Le roman de la rose / Par Guillaume de Lorris et Jean de Meung; Édition accompagnée d'une traduction en vers; Précédée d'une Introduction, Notices historiques et critiques; Tome I
Le Roman de la Rose
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.
Lais d'amour et sonnets courtois,
Chantait chacun en son patois.
Et ces voix perçantes et graves
Formaient des concerts si suaves,
Si doux et si mélodieux,
Que j'étais ravi, radieux.
Quand j'eus tout à ma fantaisie
Leurs chants ouïs, moult grande envie
Me prit de connaître Déduit.
J'oublie tout, tant fus séduit
[p.48]
Par une petitete sente 731 Plaine de fenoil et de mente;
Mès auques près trové Déduit,
Car maintenant en ung réduit
M'en entré où Déduit estoit.
Déduit ilueques s'esbatoit;
S'avoit si bele gent o soi,
Que quant je les vi, je ne soi
Dont si très beles gens pooient
Estre venu; car il sembloient
Tout por voir anges empennés,
Si beles gens ne vit homs nés.
IV
Ci parle l'Amant de Liesce:
C'est une Dame qui la tresce
Maine volontiers et rigole,
Et ceste menoit la karole.
Ceste gent dont je vous parole,
S'estoient pris à la carole,
Et une dame lor chantoit,
Qui Léesce apelée estoit:
Bien sot chanter et plesamment,
Ne nule plus avenaument,
Ne plus bel ses refrains ne fist,
A chanter merveilles li sist;
Qu'ele avoit la vois clere et saine,
Et si n'estoit mie vilaine;
Ains se savoit bien desbrisier,
Ferir du pié et renvoisier.
[p.49]
De voir son maintien, son visage. 731 Lors donc, à droite je m'engage
Dans un sentier tout parfumé,
De menthe et de fenouil semé.
Tout près de là, suivant mon guide,
J'entrai dans un réduit splendide
Où le beau Déduit se trouvait.
En ce lieu Déduit s'ébattait;
Si belle était sa compagnie,
Que soudain ma vue éblouie
Crut voir des anges empennés,
Comme onc n'en virent hommes nés,
Et ne savais d'où pouvaient être
Venus gens si beaux, si beau maître.
IV
Ci parle l'Amant de Liesse;
C'est une Dame qui la tresce
Aime mener et rigoler;
Ici menait gens karoler.
Cette troupe que je devise
A la karole s'était prise;
Une gente dame chantait
Que Liesse l'on appelait.
A chanter elle était savante,
Car d'une façon ravissante
Elle modulait ses refrains
Gracieux, entraînants, divins.
Elle avoit la voix claire et saine,
Et n'était pas non plus vilaine,
Mais sa taille souple ondulait
Et lestement son pied frappait.
[p.50]
Ele estoit adès coustumiere 759 De chanter en tous leus premiere:
Car chanter estoit li mestiers
Qu'ele faisoit plus volentiers.
Lors véissiés carole aller,
Et gens mignotement baler,Illustration: Lors véissiés carole aller... Voir image Et faire mainte bele tresche,
Et maint biau tor sor l'erbe fresche.
Là véissiés fléutéors,
Menesterez et jougléors;
Si chantent li uns rotruenges,
Li autres notes Loherenges,
Por ce qu'en set en Loheregne
Plus cointes notes qu'en nul regne.
Assez i ot tableterresses
Ilec entor, et tymberresses
Qui moult savoient bien joer,
Et ne finoient de ruer
Le tymbre en haut, si recuilloient
Sor ung doi, c'onques n'i failloient.
Deus damoiseles moult mignotes,
Qui estoient en pures cotes,
Et trecies à une tresce,
Faisoient Déduit par noblesce
Enmi la karole baler;
Mès de ce ne fait à parler.
Comme el baloient cointement!
L'une venoit tout belement
Contre l'autre, et quant el estoient
Près à près, si s'entregetoient
Les bouches, qu'il vous fust avis
Que s'entrebaisassent où vis:
Bien se savoient desbrisier.
Ne vous en sai que devisier,
[p.51]
Elle était toujours coutumière 761 De chanter partout la première,
Car chanter pour elle c'était
Ce que plus volontiers faisait.
Vous eussiez vu gens en cadence
Mener karole et fine danse,
Et mainte tresce et maint beau tour
Sur l'herbe fraîche d'alentour.
On voyait des escamoteuses
Auprès et des tambourineuses
Qui ne cessaient de bien jouer,
Puis en l'air leur tambour ruer
Et, sans manquer, sur un doigt vite
Tombant le recevoir ensuite.
Vous eussiez encor maints flûteurs
Ouïs, ménestrels et jongleurs;
L'un dit des légendes anciennes,
Une autre des chansons lorraines.
Car on sait que de ce pays
Nous viennent les plus beaux récits.
Puis au milieu deux jeunes filles,
En jupon court, toutes gentilles,
Les cheveux en nattes massés,
Emmi les danseurs enlacés,
Au beau Déduit, par déférence,
Faisaient les honneurs de la danse.
Comme elles balaient gentîment!
L'une venait tout bellement
Contre l'autre, puis au passage
Approchait son joli visage;
A voir leur bouche se croiser,
Elles semblaient s'entrebaiser
Quand se cambrait leur taille souple.
Comment vous peindre ce beau couple?
[p.52]
Mès à nul jor ne me quéisse 793 Remuer, tant que ge véisse
Ceste gent ainsinc efforcier
De caroler et de dancier.
V
Ci endroit devise l'Amant
De la karole le semblant,
Et comment il vit Cortoisie
Qui l'apela par druerie,
Et li monstra la contenance
De cele gent, et de lor dance.
La karole tout en estant
Regardai iluec jusqu'à tant
C'une dame bien enseignie
Me tresvit: ce fu Cortoisie
La vaillant et la debonnaire,
Que Diex deffende de contraire.
Cortoisie lors m'apela:
Biaux amis, que faites-vous là?
Fait Cortoisie, ça venez,
Et avecques nous vous prenez
A la karole, s'il vous plest.
Sans demorance et sans arrest
A la karole me sui pris,
Si n'en fui pas trop entrepris,
Et sachiés que moult m'agréa
Quant Cortoisie m'en pria,
Et me dist que je karolasse,
Car de karoler, se j'osasse,
Estoie envieus et sorpris.
A regarder lores me pris
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[p.53]
Jamais je n'eusse me mouvoir 795 Pensé, tant me plaisait de voir
Ces gens en si belle accordance
Mener la karole et la danse.
V
Ici devise notre Amant
De la karole le semblant,
Et comment il vit Courtoisie
L'appeler par galanterie,
Et lui raconter ce qu'était
Tout ce monde et ce qu'il dansait.
Toujours là debout, immobile,
Je contemplais la troupe agile,
Quand une charmante beauté,
Coeur vaillant et plein de bonté
(Que Dieu garde toute sa vie!)
M'aperçut. C'était Courtoisie.
