Le roman de la rose / Par Guillaume de Lorris et Jean de Meung; Édition accompagnée d'une traduction en vers; Précédée d'une Introduction, Notices historiques et critiques; Tome I

Le Roman de la Rose

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

 

Vilonnie premierement,

Ce dist Amors, veil et commant

Que tu guerpisses sans reprendre,

Se tu ne veulz vers moi mesprendre;

Si maudi et escommenie

Tous ceus qui aiment Vilonnie.

Vilonnie fait li vilains,

Por ce n'est pas drois que ge l'ains;

Vilains est fel et sans pitié,

Sans servise et sans amitié.

Après, te garde de retraire[43] Chose des gens qui face à taire:

N'est pas proesce de mesdire.

En Keux le seneschal te mire[44], Qui jadis par son mokéis

Fu mal renomés et haïs.

Tant cum Gauvains li bien apris[45] Par sa cortoisie ot le pris,

Autretant ot de blasme Keus,

Por ce qu'il fu fel et crueus,

Ramponieres et mal-parliers

Desus tous autres chevaliers.

Sages soies et acointables,

De paroles dous et resnables

Et as grans gens, et as menues,

Et quant tu iras par les rues,

[p.141]

XVII

 

Comment le Dieu d'Amours enseigne 2161 L'Amant, et lui dit qu'il n'enfreigne

Les règles qu'il baille à l'Amant

Écrites en ce beau Roman.

 

D'abord, dit Amour, Vilenie

Qu'à tout jamais ton coeur renie!

Je le commande et je le veux

Sous peine de trahir tes voeux;

Car je maudis, j'excommunie

Tous ceux qui aiment Vilenie.

C'est elle qui fait les vilains;

Aussi, je la hais et la plains:

Vilain est traître, impitoyable,

D'amour, de service incapable.

Puis garde-toi de publier[43b] Ce qu'il faut taire et oublier;

C'est lâcheté que de médire.

Que toujours ton âme s'inspire

Du sénéchal Keux, dont le fiel[44b] Fit un sot méchant et cruel.

Vois Gauvain, son âme loyale[45b] Et courtoise était sans rivale,

Tandis qu'était honni ce Keux,

Parmi tous ces chevaliers preux,

Pour sa langue vile et méchante

Et querelleuse, et médisante.

Surtout sois raisonnable et doux,

Sage et gracieux envers tous,

Grands et petits; et par la rue,

Pour souhaiter la bienvenue,

[p.142]

Gar que tu soies costumiers 2189 De saluer les gens premiers;

Et s'aucuns avant te salue,

Si n'aies pas la langue mue,

Ains te garni du salu rendre

Sans demorer et sans atendre.

Après, garde que tu ne dies

Ces ors moz, ne ces ribaudies;

Jà por nomer vilaine chose

Ne doit ta bouche estre desclose:

Je ne tiens pas à cortois homme,

Qui orde chose et lede nomme.

Toutes fames sers et honore,

D'eles servir poine et labore;

Et se tu os nul mesdisant

Qui aille fames desprisant[46], Blasme-le, et dis qu'il se taise.

Fai, se tu pués, chose qui plaise

As dames et as damoiseles,

Si qu'els oient bonnes noveles

Dire de toi et raconter;

Par ce porras en pris monter.

Après tout ce, d'orgoil te garde,

Car qui, bien entent et esgarde,

Orguex est folie et pechiés;

Et qui d'orgoil est entechiés,

Il ne puet son cuer aploier

A servir ne à souploier.

Orguilleux fait tout le contraire

De ce que fins amans doit faire.

Mais qui d'amer se vuelt pener,

Il se doit cointement mener;

Hons qui porchace druerie,

Ne vaut noient sans cointerie.

[p.143]

Garde-toi d'être le dernier; 2191 Et si quelqu'un tout le premier

A ta rencontre te salue,

Jamais ta langue irrésolue

Ne doit un seul instant rester

Sans salut rendre et s'acquitter.

Puis veille à ne dire paroles

Sales, libertines et folles;

Jamais pour vilains mots choisir

Ta bouche ne se doit ouvrir,

Car je ne tiens pour courtois homme

Qui chose sale ou laide nomme.

Puis toute femme honore et sers,

A les servir ta peine perds;

Si tu entends langues infâmes

Mépriser, rabaisser les femmes[46b], Blâme et fais taire ces hargneux.

Cherche à plaire autant que tu peux

Aux dames et aux damoiselles,

Pour que de toi bonnes nouvelles

Elles entendent raconter,

Tu n'y pourras qu'en prix monter.

Après tout ce, d'orgueil te garde;

Pour qui bien entend et regarde,

Orgueil est folie et péché,

Et qui d'orgueil est entaché

Se plaît à faire le contraire

De ce que fin amant doit faire;

Il ne saurait son coeur plier

A servir ni à supplier;

Mais l'amant fin et véritable

Se doit montrer facile, aimable,

Car pour réussir en amours

Il faut être affable toujours.

[p.144]

Cointerie n'est mie orguiez, 2223 Qui cointes est, il en vaut miez:

Por quoi il soit d'orgoil vuidiés,

Qu'il ne soit fox n'outrecuidiés.

Mene-toi bel selonc ta rente,

De robes et de chaucemente;

Bele robe et biau garnement

Amendent les gens durement:

Et si dois ta robe baillier

A tel qui sache bien taillier,

Et face bien séans les pointes,

Et les manches joignans et cointes.

Solers à las, ou estiviaus

Aies souvent frès et noviaus,

Et gar qu'il soient si chauçant,

Que cil vilain aillent tençant

En quel guise tu i entras,

Et de quel part tu en istras.

De gans, d'aumosniere de soie,

Et de çainture te cointoie:

Et se tu n'as si grant richece

Qu'avoir les puisses, si t'estrece;

Mès au plus bel te dois deduire

Que tu porras sans toi destruire.

Chapel de flors qui petit couste,

Ou de roses à Penthecouste,

Ice puet bien chascun avoir,

Qu'il n'i convient pas grant avoir.

Ne sueffre sor toi nul ordure,

Lave les mains, et tes dens cure[47]: S'en tes ongles a point de noir,

Ne l'i lesse pas remanoir.

Cous tes manches, tes cheveus pigne,

Mais ne te farde ne ne guigne:

[p.145]

L'homme affable l'orgueil méprise, 2225 Et tout le monde mieux l'en prise;

Seuls les sots et les vaniteux

Sont vers les autres orgueilleux.

Selon ta rente choisis belles

Jambières et robes nouvelles,

Car belles robes, beaux atours

Moult favorisent les amours.

Rappelle-toi qu'il est utile

De rechercher tailleur habile,

Qui coupe pointes gentiment

Et manches fasse tout joignant.

