Le roman de la rose / Par Guillaume de Lorris et Jean de Meung; Édition accompagnée d'une traduction en vers; Précédée d'une Introduction, Notices historiques et critiques; Tome I
Le Roman de la Rose
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.
XIX
Comment Bel-Acueil humblementIllustration: Ge vi
vers moi tout droit venant... Voir image
Offrit à l'Amant doucement
A passer pour véoir les Roses
Qu'il désiroit sor toutes choses.
Ainsinc que je me porpensoie
S'oultre la haie passeroie,
Ge vi vers moi tout droit venant
Ung varlet bel et avenant,
En qui il n'ot riens que blasmer:
Bel-Acueil se faisoit clamer,
[p.183]
Amour s'est tôt évanoui, 2863 Et je restai tout ébloui
Vers moi ne voyant plus personne.
Déréchef mon mal m'aiguillonne,
Et je sais que guérir ne puis
Que par le bouton où j'ai mis
Tout mon coeur et mon espérance.
Or, en nul je n'ai confiance
Fors en Amour pour l'obtenir.
Du premier coup j'ai dû sentir
Que n'en avais nulle puissance
Sans sa gracieuse assistance.
Les rosiers étaient entourés
D'un cercle d'arbrisseaux fourrés;
Or, j'aurais franchi la clôture
Moult volontiers pour la capture
Du bouton bel et parfumé,
Si n'eusse craint d'être blâmé;
Mais tôt pouvait-on me surprendre
Sans me laisser les roses prendre.
XIX
Comment Bel-Accueil humblement
Offrit à l'Amant doucement
Le passage pour voir les Roses
Qu'il désirait sur toutes choses.
Comme à me demander j'étais
Si la haie outrepasserais,
Droit à moi je vis d'aventure
Varlet venir de gente allure
En qui rien n'était à blâmer.
Bel-Acueil se faisait nommer,
[p.184]
Filz fu Cortoisie la sage. 2887 Cis m'abandonna le passage
De la haie moult doucement,
Et me dist amiablement:
Bel-Acueil parle.
Biaus amis chiers, se il vous plest,
Passés la haie sans arrest,
Por l'odor des Roses sentir;
Ge vous i puis bien garantir,
N'i aurés mal ne vilonnie,
Se vous vous gardés de folie.
Se de riens vous i puis aidier,
Jà ne m'en quiers faire prier;
Car près sui de vostre servise,
Ge le vous di tout sans faintise.
L' Amant respond.
Sire, fis-ge à Bel-Acueil,
Ceste promesse en gré recueil:
Si vous rens graces et merites
De la bonté que vous me dites;
Car moult vous vient de grant franchise.
Puisqu'il vous plaist, vostre servise
Suis prest de prendre volentiers.
Par ronces et par esglentiers
Dont en la haie avoit assés,
Sui maintenant oultre passés.
Vers le bouton m'en vois errant,
Qui mieudre odor des autres rent,
Et Bel-Acueil me convoia.
Si vous di que moult m'agréa,
Dont ge me poi si près remaindre,
Que au bouton péusse ataindre.
[p.185]
Fils de la sage Courtoisie. 2893 Lors de passer il me convie
Outre la haie, et doucement
Me dit moult amicalement:
Bel-Accueil parle.
«Vous plairait-il passer la haie,
Bel ami, qui tant vous effraie,
Pour l'odeur des roses sentir?
Je puis combler votre désir.
Vous n'aurez mal ni vilenie
Si vous vous gardez de folie.
Si je puis en rien vous aider,
Je ne me ferai pas prier,
Et je m'offre en toute franchise
A vous servir à votre guise.
L'Amant répond.
A Bel-Accueil j'ai répondu:
Sire, j'accepte confondu
Votre promesse et vous rends grâce,
Car votre bonté me surpasse;
Mais vous parlez si franchement
Que je ne puis faire autrement
Que d'accepter par déférence.»
Lors donc, grâce à son assistance,
Je franchis ronces, églantiers,
Qui me séparaient des rosiers,
Et fus cherchant la fleur aimée
Plus que toute autre parfumée,
Et Bel-Accueil m'accompagnait.
Lors bien heureux mon coeur était
D'approcher de si près la rose
Que je voyais là fraîche éclose, [p.186]
Bel-Acueil moult bien me servi, 2917 Quant le bouton de si près vi;
Mès uns vilains qui grant honte ait,
Près d'ilecques repost s'estoit.
Dangiers ot nom, si fu closiers
Et garde de tous les Rosiers.
En ung destor fu li cuvers,
D'erbes et de fuelles couvers
Por ceus espier et sorprendre
Qu'il voit as Roses la main tendre.
Ne fu mie seus li gaignons,
Ainçois avoit à compaignons
Male-Bouche le gengléor,
Et avec lui Honte et Paor.
La miex vaillans d'aus si fu Honte;
Et sachiés que qui à droit conte
Son parenté et son linage,
El fu fille Raison la sage,
Et ses peres ot non Meffez,
Qui est si hidous et si lez,
Conques o lui Raison ne jut,
Mès du véoir Honte conçut,
Et quant Diex ot fait Honte nestre,
Chastéé, qui dame doit estre
Et des Roses et des boutons,
Iert assaillie des gloutons,
Si qu'ele avoit mestiers d'aïe,
Car Venus l'avoit envaïe,
Qui nuit et jor sovent li emble
Boutons et Roses tout ensemble.
Lors requist à Raison sa fille
Chastéé, que Venus essille:
Por ce que desconseillie iere
Volt Raison fere sa priere,
[p.187]
Et Bel-Accueil moult je bénis 2923 Quand de si près le bouton vis.
Mais, hélas! fâcheuse rencontre!
Un vilain dormait à rencontre;
C'était Danger, l'affreux closier
Et le gardien du beau rosier.
Pour ceux épier et surprendre
Qu'il voit au rosier la main tendre,
Il était, le traître, couché
Sous l'herbe et les feuilles caché.
Le chien n'était pas seul, du reste,
Car je vis, compagnon funeste,
Malebouche le clabaudeur
Après lui traînant Honte et Peur.
De tous la meilleure était Honte;
Car aussi bien si l'on remonte
A sa naissance et sa maison,
Elle est de la sage Raison
La fille, et Méfait est son père,
Monstre hideux et sanguinaire.
Jamais Raison ne lui céda,
Un regard seul la féconda;
Et lorsque Dieu Honte fit naître,
Chasteté qui dame doit être
Et des roses et des boutons,
Seule à la merci des gloutons,
En vain implorait assistance.
Vénus l'avait en sa puissance,
Vénus qui, le jour et la nuit,
Et roses et boutons ravit.
Chasteté par Vénus navrée
A Raison vint toute éplorée
Et sa fille lui demanda.
Raison sa prière exauça
[p.188]
Et li presta à sa requeste 2951 Honte qui est simple et honeste:
Et por les Roses miex garnir,
I fist Jalousie venir
Paor qui bée durement
A faire son commandement.
Or sunt as Roses garder troi,
Por ce que nus, sans lor otroi,
Ne Rose, ne bouton n'emport.