Aussitôt elle m'appela:
«Bel ami, que faites-vous là?
Or ça, venez, fait Courtoisie;
A karoler je vous convie,
Avec nous venez, s'il vous plaît.»
A la karole sans arrêt,
Sans hésiter je fus me prendre
Et sans chercher à m'en défendre,
Car c'était mon plus vif désir;
Et, sachez-le, plus grand plaisir
N'eût su me faire Courtoisie.
Je n'osais, mais brûlais d'envie
De courir aussi karoler.
Lors je me pris à contempler
[p.54]
Les cors, les façons et les chieres, 823 Les semblances et les manieres
Des gens qui ilec karoloient:
Si vous dirai quex il estoient.
Déduit fu biaus et lons et drois,
Jamès en terre ne venrois
Où vous truissiés nul plus bel homme:
La face avoit cum une pomme,
Vermoille et blanche tout entour,
Cointes fu et de bel atour.
Les yex ot vairs, la bouche gente,
Et le nez fait par grant entente;
Cheveus ot blons, recercelés,
Par espaules fu auques lés,
Et gresles parmi la ceinture:
Il resembloit une painture,
Tant ere biaus et acesmés,
Et de tous membres bien formés.
Remuans fu, et preus, et vistes,
Plus légier homme ne véistes;
Si n'avoit barbe, ne grenon,
Se petiz peus folages non,
Car il ert jones damoisiaus.
D'un samit portret à oysiaus,
Qui ere tout à or batus,
Fu ses cors richement vestus.
Moult iert sa robe desguisée,
Et fut moult riche et encisée,
Et décopée par cointise;
Chauciés refu par grant mestrise
D'uns solers décopés à las;
Par druerie et par solas
[p.55]
Les visages, les contenances, 825 Les costumes et les semblances
De tous ces gens qui karolaient;
Je vous dirai ce qu'ils étaient.
Déduit était de sa nature
Droit et beau, de haute stature,
L'air noble et de grand appareil
Et gracieux, le teint vermeil
Autour et blanc comme une pomme;
Jamais on ne vit plus bel homme:
Mignonne bouche, de beaux yeux,
Le nez fait au moule, cheveux
Blonds tombant en boucles soyeuses
Sur ses épaules musculeuses.
Sa taille fine cependant
Était bien prise. En regardant
Ce beau corps, sa riche parure,
On croyait voir une peinture.
Nul homme avec lui n'eût lutté
De vigueur ni d'agilité.
C'était, tout brillant de jeunesse,
Un damoiseau plein de noblesse;
Ni moustache ni barbe encor,
Mais le fin duvet couleur d'or
De la première adolescence.
Il était avec élégance
Vêtu tout d'or et de satin
Tissu d'oiseaux à grand dessin.
Sa robe à la coupe savante
Et d'ornements étincelante,
Tombait en festons gracieux;
Un brodequin délicieux
Enlaçait sa jambe arrondie,
Et par amour sa douce amie
[p.56]
Li ot s'amie fet chapel 855 De roses qui moult li sist bel.
Savés-vous qui estoit s'amie?
Léesce qui nel' haoit mie,
L'envoisie, la bien chantans,
Qui dès lors qu'el n'ot que sept ans
De s'amor li donna l'otroi:
Déduit la tint parmi le doi
A la karole, et ele lui,
Bien s'entr'amoient ambedui:
Car il iert biaus, et ele bele,
Bien resembloit rose novele
De sa color. S'ot la char tendre,
Qu'en la li péust toute fendre
A une petitete ronce.
Le front ot blanc, poli, sans fronce,
Les sorcis bruns et enarchiés,
Les yex gros et si envoisiés,
Qu'ils rioient tousjors avant
Que la bouchete par convant.
Je ne vous sai du nés que dire,
L'en nel' féist pas miex de cire.
Ele ot la bouche petitete,
Et por baisier son ami, preste;
Le chief ot blons et reluisant.
Que vous iroie-je disant?
Bele fu et bien atornée;
D'ung fil d'or ere galonnée,
S'ot ung chapel d'orfrois tout nuef,
Je qu'en oi véu vint et nuef,
A nul jor mès véu n'avoie
Chapel si bien ouvré de soie.
D'un samit qui ert tous dorés
Fu ses cors richement parés,
[p.57]
Lui avait tout de roses fait 859 De ses mains un beau chapelet.
Savez-vous quelle était sa mie?
Liesse qui ne le hait mie,
La gente et joyeuse aux doux chants.
A lui dès l'âge de sept ans
D'amour elle donna le gage.
Déduit la prend au doigt, l'engage
A la karole, et chaque amant
Moult s'enlace amoureusement.
Il était beau, elle était belle,
Et bien semblait rose nouvelle
A voir son teint vermeil et clair:
La moindre épine à cette chair
Si tendre eût fait une blessure:
Son front était blanc, sans plissure,
Ses sourcils bruns et bien arqués,
Ses yeux gros et si enjoués
Qu'ils paraissaient toujours sourire
Avant même la bouche rire,
Qui toute mignonne s'ouvrait,
Toujours aux baisers s'apprêtait.
Du nez, je ne sais que vous dire;
On n'en fait pas de mieux en cire.
Son chef était blond et luisant.
Que vous irai-je encor disant?
Belle était et bien atournée,
D'un fil d'or toute galonnée;
Son chapel d'or était tout neuf,
J'en ai vu plus de vingt et neuf,
Mais jamais chapel, que je croie,
Si bien ouvré de belle soie.
Son corps était enfin paré
De ce riche satin doré
[p.58]
De quoi son ami avoit robe, 889 Si en estoit assés plus gobe.
VI
Ci dit l'Amant des biax atours
Dont iert vestus li Diez d'Amours.
A li se tint de l'autre part
Li Diex d'Amors, cil qui départ
Amoretes à sa devise.
C'est cil qui les amans justise,
Et qui abat l'orguel des gens,
Et si fait des seignors sergens,
Et des dames refait bajesses,
Quant il les trove trop engresses.
Li Diex d'Amors de la façon,
Ne resembloit mie garçon:
De beaulté fist moult à prisier,
Mès de sa robe devisier
Criens durement qu'encombré soie.
Il n'avoit pas robe de soie,
Ains avoit robe de floretes,
Fete par fines amoretes
A losenges, à escuciaus,
A oiselés, à lionciaus,
Et à bestes et à liépars;
Fu la robe de toutes pars
Portraite, et ovrée de flors
Par diverseté de colors.
Flors i avoit de maintes guises
Qui furent par grant sens assises:
Nulle flor en esté ne nest
Qui n'i soit, neis flor de genest,
[59]
Que Déduit son ami préfère, 893 Faveur dont moult elle était fière.
VI
Ci dit l'Amant les beaux atours
Dont est vêtu le Dieu d'Amours.