Souliers lacés, fine chaussure

Porte frais, de bonne mesure,

Et garde qu'ils te serrent tant

Que les vilains aillent glosant,

Comment pour entrer tu pus faire

Et pour en sortir la manière.

Prends l'aumônière de satin

Et coquette ceinture enfin;

Et si tu n'es, pour telle mise,

Pas assez riche, économise;

Mais fais ton corps le plus priser

Que tu pourras, sans t'épuiser.

Chapel de fleurs des champs, sans faute,

Ou roses à la Pentecôte

Chacun peut certes bien avoir,

Il n'est besoin d'un grand avoir;

Ne souffre sur toi nulle ordure,

Lave tes mains et tes dents cure[47b], Et si tes ongles ont du noir,

Ote-le vite et sans surseoir.

Couds tes manches, tes cheveux peigne,

Mais le clin d'yeux, le fard dédaigne:

[p.146]

Ce n'apartient s'as dames non, 2257 Ou à ceus de mavès renon,

Qui amors par mal aventure

Ont trouvée contre nature.

Après ce te doit sovenir

D'envoiséure maintenir;

A joie et à déduit t'atorne,

Amors n'a cure d'omme morne;

C'est maladie moult cortoise,

L'en en rit, et geue et envoise.

Il est ensi queli amant

Ont par ores joie et torment;

Amans sentent les maulx d'amer

Une hore dous, autre hore amer.

Mal d'amer est moult outrageus,

Or est li amans en ses geus,

Or est destrois, or se demente,

Une hore plore, et autre chante.

Se tu sés nul bel déduit faire,

Par quoi tu puisses as gens plaire,

Je te comant que tu le faces:

Chascun doit faire en toutes places

Ce qu'il set qui miex li avient,

Car los et pris et grace en vient.

Se tu te sens viste et legier,

Ne fai pas de saillir dangier;

Et se tu siez bien à cheval,

Tu dois poindre amont et aval;

Et se tu sés lances brisier,

Tu t'en pués moult faire prisier.

Se as armes es acesmés,

Par ce seras dis tans amés;

Se tu as la voiz clere et saine[48], Tu ne dois mie querre essoine

[p.147]

Ceci pour les dames est bon, 2259 Ou pour ceux de mauvais renom

Qui cherchent par male aventure

Honteux amour contre nature.

Ensuite il te doit souvenir

Que seuls inspirent le plaisir

Gais atours, riante figure,

Des fronts ridés amour n'a cure;

C'est un mal avant tout courtois,

Enjoué, badin et grivois.

Mais sache aussi qu'il nous octroie

Heure de peine, heure de joie,

Ses maux les amants sentent tous.

Une heure amer, une heure doux.

L'amour est en tous points extrême;

Tantôt l'amant bienheureux aime,

Tantôt s'afflige et dépérit,

Une heure pleure, une autre rit.

Si tu sais quelque beau jeu faire

Par quoi tu puisses aux gens plaire,

Fais-le, tu t'en trouveras bien,

Car los et prix et grâce en vient.

Chacun doit faire en toute place

Ce qui fait mieux valoir sa grâce.

Si tu te sens preste et léger,

Saute donc sans te ménager.

Rien auprès des belles n'avance

Comme savoir rompre une lance.

Et si tu sieds bien à cheval,

Tu dois courir amont, aval;

Bonne prestance sous les armes

Enfin décupleront tes charmes.

Si tu as claire et saine voix[48b], Ne t'excuse pas quelquefois

[p.148]

De chanter, se l'en t'en semont, 2291 Car bel chanter abelist mont;

Si avient bien à bacheler

Que il sache de viéler,

De fléuter et de dancier;

Par ce se puet moult avancier.

Ne te fai tenir por aver,

Car ce te porroit moult grever;

Il est raison que li Amant

Doignent du lor plus largement

Que cil vilains entule et sot;

Onques hons riens d'Amors ne sot,

Cui il n'abelist à donner:

Se nus se viaut d'amors pener,

D'avarice trop bien se gart.

Car cis qui a por ung regart,

Ou por ung ris dous et serin

Donné son cuer tout enterin,

Doit bien, après si riche don,

Donner l'avoir tout à bandon.

Or te vueil briément recorder

Ce que t'ai dit por remembrer:

Car la parole mains est griéve

A retenir quand ele est briéve.

Qui d'Amors vuet faire son mestre,

Cortois et sans orguel doit estre,

Cointes se tiengne et envoisiés

Et de largece soit proisiés.

Après te doins en pénitence,

Que nuit et jor sans repentence

En bien amer soit ton penser,

Adès i pense sans cesser,

Et te membre de la douce hore

Dont la joie tant te demore;

[p.149]

Si de chanter dame te prie, 2293 Car bien chanter ne déplaît mie;

Et si jeune tu danses bien,

Si tu es bon musicien,

De ces talents fais bon usage,

On en tire grand avantage.

Ne te fais pour chiche tenir;

Ce te pourrait moult desservir.

Car il faut, et plus que personne,

Qu'amant son bien largement donne,

Plus que vilain avare et sot.

D'Amour ne sait le premier mot

Celui qui sa bourse ménage.

Que d'avarice avec courage

Trop bien se garde l'amoureux;

Car celui qui, pour les beaux yeux,

Pour un doux souris de sa mie[49], Lui donne et son coeur et sa vie,

Doit bien, après si riche don,

De son or faire l'abandon.

Lors donc, je te vais tout mon dire,

En deux mots brèvement réduire.

Mieux s'apprend un commandement,

S'il est résumé sobrement:

Qui d'Amour veut faire son maître,

Courtois et sans orgueil doit être,

Elégant, affable, enjoué,

Enfin de largësse doué.

Puis je te donne en pénitence,

Que nuit et jour sans repentance

A bien aimer soit ton penser;

Penses-y toujours sans cesser,

Et souviens-toi de la douce heure

Dont le plaisir tant te demeure,

[p.150]

Et por ce que fins Amans soies, 2325 Voil-je et commans que tu aies

En ung seul leu tout ton cuer mis,

Si qu'il n'i soit mie demis,

Mès tous entiers sans tricherie,

Car ge n'ains pas moitoierie.

Qui en mains leus son cuer départ,

Par tout en a petite part[50]; Mès de celi point ne me dout,

Qui en un leu met son cuer tout:

Por ce vueil qu'en ung leu le metes,

Mès gardes bien que tu nel' prestes;

Car se tu l'avoies presté,

Gel' tenroie à chetiveté.

Ainçois le donne en don tout quite

Si en auras greignor mérite;

Car bontés de chose prestée

Est tost rendue et aquitée;

Mès de chose donnée en dons

Doit estre grans li guerredons.

Donne-le dont tout quitement,

Et le fai débonnairement:

Car l'en a la chose moult chiere

Qui est donnée à bele chiere;

Mès ge ne pris le don ung pois

Que l'en donne desus son pois.