Ge fusse arivés à bon port,
Se d'els troi ne fusse aguetiés:
Car li frans, li bien afetiés
Bel-Acueil se penoit de faire
Quanqu'il savoit qui me doit plaire.
Sovent me semont d'aprochier
Vers le bouton, et d'atouchier
Au Rosier qui l'avoit chargié[62]; De ce me donnoit-il congié.
Por ce qu'il cuide que gel' voille,
A-il coillie une vert foille
Lez le bouton qu'il m'a donnée,
Por ce que près ot esté née.
De la foille me fis moult cointe;
Et quant ge me senti acointe
De Bel-Acueil, et si privés,
Ge cuidai bien estre arrivés.
Lors ai pris cuer et hardement
De dire à Bel-Acueil comment
Amors m'avoit pris et navré.
Sire, fis-ge, jamès n'auré
Joie, se n'est par une chose,
Que j'ai dedans le cuer enclose
Une moult pesant maladie;
Ne sai comment ge le vous die,
[p.189]
Et lui prêta sur sa requête 2957 Honte qui est simple et honnête,
Et pour les roses mieux garnir,
Jalousie aussi fit venir
Peur toujours prête à son service
Contre Vénus et sa malice.
Ainsi, ces trois gardiens fâcheux
Veillaient que nul audacieux
Ne vînt rose ou bouton soustraire.
Au bout de ma dure carrière,
J'étais, si ne fusse épié;
Car mon gent et doux allié,
Bel-Accueil, s'efforçait de faire
Tout ce qu'il savait pour me plaire,
Souvent m'exhortait d'approcher
Vers le bouton, et de toucher
Du moins le Rosier qui le porte,
M'encourageant de toute sorte.
Il fut, prévenant mon désir,
Une verte feuille cueillir
Tout proche de la rose née
Et qu'aussitôt il m'a donnée.
De la feuille alors je me fis
Parure, et quand je me sentis
Bel-Accueil aussi favorable,
Je crus mon succès véritable,
Et mon courage ranimant,
Je dis à Bel-Accueil comment
D'Amour j'étais, une victime:
«Sire, à moi nul bonheur n'estime
Que par une chose advenir,
Car je sens en mon coeur sévir
Une cruelle maladie.
Mon audace excuser vous prie,
[p.190]
Car ge vous criens à correcier: 2985 Miex vodroie à cotiaus d'acier
Piece à piece estre depéciés,
Que vous en fussiés correnciés.
Bel-Acueil
Dites, fet-il, vostre voloir,
Que jà ne m'en verrez doloir
De chose que vous puissiés dire.
L'Amant.
Lors li ai dit: Sachiés, biau sire,
Amors durement me tormente.
Ne cuidiés pas que ge vous mente;
Il m'a où cuer cinq plaies faites.
Jà les dolors n'en seront traites,
Se le bouton ne me bailliés,
Qui est des autres miex tailliés.
Ce est ma mort, ce est ma vie,
De nule riens n'ai plus envie.
Lors s'est Bel-Acueil effraés,
Bel-Acueil.
Et me dist: Frere, vous baés
A ce qui ne puet avenir:
Comment! me voulés-vous honnir?
Vous m'averiés bien assoté,
Se le bouton aviés osté
De son Rosier; n'est pas droiture
Que l'en l'oste de sa nature.
Vilains estes du demander,
Lessiés-le croistre et amander;
[p.191]
Car j'ai peur de vous courroucer: 2993 Mieux voudrais me voir dépecer
A couteaux d'acier pièce à pièce
Que de rien faire qui vous blesse.
Bel-Accueil.
Dites, fait-il, votre vouloir,
Jamais ne me verrez douloir
De rien que vous me puissiez dire.
L'Amant.
Lors je lui dis: Sachez, beau sire,
Qu'Amour me fait beaucoup souffrir,
A vous je n'oserais mentir.
Il m'a fait au coeur cinq blessures,
Point ne guériront mes tortures
Si le bouton ne m'est baillé
Plus que tout autre bien taillé;
Il est ma mort, il est ma vie,
Et rien de plus mon coeur n'envie.»
Alors Bel-Accueil plein d'effroi:
Bel-Accueil.
«Frère, répondit-il, pourquoi
Vous bercez-vous d'une espérance
Dont jamais n'aurez jouissance?
Comment, me voulez-vous honnir?
Car ce serait moult me trahir
Que de vouloir ôter la rose
Du rosier où elle repose.
C'est d'un coeur pervers, insensé,
Que l'oter d'où Dieu l'a placé.
[p.192]
Nel' voudroie avoir deserté 3011 Du Rosier qui l'a aporté,
Por nule riens vivant, tant l'ains.
L'Acteur.
Atant saut Dangiers li vilains
De là où il estoit muciés.
Grans fu, et noirs et hériciés,
S'ot les yex rouges comme feus,
Le nés foncié, le vis hideus,
Et s'escrie cum forcenés:
Dangier.
Bel-Acueil, por quoi amenés
Entor ces Roses ce vassaut?
Vous faites mal, se Diex me saut,
Qu'il bée à vostre avilement:
Dehait ait, fors vous solement[63], Qui en ces porpris l'amena!
Qui felon sert, itant en a.
Vous li cuidiés grant bonté faire,
Et il vous quiert honte et contraire.
XXIllustration: Comment
Dangier villainement... Voir image
Comment Dangier villainement
Bouta hors despiteusement
L'Amant d'avecques Bel-Acueil,
Dont il eut en son coeur grant dueil.
Fuiés, vassaus; fuiés de ci,
A poi que ge ne vous oci:
[p.193]
Moult vilaine est votre demande, 3017 Laissez qu'il croisse et qu'il s'amende,
Car ne voudrais le voir ravir
Au rosier qui l'a fait fleurir,
Sachez-le bien, pour rien au monde.»
L'Auteur.
Soudain surgit Danger l'immonde,
Du gîte où il s'était glissé,
Grand et noir, le poil hérissé,
Les yeux comme une flamme ardente,
Nez camus, face repoussante,
Il criait comme un forcené:
Danger.
«Bel-Accueil, qu'avez-vous mené
Ce vassal auprès de la Rose?
Par Dieu, vous fîtes belle chose,
Il veut votre avilissement.
Malheur! si de vous seulement[63b] Ne me venait cette avanie?
Félon servir, c'est félonie.
Or vous lui faites grand' bonté;
Lui vous rend honte et vileté.
XX
Comment Danger dans sa furie
Expulse avec ignominie
L'Amant d'avecque Bel-Accueil,
Dont il eut en son coeur grand deuil.
Fuyez, vassal, loin de ma vue;
Hors de là, sinon je vous tue!
[p.194]
Bel-Acueil mal vous congnoissoit, 3035 Qui de vous servir s'angoissoit.
Si le baés à conchier,
Ne me quier mès en vous fier:
Car bien est ores esprouvée
La traïson qu'avez couvée.
XXI
Ci dit que le villain Dangier
Chaça l'Amant hors du vergier
A une maçue à son col[64]: Si resembloit et fel et fol.
