Le soleil ne brille pas pour tout le monde
Chapitre 10
À la croisée des âmes sans sommeil
L’enfer est myope autant que le ciel
On t’avait dit que tout se paye
Regarde bien droit dans le soleil
)Ibid(.
Le lendemain, évidemment, Fredo m’attendait de pied ferme. Je savais bien que je ne pourrais pas l’éviter bien longtemps. Alors autant en finir tout de suite, me pointer à l’ouverture et répondre à toutes ses questions. On avait encore le temps avant que Kahina n’arrive et aucun client n’était encore là.
« Allez vas-y, déballe... » Ainsi m’a-t-il accueilli en tirant une chaise près de son comptoir. Il avait posé deux cafés sur le marbre. Je me suis attablé face à lui. Les yeux noyés dans le liquide noir, les doigts rassemblés autour de la tasse fumante, je lui ai raconté mon agression, l’inquiétude de Kahina, les yeux sévères des deux Algériens à la terrasse, les larmes dans l’arrière-cour, la fierté de notre belle serveuse qui camoufle sa joue tuméfiée au fond de teint, mes doutes, mes craintes...
Il m’écoutait sans faire un seul commentaire. Quand je me suis tu, j’ai relevé la tête et j’ai plongé mon regard dans le sien. Toujours en silence, il s’est levé, a ramassé nos tasses vides et est retourné vers le percolateur. D’un geste, il m’a demandé s’il m’en refaisait un. J’ai hoché la tête. Il allait me falloir bien plus qu’une double dose de caféine pour compenser la pharmacopée que je m’étais encore autorisée ce matin-là. Cette fois, il m’a servi sans se rasseoir. Il essuyait machinalement les tables ou les dossiers des chaises qui se trouvaient sur son chemin en continuant de réfléchir.
« Tu crois que c’est les mêmes ?
– Les potes de son mec et ceux qui m’ont refait la façade ? J’ai cru. Et puis finalement je sais plus. M’avaient l’air plus jeunes, et puis je crois pas que les types que j’avais vus chez toi soient du genre à se trimballer en survêt de foot. »
Il a approuvé mon cheminement d’un simple bruit de gorge. Il s’était arrêté, le temps de m’écouter. Il a joué à nouveau de son torchon sur une table qu’il avait déjà frottée tout à l’heure puis s’est encore interrompu pour me demander :
« Et tu penses qu’elle t’a menti pour sa joue ?
– Je ne sais pas Fredo. Je ne sais plus… Et puis... » J’ai suspendu ma phrase.
Sa voix a trahi une vraie inquiétude : « Quoi ? »
J’hésitais à poursuivre. À quoi bon en rajouter ? Mais j’en avais déjà trop dit. Un habitué a poussé la porte et a passé la tête en saluant à la cantonade : « Bonjour patron, ça va ? » Et sans attendre la réponse, le papi, gauloise au bec, a continué : « Je me pose au soleil, là... Tu me mettras un petit café ?
– Ouais ! j’arrive de suite, Pierrot ! » Fredo s’est penché vers moi et a insisté, à voix basse : « Et puis quoi, Steph ?
– Hier soir, d’autres gars sont venus me chauffer…
– Où ? Chez toi encore ?
– Non : juste à la sortie du Vieux-Port. Quai de la Tourette. Deux motards. Ils m’ont parlé d’un type que je connaissais du lycée et que j’ai retrouvé par hasard à la pizzeria…
– Quel rapport avec Kahina ? » Fredo s’impatientait. Il est allé préparer son expresso pour le client qui lézardait en terrasse. « Je reviens ! » m’a-t-il lancé en passant devant moi avec son plateau.
À son retour, j’ai expliqué : « T’inquiète pas, ça n’a rien à voir. C’était des Marocains là, je crois. Et y a aucune raison que Kahina connaisse Nassim. Ils sont pas du même quartier, en plus.
– Et à toi, qu’est-ce qu’ils te voulaient ?
– À moi rien. C’est juste qu’ils avaient un message pour mon pote...
– Mouais, je vois... Un message du genre qui se dit pas avec des fleurs... »
Fredo n’était pas dupe : il ne servait à rien que je minimise la situation devant lui. La menace était réelle. Et si elle ne m’était pas directement adressée, n’empêche que j’étais leur interlocuteur en attendant qu’ils mettent la main sur le concerné...
« Salut ! » Cette voix et ce sourire arrivaient à point nommé pour alléger l’ambiance. Je lui ai rendu son sourire. Je n’avais pas besoin de me forcer. Manifestement, à Fredo aussi, ça lui a fait du bien, de la voir débouler, elle et sa bonne humeur : je l’ai vu se redresser, ragaillardi. Elle avait un pouvoir, cette fille ! Elle paraissait, et on se demandait comment on avait pu être si pessimiste la seconde d’avant.