Quant tu auras ton cuer donné,

Si cum ge t'ai ci sermonné,

Lors t'avendront les aventures

Qui as Amans sunt griés et dures.

Souvent, quand il te souvendra

De tes amors, te convendra

Partir des gens par estovoir,

[p.151]

Et pour que tu sois fin amant, 2327 Je veux, j'ordonne absolument

Qu'en un seul lieu tout ton coeur mettes,

A demi non, mais le promettes

Tout entier sans jamais tricher,

Car je n'aime pas partager.

Qui son coeur en maints lieux adresse,

Partout petite part en laisse[50b]; Celui-là seul a mon aveu

Qui met son coeur en un seul lieu.

Aussi je veux que ton coeur mettes

En un lieu seul et ne le prêtes;

Car si jamais l'avais prêté

Je le tiendrais à vileté.

Plutôt le donne en don tout quitte,

Et plus grand sera ton mérite;

Car de chose donnée en don

Moult grand doit être le guerdon[51], Mais grâce de chose prêtée

Est tôt rendue et acquittée.

Donne-le donc tout quittement,

Et fais-le débonnairement,

Car présent oncques ne s'efface

S'il est offert de bonne grâce;

Mais je ne prise même un pois

Le don qui pèserait grand poids

Au coeur de celui qui le donne.

Fais donc comme je te l'ordonne,

Et quand ton coeur auras donné,

Comme ici je t'ai sermonné,

Lors t'adviendront les aventures

Qui sont aux vrais amants si dures.

Souvent quand il te souviendra

De tes amours, il te faudra

[p.152]

Qu'il ne puissent aparcevoir 2358 Les maus dont tu es angoisseus.

A une part iras tous seus,

Lors te vendront soupirs et plaintes,

Friçons et autres dolors maintes,

En plusors sens seras destrois,

Une hore chaus, et autre frois,

Vermaus une hore, une autre pales,

Onques fievres n'éus si males,

Ne cotidianes, ne quartes.

Bien auras, ains que tu t'en partes,

Les dolors d'amors essaiées;

Si t'avendra maintes foiées

Qu'en pensant t'entroblieras,

Et une grant piece seras

Ainsinc cum une ymage muë,

Qui ne se crole, ne remuë,

Sans piés, sans mains, sans dois croler,

Sans yex movoir, et sans parler.

A chief de piéce revendras

En ta memoire et tressaudras

Au revenir en effraor,

Ausinc cum hons qui a paor,

Et soupirras de cuer parfont;

Et saiches bien qu'ainsinc le font

Cil qui ont les maus essaiés

Dont tu ies ores esmaiés.

Après est drois qu'il te soviegne

Que t'amie t'est trop lointiegne;

Lors diras: Diex, cum suis mavès

Quant là où mes cuers est, ne vès!

Mon cuer seul por quoi i envoi?

Adès i pens, et riens n'en voi.

[p.153]

Partir des gens par convenance, 2361 Pour que tes maux et ta souffrance

Ils ne puissent apercevoir;

Tout seul tu t'en iras douloir[52]. Lors te viendront soupirs et plaintes,

Frissons et autres douleurs maintes;

De cent façons tu souffriras,

Une heure chaud, puis froid seras,

Une heure rouge, une heure blême,

Et d'amour essaieras quand même

Tous les tourments avant partir;

Jamais tant ne t'ont fait pâtir

Fièvres quartes, quotidiennes.

Maintes fois à toutes tes peines

En pensant tu t'entroublieras,

Et moult longtemps demeureras

Tout droit comme une image mue[53] Qui ne branle ni ne remue,

Sans pied, sans main, sans doigt branler,

Sans yeux mouvoir et sans parler.

En la fin, après longue attente,

Comme un homme qui s'épouvante,

En ta mémoire reviendras,

Au revenir tressauteras

En soupirant à longue haleine.

C'est ainsi que sont à la gêne

Ceux qui les maux ont essayé

Dont tu seras lors guerroyé.

Après, droit est qu'il te souvienne

Que ta mie est moult trop lointaine.

Lors diras: «Dieu, que suis mauvais

Quand là, où mon coeur est, ne vais!

Mon coeur seul pourquoi j'y envoie?

Faut-il qu'y pensant rien n'en voie?

[p.154]

Quant g'i puis mes piés envoier 2391 Après, por mon cuer convoier,

Se mi oil mon cuer ne convoient,

Ge ne pris riens quanque il voient.

Se doivent-il ci arrester?

Nennil, mès voisent viseter

Le saintuaire précieus

Dont mon cuer est si envieus;

Quant mon cuer en a tel talent,

Ge me puis bien tenir à lent,

Se de mon cuer suis si lointiens,

Si m'aïst Diex, por fol m'en tiens.

Or irai, plus nel' laisserai,

Jamès aése ne serai

Devant qu'aucune enseigne en voie:

Lores te metras à la voie,

Et si iras par tel convent,

Qu'à ton esme faudras souvent,

Et gasteras en vain tes pas,

Ce que tu quiers ne verras pas,

Si convendra que tu retornes,

Sans plus faire, pensis et mornes.

Lors reseras à grant meschief,

Et te vendront tout derechief

Soupirs, espointes et friçons,

Qui poignent plus que heriçons.

Qui ne le set, si le demant

A ceus qui sunt loial Amant.

Ton cuer ne porras apaier,

Ainsi iras encor essaier

Se tu verras par aventure

Ce dont tu ies en si grant cure;

Et se tu te pues tant pener

Qu'au véoir puisses assener,

[p.155]

Quand j'y veux après envoyer 2395 Mes pieds, pour mon coeur convoyer,

Si mes yeux mon coeur ne convoient

Rien je ne prise ce qu'ils voient.

Ici doivent-ils s'arrêter?

Nenni, mais veulent visiter

Le moult précieux sanctuaire

Qu'à si grand deuil mon coeur espère.

Quand si vite court mon désir,

Je me puis bien pour lent tenir;

Quand mon coeur est de ma pensée

Si loin, je la tiens insensée.

Or j'irai; mon coeur je suivrai

Et jamais aise ne serai

Devant qu'aucune chose en voie!»

Lors tu te mettras en la voie;

Mais tu marcheras de tel train

Qu'échouera souvent ton dessein,

Et tu reviendras en arrière

Pensif et morne sans plus faire,

Et seront perdus tous tes pas,

Ce que tu cherches ne verras.

Lors reseras en grand' misère

Et derechef de te méfaire

Soupirs, élancements, frissons

Qui piquent plus que hérissons.

Qui ne le sait, qu'il en réfère

A l'amant loyal et sincère.

Ton coeur ne pourras contenter,

Mais tu voudras encor tenter

Si tu verrais par aventure

Ce dont seras en si grand cure;

Et si tu fais tant que la voir

Puisses un jour à ton vouloir,

[p.156]

Tu vodras moult ententis estre 2425 A tes yex saouler et pestre:

Grant joie en ton cuer demenras

De la biauté que tu verras;

Et saches que du regarder

Feras ton cuer frire et larder,

Et tout adès en regardant

Aviveras le feu ardant.