Plus n'osai ilec remanoir,
Por le vilain hidous et noir
Qui me menace à assaillir:
La haie m'a fait tressaillir
A grant paor et à grant heste;
Et li vilains crole la teste,
Et dist se jamès i retour,
Il me fera prendre ung mal tour.
Lors s'en est Bel-Acueil fois,
Et ge remès tous esbahis,
Honteus et mas, si me repens,
Quant onques dis ce que ge pens:
De ma folie me recors,
Si voi que livrés est mes cors
A duel, à poine et à martire,
Et de ce ai la plus grant ire,
Que ge n'osai passer la haie.
Nus n'a mal qui amors n'essaie:
Ne cuidiés pas que nus congnoisse,
S'il n'a amé, qu'est grant angoisse.
[p.195]
Bel-Accueil mal vous connaissait 3043 Qui de vous servir s'efforçait;
Car bien est maintenant prouvée
La trahison qu'avez couvée.
Ne songez pas à me tromper
Ni devers moi vous disculper.
XXI
Icile vilain Danger chasse
Le pauvre Amant hors de la place,
Une grand' massue à son col[64b], Il ressemblait félon et fol.
Je voyais, saisi d'épouvante,
Sa face noire et grimaçante
Qui menaçait de m'assaillir.
Je m'en fus vite refranchir
La haie, et cette horrible bête
De loin criait, branlant la tête:
Si jamais revenez un jour,
Je vous ménage un mauvais tour!
Bel-Accueil avait pris la fuite;
Epuisé de telle poursuite,
Je restai honteux, interdit,
Repassant ce que j'avais dit.
Alors je compris ma folie
Et combien mon âme remplie
Était d'amertume et d'horreur.
Ce qui plus torturait mon coeur,
C'était l'infranchissable haie.
Seul celui qui l'amour essaie
Connaît l'angoisse et la douleur,
Et la souffrance et le malheur.
[p.196]
Amors vers moi trop bien s'aquite 3065 De la poine qu'il m'avoit dite;
Cuers ne porroit mie penser,
Ne bouche d'omme recenser
De ma dolor la quarte part.
A poi que li cuers ne me part,
Quant de la Rose me souvient,
Que si eslongnier me convient.
XXII
Comment Raison de Dieu aymée,
Est jus de sa tour devalée,
Qui l'Amant chastie et reprent
De ce que fol Amour emprent.
En ce point ai grant piece esté,Illustration: Raison fu la dame apelée... Voir image Tant que me vit ainsinc maté
La dame de la haute garde,
Qui de sa tour aval esgarde:
Raison fu la dame apelée.
Lors est de sa tour devalée,
Si est tout droit vers moi venue.
El ne fu joine; ne chenue,
Ne fu trop haute, ne trop basse,
Ne fu trop megre, ne trop grasse,
Li oel qui en son chief estoient,
A deus estoiles resembloient:
Si ot où chief une coronne,
Bien resembloit haute personne.
A son semblant et à son vis
Pert que fu faite en paradis,
Car Nature ne séust pas
Ovre faire de tel compas.
[p.197]
Amour vers moi trop bien s'acquitte 3073 De la peine qu'il m'a prédite.
Nul ne saurait même penser
Ni bouche d'homme recenser
Le quart de tout ce que j'endure,
Et quand de la Rose, vous jure,
Il me souvient, c'est à mourir;
Pourtant il me convient partir.
XXII
Comment de Dieu Raison aimée,
Tôt de sa tour est dévalée,
Qui l'Amant châtie et reprend,
Car fol amour il entreprend.
En ce point j'ai fait longue route
Tant qu'enfin m'aperçut sans doute
La dame du haut de sa tour
Qui fait bonne garde à l'entour;
Raison est la dame apelée.
Elle est de sa tour dévalée,
Et je la vis venir à moi,
Ni jeune, ni vieille, ma foi,
Et ni trop haute, ni trop basse,
Et ni trop maigre, ni trop grasse.
Les yeux qui en son chef étaient
A deux étoiles ressemblaient;
Ceignait son chef une couronne,
Bien ressemblait haute personne.
A son semblant, ses traits exquis,
On sentait que du paradis
Elle vint, car jamais Nature
Ne tailla telle créature.
[p.198]
Sachiés, se la lettre ne ment, 3095 Que Diex la fist noméement
A sa semblance et à s'ymage,
Et li donna tel avantage,
Qu'el a pooir et seignorie
De garder homme de folie,
Por qu'il soit tex que il la croie.
Ainsinc cum ge me démentoie,
Atant es-vous Raison commence.
Raison parle à l'Amant.
Biaus amis, folie et enfance
T'ont mis en poine et en esmai:
Mar véis le bel tens de mai
Qui fist ton cuer trop esgaier;
Maralas onques umbroier
Où vergier dont Oiseuse porte
La clef dont el t'ovrit la porte.
Fox est qui s'acointe d'Oiseuse,
S'acointance est trop périlleuse:
El t'a traï et décéu,
Amors ne t'éust pas néu
S'Oiseuse ne t'éust conduit
Où biau vergier où est Déduit.
Se tu as folement ovré,
Or fai tant qu'il soit rescovré,
Et garde bien que tu ne croies
Le conseil par quoi tu foloies.
Bel foloie qui se chastie;
Et quant jones hons fait folie,
L'en ne s'en doit pas merveillier.
Or te voil dire et conseillier
Que l'amors metes en obli,
Dont ge te voi si afoibli,
[p.199]
Sachez, si la lettre ne ment, 3103 Que Dieu la fit assurément
A sa semblance et son image,
Et lui donna tel avantage
Qu'elle peut les hommes guérir
De folie ou les garantir,
S'ils veulent ses conseils entendre.
Me voyant tant de pleurs répandre,
Lors ainsi Raison commença:
Raison parle à l'Amant.
Bel ami, ce qui te causa
Tant de mal, c'est folle jeunesse
Et du beau temps de mai l'ivresse
Qui ton coeur fit trop égayer.
Mal te prit d'aller ombroyer
Au verger dont Oyseuse porte
La clef dont elle ouvrit la porte.
Oui, c'est elle qui t'a trahi;
Sans elle Amour ne t'eût pas nui.
Bien fol qui s'accointe d'Oyseuse,
Accointance trop périlleuse!
Pour ton mal elle t'a conduit
Au verger qu'habite Déduit.
Puisque tu connais ta folie,
Il faut la réparer. Oublie
D'abord et hâte-toi de fuir
Le conseil qui t'a fait faillir.
Belle erreur est qui se pallie,
Et si jeune homme fait folie,
L'on ne doit point s'émerveiller.
Or donc je te vais conseiller.
Éteins cette amoureuse envie,
Cause de la chétive vie
[p.200]
Et si conquis et tormenté. 3127 Je ne voi mie ta santé,
Ne ta garison autrement;
Car moult te bée durement
Dangier le fel à guerroier.
Tu ne l'as mie à essaier:
Et de Dangier noient ne monte
Envers que de ma fille Honte,
Qui les Rosiers deffent et garde,
Cum cele qui n'est pas musarde;
Si en dois avoir grand paor,
Car à ton oés n'i vois pior.