Tout près d'eux d'autre part s'avance
Dieu d'Amours. C'est lui qui dispense
Les amourettes aux amants,
Et qui rabat l'orgueil des gens,
Et quand les trouve trop méchantes
Des dames fait d'humbles servantes
Et des seigneurs simples sergents;
C'est lui le maître des amants.
Du Dieu d'Amours telle est la grâce
Qu'on devine sa noble race;
On est surpris de sa beauté,
Et nul sa robe, en vérité,
Ne saurait peindre, que je croie.
Il n'avait pas robe de soie,
Mais bien avait robe de fleurs,
Oeuvre d'amour de mille coeurs.
Ce n'était qu'écussons, lozanges,
Léopards, animaux étranges,
Oiseaux de diverses couleurs:
Ce n'était que bouquets de fleurs
De mille sortes variées
Et artistement mariées.
Nulle fleur en été ne naît
Qui n'y fût; la fleur de genêt,
La violette, la pervenche,
Mainte fleur azur, jaune ou blanche, [p.60]
Ne violete, ne parvanche,919 Ne fleur inde, jaune ne blanche;
Si ot par leus entremeslées
Foilles de roses grans et lées.
Il ot ou chief ung chapelet
De roses; mès rossignolet
Qui entor son chief voletoient,
Les foilles jus en abatoient:
Car il iert tout covers d'oisiaus.
De papegaus, de rossignaus,
De calandres et de mesanges;
Il sembloit que ce fust uns anges
Qui fust tantost venus du ciau.
Amors avoit ung jovenciau
Qu'il faisoit estre iluec delés;
Douz-Regard estoit apelés.
Icis bachelers regardoit
Les caroles, et si gardoit
Au Diex d'Amors deux ars turquois.
Li uns des ars si fu d'un bois
Dont li fruit iert mal savorés;
Tous plains de nouz et bocerés
Fu li ars dessous et dessore,
Et si estoit plus noirs que more[18a]. Li autres ars fu d'un plançon
Longuet et de gente façon;
Si fu bien fait et bien dolés,
Et si fu moult bien pipelés.
Dames i ot de tous sens pointes,
Et valés envoisiés et cointes.
Ices deux ars tint Dous-Regars
Qui ne sembloit mie estre gars,
Avec dix des floiches son mestre.
Il en tint cinq en sa main destre;
[p.61]
A la belle rose y venait 923 Mêler son modeste reflet.
La tête il avait festonnée
De roses que l'aile étonnée
Des rossignolets effeuillait
Tout autour de son chapelet;
Car il était couvert sans cesse
De mille oiseaux de toute espèce,
De rossignols, de perroquets,
De mésanges, de roitelets;
Il semblait que ce fût un ange
Des cieux. Tout près d'Amour se range
Un jouvenceau son compagnon;
Doux-Regard, tel était son nom.
Joyeux la karole il regarde
Et dans chacune main il garde
Au Dieu d'Amours un arc turcquois.
Le premier des arcs est d'un bois
Aux fruits amers sans aucun doute;
Son aspect repoussant dégoûte;
Il est plein de bosses, de noeuds,
Et plus noir que More hideux[18]. L'autre, au contraire, est d'une branche
Flexible, gracieuse et blanche,
Toute couverte de dessins
Des plus jolis et des plus fins.
On n'y voyait que dames gentes,
Varlets aux mines avenantes.
Doux-Regard les tenait tous deux
Et cinq flèches pour chacun d'eux.
De sa main droite les plus belles
A son maître il tendait; les ailes,
Les coches, tout était bien fait;
Tout couvert d'or le fût brillait
[p.62]
Mès moult orent ices cinq floiches 953 Les penons bien fais, et les coiches:
Si furent toutes à or pointes,
Fors et tranchans orent les pointes,
Et aguës por bien percier,
Et si n'i ot fer ne acier;
Onc n'i ot riens qui d'or ne fust,
Fors que les penons et le fust:
Car el furent encarrelées
De sajetes d'or barbelées.
La meillore et la plus isnele
De ces floiches, et la plus bele,
Et cele où li meillor penon
Furent entés, Biautés ot non[19]. Une d'eles qui le mains blece,
Ot non, ce m'est avis, Simplece.
Une autre en i ot apelée
Franchise; cele iert empenée
De valor et de cortoisie.
La quarte avoit non Compaignie:
En cele ot moult pesant sajete,
Ele n'iert pas d'aler loing preste;
Mès qui de près en vosist traire[20], Il en péust assez mal faire.
La quinte avoit non Biau-Semblant,
Ce fut toute la mains grévant,
Ne porquant el fait moult grant plaie;
Mès cis atent bonne menaie,
Qui de cele floiche est plaiés,
Ses maus en est mielx emplaiés:
Car il puet tost santé atendre,
S'en doit estre sa dolor mendre.
Cinq floiches i ot d'autre guise,
Qui furent lédes à devise:
[p.63]
Garni de pointe meurtrière 957 De fer non, ni d'acier vulgaire.
Du reste, rien qui d'Or ne fût,
Sauf les ailerons et le fût,
Car les pointes étaient doublées
De sagettes d'or barbelées.
Des traits le plus prompt, le meilleur,
Et le plus beau pour sa couleur,
Et les plumes de son enture[19b] Était Beauté. De sa nature
Simplesse est moins à redouter.
Le tiers Franchise, à n'en douter,
De valeur et de courtoisie
Fut empenné. Puis Compagnie
Quatrième; à son dard pesant,
On sentait que peu malfaisant
De loin, grand mal il pouvait faire
Si de près on le voulait traire[20b]. Le cinquième était Beau-Semblant,
Le moins dangereux, qui pourtant
Fait grand' blessure; mais sa plaie
Laisse espoir qui les maux défraie,
Permet d'attendre la santé,
Par quoi le coeur est conforté.
L'autre main tenait au contraire
Cinq traits d'une horrible matière.
[p.64]
Li fust estoient et li fer 987 Plus noirs que déables d'enfer.
La première avoit non Orguex,
L'autre qui ne valoit pas miex,
Fu apelée Vilenie;
Icele fu de felonie
Toute tainte et envenimée
La tierce fu Honte clamée,
Et la quarte Desespérance:
Novel-Penser fu sans doutance[21] Apelée la darreniere.
Ces cinq floiches d'une maniere
Furent, et moult bien resemblables;
Moult par lor estoit convenables
Li uns des arcs qui fu hideus,
Et plains de neus, et eschardeus;
Il devoit bien tiex floiches traire,
Car el erent force et contraire
As autres cinq floiches sans doute.
Mès ne diré pas ore toute
Lor forces, ne lor poestés.
Bien vous sera la vérités
Contée, et la sénéfiance
Nel' metré mie en obliance;
Ains vous dirai que tout ce monte,
Ainçois que je fine mon conte.
Or revendrai à ma parole:
Des nobles gens de la karole
M'estuet dire les contenances,
Et les façons et les semblances.
Li Diex d'Amors se fu bien pris
A une dame de haut pris,
Et delez lui iert ajoustés:
Icele dame ot non Biautés.