Qui ce qu'il aime plus regarde,

Plus alume son cuer et l'arde;

Cil art, alume et fait flamer

Le feu qui les gens fait amer.

Chascuns Amans suit par coustume

Le feu qui l'art et qui l'alume.

Quant il le feu de plus près sent,

Et il s'en va plus apressant.

Le feu si est ce qui remire

S'amie qui tout le fet frire;

Quant il de li se tient plus près

Et il plus est d'amer engrès:

Ce sevent bien sage et musart,

Qui plus est près du feu, plus art.

Tant cum t'amie ainsinc verras,

Jamès movoir ne t'en querras;

Et quant partir t'en convendra,

Tout le jor puis t'en sovendra

De ce que tu auras véu;

Si te tendras à decéu

D'une chose trop lédement,

Que onques cuer ne hardement

N'eus de li araisonner,

Ains as esté sans mot sonner

[p.157]

Moult attentif tu voudras être 2429 A tes yeux en saoûler et paître.

Grand' joie en ton coeur sentiras

De la beauté que tu verras;

Mais rien qu'à regarder sa dame

Le coeur et pétille et s'enflamme,

Et là, toujours la regardant,

Aviveras le feu ardent.

Qui plus l'objet aimé regarde,

Plus allume son coeur et l'arde[54], Car c'est lui qui fait enflammer

Le feu qui les gens fait aimer.

Chacun amant suit par coutume

Le feu qui l'art et le consume;

Quand le feu de plus près il sent,

Plus il va de lui s'approchant.

Or le feu, c'est sa douce amie

Qu'il admire en si grande envie

Et qui le fait ainsi rôtir;

Car plus près il se veut tenir

Près de la belle qu'il adore,

Et plus il veut aimer encore.

Or sages et fous, chacun dit:

Plus près le feu, plus il nous cuit.

Ainsi, plus tu verras ta mie,

Moins de partir n'auras l'envie,

Et quand partir il te faudra,

Tout le jour il te souviendra

De celle que tu auras vue,

Et ton âme sera déçue

Encore plus cruellement

De n'avoir eu tant seulement

De lui dire un seul mot l'audace,

Toujours là planté dans la place

[p.158]

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Lez li, cum fox et entrepris. 2457 Bien cuideras avoir mespris,

Quant tu n'as la bele emparlée

Ainçois qu'ele s'en fust alée.

Tourner te doit à grant contraire,

Car se tu n'en péusses traire

Fors seulement ung biau salu,

Si t'éust-il cent mars valu.

Lors te prendras à devaler,

Et querras achoison d'aler

Derechief encore en la rue

Où tu auras cele véue,

Que tu n'osas metre à raison;

Moult iroies en sa maison

Volentiers, s'achoison avoies.

Il est drois que toutes tes voies,

Et tes alées et ti tour

Soient tuit adès là entour;

Mès vers la gent très-bien te cele,

Et quiers autre achoison que cele

Qui cele part te face aler;

Car c'est grant sens de soi celer.

S'il avient que tu aparçoives

T'amie en leu que tu la doives

Araisonner ne saluer,

Lors t'estovra color muer;

Si te fremira tous li sans,

Parole te faudra et sens,

Quant tu cuideras commencier;

Et se tant te pués avancier

Que ta raison commencier oses,

Quant tu devras dire trois choses,

Tu n'en diras mie les deus,

Tant seras vers li vergondeus.

[p.159]

Auprès d'elle comme un niais. 2463 Son dédain craindras désormais,

Pour ne l'avoir interpelée

Devant qu'elle s'en fût allée;

Et grand'peine devras souffrir,

De n'avoir pu même obtenir

Seulement une révérence,

T'en coûtât-il cent marcs de France.

Lors te prendras à dévaler,

Cherchant occasion d'aller

Déréchef encore en la rue

Où naguère tu l'auras vue

Sans oser la mettre à raison.

Moult irais-tu dans sa maison,

Si tu pouvais, jusque chez elle.

Alors tout autour de ta belle,

Par tous chemins tu t'en iras

De ci de là portant tes pas;

Mais les valets surtout évite,

Et toute autre raison médite

Que celle qui t'y fait aller,

Car c'est grand sens de soi celer.

S'il advient que tu aperçoives

Ta mie en tel lieu que tu doives

La saluer, l'entretenir,

Lors sentiras ton sang frémir,

La pâleur blêmir ton visage,

Ta voix se perdre et ton courage.

Et quand tu voudras commencer,

Si tu te peux tant avancer

Que ton discours commencer oses,

Quand tu devras dire trois choses,

Tu n'en diras pas même deux,

Tant seras près d'elle honteux.

[p.160]

Il n'iert jà nus si apensés 2491 Qui en ce point n'oblit assés,

S'il n'est tiex que de guile serve;

Mès faus Amans content lor verve

Si cum il veulent, sans paor,

Qu'il sunt trop fort losengéor:

Il dient ung, et pensent el[55], Li traïtor felon mortel.

Quant ta raison auras fenie,

Sans dire mot de vilenie,

Moult te tenras à conchié,

Quant tu auras riens oblié

Qui te fust avenant à dire:

Lors reseras en grant martire:

C'est la bataille, c'est l'ardure,

C'est li contens qui tous jors dure.

Amans n'aura jà ce qu'il quiert,

Tous jors li faut, jà en pez n'iert;

Jà fin ne prendra ceste guerre

Tant cum l'en veille la pez querre.

Quant ce vendra qu'il sera nuis,

Lors auras plus de mil anuis:

Tu te coucheras en ton lit

Où tu auras poi de délit;

Car quant tu cuideras dormir,

Tu commenceras à fremir,

A tresaillir, à demener,

Sor costé t'estovra torner,

Une heure envers, autre eure adens,

Cum fait hons qui a mal as dens.

Lors te vendra en remembrance

Et la façon et la semblance

A cui nule ne s'apareille.

Si te dirai fiere merveille:

[p.161]

Il n'est homme, tant soit-il sage, 2497 Qui lors ne perde son bagage,

A moins qu'il ne soit faux amant.

Ceux-là vont leur verve exprimant

Avec une parfaite aisance;

Trop forte est leur outrecuidance;

Ils disent un et pensent deux[55b], Traîtres, félons et venimeux.

Quand auras ta raison finie

Sans dire mot de vilenie,

Lors tu te croiras méprisé,

Et quand tu auras épuisé

Tout ce qu'avais d'aimable à dire,

Lors reseras en grand martyre.

C'est la bataille, le tourment,

Qui toujours dure au bon amant,

Jamais ne finira la guerre;

Vainement la paix il espère,

Ce qu'il cherche il n'aura jamais

Et toujours souffre et n'aura paix.