Avec ces deux est Male-Bouche
Qui ne sueffre que nus i touche;
Anciez que la chose soit faite,
L'a-il jà en cent leus retraite.
Moult as à faire à dure gent,
Or garde liquiex est plus gent,
Ou du lessier, ou du porsivre
Ce qui te fait à dolor vivre.
C'est li maus qui Amors a non,
Où il n'a se folie non;
Folie! se m'aïst Diex, voire.
Homs qui aime ne puet bien faire,
N'a nul preu de ce mont entendre,
S'il est clers, il pert son aprendre;
Et se il fait autre mestier,
Il n'en puet guères esploitier.
Ensorquetout il a plus poine
Que n'ont hermite, ne blanc moine.
La poine en est desmésurée,
Et la joie a corte durée.
Qui joie en a, petit li dure,
Et de l'avoir est aventure;
[p.201]
Dont je te vois si tourmenté. 3135 Je n'entrevois pour toi santé
Ni guérison par autre voie,
Car Danger se fait moult grand' joie,
Le félon, de te guerroyer.
Ne va pas à lui t'essayer.
Encor Danger pour rien ne compte
A côté de ma fille Honte,
Qui les Rosiers garde et défend
D'un oeil actif et vigilant.
C'est elle surtout qu'il faut craindre
Pour ton fatal désir contraindre.
Et Malebouche les soutient;
Malheur à qui les toucher vient!
Devant que soit faite la chose,
Déjà par cent lieux il en glose.
Moult as à faire à dure gent;
Or vois lequel est plus urgent
Ou de laisser, ou de poursuivre
Ce qui te fait à douleur vivre.
De ce mal Amour est le nom,
Plutôt folie, et pourquoi non?
Folie, oui, pour Dieu! je préfère,
Car amoureux ne sait bien faire,
Nul profit n'en saurait avoir;
S'il est clerc, il perd son savoir,
Et s'il suit une autre carrière,
Il ne saurait l'exploiter guère,
Et de peines cent fois autant
Souffre qu'hermite ou moine blanc.
La peine en est démesurée,
Le plaisir de courte durée,
Et pour ce bonheur d'un instant
Qui leur échappe bien souvent,
[p.202]
Car ge voi que maint s'en travaillent, 3161 Qui en la fin du tout i faillent.
Onques mon conseil n'atendis,
Quant au Diex d'Amors te rendis:
Le cuer que tu as trop volage
Te fist entrer en tel folage.
La folie fu tost emprise,
Mès à l'issir a grant mestrise.
Or met l'amor en nonchaloir,
Qui te fait vivre et non valoir:
Car la folie adès engraigne,
Qui ne fait tant qu'ele remaigne.
Pren durement as dens le frain,
Et donte ton cuer et refrain.
Tu dois metre force et deffense
Encontre ce que tes cuers pense:
Qui toutes hores son cuer croit,
Ne puet estre qu'il ne foloit.
XXIII
Si respond l'Amant à rebours
A Raison qui luy blasme Amours.
Quant j'oï ce chastiement,
Je répondi iréement:
Dame, ge vous veil moult prier
Que me lessiez à chastier.
Vous me dites que ge refraigne
Mon cuer, qu'Amors ne le sorpreigne:
Cuidies-vous donc qu'Amors consente
Que je refraigne et que ge dente
Le cuer qui est tretout siens quites?
Ce ne puet estre que vous dites.
[p.203]
Combien leur existence jouent 3169 Qui la plupart au port échouent?
Pourquoi mon conseil n'attendis
Quand au Dieu d'Amours te rendis?
C'est ton coeur, hélas! trop volage
Qui subit ce fol esclavage;
Vite folie on entreprend,
Mais on en sort moult durement.
Or, ce fatal amour oublie
Dont tu vis, mais qui t'humilie,
Car la démence va croissant
Si contre elle on ne se défend.
Ton frein avec courage broie,
Dompte ce coeur qui te guerroie,
Car son coeur qui trop souvent croit
Toujours s'égare et se déçoit.
Résiste donc sans défaillance
Encontre ce que ton coeur pense.
XXIII
Cy répond l'Amant au rebours
A Raison blâmant Dieu d'Amours.
Quand j'ouïs cette réprimande,
Je lui dis en colère grande:
Dame, je veux vous demander
De ne plus tant me gourmander.
Vous me dites mon coeur contraindre
Pour qu'Amour ne le puisse atteindre.
Pensez-vous qu'il puisse accepter
Voir contraindre un coeur et dompter
Qu'il retient tout en sa puissance?
Vous me voyez dans l'impuissance.
[p.204]
Amors a si mon cuer donté, 3191 Qu'il n'est mès à ma volenté:
Ains le justise si forment,
Qu'il i a faite clef fermant.
Or m'en lessiés du tout ester,
Car vous porriés bien gaster[65] En oiseuse vostre françois:
Ge vodroie morir ainçois
Qu'Amors m'éust de fausceté
Ne de traïson arété.
Ge me voil loer ou blasmer
Au darrenier de bien amer,
Si m'en desplet qui me chastie.
Atant s'est Raison départie,
Qui bien voit que por sermonner
Ne me porroit de ce torner.
Ge remès d'ire et de duel plains:
Sovent plore et sovent me plains
Que ne soi de moi chevissance,
Tant qu'il me vint en remembrance
Qu'Amors me dist que ge quéisse
Ung compaignon cui ge déisse
Mon conseil tout outréement,
Si m'osteroit de grant torment.
Lors me porpensai que j'avoie
Ung compaignon que ge savoie
Moult à loial; Amis ot non;
Onques n'oi mieuldre compaignon.
[p.205]
Amour a mon coeur tant dompté 3199 Qu'il n'est plus à ma volonté;
Pour mieux assurer sa capture,
Il l'a fermé d'une clef sûre.
Or cessez de me tourmenter,
Car vous ne sauriez que gâter
Votre français en pure perte,
Et j'aimerais mieux mourir certe,
Qu'Amour, me pût de fausseté
Reprendre et de déloyauté.
Je veux aimer tout à mon aise
Jusqu'à la fin, ne vous déplaise;
Sont vos avis hors de saison.
Alors dut s'en aller Raison
Voyant sa science perdue
Contre une âme aussi résolue.
De deuil et de colère plein
Souvent pleure et souvent me plain
De rester ainsi sans défense;
Tant qu'enfin me vint souvenance
Qu'Amour m'avait dit d'esssyer
Compagnon à qui confier
Sans réserve toute ma peine,
Qui me console et me soutienne.
Alors je songeai que j'avais
Un compagnon que je savais
Loyal et bon. Ami s'appelle,
Oncques n'en eus de plus fidèle.
[p.206]
XXIV
Comment, par le conseil d'Amours, 3219 L'Amant vint faire ses clamours
A Amis, a qui tout compta,
Lequel moult le réconforta.