[p.65]
Leur fût était comme leur fer 983 Aussi noir que diable d'enfer.
C'était d'abord Orgueil. Vilenie
Venait après, de félonie
Tout empreint, tout envenimé.
Ce trait vaut le premier nommé,
Et le premier vaut le deuxième.
Ensuite Honte le troisième,
Le quatrième, Désespoir;
Enfin, le dernier, à le voir,
Nouveau-Penser me parût être[21b]. A peine peut-on reconnaître
Ces traits, tant ils sont ressemblants.
C'était bien les dignes pendants
De l'arc à figure hideuse,
Informe et toute raboteuse,
Qui me sembla fait tout exprès
Pour lancer de si vilains traits,
Car ils avaient force contraire
Aux cinq que je viens de pourtraire.
Céans vous ne pouvez savoir
Toute leur force et leur pouvoir;
Mais la vérité toute entière
Ne mettrez en doutance guère
Lorsque ce conte vous lirez;
Avant la fin vous le saurez.
Or revenons à ma parole.
Des nobles gens de la karole
Je vais vous dépeindre les jeux,
Le maintien, les airs gracieux.
Près de dame de grand' noblesse,
Galant, le dieu d'Amours s'empresse.
Elle était debout à côté
De lui; c'était Dame Beauté
[p.66]
Ainsinc cum une des cinq fleches, 1021
En li ot maintes bonnes teches[22]: El ne fu oscure, ne brune,
Ains fu clere comme la lune,
Envers qui les autres estoiles
Resemblent petites chandoiles.
Tendre ot la char comme rousée,
Simple fu cum une espousée,
Et blanche comme flor de lis;
Si ot le vis cler et alis,
Et fu greslete et alignie,
Ne fu fardée ne guignie:
Car el n'avoit mie mestier
De soi tifer ne d'afetier.
Les cheveus ot blons et si lons
Qu'il li batoient as talons;
Nez ot bien fait, et yelx et bouche.
Moult grant douçor au cuer me touche,
Si m'aïst Diex, quant il me membre
De la façon de chascun membre,
Qu'il n'ot si bele fame où monde.
Briément el fu jonete et blonde,
Sade, plaisant, aperte et cointe,
Grassete et gresle, gente et jointe.
[p.67]
Comme la flèche merveilleuse 1017
De vertus riche et généreuse,[22b] Obscure ni brune. Tel luit
L'astre radieux de la nuit,
Près de qui les autres étoiles
Ne sont que petites chandoiles.
Elle était blanche comme un lys,
Le teint, le front clairs et polis,
La chair tendre comme rosée
Et simple comme une épousée:
Taille grêle, ensemble charmant,
Sans fard et sans déguisement,
Car elle n'avait, je vous jure,
Besoin d'atours ni de parure.
Ses blonds cheveux étaient si longs
Qu'ils venaient battre ses talons,
Bien faits son nez, ses yeux, sa bouche.
Moult grand' douceur au coeur me touche
(M'assiste Dieu!) quand je revois
Tous ses charmes comme autrefois!
N'était si belle femme au monde!
Bref, elle était jeunette et blonde,
Au regard doux, sade et plaisant,
Au corps rondelet, svelte et gent.
[p.68]
VII
Ci parle l'Amant de Richesse, 1045 Qui moult estoit de grant noblesse;
Mais de si grant boban estoit,
Que nul povre home n'adaignoit,
Ainz le boutoit tousjors arriere:
Si l'en doit-l'en avoir mains chiere.
Près de Biauté se tint Richece,
Une dame de grant hautece,
De grant pris et de grant affaire.
Qui à li ne as siens meffaire
Osast riens par fais, ou par dis,
Il fust moult fiers et moult hardis;
Qu'ele puet moult nuire et aidier.
Ce n'est mie ne d'ui ne d'ier
Que riches gens ont grant poissance
De faire ou aïde, ou grévance.
Tuit li greignor et li menor
Portoient à Richece honor:
Tuit baoient à li servir,
Por l'amor de li deservir;
Chascuns sa dame la clamoit,
Car tous li mondes la cremoit;
Tous li mons iert en son dangier.
En sa cort ot maint losengier,
Maint traïtor, maint envieus:
Ce sunt cil qui sunt curieus
De desprisier et de blasmer
Tous ceus qui font miex à amer.
Par devant por eus losengier,
Loent les gens li losengier;
[p.69]
VII
Ci parle l'Amant de Richesse 1041 Qui dame était de grand' noblesse
Mais de si grand orgueil était
Que nul pauvre homme n'accueillait,
Mais le boutait toujours arrière;
Aussi doit-on l'avoir moins chère.
Trônait Richesse près Beauté.
Dame c'était de grand' fierté,
De grand prix et de grande affaire.
Bien hardi qui osât méfaire
A elle ou aux siens. Elle peut
Aider, nuire quand elle veut.
Au riche la toute-puissance!
Les biens et les maux il dispense
A son gré; ce n'est pas d'hier.
Grands et petits, l'humble et le fier
Font honneur à dame Richesse,
Chacun à la servir s'empresse,
Afin d'obtenir ses faveurs;
Chacun veut porter ses couleurs,
Chacun reconnaît sa puissance
Par crainte et non par préférence.
Sa cour n'est qu'envieux, flatteurs
Et traîtres, et ces vils menteurs
S'attaquent surtout avec rage
Au plus aimable et au plus sage;
Devant c'est l'adulation
La plus vile; avec onction
Tout le monde en parole ils louent;
Mais leurs louanges les gens rouent
[p.70]
Tout le monde par parole oignent, 1075
Mès lor losenges les gens poignent[23]
Par derriere dusques as os[24], Qu'il abaissent des bons les los,
Et desloent les aloés,
Et si loent les desloés.
Maint prodommes ont encusés,
Et de lor honnor reculés
Li losengier par lor losenges;
Car il font ceus des cors estranges
Qui déussent estre privés:
Mal puissent-il estre arivés
Icil losengier plain d'envie!
Car nus prodons n'aime lor vie.
Richece ot une porpre robe,
Ice ne tenés mie à lobe,
Que je vous di bien et afiche
Qu'il n'ot si bele, ne si riche
Où monde, ne si envoisie.
La porpre fu toute orfroisie.
Si ot portraites à orfrois
Estoires de dus et de rois[25]. Si estoit au col bien orlée
D'une bende d'or néélée
Moult richement, sachiés sans faille.
Si i avoit tretout à taille
De riches pierres grant plenté
Qui moult rendoient grant clarté.
Richece ot ung moult riche ceint[26] Par desus cele porpre ceint;
La boucle d'une pierre fu
Qui ot grant force et grant vertu:
Car cis qui sor soi la portoit,
Nes uns venins ne redotoit;
[p.71]
Par derrière jusques aux os[24b]; 1071 Ils abaissent des bons les los,
Souillent partout la prudhommie,
Par contre exaltent l'infamie.