Et puis quand il sera nuit close,

Lors ce sera bien autre chose.

En vain chercheras sur ton lit

Un peu de calme et de répit;

A t'endormir comme tu penses,

Vite à frémir tu recommences,

A tressaillir, te démener,

Sur un côté te retourner,

Une heure pile, une autre face,

Comme un homme que dent tracasse.

Alors viendra devant tes yeux

La belle au maintien gracieux

Qui n'a jamais eu sa pareille,

Et ce sera fière merveille.

[p.162]

Tex fois sera qu'il t'iert avis 2525 Que tu tendras cele au cler vis

Entre tes bras tretoute nue,

Ausinc cum s'el ert devenue

Du tout t'amie et ta compaigne;

Lors feras chatiaus en Espaigne[56], Et auras joie de noient,

Tant cum tu iras foloiant

En la pensée delitable

Où il n'a fors mençonges et fable;

Mès poi i porras demorer.

Lors commenceras à plorer,

Et diras: Diex! ai-ge songié?

Qu'est-ice, où estoie-gié?

Ceste pensée, dont me vint?

Certes dis fois le jor, ou vint

Vodroie qu'ele revenist:

Ele me pest et replenist

De joie et de bonne aventure;

Mès ce m'amort que poi me dure[57]. Diex! verrai-ge jà que ge soie

En itel point cum ge pensoie?

Gel' vodroie par convenant

Que ge morusse maintenant;

La mort ne me greverait mie,

Se ge moroie ès bras m'amie.

Moult me griéve Amors et tormente,

Sovent me plains et me demente;

Mais se tant fait Amors que j'aie

De m'amie enterine joie,

Bien seront mi mal racheté.

Las! ge demant trop chier cheté;

Ge ne me tiens mie por sage,

Quant ge demant itel outrage:

[p.163]

Tantôt tu croiras embrasser 2531 Ta belle amante, doux penser,

Entre tes bras tretoute nue,

Pensant qu'elle soit devenue

Ta mie et compagne à jamais.

Lors en Espagne des palais,

Sans fond bâtiras sur les sables,

Bercé de mensonges et fables

Heureux d'un rien, te complaisant

Dans ce songe doux et plaisant.

Mais tôt s'évanouit ce leurre,

Il te faut recommencer, pleure:

«Dieu puissant, ai-je bien songé?

Où étais-je? Qu'est-ce que j'ai?

D'où donc me vint cette pensée?

Je voudrais l'âme avoir bercée

Dix fois le jour par elle ou vingt,

Elle m'a tout rempli soudain

De joie et de bonne aventure,

Mais trop me mord que si peu dure.

Dieu! pourrai-je voir que je sois

En tel point comme je pensois?

La mort ne me grèverait mie

Mourant dans les bras de ma mie;

Aussi de rien ne me plaindrais

Si dès maintenant je mourais.

Moult me grève Amour et tourmente,

Souvent me plains et me lamente;

Mais si pouvait me faire Amour

Avoir ma mie entière un jour,

J'aurais bien payé ma souffrance.

Mais, hélas! c'est trop d'exigence,

Et je suis fol, j'en ai bien peur,

De demander telle faveur:

[p.164]

Car qui demande musardie, 2559 Il est bien drois qu'en l'escondie.

Ne sai comment dire ge l'ose,

Car maint plus preus et plus alose

De moi auroient grant honor

En ung loier assez menor;

Mès se sans plus d'ung seul baisier

Me daignoit la bele aésier,

Moult auroie riche desserte

De la poine que j'ai sofferte;

Mès fort chose est à avenir,

Ge me puis bien por fol tenir,

Quant j'ai mon cuer mis en tel leu

Dont ge n'aten avoir nul preu.

Si dis-ge que fox et que gars,

Car miex vaut de li uns regars,

Que d'autre li deduis entiers.

Moult la véisse volentiers

Orendroites, se Diex m'aïst;

Garis fust qui or la véist.

Diex! quant sera-il ajorné?

Trop ai en ce lit séjorné:

Ge ne pris gaires tel gesir,

Quant je n'ai ce que je desir.

Gesir est ennuieuse chose,

Quant l'en ne dort ne ne repose:

Moult m'ennuie certes et griéve

Que orendroit l'aube ne criéve,

Et que la nuit tost ne trespasse;

Car, s'il fust jor, ge me levasse.

Ha solaus! por Diex car te heste,

Ne sejorne, ne ne t'areste:

Fai départir la nuit obscure,

Et son anui qui trop me dure.

[p.165]

Car qui demande une sottise 2565 Mérite bien qu'on reconduise.

Comment l'ai-je osé dire? Eh quoi!

Maint plus preux, plus digne que moi

Aurait grand honneur, sans doutance,

De bien plus mince récompense.

Mais si, sans plus, d'un seul baiser

Me daignait la belle apaiser,

Je serais trop cher payé, certe,

De la peine que j'ai soufferte.

Mais sombre est pour moi l'avenir

Et me puis bien pour fol tenir

Quand mon coeur mis en telle place

Dont je n'attends la moindre grâce.

Mais que dis-je? J'en suis honteux!

Car un seul regard de ses yeux

Vaut mieux qu'une autre toute entière!

Exauce, mon Dieu, ma prière,

Laisse-moi cet être chéri

Revoir, et je serai guéri!

Quand donc verrai-je la lumière?

Sur ce lit maudit je n'ai guère

Trouvé le repos de longtemps,

Et mon désir en vain j'attends.

Un lit est ennuyeuse chose

Quand on ne dort ni ne repose.

Je souffre, et grand est mon ennui,

De ne voir trépasser la nuit

Et l'aube à mon chevet reluire;

Au jour pour me lever j'aspire.

Ha! pour Dieu, soleil, hâte-toi,

Point ne séjourne, éclaire-moi,

Fais départir la nuit obscure

Et son ennui qui trop me dure!»

[p.166]

La nuit ainsine te contendras, 2593 Et de repos petit prendras,

Se j'onques mal d'amors connui[58]; Et quant tu ne porras l'ennui

Soffrir en ton lit de veillier,

Lors t'estovra apareillier,

Chaucier, vestir et atorner,

Ains que tu voies ajorner.

Lors t'en kas en recelée,

Soit par pluie, soit par gelée,

Tout droit vers la maison t'amie,

Qui sera espoir endormie,

Et à toi ne pensera guieres.

Une hore iras à l'uis derrieres

Savoir s'il, est remés deffers,

Et jucheras iluec defors

Tout seus à la pluie et au vent;

Après iras à l'uis devant,

Et se tu treuves fendéure,

Ne fenestre, ne serréure,

Oreille et ascoute parmi

S'il se sunt léens endormi;

Et se la bele sans plus veille,

Ge te loe bien et conseille

Qu'el t'oie plaindre et dolaser

Si qu'el sache que reposer

Ne pués en lit, por s'amitié.