A li m'en vins grant aléure,Illustration: A li m'en vins grant aléure... Voir image Si li desclos Pencloéure
Dont ge me sentoie encloé,
Si cum Amors m'avoit loé,
Et me plains à lui de Dangier,
Qui par poi ne me volt mengier,
Et Bel-Acueil en fist aler,
Quant il me vit à lui parler
Du bouton à qui ge béoie,
Et me dist que le comparroie,
Se jamès par nule achoison
Me véoit passer la cloison.
Quant Amis sot la vérité,
Il ne m'a mie espoenté;
XXV
Comment Amys moult doucement
Donne réconfort à l'Amant.
Ains me dist: Compains, or soiés
Séur, et ne vous esmaiés;
Ge congnois bien pieça Dangier,
Il a apris à leidangier,
A leidir et à menacier
Ceus qui aiment au commencier.
[p.207]
XXIV
Comment, par le conseil d'Amour, 3227 L'Amant instruit sans nul détour
Ami de sa mésaventure
Qui le console et le rassure.
A lui lors je fus à grands pas
Découvrir tout mon embarras
Et mon inquiétude amère,
Et d'Amour la leçon entière.
Je me plaignis comment Danger
Pour un peu faillit me manger,
Et Bel-Accueil hors de la place
Fit aller, quand il vit qu'en grâce
Le bouton je lui demandais,
Et me dit que je le paierais
Si jamais encor d'aventure
Je venais franchir la clôture.
Quand Ami sut la vérité
Il ne m'a pas épouvanté;
XXV
Comment d'Ami douce parole
L'Amant reconforte et console.
Mais me dit: «Compagnon, soyez
Tranquille et ne vous effrayez.
Je le connais de longue date
Ce Danger qui si fort éclate
En cris, menaces, vains discours,
Contre novices en amours.
[p.208]
Piece a que ge l'ai esprouvé; 3245 Se vous l'avez felon trouvé,
Il iert autres au derrenier:
Ge le congnois cum ung denier.
Il se set bien amoloier,
Par chuer et par soploier[66]; Or vous dirai que vous ferés:
Ge lo que vous li requerés
Qu'il vous pardoint sa mal-voillance,
Par amors et par acordance;
Et li metés bien en convent,
Que jamès dès or en avant
Ne ferés riens qui li desplese.
C'est la chose qui plus li plese,
Qui bien le chue et le blandist.
L'Amant.
Tant parla Amis et tant dist,
Qu'il m'a auques réconforté,
Et hardement et volenté
Me donna d'aler essaier
Se Dangier porroie apaier.
XXVIIllustration: A Dangier
suis venu honteus... Voir image
Comment l'Amant vient à Dangier,
Luy prier que plus ledangier
Ne le voulsist, et par ainsi
Humblement luy crioit mercy.
A Dangier suis venu honteus,
De ma pès faire convoiteus;
Mès la haie ne passai pas,
por ce qu'il m'ot véé le pas.
[p.209]
Croyez-en mon expérience, 3253 Si le premier jour sa démence
Effraie, il est autre au dernier,
Je le connais comme un denier.
Rien n'adoucit mieux ce cerbère
Que la caresse et la prière[66b]. Or, voici ce que vous ferez:
D'abord vous lui demanderez
Qu'il vous pardonne votre injure
Par amour, bienveillance pure,
Et jurez-lui, la main levant,
Que jamais plus dorénavant
Ne ferez rien qui lui déplaise;
Car il n'est rien qui tant lui plaise
Que caresse de bon flatteur.»
L'Amant.
Parlait avec tant de chaleur
Ami, que mon âme ravie
Reprit courage. Alors l'envie
Me vint aussitôt d'essayer
Si je pourrais l'apitoyer.
XXVI
Comment l'Amant vient et supplie
Danger que ses torts il oublie,
Pour l'apaiser, et puis ainsi
Humblement lui criait merci.
A Danger vins d'un pas timide
Et de faire ma paix avide,
Mais sans la clôture franchir
Pour ne pas lui désobéir.
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[p.210]
Ge le trové en piés drecié, 3273 Fel par semblant et corrocié,
En sa main ung baston d'espine.
Ge tins vers lui la chiere encline,
Et li dis: Sire, je sui ci
Venus por vous crier merci;
Moult me poise, s'il péust estre,
Dont ge vous fis onques irestre;
Mès or sui prest de l'amender
Si cum vous vodrois commender.
Sans faille Amors le me fist faire,
Dont ge ne puis mon cuer retraire;
Mès jamès jor n'aurai béance
A riens dont vous aies pesance;
Ge voil miex soffrir ma mesaise,
Que faire riens qui vous desplaise.
Or vous requiers que vous aiés
Merci de moi, et apaiés
Vostre ire qui trop m'espoente,
Et ge vous jur et acréante
Que vers vous si me contendrai,
Que jà de riens ne mesprendrai:
Por quoi vous me voilliés gréer
Ce que ne me poés véer.
Voilliés que j'aim tant solement,
Autre chose ne vous demant;
Toutes vos autres volentés
Ferai, se ce me créantés.
Si nel' poés-vous destorber,
Jà ne vous quier de ce lober;
Car j'amerai puisqu'il me siet,
Cui qu'il soit bel, ne cui qu'il griet;
Mès ne vodroie por mon pois
D'argent, qu'il fust sus votre pois.
[p.211]
Là seul sur ses pieds il se dresse 3281 Feignant grand' fureur et rudesse,
Brandissant son bâton noueux.
La tête basse et tout honteux
Je lui dis: Vous me voyez, Sire,
Accouru pour pardon vous dire
Et combien je suis attristé
De vous avoir tant irrité.
S'il faut que mon crime j'amende,
Je suis prêt, que Danger commande.
Mais Amour possède mon coeur,
Lui seul est cause de l'erreur.
Mon seul désir est de ne faire
Que ce qui peut vous satisfaire,
Et j'aime mieux cent fois souffrir
Que votre vengeance encourir.
Avoir de moi merci vous prie,
Or, apaisez votre furie
Qui me glace de grand effroi,
Et je vous jure par ma foi
Que je saurai si bien me prendre
Que jamais n'y pourrez reprendre.
Veuillez mon pardon m'octroyer,
Ce ne pouvez me dénier.
Ah! permettez que j'aime encore,
Nulle autre chose je n'implore;
Toutes vos autres volontés
Ferai si ce me permettez.
Ne repoussez pas ma prière;
Jusqu'au bout je serai sincère,
Car ne peut plus qu'aimer mon coeur
Pour mon bien ou pour mon malheur;
Mais pour mon poids d'argent je n'ose
Rien faire qui vous indispose.
[p.212]
Moult trovai Dangier dur et lent 3307 De pardonner son maltalent;
Et si le m'a-il pardonné
En la fin, tant l'ai sermonné,
Et me dist par parole briéve:
Dangier.
Ta requeste riens ne me griéve,
Si ne te voil pas escondire:
Saches ge n'ai vers toi point d'ire.
Se tu aimes, à moi qu'en chaut?
Ce ne me fait ne froit, ne chaut:
Adès aime, mès que tu soies
Loing de mes Roses toutesvoies,
Jà ne te porterai menaie,
Se tu jamès passes la haie.