Par eux le bon est accusé
Et voit son honneur exposé
A l'hypocrite calomnie;
Tels on voit par leur perfidie
Maints preux souvent des cours chassés.
Qu'à leur tour soient de Dieu laissés
Tous ces vils flatteurs pleins d'envie;
Nul prud'homme n'aime leur vie.
Robe pourpre Richesse avait,
Et si nul pour faux le tenait,
Je ne crains pas qu'il me confonde,
Si belle robe n'est au monde,
Si riche ni si gente encor;
Car en ses lés la pourpre d'or
Retraçait à notre mémoire
De ducs et de rois mainte histoire[25b]. Bien en était le col ourlé
D'une bande d'or niellé,
Moult richement, je ne vous raille,
Puis y brillaient, de riche taille,
Pierres fines en quantité
Qui moult rendaient grande clarté.
Richesse avait riche ceinture[26b] Par dessus sa pourpre vêture;
La boucle d'une pierre était
Qui grand pouvoir et force avait;
Car celui qui cette ceinture
Porte, tous les venins conjure;
[p.72]
Nus nel' pooit envenimer, 1109 Moult faisoit la pierre à aimer.
Elle vausist à ung prodomme
Miex que trestous li ors de Romme.
D'une pierre fu li mordens,
Qui garissoit du mal des dens;
Et si avoit ung tel éur,
Que cis pooit estre asséur
Tretous les jors de sa véue,
Qui à géun l'avoit véue.
Li clou furent d'or esmeré,
Qui erent el tissu doré;
Si estoient gros et pesant,
En chascun ot bien ung besant.
Richece ot sus ses treces sores
Ung cercle d'or; onques encores
Ne fu si biaus véus, ce cuit,
Car il fu tout d'or fin recuit;
Mès cis seroit bons devisierres
Qui vous sauroit toutes les pierres,
Qui i estoient, devisier,
Car l'en ne porroit pas prisier
L'avoir que les pierres valoient,
Qui en l'or assises estoient.
Rubis i ot, saphirs, jagonces,
Esmeraudes plus de dix onces.
Mais devant ot par grant mestrise,
Une escharboucle où cercle assise,
Et la pierre si clere estoit,
Que maintenant qu'il anuitoit,
L'en s'en véist bien au besoing
Conduire d'une liue loing.
Tel clarté de la pierre yssoit,
Que Richece en resplendissoit
[p.73]
Nul ne le peut envenimer: 1103 C'est la pierre qui fait aimer;
Elle vaudrait à un prudhomme
Mieux que tretous les ors de Rome.
D'une pierre étaient les mordants
Qui guérissait du mal de dents,
Et tel à jeun qui l'aurait vue,
De conserver toujours la vue
Serait sûr, j'en suis convaincu,
Tant est puissante sa vertu.
Les clous gros et pesants, je pense,
Au moins comme un besant de France,
Étaient de fin or épuré
Et semaient le tissu doré.
Pour maintenir sa blonde tresse
Un cercle d'or avait Richesse;
Oncques nul de plus beau ne vit,
Car il était tout d'or recuit.
Ce serait un conteur habile
Celui dont la plume subtile
Toutes les pierres dépeindrait;
Car nul estimer ne saurait
La valeur de ces pierreries
Dans l'or habilement serties.
Dix onces de grenat je vis,
Saphyrs, émeraudes, rubis,
Mais par dessus tout dominante,
Une escarboude étincelante,
Sur le cercle assise, jetait
Au loin un si puissant reflet
Qu'en cette nuit portait la vue
Une lieue au moins d'étendue;
Et lueur telle en jaillissait
Que Richesse en resplendissait
[p.74]
Durement le vis et la face, 1143 Et entor li toute la place.
Richece tint parmi la main
Ung valet de grant biauté plain,
Qui fu ses amis veritiez.
C'est uns hons qui en biaus ostiez
Maintenir moult se délitoit.
Cis se chauçoit bien et vestoit,
Si avoit les chevaus de pris;
Cis cuidast bien estre repris
Ou de murtre, ou de larrecin,
S'en s'estable éust ung roucin.
Por ce amoit-il moult l'acointance
De Richece et la bien-voillance,
Qu'il avoit tous jors en porpens
De demener les grans despens,
Et el les pooit bien soffrir,
Et tous ses despens maintenir;
El li donnoit autant deniers
Cum s'el les puisast en greniers.
Après refu Largece assise,
Qui fu bien duite et bien aprise
De faire honor, et de despendre:
El fu du linage Alexandre;
Si n'avoit-el joie de rien
Cum quant el pooit dire, tien.
Néis Avarice la chétive
N'ert pas si à prendre ententive
Cum Largece ere de donner;
Et Diex li fesoit foisonner
Ses biens si qu'ele ne savoit
Tant donner, cum el plus avoit.
Moult a Largece pris et los;
Ele a les sages et les fos
[p.75]
Toute entière, son corps, sa face, 1137 Voire alentour toute la place.
Richesse tenait par la main
Un varlet de grand' beauté plein
Et son ami sans aucun doute.
Par dessus tout cet homme goûte
Grands hôtels, splendides châteaux,
Chaussures, vêtements royaux,
Chevaux de prix, vaste écurie.
Il eût craint d'être, je parie,
Repris de meurtre ou de larcin,
S'il eût en l'étable un roussin.
Aussi cherchait-il l'accointance
De Richesse et la bienviellance;
Car il ne songeait en tous temps
Qu'à démener les grands dépens,
Et bien pouvait-il, sans doutance,
Soutenir sa magnificence,
Car elle lui versait deniers
Comme puisant à pleins greniers.
Ensuite assise, était Largesse,
Dame généreuse et maîtresse
Passée en prodigalité.
Nul ne savait, en vérité,
Mieux faire honneur et l'or épandre;
Elle était du sang d'Alexandre,
Et plaisir ne prenait de rien
Comme de pouvoir dire: Tien.
Non, Avarice là chétive
N'est pas à garder attentive
Comme Largesse est à donner,
Et Dieu lui fait tant foisonner
Ses biens que toujours l'abondance
Surpasse sa magnificence.
[p.76]
Outréement à son bandon, 1177 Car ele savoit fere biau don;
S'ainsinc fust qu'aucuns la haïst,
Si cuit-ge que de ceus féist
Ses amis par son biau servise;
Et por ce ot-ele à devise
L'amor des povres et des riches.
Moult est fos haus homs qui est chiches!
Haus homs ne puet avoir nul vice,
Qui tant li griet cum avarice:
Car hons avers ne puet conquerre
Ne seignorie, ne grant terre;
Car il n'a pas d'amis plenté,
Dont il face sa volenté.
Mès qui amis vodra avoir,
Si n'ait mie chier son avoir,
Ains par biaus dons amis acquiere:
Car tout en autretel maniere
Cum la pierre de l'aïment
Trait à soi le fer soutilment,
Ainsinc atrait les cuers des gens
Li ors qu'en donne et li argens.