Bien doit fame aucune pitié

Avoir de celi qui endure

Tel mal por li, se moult n'est dure.

Si te dirai que tu dois faire

Por l'amor de la débonnaire

De qui tu ne pues avoir aise;

Au départir la porte baise,

[p.167]

La nuit ainsi te conduiras 2599 Et de repos petit prendras,

Si de l'amour j'ai connaissance.

Enfin, rongé d'impatience

Et las en ton lit de veiller,

Tu te mettras à t'habiller,

Chausser et ta toilette faire

Sans attendre que l'aube éclaire.

Lors t'en iras en grand secret,

Par la pluie et le froid seulet,

Droit à la maison de ta mie

Qui sera sans doute endormie,

Ne songeant guère à son amant.

Par derrière, une heure durant,

Iras voir si l'huis, d'aventure,

N'est pas ouvert. Là, sur la dure,

T'assiéras à la pluie, au vent,

Puis à la porte de devant

Iras chercher une ouverture,

Une fenêtre, une serrure,

Pour écouter silencieux

Si tout repose dans ces lieux.

Et si la belle encore veille,

Heureux amant, je te conseille

Qu'elle entende plaindre et gémir

Tant qu'elle sache que dormir

Ne peux au lit pour l'amour d'elle.

Comment encor rester cruelle

Pour un amant qui souffre tant,

A moins d'avoir coeur trop méchant!

Écoute ce que tu dois faire

Pour l'amour de la débonnaire

Dont tu ne peux aise obtenir:

La porte baise au départir,

[p.168]

Et por ce que l'en ne te voie 2627 Devant la maison, n'en la voie,

Gar que tu soies repairiés

Anciez que jors soit esclairiés.

Icis venirs, icis alers,

Icis veilliers, icis parlers,

Font as amans sous lor drapiaus

Durement ameigrir lor piaus:

Bien le sauras par toi-méismes,

Il convient que tu t'essaïmes.

Car bien saches qu'Amors ne lesse

Sor fins amans color ne gresse:

A ce sunt cil bien cognoissant

Qui vont les dames traïssant,

Qui dient por eus losengier

Qu'il ont perdu boivre et mengier;

Et ge les voi, les jengléors,

Plus cras qu'abbés ne que priors.

Encor te commant et encharge

Que tenir te faces por large

A la pucele de l'ostel:

Ung garnement li donne tel,

Qu'el die que tu es vaillans.

T'amie et tous ses bien-veillans

Dois honorer et chiers tenir,

Grans biens te puet par eus venir:

Car cil qui sunt d'ele privé,

Li conteront qu'il t'ont trové

Preu, cortois et bien affaitié:

Miex t'en prisera la moitié.

Du païs gaires ne t'esloigne,

Et se tu as si grant besoigne

Que esloigner il te conviengne,

Garde bien que tes cuers remaigne,

[p.169]

Et prends garde qu'on ne te voie 2633 Devant le seuil ou sur la voie

Avant que le jour n'ait paru,

Car tu peux être reconnu.

Tous ces allers et ces venues,

Ces promenades par les rues

La nuit, font les amants maigrir

Durement et leur peau blémir;

Et toi-même en verras la preuve,

Car il te faut subir l'épreuve.

Sache qu'Amour ne laisse point

Aux amants fleur ni embonpoint;

A ce sont bien reconnaissables

Les amants trompeurs, méprisables,

Qui disent pour se louanger

Qu'ils ont perdu boire et manger,

Et que je vois plus gras que moines,

Abbés, et prieurs, et chanoines.

De plus, je te commande et veux

Que tu passes pour généreux

Du logis envers la servante;

Donne-lui parure si gente

Qu'elle proclame ta valeur.

Tu dois tenir en grand honneur

Tous les familiers de ta belle,

Ils pourront te servir près d'elle;

Car peut-être en l'intimité,

Par hasard auront-ils vanté

Ton esprit et ta courtoisie;

Moitié mieux t'aimera ta mie.

Le pays ne quitte jamais;

Mais si telle besogne avais

Qu'il te fallût partir quand même,

Ton coeur laisse à celle qu'il aime

[p.170]

Et pense de tost retorner, 2661 Tu ne dois gaires séjorner:

Fai semblant qu'à véoir te tarde

Cele qui a ton cuer en garde.

Or t'ai dit comment n'en-quel guise

Amant doit faire mon servise:

Or le fai donques, se tu viaus

De la bele avoir tes aviaus.

L'Amant parle.

Quant Amor m'ot ce commandé,

Je li ai lores demandé:

Sire, en quel guise ne comment

Puéent endurer cil amant

Les maus que vous m'avés contés?

Forment en sui espoentés,

Comment vit hons et comment dure

En tele poine, n'en tel ardure?

En duel, en sospirs et en lermes,

Et en tous poins, et en tous termes

Est en souci et en esveil.

Certes durement me merveil

Comment hons, s'il n'iere de fer,

Puet vivre ung mois en tel enfer.

Li Diex d'Amors lors me respont,

Et ma demande bien m'espont.

Amor parle.

Biaus amis, par l'ame mon pere

Nus n'a bien, s'il ne le compere;

Si aime-l'en miex le cheté,

Quand l'en l'a plus chier acheté;

Et plus en gré sunt reçéu

Li biens dont l'en a mal éu[59].

 

[p.171]

Et pense à bientôt retourner, 2667 Tu ne dois guère séjouner:

Fais semblant que ravoir te tarde

Celle qui a ton coeur en garde.

Je t'ai dit tout au long comment

Doit servir un loyal amant.

Or donc, reste à mes lois fidèle

Si tu veux jouir de ta belle.

L'Amant parle.

Tel était son commandement.

Lors je lui répondis: Comment

Les amants peuvent-ils donc, sire,

Endurer si cruel martyre

Que tout à l'heure avez conté?

Vraiment j'en suis épouvanté.

Comment vit homme, et comment dure

En tel deuil, en telle torture,

Toujours en pleurs, gémissements

Et longs soupirs, et par tous temps

Rongé d'inquiétude horrible?

Ce m'est chose incompréhensible

Comment homme, s'il n'est de fer,

Peut vivre un mois ert tel enfer.

Le Dieu d'Amours lors me réplique

Et ma demanda ainsi, m'explique:

Amour parle.

Par l'âme de mon père, amis,

Nul n'a bien, s'il n'y met le prix;

Car jouissance est mieux goûtée,

Quand on l'a plus cher achetée,

Et les biens mous semblent meilleurs,

Venant après de longs malheurs[59b].

 

[p.172]

Il est voirs que nus maus n'ataint 2691 A celi qui les amans taint.