L'Amant.
Ainsinc m'otroia ma requeste;
Et je l'alai conter en heste
A Amis qui s'en esjoï,
Cum bon compains, quant il l'oï.
Amis.
Or va, dist-il, bien vostre affaire,
Encor vous sera débonnaire
Dangier qui fait à maint lor bon,
Quant il a monstré son bobon;
S'il iere pris en bonne voine,
Pitié auroit de vostre poine.
Or devés soffrir et atendre
Tant qu'en bon point le puissiés prendre;
[p.213]
Danger hésita longuement 3315 A calmer son ressentiment.
A la fin, je fus si tenace
Qu'il daigna m'accorder ma grâce
Et me répondit brèvement:
Danger.
C'est parler raisonnablement,
Et je ne veux pas t'éconduire;
Sache que n'ai vers toi point d'ire.
Que m'importe? Aime s'il le faut,
Ce ne me fait ni froid, ni chaud.
Aime donc; mais fort tu t'exposes
Toutefois trop près de mes Roses,
Et si tu veux mon bras sentir,
Viens-t'en la clôture franchir!
L'Amant.
Ainsi m'octroya ma requête.
Et d'Ami lors me mis en quête
Pour lui conter. Quand il l'ouït,
Ce bon compagnon s'éjouit.
Ami.
Or va, dit-il, bien votre affaire,
Encor vous sera débonnaire
Danger; maint en a profité
Quï sut flatter sa vanité.
S'il était pris en bonne veine,
Il eût pitié de votre peine,
Car il n'est si féroce coeur
Que n'attendrisse la douleur.
[p.214]
J'ai bien esprové que l'en vaint, 3333 Par soffrir, felon et refraint.
L'amant.
Moult me conforta doucement
Amis, qui mon avancement
Vousist autresi bien cum gié;
Atant ai pris de li congié.
A la haie que Dangier garde
Sui retornés, que moult me tarde
Que le bouton encore voie,
Puis qu'avoir n'en puis autre joie.
Dangier se prent garde sovent
Se ge li tiens bien son convent;
Mès ge resoing si sa menace,
Que n'ai talent que li mefface,
Ains me suis pené longuement
De faire son commandement,
Por li acointier et atraire;
Mès ce me torne à grant contraire
Que sa merci trop me demore:
Si voit-il sovent que ge plore,
Et que ge me plains et sospir,
Por ce qu'il me fait trop cropir
Delez la haie, que ge n'ose
Passer por aler à la Rose.
Tant fis qu'il a certainement
Véu à mon contenement
Qu'Amors malement me justise,
Et qu'il n'i a point de faintise
En moi, ne de desloiauté;
Mès il est de tel cruauté,
Qu'il ne se daingne encor refraindre,
Tant me voie plorer ne plaindre.
[p.215]
Or sachez souffrir et attendre 3341 Tant qu'en bon point le puissiez prendre.
L'Amant.
Moult me conforte doucement
Ami, qui mon contentement
Tout aussi bien que moi désire.
Enfin je dus adieu lui dire
Pour courir bien vite au verger;
Car il faut que malgré Danger
Le bouton encore je voie,
Puisqu'avoir n'en puis autre joie.
Danger, lui, prend garde souvent
Si je viole mon serment;
Mais sa menace est si sévère
Que vouloir n'ai de lui méfaire,
Et me suis peiné longuement
De faire son commandement
Pour le séduire et pour lui plaire.
Cependant je me désespère
D'attendre sa paix si longtemps;
Il ouït mes gémissements
Près la clôture que je n'ose
Passer pour aller à la Rose;
Il me voit soupirer, gémir,
Mais toujours me laisse languir.
Tant j'ai fait, qu'il a vu, je pense,
A cette morne contenance
Combien Dieu d'Amours m'opprimait,
Et que mon âme ne tramait
Ni déloyauté, ni feintise.
Pourtant sa cruauté méprise
Mes larmes et mon déconfort,
Et ne daigne se fondre encor.
[p.216]
XXVII
Comment Pitié avec Franchise 3365 Allerent par très-belle guise
A Dangier parler por l'Amant,
Qui estoit d'amer en torment.
Si cum j'estoie en ceste pene,Illustration: Atant ez-vos que Diex amene... Voir image Atant ez-vos que Diex amene
Franchise, et avec li Pitié.
N'i ot onques plus respitié,
A Dangier vont andui tout droit:
Car l'une et l'autre me vodroit
Aidier, s'el pooit, volentiers,
Qu'el voient qu'il en est mestiers.
La parole a première prise
Soe merci dame Franchise,
Et dist:
Franchise.
Dangier, se Diex m'amant,
Vous avez tort vers cel Amant
Quant par vous est si mal menez.
Sachiés vous vous en avilés,
Car ge n'ai mie encor apris
Qu'il ait vers vous de riens mespris.
S'Amors le fait par force amer,
Devez le vous por ce blasmer?
Plus i pert-il que vous ne faites,
Qu'il en a maintes poines traites.
Mès Amors ne veut consentir
Que il s'en puisse repentir;
[p.217]
XXVII
Comment Pitié avec Franchise3373
Allèrent par très-belle guise
A Danger parler pour l'Amant
Qui d'aimer était en tourment.
Comme j'étais en cette peine,
Voilà que Dieu soudain amène
Franchise et Pitié pour m'aider.
Toutes deux alors sans tarder
A Danger tout droit se dirigent,
Car mes maux l'une et l'autre affligent;
Elles viennent secours m'offrir
En me voyant ainsi souffrir.
Première a la parole prise
La compatissante Franchise:
Franchise.
Danger, dit-elle, Dieu m'entend.
Vous avez tort envers l'Amant
Que votre rage tant malmène,
Et c'est chose par trop vilaine,
Car je n'ai mie encore appris
Qu'il se soit envers nous mépris.
Or si d'aimer le veut contraindre
Amour, pourquoi donc vous en plaindre?
Las! il est encore plus cruel
Que vous au tendre damoisel.
Amour sans cesse le tourmente
Et ne veut pas qu'il se repente;
[p.218]
Qui le devrait tout vif larder, 3391 Ne s'en porroit-il pas garder.
Mès, biau sire, que vous avance
De lui faire anui ne grevance?
Avez-vous guerre à lui emprise,
Por ce que il vous aime et prise,
Et que il est vostre subgiez?
S'Amors le tient pris en ses giez,
Et le fait à vous obéir,
Devez le vous por ce haïr?
Ains le déussiés esparnier
Plus qu'ung orguillous pautonnier.
Cortoisie est que l'en sequeure
Celi dont l'en est au desseure[67]: Moult a dur cueur qui n'amolie,
Quant il trove qui l'en suplie.
Pitié.
Pitié respont: C'est vérités,
Engriété vaint humilités;
Et quant trop dure l'engrestié,
C'est felonnie et mavestié.
Dangier, pour ce vous voil requerre
Que vous ne maintenez plus guerre
Vers cel chetis qui languist là,
Qui onques Amors ne guila.