Largece ot robe toute fresche
D'une porpre sarrazinesche;
S'ot le vis bel et bien formé;
Mès el ot son col deffermé,
Qu'el avoit iluec en présent
A une dame fet présent,
N'avoit gueres, de son fermal,
Et ce ne li séoit pas mal,
Que sa cheveçaille iert overte,
Et sa gorge si descoverte,
[p.77]
Largesse aussi recherchent tous, 1171
Elle a les sages et les fous,
Tous sans réserve à son service;
Car toujours l'or de sa main glisse,
Et si quelqu'un la haïssait,
Bien vite un ami s'en ferait
Par sa généreuse franchise;
Aussi tient-elle en toute guise
Du pauvre et du riche l'amour.
Fol le Grand au coeur chiche et sourd!
Un Grand ne peut avoir nul vice
Qui l'abaisse autant qu'avarice:
Avare ne peut obtenir
Honneurs ni grands fiefs conquérir,
Car d'amis certes il n'a guère
Qui veuillent sa volonté faire.
Tel qui veut des amis avoir,
Qu'il n'ait pas trop cher son avoir,
Mais par beaux dons qu'il les acquière.
C'est ainsi de même manière
Que l'on voit la pierre d'aimant
Tirer le fer subtilement;
Ainsi le coeur des gens attire
L'argent qu'on donne tire à tire.
Largesse avait frais vêtement
De riche pourpre d'Orient,
Les traits beaux et pleins d'élégance,
Le col ouvert par négligence,
Car elle avait tout justement
A certaine dame en présent
Son fermail octroyé naguère.
J'aimais assez cette manière
De laisser sa coiffe s'ouvrir
Et sa gorge se découvrir;
[p.78]
Que parmi outre la chemise 1209 Li blanchoioit sa char alise.
Largece la vaillant, la sage,
Tint ung chevalier du linage
Au bon roy Artus de Bretaigne[27]: Ce fut cil qui porta l'enseigne
De Valor et le gonfanon.
Encor est-il de tel renom,
Que l'en conte de li les contes
Et devant rois, et devant contes.
Cil chevalier novelement
Fu venus d'ung tornoiement,
Où il ot faite por s'amie
Mainte jouste et mainte envaïe,
Et percié maint escu bouclé,
Maint hiaume i avoit desserclé,
Et maint chevalier abatu,
Et pris par force et par vertu.
Après tous ceus se tint Franchise,
Qui ne fu ne brune ne bise,
Ains ere blanche comme nois,
Et si n'ot pas nés d'Orlenois[28], Ainçois l'avoit lonc et traitis,
Iex vairs rians, sorcis votis:
S'ot les chevous et blons, et lons,
Et fu simple comme uns coulons.
Le cuer ot dous et débonnaire:
Ele n'osast dire ne faire
A nuli riens qu'el ne déust;
Et s'ele ung homme cognéust
Qui fust destrois por s'amitié,
Tantost éust de li pitié,
[p.79]
Car dessous sa chemise fine1205 Blanchoyait sa belle poitrine.
Tenait Largesse au coeur vaillant
Un beau chevalier descendant
Du bon roi Artus de Bretaigne,[27b] Celui-là qui tenait l'enseigne
De Valeur et le gonfanon.
Encor est-il de tel renom
Que l'on conte de lui les contes,
Et devant rois et devant comtes.
Ce chevalier nouvellement
Était venu d'un tournoiement,
Où fait avait pour sa maîtresse
Mainte joûte et mainte prouesse
Et percé maint écu bouclé,
Et de sa lance décerclé
Maint haume et puis mainte visière,
Maint chevalier dans la poussière
Avait de son bras abattu
Et pris par force et par vertu.
Ensuite se tenait Franchise
Qui n'était ni brune ni bise,
Au teint plus que la neige blanc,
Et n'avait pas nez d'Orléan[28b], Mais long et bien fait au contraire,
Sourcils-arqués, prunelle claire,
Longs cheveux blonds ceints d'un bandeau,
Et l'air simple d'un colombeau:
Le coeur si doux et débonnaire
Que jamais il n'eût osé faire
Aux autres que ce qu'il devait;
Car si nul homme elle savait
Qui fût pour l'amour d'elle en peine,
Point ne lui serait inhumaine;
[p.80]
Qu'ele ot le cuer si pitéable, 1241 Et si dous et si amiable,
Que se nus por li mal traisist,
S'el ne li aidast, el crainsist
Qu'el féist trop grant vilonnie.
Vestue ot une sorquanie,
Qui ne fu mie de borras:
N'ot si bele jusqu'à Arras;
Car el fu si coillie et jointe,
Qu'il n'i ot une seule pointe
Qui à son droit ne fust assise.
Moult fu bien vestue Franchise;
Car nule robe n'est si bele
Que sorquanie à damoisele.
Fame est plus cointe et plus mignote
En sorquanie que en cote:
La sorquanie qui fu blanche
Senefioit que douce et franche
Estoit cele qui la vestoit.
Uns bachelers jones s'estoit
Pris à Franchise lez à lez;
Ne soi comment ert apelé,
Mès biaus estoit, se il fust ores
Fiex au seignor de Gundesores[29].
VIII
Ci parle l'Aucteur de Courtoisie[30] Qui est courtoise et de tous prisie,
Et par tout fet moult à loer:
Chascun doit Courtoisie amer.
Après se tenoit Cortoisie,
Qui moult estoit de tous prisie,
[p.81]
Bien plus, son coeur compatissant 1239 Et si aimable, lui voyant
L'âme trop durement atteinte,
A son aide viendrait, de crainte
De causer quelque grand malheur.
D'un drap fin de grande valeur
La vêtait capote plus belle
Que jamais n'en porta pucelle
D'ici Arras. Si fraîche était
Et si bien faite, qu'on n'aurait
Repris la plus petite pointe.
Femme est plus gentille et mieux jointe
Ainsi qu'en cote simplement.
Charmant était ce vêtement,
Car nulle robe n'est si belle
Qu'une capote à damoiselle.
Cette capote de drap blanc
Indiquait qu'un coeur doux et franc
Battait en sa belle poitrine.
Un jouvenceau de bonne mine
Près de Franchise se tenait;
Je ne sais comme on le nommait,
Mais il était beau, puis encore
Fils du seigneur de Gundesore[29b].
VIII
L'Auteur parle de Courtoisie
Moult courtoise et de tous bénie,
Ne cherchant qu'à faire plaisir;
Aussi chacun la doit chérir.
Après se tenait Courtoisie
Qui moult était de tous chérie.
[p.82]
Si n'ere orguilleuse ne fole. 1271 C'est cele qui à la karole
La soe merci m'apela
Ains que nule, quant je vins là,
El ne fu ne nice, n'umbrage,
Mès sages auques sans outrage,
De biaus respons et de biaus dis,
Onc nus ne fu par li laidis,
Ne ne porta nului rancune.