« T’es en grande forme, dis-moi !
– On est vendredi ! » a-t-elle répondu en guise d’explication. Devant notre absence de réaction, elle a précisé : « C’est ce soir, l’inauguration de mon local !
– C’est vrai ! La consécration !
– Oui, enfin... en tous cas le début de quelque chose... » Son visage disait bien mieux que ses mots l’importance que cet événement revêtait dans son esprit. Je le voyais dans ses yeux, dans sa mine épanouie, dans le mouvement alerte de son corps tout entier. Tout en elle respirait l’optimisme. C’était ce que faisait l’espoir. Et c’était beau à regarder, cette métamorphose qui balayait tous les obstacles qui auraient entravé nombre de ses semblables : l’avenir bouché dans une République à l’ascenseur social désespérément en panne, les petits boulots, la condition de femme, le teint basané, l’adresse dans le quatorzième, la misère des quartiers, la pauvreté intellectuelle partout autour, les petites frappes, l’attrait de l’argent facile des petits trafics, les sirènes de la religion et de son carcan protecteur. Elle, allez savoir comment, s’était extirpée de ces méandres, l’air de pas y toucher, avec le plus grand naturel, comme si cet aimant à malheurs n’avait pas de prise sur elle. Je vous le dis, un vrai pouvoir, qu’elle avait, cette fille ! Y avait pas à tortiller... J’étais salement amoureux. Et je ne me l’avouais qu’aujourd’hui… Bof, pour ce que ça changeait... N’empêche, l’expression était savoureuse à tourner dans ma tête. Je souriais béatement.
« Oh, Steph ! »
La voix agacée de Fredo m’a arraché à ma rêverie. Je l’ai regardé sans comprendre. Il a développé : « Tu vas le décrocher, ce téléphone, dis ? T’es sourd ou quoi ? »
J’ai enfin saisi sa phrase avec un bon temps de retard. Faut dire que je n’en recevais pas souvent, des coups de fil... J’ai fouillé mon sac. Trop tard. Numéro inconnu. J’allais rempocher mon appareil quand il a retenti à nouveau. Cette fois, un rapide coup d’œil : même correspondant sans doute. Étonné qu’on insiste, j’ai pris l’appel et aussitôt, quelqu’un a dit :
« Allô ? » Le ton était vif.
Je laissais planer un silence : je cherchais qui pouvait m’appeler...
« Allô ? » reprit la voix, moins assurée cette fois, avant de compléter : « C’est Karim... »
Je restais silencieux. Le timbre avait quelque chose de familier mais j’avais beau creuser ma mémoire, je ne le reliais à personne en particulier. Je percevais son souffle. Il y avait de l’urgence dans cet appel. C’était palpable. De l’autre côté, comme un ultime essai, on a encore prononcé : « Le frère de Nassim. On s’est parlé au téléphone, déjà. Vous m’avez appelé. Y a quelques jours. Vous vouliez lui parler. Vous le cherchiez. Vous vous rappelez ? » La vanne était ouverte. Il jetait toutes ses cartes sur la table. Je me rappelais, oui, évidemment : au début de ce flot de paroles, ça m’était revenu.
Comme pour s’excuser de cette intrusion, il a répété en guise de justification : « Vous m’aviez appelé. Au garage. J’ai retrouvé votre numéro dans mon journal d’appels... » Je l’ai rassuré : y avait pas de problème. Mais pourquoi il me téléphonait ?
« Je le cherche. C’est urgent. » Décidément, Nassim était très demandé !
J’ai rétorqué : « Sauf que je sais pas du tout où il est, moi... »
Mais comme si ma réponse n’avait aucune valeur, il a continué :
« Faut que je le trouve. Absolument. Et vite, en plus ! Faut que tu m’aides. » Il m’avait tutoyé et sa requête se faisait suppliante. Merde ! Qu’est-ce qui se passait encore avec Nassim ? Une désagréable sueur glacée a perlé entre mes omoplates. Je me suis redressé, conscient que quelque chose basculait. J’ai mis ma main en écran devant ma bouche et ai rejoint l’arrière-cour pour poursuivre la discussion à l’écart. Je suis passé moi aussi au tutoiement : je le sentais confusément, quelque chose nous liait désormais, et ce quelque chose avait la saveur amère du drame. Je me suis assis sur le parapet, en plein cagnard.