Avis m'est que vous le grevés
Assés plus que vous ne devés;
Qu'il trait trop maie pénitence,
Dès-lors en çà que l'acointance
Bel-Acueil li avés toloite,
Car c'est la riens qu'il plus convoite.
Il iere avant assés troublés,
Mès ore est ses anuis doublés:
[p.219]
Aussi tout vif dût-il brûler 3399 Il ne peut son joug secouer.
Mais, beau sire, que vous avance
De tant lui faire violence?
De vous aimer puisqu'il promet
En bon et fidèle sujet,
Pourquoi lui déclarer la guerre?
En ses lacs si l'a pris naguère
Amour, et le fait vous servir,
Pour ce le devez-vous haïr?
Il faut l'épargner au contraire,
Et mieux qu'un libertin vulgaire;
Toute âme généreuse doit
Secourir plus petit que soi[67b]. Moult a dur coeur qui ne se plie
Quand un malheureux le supplie.
Pitié.
Pitié répond: C'est vérité;
Malice vainc humilité,
Mais quant la malice est trop dure
Elle devient cruauté pure.
Pour ce, je vous requiers, Danger,
De votre guerre ménager
Envers l'innocente victime
Qu'Amour pour sa droiture estime.
Avis m'est que vous l'éprouvez
Beaucoup plus que vous ne devez.
C'est déjà male pénitence
Que le priver de l'accointance
De Bel-Accueil son confident,
Car il ne convoite rien tant.
Sa peine était déjà bien dure,
Vous avez doublé sa torture;
[p.220]
Or est-il mort et mal-baillis, 3423 Quant Bel-Acueil li est faillis.
Por quoi li faites tel contraire?
Trop li fesoit Amors mal traire:
Il a tant mal que il n'éust
Mestier de pis, s'il vous pléust.
Or ne l'alés plus gordoiant,
Que vous n'i gaignerés noiant:
Soffrés que Bel-Acueil li face
Dès ores mes aucune grace:
De péchéor miséricorde,
Puis que Franchise s'i accorde,
Et le vous prie et amoneste,
Ne refusés pas sa requeste;
Moult par est fel et deputaire,
Qui por nous deus ne veut riens faire.
L'Amant.
Lors ne pot plus Dangier durer,
Ains le convint amésurer.
Dangier.
Dames, dist-il, ge ne vous ose
Escondire de cette chose,
Que trop seroit grant vilonnie:
Je voil qu'il ait la compaignie
Bel-Acueil, puis que il vous plaist;
Ge n'i metrai jamès arrest.
L'Acteur.
Lors est à Bel-Acueil alée
Franchise la bien emparlée,
Et li a dit cortoisement:
[p.221]
Or, est-il mort, anéanti, 3431 Que Bel-Accueil lui soit ravi.
Amour assez le persécute,
Faut-il encor qu'il soit en butte
A de plus grands malheurs? Hélas!
Les grandir vous ne sauriez pas;
C'est cruauté bien inutile,
Laissez-le donc aimer tranquille.
Franchise et ses voeux exaucez,
Bel-Accueil désormais laissez
Qu'aucune grâce il lui accorde,
A tout pécheur miséricorde.
Moult est trop cruel et félon
Qui refuse à nous un pardon;
Qu'au moins pour nous Danger le fasse.
Nous vous le demandons en grâce.
L'Amant.
Danger ne peut plus refuser;
Lors il consent à s'apaiser.
Danger.
Dame, dit-il, je ne vous ose
Éconduire pour cette chose,
Car ce serait par trop félon.
Je lui rends son gent compagnon
Bel-Accueil; mais c'est pour vous plaire.
Je n'y veux plus défense faire.
L'Auteur.
Adonc à Bel-Accueil d'aller
Franchise au séduisant parler.
Et lors de sa voix la plus tendre:
[p.222]
Franchise.
Trop vous estes de cel Amant, 3450 Bel-Acueil, grant piece eslongniés,
Que regarder ne le daigniés;
Moult a esté pensis et tristes,
Puis cele hore que nel' véistes.
Or pensez de li conjoïr,
Se de m'amor voulés joïr,
Et de faire sa volenté:
Sachiés que nous avons denté
Entre moi et Pitié, Dangier
Qui vous en faisoit estrangier.
Bel-Acueil.
Je ferai quanque vous vodrois,
Fet Bel-Acueil, car il est drois,
Puis que Dangier l'a otroié.
L'Amant.
Lors le m'a Franchise envoié.
Bel-Acueil au commencement
Me salua moult doucement:
S'il ot esté vers moi iriés,
Ne se fu de riens empiriés,
Ains me monstra plus bel semblant
Qu'il n'avoit onques fait devant.
Il m'a lores par la main pris
Por mener dedans le porpris
Que Dangier m'avoit chalongié:
Or oi d'aler par tout congié.
[p.223]
Franchise.
Pourquoi donc si longtemps attendre, 3458 Bel-Accueil, loin de votre amant,
Sans le regarder seulement?
Son âme est sombre et abattue
Loin de vous et de votre vue.
Si vous tenez à mon amour,
A lui revenez sans séjour,
Et faites tout pour lui complaire;
Car, Pitié m'aidant, j'ai su faire
Que Danger ne fût courroucé,
Qui loin de vous l'avait chassé.
Bel-Accueil.
Je ferai selon votre guise,
Fit Bel-Accueil. C'est bien, Franchise,
Puisque Danger l'a octroyé.
L'Amant.
Lors me l'a Franchise envoyé.
Moult doucement, à sa venue,
Bel-Accueil d'abord me salue.
Contre moi s'il fut courroucé,
Son courroux s'était effacé,
Car il me fit meilleur visage
Qu'autrefois même avant l'orage.
Alors il m'a par la main pris
Pour mener dedans le pourpris
Dont Danger m'interdit l'entrée,
Et je vais partout où m'agrée.
[p.224]
XXVIII
Comment Bel-Acueil doucement3475
Maine l'Amant joyeusement
Au vergier pour véoir la Rose,
Qui luy fut doulcereuse chose.
Or sui chéois, ce m'est avis,
De grant enfer en paradis;
Car Bel-Acueil par tout me moine,
Qui de mon gré faire se poine.
Si cum j'oi la Rose aprochée,
Ung poi la trovai engroissée,
Et vi qu'ele iere plus créue
Que ge ne l'avoie véue.
La Rose auques s'eslargissoit
Par amont, si m'abelissoit
Ce qu'ele n'iert pas si overte,
Que la graine en fust descoverte;
Ainçois estoit encore enclose
Entre les foilles de la Rose,
Qui amont droites se levoient,
Et la place dedans emploient.
Ele fu, Diex la benéie,
Assés plus bele et espanie,
Qu'el n'iere avant et plus vermeille
Moult m'esbahi de la merveille
De tant cum el iert embelie;
Et Amors plus et plus me lie,
Et tout adès estraint ses las,
Tant cum g'i oi plus de solas.
