maint coeur triste a égayé.
Lors à me conforter commence:
Pour t'apporter douce allégeance,
Dit-elle, et ton coeur soulager,
Ami, je viens en ce verger.
Nous sortîmes à grand' détresse,
Car j'amène avec moi Simplesse,
Bel-Accueil et dame Beauté,
Et Doux-Regard, et Loyauté.
Bien haut de la tour est le faîte,
Mais rien un coeur loyal n'arrête
Quand il devrait braver la mort.
Jalousie est là-haut qui dort,
Si j'ai pu tromper ce cerbère,
Ce n'est pas sans grande misère;
[p.274]
Car Paor qui toz jors se crient, 4227 L'uis ot fermé, si va et vient;
De toutes parz va escoutant,
Por Male-Bouche est moult doutant,
Qu'el ne set qu'ele doie faire.
Mès bone amor la deboneire
Qui les siens adès reconforte,
A grant meschief ovri la porte
Maugré que Paor en éust.
Se Male-Bouche le séust,
N'en issisen por riens dou monde.
Mès Vénus la bele, la blonde,
Embla les clés, hors nos a mises.
Tantost delez moi sont asises;
Lors refu ma dolor pasée.
Dame Biauté en recelée
Le douz bouton m'a présenté,
Et je le pris de volenté,
Si en fis ainssi com du mien[79], Qu'il n'i ot contredit de rien.
Iluec fumes à grant delit,
De fresche herbe fu nostre lit,
De beles roses de rosiers
Fumes covert et de besiers:
A grant soulas, à grant deduit
Fumes trestoute celle nuit,
Mès moult me sembla courte et briève.
Au matinet quant l'aube crieve
Nos somes en estant levé,
Mès de ce fumes moult grevé
Que si tost fu la departie [80]. Et Biautez si n'oblia mie
Le très-douz bouton à reprendre,
Maugré mien le me covint rendre.
[p.275]
Car Peur, qui toujours tremble et craint, 4239 S'en va de toutes parts et vient
L'huis clos, et méfiante écoute,
Tant Malebouche elle redoute
Et n'ose pas ouvrir la tour.
Mais la vaillante Bonne-Amour
Qui les siens toujours réconforte
A grand méchef ouvre la porte,
Malgré tout ce que Peur en eût.
Si Malebouche alors le sut,
Nous n'eussions pu pour rien au monde.
Mais Vénus la belle et la blonde,
Les clefs volant, hors nous a mis.
Ils sont près de moi tous assis,
Et ma douleur s'en est allée.
Dame Beauté en recelée
Le doux bouton m'a présenté;
Pris l'ai de bonne volonté
Comme mien, et tout à ma guise[79b] M'en sers, sans qu'il y contredise.
Notre heur nous goutâmes en paix
Sur un beau lit de gazon frais,
Tout couverts de feuilles des Roses
Et de baisers nos bouches closes.
En doux transports, en grand déduit
Nous passâmes toute la nuit
Qui trop tôt, las! pour nous s'achève.
Au matin, quand l'aube se lève
Tous deux aussi sommes sur piés,
Bien contrits et bien ennuyés
De séparation si vive.
Mais Beauté se montre attentive
Le doux bouton à ressaisir;
Malgré moi je dus obéir.
[p.276]
Mès toutes fois la douce rose 4261 Au departir ne fu pas close:
Mès ainçois que se departissent
Ne que congié de moi préissent,
S'en vint Biautez humeliant
Vers moi et dit tout en riant:
Or puet Jalousie gaitier,
Ses murs haucier et enforcier,
Face fort haie d'églantiers.
Face bien guetier ses vergiers,
Or i a gaagnié assez;
Ne s'est-il bien en vain lassez?
Biaus douz amis, car me le dites,
A tel servise tiex merites[81].
Pensez de servir sans trichier
Se cuer avez fin et entier:
Tous jours seroiz dou boton mestre,
Jà si enclos ne saura estre.
Droit à la Tour tout belement
S'en revont moult celéement.
Atant m'en part et prent congiet,
C'est li songes que j'ai songiet. 4282
[p.277]
Mais toutefois la douce Rose 4273 Au départir ne fut pas close;
Car avant de s'en retourner
Tretous et congé me donner,
A moi Beauté vint langoureuse
Et me dit doucement rieuse:
Jalousie or peut nous guetter,
Ses murs épaissir et monter,
D'églantiers doubler la clôture,
Mettre au verger garnison sûre,
J'ai goûté de bonheur assé.
Ne s'est-il pas en vain lassé?
Beaux doux ami, comme le dites:
Chacun sers selon ses mérites[81b].
Aimez toujours loyalement,
Si votre coeur est fin et franc,
Toujours serez du bouton maître
Si bien enfermé qu'il puisse être.
Droit à la Tour tout bellement
Lors s'en revont moult doucement.
De mon côté je m'achemine:
Ainsi mon rêve se termine. 4294