« Je voudrais bien t’aider, Karim, mais je ne sais pas comment. Si je savais où il est, je te le dirais... »
À l’autre bout du fil, j’entendais, à travers son silence, tout la détresse de ce frère que je n’avais pas revu depuis des siècles. Décontenancé, désolé de mon impuissance à lui apporter un peu de réconfort, j’ai meublé le vide : « Qu’est-ce qui se passe ? C’est grave ? » Aussitôt conscient de la bêtise de cette dernière question, j’ai poursuivi : « Qu’est-ce qu’il a fait ? Il a des ennuis ? »
Et j’ai laissé Karim se confier à moi comme il se serait jeté sur la seule bouée à sa portée pendant un naufrage : « Je dois le trouver, faut que je lui parle, j’ai besoin de comprendre. Je croyais que j’en avais fini avec ces conneries. Je m’étais sorti du quartier et des embrouilles. J’avais largué tous ces mecs qui trempent dans la merde. Quitte à larguer Nassim aussi. Il voulait pas m’écouter de toutes façons. Quand j’ai changé de chemin, quand j’ai commencé à dire non à toutes les magouilles habituelles et à me brouiller avec les caïds du coin, j’ai voulu le prendre avec moi. Je lui ai proposé de venir bosser au garage, de se tenir éloigné de tout ça. Mais il m’a envoyé bouler. Il a pas voulu. Ça rapportait pas assez. Pas assez vite. Et puis fallait se salir les mains et rentrer tard à la maison, trop crevé pour sortir avec ses potes qui avaient tenu la porte des immeubles toute la journée. C’est un truc de payot ! qu’il me disait... Il était trop minot. Il comprenait pas que c’était sa planche de salut. Et moi j’étais trop pressé pour faire preuve de patience avec lui. On s’est embrouillés et après, quand je me suis marié, que j’ai eu mon gosse, c’était trop tard. Il avait fait son choix. Moi le mien. J’avais un peu des nouvelles par ma mère. » Là, il s’est interrompu. Je l’ai senti ému lui-même par le triste résumé qu’il venait de faire de cette fraternité bancale. Gêné à l’idée qu’un nouveau silence pesant pouvait s’installer, je l’ai poussé à en venir à l’actualité. Celle qui l’avait amené à composer mon numéro.
« Hier, en fin d’après-midi, j’ai laissé mon apprenti faire la fermeture au garage. Le jeudi, maintenant, je fais ça : je vais voir mon fils au foot. Je me mets au bord du terrain et je regarde la fin du match, et après on rentre ensemble, à pied. Il me raconte son entraînement du jour, et puis l’école, ses copains, ses petits malheurs, ses petits bonheurs. C’est mon moment préféré dans la semaine. J’ai jamais rien partagé vraiment avec mon père à moi. J’espère que mon fils me laissera encore longtemps aller le chercher au stade... »
Je le laissais parler : à son besoin de retrouver au plus vite son frère, le disputait la tentation de retarder au maximum le moment où il aurait à me dire de quoi il retournait vraiment. D’ailleurs, je n’étais pas pressé non plus.
Mais il en est venu aux faits : « Bref, hier, quand mon petit et moi on est rentrés, j’ai bien senti qu’il avait quelque chose sur le cœur. Qu’est-ce qu’il y a, mon fils ? Il hésitait, il regardait par terre. Il m’a lâché la main. Alors j’ai insisté et il a fini par me demander : Tu l’as revu, tonton ? J’étais sur le cul. Il m’en parlait jamais de Nassim. Il osait pas. Et moi je faisais semblant que c’était pas important, cet oncle qu’il voyait jamais, sauf à l’Aïd. Sans bien savoir ce qui nous avait éloignés, il savait qu’on était en froid. Y avait rien à en dire de plus. Mais là, il m’interrogeait et il me regardait du haut de ses six ans, avec dans la voix une exigence : il attendait une réponse. Alors sans comprendre l’angoisse derrière sa question, j’ai répondu. J’ai dit qu’on s’était disputés il y a longtemps, avant sa naissance, parce qu’il faisait des choses pas bien et que je n’étais pas d’accord. Et là mon minot m’a expliqué : quand ma femme l’avait déposé deux heures plus tôt, un type est venu de derrière, il l’avait pas vu. Sa mère était déjà repartie. Le gars lui a parlé de Nassim. Il lui a demandé si c’était son oncle. Alors mon fils a pensé que c’était un ami ou un cousin. Il s’est pas méfié. Ça lui faisait plaisir que quelqu’un lui parle de son oncle. Mon fils, le pauvre, il pleurait en me racontant ça. Il croyait que j’allais l’engueuler. L’autre, là, il lui a posé des questions : ton père, c’est lui qui a le garage à Saint-Louis ? Ta grand-mère, elle est au bâtiment D ? Quand il a été sûr que mon fils était bien le neveu de Nassim, il a changé de ton. Mon petit de six ans m’a raconté que l’autre, il l’a pris par le cou, qu’il l’a serré. Juste assez pour lui faire peur. Et puis il lui a dit : tu vas apprendre par cœur un message, pour Nassim : Chacun sa place. Il lui a fait répéter ça plusieurs fois : chacun sa place. Ce bâtard, il a dit à mon fils qu’il devait pas oublier, qu’il comptait sur lui. Et histoire d’être sûr qu’il oublie pas, il a sorti un couteau à cran d’arrêt. Il l’a pas blessé, heureusement. Juste il lui a montré. Et puis il est parti, le chien. Le petit, il a bien compris, va. Et moi j’ai la rage. J’ai encore rien dit à sa mère. Si je le chope, je le crève. Mais je sais rien sur lui. Alors faut que je trouve Nassim.