Grant piece ai ilec demoré,
Qu'à Bel-Acueil grant amor é,
[p.225]
XXVIII
Comment Bel-Accueil doucement 3483 Mène l'Amant joyeusement
Par le verger pour voir la Rose
Qui lui fut doucereuse chose.
Or je suis chu, ce m'est avis,
De grand enfer en paradis;
Car Bel-Accueil partout me mène
Qui de mon gré faire se peine,
Et quand à la Rose arrivai,
Un peu plus grasse la trouvai,
Et vis qu'elle s'était accrue
Depuis que je ne l'avais vue.
La Rose alors s'élargissait
Par le haut et me ravissait,
Mais sans être à ce point ouverte
Que la graine en fût découverte;
Les feuilles se dressaient tout droit
Et s'arrondissaient en un toit
Qui couvrait le coeur de la Rose
Où la graine encore était close.
Mais je trouvai, Dieu soit béni!
Le bouton plus épanoui,
Plus beau, de couleur plus merveille
Qu'auparavant; c'était merveille
Combien il était embelli!
J'étais là d'extase rempli;
Cependant plus grande est ma joie,
Plus Amour enserre sa proie!
Longtemps je suis là demeuré
De Bel-Accueil énamouré
[p.226]
Et grant compaignie trovée; 3505 Et quant ge voi qu'il ne me vée
Ne son solas, ne son servise,
Une chose li ai requise,
Qui bien fait à amentevoir:
Sire, fis-ge, sachiés de voir
Que durement sui envieus
D'avoir ung baisier savoreus
De la Rose qui soef flaire;
Et s'il ne vous devoit desplaire,
Ge le vous requerroie en don.
Por Diex, sire, dites-moi don
Se il vous plaist que ge la baise,
Que ce n'iert tant cum vous desplaise.
Bel-Acueil.
Amis, dist-il, se Dieu m'aïst,
Se Chastéé ne m'en haïst,
Jà ne vous fust par moi véé;
Mais ge n'ose por Chastéé,
Vers qui ge ne voil pas mesprendre:
Ele me seult tous jors deffendre
Que du baisier congé ne doigne
A nul amant qui m'en semoigne.
Car qui au baisier puet ataindre,
A poine puet à tant remaindre;
Et sachiés bien cui l'en otroie
Le baisier, qu'il a de la proie
Le miex et le plus avenant,
Si a erres du remenant.
[p.227]
Et de sa douce compagnie. 3513 Voyant enfin qu'il ne dénie
Vers moi service ni faveur,
J'osai demander à son coeur
Une chose bien téméraire.
Vous voyez, lui dis-je, mon frère,
Que durement suis envieux
D'avoir un baiser savoureux
De la Rose qui si bon flaire,
Et s'il ne vous devait déplaire,
De vous j'implorerais ce don.
Pour Dieu, Sire, dites-moi donc,
S'il ne vous plaît que je la baise.
Est-il rien là qui vous déplaise?
Bel-Accueil.
Ami, Dieu m'aide! en vérité,
Si ne craignais tant Chasteté,
Je vous ferais don de la Rose
Céans; mais Chasteté je n'ose
Tromper en aucune façon
Qui dit toujours en sa leçon
Qu'à nul amant baiser ne donne,
Combien qu'il m'en prie et raisonne.
Car baiser qui peut obtenir
A peine là peut s'en tenir,
Et l'amant à qui l'on octroie
Le baiser, il a de la proie
Le mieux et le plus avenant
Et des arrhes sur le restant.
[p.228]
L'Amant.
Quant ge l'oï ainsinc respondre, 3533 Ge nel' voil plus de ce semondre,
Car gel' cremoie correcier:
L'en ne doit mie homme enchaucier
Outre son gré, n'engoissier trop.
Vous savés bien qu'au premier cop
Ne cope-l'en mie le chesne,
Ne l'en n'a pas le vin de l'esne,
Tant que li pressoirs soit estrois.
Adès me tarda li otrois
Du baisier que tant desiroie;
Mès Venus qui tous dis guerroie
Chastéé, me vint au secors:
Ce est la mere au Diex d'Amors
Qui a secoru maint amant.
Ele tint ung brandon flamant
En sa main destre, dont la flame
A eschauffée mainte dame.
El fu si cointe et si tifée,
El resemblait Déesse ou Fée:
Du grant ator que ele avoit,
Bien puet cognoistre qui la voit,
Qu'el n'ert pas de religion.
Ne feré or pas mencion
De sa robe et de son oré,
Ne de son trecéor doré,
Ne de fermail, ne de corroie,
Espoir que trop i demorroie;
Mès bien sachiés certainement
Qu'ele fu cointe durement,
Et si n'ot point en li d'orgueil.
Venus se trait vers Bel-Acueil,
[p.229]
L'Amant.
Lors entendant cette réponse, 3541 A le presser plus je renonce,
De crainte de le courroucer.
Il ne faut personne presser
Ni tourmenter outre mesure;
Du chêne la vaste ceinture
Nul n'a tranché du premier coup,
Et du vin nul ne sait le goût
Si la vendange n'est foulée.
Longtemps eût été reculée
La faveur qui tant me séduit,
Si Vénus, qui toujours poursuit
Chasteté, lors ne fût venue
Aux amants toujours bien venue;
C'est la mère du Dieu d'Amours
Vénus qui vient à mon secours.
Sa dextre brandit une flamme
Dont elle a chauffé mainte dame.
Marquaient ses atours, sa beauté,
Une fée, une déité;
Du reste, sans lui faire injure,
Il ne semblait à sa parure
Qu'elle fût de religion.
Je ne ferai pas mention
De sa robe et de sa bordure,
De son fermail, de sa ceinture,
Ni de son beau tressoir doré,
Car je serais trop encombré.
Mais sachez qu'elle était moult belle
Et gracieuse, et puis qu'en elle
Il n'y avait l'ombre d'orgueil.
Vénus va droit à Bel-Accueil
[p.230]
Si li a commencié à dire: 3565
Venus.
Porquoi vous fetes-vous, biau sire,
Vers cel Amant si dangereus?
D'avoir ung baisier doucereus
Ne li déust estre véés:
Car vous savés bien et véés
Qu'il sert et aime en léauté;
Si a en li assés biauté,
Par quoi est digne d'estre amés.
Véés cum il est acesmés,
Cum il est biaus, cum il est gens,
Et dous et frans à toutes gens;
Et avec ce il n'est pas viex,
Ains est jeunes, dont il vaut miex.
Il n'est dame ne chastelaine
Que ge ne tenisse à vilaine,
S'ele nel' daingnoit aésier
D'avoir ung savoreux besier.
Ne li doit pas estre véés,
Moult iert en li bien emploiés:
Qu'il a, ce cuit, moult douce alaine,
Et sa bouche n'est pas vilaine,
Ains semble estre faite à estuire
Por solacier et por déduire;
Qu'il a les lèvres vermeilletes,
Et les dens si blanches et netes
Qu'il n'i pert taigne, ne ordure.
Bien est, ce m'est avis, droiture
Que uns baisiers li soit gréés,
Donnés li, se vous m'en créés;
Car tant cum vous plus atendrez,