Ne qu'en puet espuisier la mer,

Ne porroit-l'en les maus d'amer

Conter en rommant, ne en livre;

Et toutes voies convient vivre

Les amans, qu'il lor est mestiers:

Chascuns fuit la mort volentiers.

Cil que l'en met en chartre oscure,

Et en vermine et en ordure,

Qui n'a fors pain d'orge ou d'avoine,

Ne se muert mie por la poine;

Espérance confort li livre,

Qu'il se cuide véoir délivre

Encor par aucune chevance:

Et tretout autele béance

A cis qu'Amors tient en prison,

Il espoire sa garison.

Ceste espérance le conforte,

Et cuer et talent li aporte

De son cors à martire offrir:

Espérance li fait soffrir

Tant maus que nus n'en sait le conte,

Por la joie qui cent tans monte.

Espérance par soffrir vaint[60], Et fait que li amant vivaint.

Benéoite soit Espérance

Qui les amans ainsinc avance!

Moult est Espérance cortoise,

Qu'el ne laira jà une toise

Nul vaillant homme jusqu'au chief,

Ne por péril, ne por meschief;

Neis au larron que l'en veut pendre

Fait-ele adés merci atendre.

 

[p.173]

Certes nul mal ne peut atteindre 2697 Ceux qu'on voit les amants étreindre.

Nul ne peut épuiser la mer,

Nul ne saurait les maux d'aimer

Conter en roman ni en livre;

Pourtant les amants veulent vivre,

Si douloureux que soit leur sort;

Chacun fuit volontiers la mort.

Le captif, en cellule obscure,

Rongé de vermine et d'ordure,

Mange son pain d'avoine noir

Et ne meurt pas de désespoir.

Toujours le soutient l'espérance

De sa prochaine délivrance

Par la ruse ou par le hasard.

On peut l'amant mettre en regard

Qu'Amour en sa prison enserre

Et qui sa guérison espère;

Le réconforte cet espoir

Et lui donne coeur et pouvoir

De se livrer à sa torture.

Grâce à lui des maux il endure

Sans nombre, un bonheur attendant

Qui montera cent fois autant.

Amants fait vivre l'Espérance

Et vainc à force de souffrance[60b]. Bénite l'Espérance soit

Qui les amants ainsi rassoit!

Moult est l'Espérance courtoise

Et n'abandonne d'une toise

Nul vaillant coeur jusqu'à la fin

Dans sa détresse et son chagrin,

Et jusqu'au larron qu'on va pendre

Lui fait toujours sa grâce attendre.

 

[p.174]

Iceste te garantira, 2725 Ne jà de toi ne partira

Qu'el ne te secore au besoing;

Et avecqnes ce ge te doing

Trois autres biens, qui grans soias

Font à ceus qui sunt en mes las.

Li primerains biens qui solace

Ceus que li maus d'amer enlace,

C'est Dous-Pensers qui lor recorde

Ce où Espérance s'acorde,

Quant li amant plaint et sospire,

Et est en duel et en martire:

Dous-Pensers vient à chief de pièce

Qui l'ire et le corrous despièce,

Et à l'amant en son venir

Fait de la joie sovenir,

Que Espérance li promet,

Et après au devant li met

Les yex rians, le nez tretis,

Qui n'est trop grans, ne trop petits,

Et la bouchete colorée,

Dont l'alaine est si savorée:

Si li plait moult quant il li membre

De la façon de chascun membre.

Encor va ses solas doublant,

Quant d'ung ris ou d'ung bel semblant

Li membre, ou d'une bele chiere

Que fait li a s'amie chiere,

Dous-Pensers ainsinc assoage

Les dolors d'amors et la rage.

Icestui bien voil que tu aies,

Et se tu l'autre refusoies,

Qui n'est mie mains doucereus,

Tu seroies moult dangereus.

 

[p.175]

C'est elle qui te soutiendra, 2731 Jamais de toi ne partira

Sans qu'au besoin secours te donne.

Avec elle je t'abandonne

Trois autres biens qui grands soulas

Font à ceux qui sont dans mes lacs.

Le premier de ces biens que trouvent

Ceux qui les maux d'aimer éprouvent,

C'est Doux-Penser qui leur apprend

Où l'Espérance les attend.

Quand l'amant se plaint et soupire

Et grand deuil souffre et grand martyre,

Doux-Penser vient lors doucement

Dépecer l'ire et le tourment,

Et lui retrace en sa pensée

Des biens l'image carressée

Que l'Espérance lui promet,

Et devant les yeux lui remet

Cette bouchette colorée,

Dont l'haleine est si savourée,

Les yeux riants, le nez gentil

Qui n'est trop grand ni trop petit,

Et moult lui plaît quand lui rappelle

Tretous les charmes de sa belle

Et va ses soulas redoublant,

Quand d'un souris, d'un beau-semblant

Le berce, ou de l'accueil aimable

Que lui fit sa mie adorable.

Ainsi Doux-Penser adoucit

Les maux dont Amour le poursuit.

Donc ce premier don je t'octroie

Et si le deuxième avec joie

N'acceptais non moin doucereux,

Tu serais par trop dédaigneux.

 

[p.176]

Li secons biens est Dous-Parlers 2759

Qui a fait à mains bachelers

Et à maintes dames secors:

Car chascuns qui de ses amors

Oit parler, moult s'en esbaudist.

Si me semble que por ce dist

Une dame qui d'amer sot,

En sa chançon, ung cortois mot:

Moult sui, fet-ele, à bonne escole,

Quant de mon ami oi parole;

Se m'aïst Diex, il m'a garie

Qui m'en parle, quoi qu'il m'en die.

Cele de Dous-Parler savoit

Quanqu'il en iert, car el l'avoit

Essaié en maintes manieres.

Or te lo, et veil que tu quieres

Ung compaignon sage et célant,

A qui tu die ton talent,

Et desqueuvres tout ton courage;

Cis te fera grant avantage.

Quant ti mal t'angoisseront fort,

Tu iras à li par confort,

Et parlerés andui ensemble

De la bele qui ton cuer emble,

De sa biauté, de sa semblance,

Et de sa simple contenance.

Tout ton estat li conteras,

Et conseil li demanderas

Comment tu porras chose faire

Qui à t'amie puisse plaire.

Se cil qui tant iert tes amis,

En bien amer a son cuer mis,

Lors vaudra miex sa compagnie.

Si est raison que il te die

 

[p.177]

Doux-Parler sera le deuxième, 2765

Qui porte au malheureux qui aime,

Dame ou damoiseau, bon secours;

Car entendre de ses amours

Parler, c'est douce jouissance.

C'est pour cela que dit, je pense,

Une dame qui bien aimait

En sa chanson ce joli trait:

«Je suis, fait-elle, à bonne école,

Oyant sur mon ami parole,

Car, Dieu m'assiste, est tout guéri

Mon coeur quand on parle de lui.»