– J’imagine que tu as essayé son téléphone ?
– Je l’ai pas, son téléphone. L’autre fois, je suis allé au quartier. J’ai fait passer mon message par le chouf. Je savais que d’une manière ou d’une autre, l’info arriverait jusqu’à lui. Mais là, je sais pas à qui je peux parler... Enfin, toi, si... Je veux dire... Je sais pas... je me suis dit que c’était pas pareil. Et de toute façon, même si je l’avais eu, son numéro, à mon avis, il décrocherait pas pour moi, tu vois ? »
Je voyais.
Je voyais que ces deux-là auraient préféré crever que d’enterrer leurs griefs et que si Karim faisait tout pour remettre la main sur son frangin, c’était uniquement pour protéger son gosse. Je voyais que j’étais le seul lien qu’il acceptait d’avoir avec lui. Mettre les flics dans la boucle, je n’en parlais même pas : il avait dû y songer un instant. Mais avec si peu d’éléments, une simple menace sur les dires d’un petit beur, dans un quartier où un regard de travers se réglait à la kalach, ça n’allait pas trop les affoler, au commissariat de secteur. Je tentais encore, pour la forme : « Et ta mère, elle a pas moyen de le joindre ?
– Je te l’ai dit, le seul moment où on se voit, c’est pour l’Aïd. C’était y a pas si longtemps d’ailleurs. Tous les ans, il se pointe chez ma mère. Tout le monde fait comme si c’était normal de se côtoyer pendant ces quelques soirées de fête. On fait semblant d’être une famille unie. Il couvre le petit de cadeaux. Je le remercie. Il dit que c’est pas la peine. Personne ne parle de rien. Ma mère a trop peur de perdre ce seul lien, alors elle l’embrasse quand il arrive, elle l’embrasse quand il repart. Et elle pleure chaque année en se demandant si c’est la dernière. » Il y avait de la colère dans sa voix. Et puis il a encore dit, sur un ton teinté de lassitude : « Depuis la dernière fois, t’as pas eu de nouvelles ? Tu peux toujours pas le joindre, toi ? »
Sans vraiment répondre à ses dernières questions, je lui ai fait la promesse que j’allais essayer de le contacter et que je le tiendrai au courant quoi qu’il arrive et sans tarder. Je ne voulais pas qu’il suspende à mes épaules son maigre espoir de sortir de cette sale histoire. Je savais mieux que personne que je n’avais pas l’étoffe d’un héros ou d’un justicier. Alors qu’un père s’appuie sur moi pour garantir la sécurité de son minot, c’était bien trop pour moi ! N’empêche, je l’ai entendu ajouter d’une voix sourde : « Je compte sur toi. »
Là-dessus, il a raccroché. C’est alors que Fredo, toujours vigilant malgré son apparente nonchalance, a passé la tête : « Un problème ?
– Ça pue... » ai-je répondu, laconique. Mais je n’avais pas le temps de détailler : j’avais un coup de fil à passer. Il a compris que je n’en dirai pas plus pour le moment et m’a laissé seul. Aussitôt, j’ai cherché dans mes rares messages celui que Nassim m’avait adressé. J’ai composé le numéro, en vain. Après quelques instants à réfléchir, j’ai recommencé et j’ai laissé sur son répondeur juste de quoi comprendre que l’affaire était grave et qu’elle éclaboussait dangereusement son neveu. D’après ce que j’avais compris, s’il y avait un argument qui pouvait agir sur un Nassim aux abonnés absents, c’était bien celui-là.
Dans la foulée, j’ai informé Karim que j’avais contacté son frère par messagerie interposée...
Lessivé, je suis retourné dans le bar, me suis installé au comptoir et, à voix basse, j’ai résumé la situation pour le patron, silencieux, essuyant mécaniquement son zinc et hochant la tête à chacune de mes révélations.
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