El fu clere comme la lune
Est avers les autres estoiles[31] Qui ne resemblent que chandoiles.
Faitisse estoit et avenant,
Je ne sai fame plus plaisant.
Ele ere en toutes cors bien digne
D'estre emperieris, ou roïne.
A li se tint uns chevaliers
Acointables et biaus parliers,
Qui sot bien faire honor as gens,
Li chevaliers fu biaus et gens,
Et as armes bien acesmés
Et de s'amie bien amés.
La bele Oiseuse vint après,
Qui se tint de moi assés près.
De cele vous ai dit sans faille
Toute la façon et la taille;
Jà plus ne vous en iert conté,
Car c'est cele qui la bonté
Me fist si grant qu'ele m'ovri
Le guichet del vergier flori.
[p.83]
Son coeur ne connait pas l'orgueil. 1269 C'est elle qui me fit accueil
Avant tout autre à la karole
Et vint m'adresser la parole.
Son air ouvert et souriant,
Son abord simple et engageant,
Son esprit vif, ses réparties
Toujours fines et bien senties
Dénotaient toute sa bonté.
Comme la lune sa beauté
Brillait, près de qui les étoiles[31b] Ne sont que petites chandoiles.
Je ne sais rien d'aussi plaisant
Que cet être aimable et charmant;
Dans les cours on verrait à peine
Plus digne impératrice ou reine.
Près d'elle un noble chevalier
Aimable et galant cavalier,
De bonne et docte compagnie,
Semblait bien aimé de sa mie;
Car il était beau, fier et gent
Dessous ses armes et vaillant.
Après venait la belle Oyseuse
Que je choisis pour ma danseuse.
Je vous ai tout au long conté
Tous ses atours et sa beauté;
Je n'ai plus rien à vous en dire.
Souvenez-vous qu'à mon martyre
C'est sa bonne âme qui mit fin
A la porte du beau jardin.
[p.84]
IX
Ici parole de Jonesce 1301 Qui tant est sote et jengleresce.
Après se tint mien esciant,
Jonesce au vis cler et luisant,
Qui n'avoit encores passés
Si cum je cuit, douze ans d'assés.
Nicete fu, si ne pensoit
Nul mal, ne nul engin qui soit;
Mès moult iert envoisie et gaie,
Car jone chose ne s'esmaie
Fors de joer, bien le savés.
Ses amis iert de li privés
En tel guise, qu'il la besoit
Toutes les fois que li plesoit,
Voians tous ceus de la karole:
Car qui d'aus deus tenist parole,
Il n'en fussent jà vergondeus,
Ains les véissiés entre aus deus
Baisier comme deus columbiaus.
Le valés fu jones et biaus,
Si estoit bien d'autel aage
Cum s'amie, et d'autel corage.
Ainsi karoloient ilecques
Ceste gens, et autres avecques,
Qui estoient de lor mesnies,
Franches gens et bien enseignies,
Et gens de bel afetement
Estoient tuit communément.
[p.85]
IX
Enfin Jeunesse la dernière1299
Si naïve et sotte et légère.
Ensuite, comme il m'en souvient,
La mignonne Jeunesse vient.
Ses douze premières années
A peine étaient-elles sonnées;
Ce n'était encor qu'un enfant
Au visage clair et luisant.
La pauvrette dans sa simplesse
Ne pensait à mal ni finesse,
Mais à rire, à se divertir,
A jouer; c'est le seul plaisir,
Comme vous savez, de l'enfance.
Comme elle sans expérience
Son petit ami la baisait
Toutes les fois qu'il lui plaisait,
Devant tous ceux de la karole.
Car aussi bien, quelque parole
Que l'on dît d'eux, sans s'émouvoir,
Vous eussiez pu toujours les voir
Se baiser comme tourterelles.
C'était bien les mêmes cervelles
Et la même naïveté,
Et même âge, et même beauté.
Ainsi cette gente assemblée
Dansait la karole, mêlée
A une foule de danseurs
Comme eux beaux et brillants seigneurs
Et dames de grandes manières
Aussi belles que les premières.
[p.86]
X
Comment le Dieu d'Amors suivant, 1329 Va au Jardin en espiant
L'Amant, tant qu'il soit bien à point
Que de ses cinq flesches soit point.
Quant j'oi véues les semblances
De ceus qui menoient les dances,
J'oi lors talent que le vergier
Alasse véoir et cerchier,
Et remirer ces biaus moriers,
Ces pins, ces codres, ces loriers.
Les kàroles jà remanoient,
Car tuit li plusors s'en aloient
O lor amies umbroier
Sous ces arbres por dosnoier.
Diex, cum menoient bonne vie!
Fox est qui n'a de tel envie;
Qui autel vie avoir porroit,
De mieudre bien se sofferroit,
Qu'il n'est nul greignor paradis
Qu'avoir amie à son devis.
D'ilecques me parti atant,
Si m'en alai seus esbatant
Par le vergier de çà en là,
Et li Diex d'Amors apela
Tretout maintenant Dous-Regart:
N'a or plus cure qu'il li gart
Son arc: donques sans plus atendre
L'arc li a commandé à tendre,
Et cis gaires n'i atendi,
Tout maintenant l'arc li tendi,
[p.87]
X
Ici vous allez voir comment 1329 Va le Dieu d'Amours épiant
L'Amant, tant que l'instant saisisse
Et de ses flèches le férisse.
Quand les danseurs j'eus admiré
Et leurs semblances à mon gré,
Je pus de ce verger splendide
Visiter les beautés sans guide,
Et rêver sous ces beaux mûriers,
Ces pins, coudriers et lauriers.
Du reste, désertant la danse,
Chacun de chercher le silence
Et l'ombre fraîche deux à deux
Dans les sentiers délicieux.
Dieu! qu'ils menaient joyeuse vie!
Fol de leur sort qui n'eût envie!
Qui telle vie avoir pourrait
D'autre bien moult se passerait;
Car posséder femme qu'on aime
Mieux vaut que le paradis même.
Lors donc, la karole quittant,
Je partis tout seul m'ébattant
Au hasard sur l'herbe nouvelle.
Soudain le Dieu d'Amours appelle
Tous bas Doux-Regard son ami,
Car il n'a plus besoin de lui,
Mais de son arc; sans plus attendre
Il lui commande de le tendre.
Doux-Regard céans obéit,
Tend l'arc, en même temps choisit
[p.88]
Si li bailla et cinq sajetes 1359 Fors et poissans, d'aler loing prestes.
Li Diex d'Amors tantost de loingIllustration: Li Diex d'Amors tantost de loing... Voir image Me prist à suivir, l'arc où poing.
Or me gart Diex de mortel plaie[32]! Se il fait tant que à moi traie,
Il me grevera moult forment.
Je qui de ce ne soi noient,
Vois par le vergier à délivre,
Et cil pensa bien de moi sivre;
Mès en nul leu ne m'arresté,
Devant que j'oi par tout esté.