De Doux-Penser bien savait-elle

Tous les secrets, et dut la belle

L'essayer de maintes façons.

Donc choisis en tes compagnons

Un ami moult discret et sage,

Car on tire grand avantage

D'ouvrir son coeur à quelque ami

Et son désir, et son ennui.

Quand l'angoisse sera trop forte,

A lui va, qu'il te réconforte.

Tous deux parlerez à l'envi

D'Elle, qui ton coeur a ravi,

De sa beauté, de sa semblance,

De son aimable contenance.

Tout ton état lui conteras,

Et conseil lui demanderas

Comment tu pourras chose faire

A ta belle qui puisse plaire.

Et si ce meilleur des amis

En bien aimer son coeur a mis,

Lors vaudra mieux sa compagnie.

Il sera lors droit qu'il te die

[p.178]

Se s'amie est pucele ou non[61], 2793 Qui ele est, et comment a non,

Si n'auras pas paor qu'il muse

A t'amie, ne qu'il t'encuse;

Ains vous entreporterés foi,

Et tu à luy, et il à toi.

Saches que c'est moult plesant chose

Quant l'en a homme à qui l'en ose

Son conseil dire et son segré.

Cel déduit prendras moult en gré,

Et t'en tendras à bien paié,

Puis que tu l'auras essaié.

Li tiers biens vient du regarder;

C'est Dous-Regars, qui seult tarder

A ceus qui ont amors lontaignes.

Mès ge te lo que tu te taignes

Bien près de li por Dous-Regart,

Que ses solas trop ne te tart:

Car il est moult as amoreus

Delitables et savoreus.

Moult ont au matin bone encontre

Li oel, quant Dame-Diex lor monstre

Le saintuaire précieux

De quoi il sunt si envieus.

Le jor que le puéent véoir

Ne lor doit mie meschéoir;

Il ne doutent pluie ne vent,

Ne nule autre chose grevant;

Et quant li oel sunt en déduit,

Il sunt si apris et si duit,

Que seus ne sevent avoir joie,

Ains vuelent que li cuers s'esjoie,

Et font les maus assoagier:

Car li oel cum droit messagier,

[p.179]

Si sa mie est pucelle ou non[61b] 2799 Qui elle est, comment elle a nom.

Lors n'auras peur qu'il en abuse

Près de ta mie, ou qu'il t'accuse;

Vous vous entreporterez foi,

Toi devers lui, lui devers toi.

Tu sauras quelle bonne chose

C'est d'avoir homme à qui l'on ose

Son coeur ouvrir et confier,

Bonheur que tu dois envier,

Puissant remède à ta souffrance,

Crois-moi, fais en l'expérience.

Le troisième bien vient des yeux:

C'est Doux-Regard. Aux amoureux

De longue date, patience

Il donne; avec persévérance

Près d'elle sois pour Doux-Regard;

De ses faveurs crains le retard.

Car c'est un bien si désirable,

Aux amoureux si délectable!

Heureux ceux à qui, le matin,

Dieu montre parmi leur chemin

Le moult précieux sanctuaire

Qu'à si grand deuil leur coeur espère!

Le jour qu'ils ont pu l'admirer,

Tout malheur ils vont conjurer;

Ils ne craignent ni vent, ni pluie,

Nul accident, nulle avanie.

Quand des amoureux l'oeil jouit,

Il est si gent et bien instruit,

Qu'il ne sait seul goûter sa joie;

Mais il veut que le coeur festoie

Dont il court les maux soulager.

Car les yeux, en prompt messager,

[p.180]

Tout maintenant au cuer envoient 2827 Noveles de ce que ils voient;

Et por la joie convient lors

Que li cuer oblit ses dolors,

Et les ténèbres où il iere:

Car, tout ausinc cum la lumiere

Les ténèbres devant soi chace,

Tout ausinc Dous-Regars efface

Les ténèbres où li cuers gist,

Qui nuit et jor d'amors languist:

Car li cuers de riens ne se diaut,

Quant li cel voient ce qu'il viaut.

Or t'ai, ce m'est vis, desclaré

Ce dont ge te vi esgaré,

Car je t'ai conté sans mentir

Les biens qui puéent garentir

Les amans, et garder de mort.

Or sez qui te fera confort;

Au mains auras-tu Espérance,

S'auras Doulx-Penser sans doutance,

Et Dous-Parler, et Dous-Regart.

Chascuns de ceus veil qu'il te gart

Tant que tu puisses miex atendre

Autres biens qui ne sunt pas mendre,

Ains greignors auras çà avant,

Mès ge te doing dès ore itant.

 

XVIII

 

Comment l'Amant dit cy qu'Amours

Le laissa en ses grans doulours.

Tout maintenant que Amors m'ot

Di son plaisir, ge ne soi mot

 

[p.181]

Aussitôt vers le coeur envoient 2833 Les nouvelles de ce qu'ils voient,

Et dans ses transports sent le coeur

Dissiper avec sa douleur

Les ténèbres qui l'obscurcissent.

Tel qu'au matin s'évanouissent

Soudain les ombres de la nuit,

Tel Doux-Regard anéantit

Les ténèbres où coeurs languissent

Qui nuit et jour d'amour gémissent;

Car le coeur de tout s'éjouit

Quand l'oeil de ce qu'il voit jouit.

Je t'ai fait, je pense, en bon maître,

Tes fautes, tes erreurs connaître;

Car je t'ai conté, sans mentir,

Les biens qui peuvent garantir

Les amants et sauver leur vie.

Or donc, ces trois présents n'oublie;

Je te donne ainsi pour ta part

Et Doux-Parler, et Doux-Regard,

Et Doux-Penser, et l'Espérance;

Ils te donneront assistance

Et te feront attendre mieux

D'autres biens non moins précieux,

Mais meilleurs encor par la suite;

De ceux-ci dès ce jour profite.

XVIII

 

Cy l'Amant dit que Dieu d'Amours

Le laissa sans plus de discours.

 

Sitôt sa sentence rendue,

Ne sais comment, mais de ma vue

 

[p.182]

Que il se fu esvanouis, 2857

Et ge remés essabouis,

Quant ge ne vi lez-moi nului;

De mes plaies moult me dolui,

Et soi que garir ne pooie,

Fors par le bouton où j'avoie

Tout mon cuer mis et ma béance.

Si n'avoie en nului fiance,

Fors où Diex d'Amors, de l'avoir;

Ainçois savoie tout de voir,

Que de l'avoir noient estoit,

S'Amors ne s'en entremetoit.

Li Rosiers d'une haie furent

Clos environ, si cum il durent;

Mès ge passasse la cloison

Moult volentiers por l'achoison

Du bouton qui sent miex que basme,

Se ge n'en crainsisse avoir blasme;

Mès assés tost péust sembler

Que les Roses vousisse embler.

Continuer : partie 5 sur 6