Li vergiers par compasséure
Si fu de droite quarréure,
S'ot de lonc autant cum de large;
Nus arbres qui soit qui fruit charge,
Se n'est aucuns arbres hideus,
Dont il n'i ait ou ung, ou deus
Où vergier, ou plus, s'il avient.
Pomiers i ot, bien m'en sovient,
Qui chargoient pomes grenades,
C'est uns fruis moult bons à malades;
De noiers i ot grant foison,
Qui chargoient en la saison
Itel fruit cum sunt nois mugades,
Qui ne sunt ameres, ne fades;
Alemandiers y ot planté,
Et si ot où vergier planté
Maint figuier, et maint biau datier;
Si trovast qu'en éust mestier,
Où vergier mainte bone espice,
Cloz de girofle et requelice,
Graine de paradis novele,
Citoal, anis, et canele[33], [p.89]
Cinq des flèches et lui présente 1359 La plus rapide et plus puissante.
Le Dieu d'Amours tantôt de loin
Me prend à suivre l'arc au poing.
Mon Dieu! de blessure mortelle[32b] Garde-moi; sa flèche cruelle
Me frapperait trop durement!
Moi, sans rien voir, innocemment,
Tandis qu'il me suit et me vise,
Cà et là je vais à ma guise
Sans m'arrêter et sans m'asseoir;
Je veux partout aller, tout voir.
Ce verger couvrait une espace
Carré dont chaque immense face
Formait des angles réguliers.
Il n'était point d'arbres fruitiers,
Fors les malfaisantes espèces,
Dont il n'y eût une ou deux pièces
Au verger, ou plus, s'il advient.
C'était pommiers, il m'en souvient.
Qui tous portaient pommes grenades,
Fruit excellent pour les malades,
Et puis noyers à grand' foison
Qui fruits portaient en la saison
Semblables à des noix muscades
Qui ne sont amères ni fades,
Entremêlés de beaux dattiers
Et de figuiers et d'amandiers;
Voire encor mainte bonne épice,
Clou de girofle et doux réglisse
Pourrait-on, cherchant avec soin,
Trouver, s'il en était besoin,
Graine de paradis nouvelle,
Citoal, anis ou cannelle[33b] [p.90]
Et mainte espice délitable, 1393
Que bon mengier fait après table.[34] Où vergier ot arbres domesches,
Qui chargoient et coins et pesches,
Chataignes, nois, pommes et poires,
Nefles, prunes blanches et noires,
Cerises fresches merveilletes,
Cormes, alies et noisetes;
De haus loriers et de haus pins
Refu tous puéplés li jardins,
Et d'oliviers et de ciprés,
Dont il n'a gaires ici prés:
Ormes y ot branchus et gros,
Et avec ce charmes et fos,
Codres droites, trembles et chesnes,
Erables haus, sapins et fresnes.
Que vous iroie-je notant?
De divers arbres i ot tant,
Que moult en seroie encombrés,
Ains que les éusse nombrés;
Sachiés por voir, li arbres furent
Si loing à loing cum estre durent.
Li ung fu loing de l'autre assis
Plus de cinq toises, ou de sis:
Mès li rain furent lonc et haut,
Et por le leu garder de chaut,
Furent si espés par deseure,
Que li solaus en nesune eure
Ne pooit à terre descendre,
Ne faire mal à l'erbe tendre.
Où vergier ot daims et chevrions,
Et moult grant plenté d'escoirions,
Qui par ces arbres gravissoient;
Connins i avoit qui issoient
[p.91]
Et mainte épice complément 1393
Choisi du repas d'un gourmand[34b]. Puis en ce verger magnifique
Croît aussi le fruit domestique,
Pêches et coins et cerisiers,
Cormes, alises, noisetiers,
Chataignes, noix, pommes et poires,
Nèfles, prunes blanches et noires.
De tous côtés dans ce jardin
Surgit le laurier, le haut pin,
Des gros ormes l'épais branchage,
Hêtres, charmes au clair feuillage,
Et l'olivier et le cyprès
Comme on n'en voit guère ici-près,
Coudriers droits, trembles et chênes,
Érables hauts, sapins et frênes.
Que vous irai-je encor notant?
D'arbres divers y avait tant,
Qu'avant d'en avoir dit le nombre,
J'ai peur que ce détail encombre.
Sachez aussi qu'avec grand art
On avait, et non par hasard,
Entre eux ménagé la distance
De cinq à six toises, je pense.
Mais de leurs verts rameaux l'ampleur,
Bravant du soleil la chaleur,
L'empêchait au sol de descendre
Dessécher l'herbe fine et tendre,
Sans que jamais pût son ardeur
Percer leur dôme protecteur.
Partout daims et chevreuils timides
Bondissaient, écureuils rapides
Escaladaient le tronc des pins,
Et tout le jour mille lapins
[p.92]
Toute jor hors de lor tesnieres, 1427 Et en plus de trente manieres
Aloient entr'eus tornoiant
Sor l'erbe fresche verdoiant.
Il ot par leus cleres fontaines,
Sans barbelotes et sans raines,
Cui li arbres fesoient umbre;
Mès n'en sai pas dire le numbre.
Par petis tuiaus que Déduis
Y ot fet fere, et par conduis
S'en aloit l'iaue aval, fesant
Une noise douce et plesant.
Entor les ruissiaus et les rives
Des fontaines cleres et vives,
Poignoit l'erbe freschete et drue;
Ausinc y poïst-l'en sa drue
Couchier comme sor une coite,
Car la terre estoit douce et moite
Por la fontaine, et i venoit
Tant d'erbe cum il convenoit.
Mès moult embelissoit l'afaire
Li leus qui ere de tel aire[35], Qu'il i avoit tous jours plenté
De flors et yver et esté.
Violete y avoit trop bele,
Et parvenche fresche et novele;
Flors y ot blanches et vermeilles,
De jaunes en i ot merveilles.
Trop par estoit la terre cointe,
Qu'ele ere piolée et pointe
De flors de diverses colors,
Dont moult sunt bonnes les odors.
Ne vous tenrai jà longue fable
Du leu plesant et délitable;
[p.93]
Saillissaient hors de leur tanières, 1427 Et de plus de trente manières
Se poursuivaient en tournoyant
Parmi le gazon verdoyant.
De tous côtés claires fontaines,
Sans crapauds ni bêtes vilaines,
Coulaient sous le feuillage ombreux.
Ces ruisseaux étaient si nombreux
Que Déduit fit faire une foule
De petits tuyaux où s'écoule
Par maints canaux l'onde faisant
Un murmure doux et plaisant.
Entour ces ruisseaux et les rives
Des fontaines claires et vives
Frais et dru poussait le gazon.
Aussi coucher y pourrait-on
Sa mie ainsi que sur la coite,
Car la terre était douce et moite
Par la fontaine, et il venait
Tant d'herbe comme il convenait.
Mais moult embellissait l'affaire
Surtout le beau site dont l'aire[35b] Donnait le jour à quantité