Le soleil ne brille pas pour tout le monde

Audrey Sabardeil · Chapitre 9 sur 24

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Le soleil ne brille pas pour tout le monde

Chapitre 8

 

Lorsque j’ai rouvert un œil – le seul dont la paupière pouvait encore se soulever –, j’étais dans mon lit. Sur le dos. Un regard circulaire m’a montré mes baskets, échouées près du matelas. Dans un coin de la pièce, mon tee-shirt et mon jean, passablement tâchés de sang, gisaient, en boule. J’étais en caleçon. J’avais mal à peu près partout. Au moment où je me suis précautionneusement redressé sur un coude, un timide toc-toc à la porte a précédé l’irruption soudaine de quelqu’un. Instinctivement, je suis retombé sur l’oreiller, rabattant le drap en dérisoire protection. Dans la pénombre, de mes yeux mi-clos, je voyais mal…

On a poussé les volets, joignant les mots aux gestes : « J’ouvre, hein ? ».

Ma voisine, la beuglarde de l’étage du dessus, se tenait là. Campée devant moi, toute en cuisses charnues et en seins moulés dans un haut sans bretelles. À ses yeux qui s’étaient agrandis en m’examinant, j’ai compris que j’étais dans un sale état. Pire encore que ce que je pensais.

« Oh con ! Y vous ont pas loupé ! », elle a dit.

Comme si elle était ma sœur ou ma mère, elle s’est agenouillée sur le petit tapis, à côté du lit, et elle a ausculté mon corps d’un œil attentif. Puis elle a commencé à raconter, tout en poursuivant son inspection : « Quand mon mec y vous a trouvé sur le trottoir en bas, là-bas, en revenant de sa permanence – il est vigile au port –, il m’a appelée de suite. Il vous avait reconnu mais il était pas sûr. Moi je suis descendue de suite. J’y ai dit : Ouais, c’est le voisin de dessous, ça, t’y as raison. Moi je voulais appeler la police mais lui y voulait pas. Les condés, il veut pas avoir affaire à eux. Et quand y m’a dit : Appelle les pompiers plutôt ! C’est l’hôpital qu’il lui faut, là c’est vous qui avez pas voulu. Y a pas eu moyen. Vous faisiez que dire : Non, non, pas l’hôpital. Ça va, ça va. Je vais rentrer chez moi, c’est pas loin. Vous nous aviez même pas reconnus. Bon, faut dire que je suis même pas sûre que vous pouviez nous voir, avec vos yeux explosés, là… Là y en a un qui m’a l’air un peu mieux non ? (Elle a avancé sa main mais n’a pas osé me toucher). Bon enfin bref, de suite on vous a porté, mon mec et moi. Un sous chaque bras. Et on vous a fait monter jusqu’ici. Heureusement qu’il était là, mon mec, pasque moi, toute seule, j’aurais pas pu. Après, dans le lit, vous vous êtes de suite endormi. Moi j’avais un peu peur de vous laisser comme ça tout seul… que vous fassiez un truc grave quand même. Une hémorragie ou un truc comme ça. Pendant votre sommeil. Mais mon mec y disait que non. Alors bon. J’ai dit : d’accord. Mais quand même ce matin je voulais vérifier. C’est pour ça : je suis venue de suite après ma douche… Alors ça va ?

– Euh… pas trop…

– Tu m’étonnes… » Elle me regardait, sans rien faire, et sans vouloir partir, visiblement. J’avais un mal de tête épouvantable.

« Z’auriez pas un Doliprane ou quelque chose comme ça ?

– Si, je crois, dans mon sac à main, je vais voir. Bougez pas. »

Je risquais pas. Elle est bientôt revenue avec le médicament. Et m’a donné un verre d’eau. Pendant que j’avalais péniblement le comprimé, elle a fouillé sous mon évier, a trouvé une bouteille en plastique, l’a rincée, a fait encore couler un peu l’eau du robinet puis l’a remplie pour moi. Elle l’a couchée juste à côté de moi, à portée de main.

« Bon, je vais vous laisser tranquille. Je vous laisse la plaquette de médocs, là. Vu les bleus que vous avez, il vous en faudra plus qu’un ! Je sais pas ce que vous leur avez fait mais ils vous ont massacré quand même ! Y z’étaient combien ?

– Deux. Mais y en a qu’un qui a frappé, je crois.

– Il y est allé franco, alors ! » Elle a ri un peu. Elle ne se moquait pas. Elle était sincèrement désolée pour moi, ça se voyait. Mais elle n’en revenait pas de la tête que j’avais. J’aurais bien voulu me voir, d’ailleurs, mais me lever et me traîner jusqu’au petit miroir du lavabo, c’était trop demander. J’ai ajouté, pour donner le change :

« J’ai l’impression de m’être pris un bus.

– Ah ouais ! et un double même ! »

Elle était sympa, la voisine, n’empêche. Mais même sourire en guise de remerciement, ça faisait mal. J’ai fermé les yeux un instant. Avant de demander : « Vous pouvez me passer mon téléphone, dans mon sac ? Merde, mon sac ?! »

Tout à coup, je me suis inquiété de savoir s’ils m’avaient aussi dévalisé. Mais non, mes sauveurs m’avaient trouvé avec l’une des deux lanières toujours accrochée à mon épaule massacrée. Elle a rapidement mis la main sur mon appareil.

« Fredo » ai-je indiqué. Elle a cherché dans le répertoire, a appuyé sur le bouton et m’a tendu le mobile.

« Salut Fredo, c’est moi… Oui… Non… Non, je viendrai pas aujourd’hui… Non, je suis malade… T’inquiète. Rien de grave. »

J’ai croisé le regard de la voisine. Le sien disait : « Pas grave ? Tu parles ! » Mais elle n’a rien dit et m’a averti qu’elle repasserait vers midi et qu’on partagerait un petit repas si je m’en sentais capable. Je l’ai remercié. Elle est sortie. Je crois qu’elle n’avait pas encore atteint son propre appartement que j’avais à nouveau sombré dans le sommeil.

Grâce à elle, son aspirine et son repas ensuite, j’ai pu trouver assez de force pour m’extirper un peu de mon lit, me glisser sous la douche et reprendre quelques forces. J’étais tuméfié partout et ma peau prenait déjà des teintes qui trahiraient évidemment ma mésaventure à ma première sortie. Heureusement, le hasard avait fait que ce soir-là, c’était relâche à la pizzeria. Le lendemain, je pourrai y retourner. Je me traînerai, c’était sûr, mais je tiendrai debout. Moussa me chambrerait et si j’allais au bar de Fredo, il voudrait quelques éclaircissements sur cette prétendue maladie dont je lui avais parlé au téléphone, mais enfin, ce n’était pas si grave. J’étais étonnamment en un seul morceau, c’est ce qui comptait. Et on ne m’avait même pas volé mes affaires. Et puis Kahina serait désolée pour moi. Un mal pour un bien, ai-je pensé.

Soudain, une autre version du film a émergé : ce type qui m’avait laissé pour mort en bas de chez moi, dans un quartier merdique où il n’y a rien à voler à personne. Son pote qui regarde la scène en la trouvant comique. Le sac qu’on me laisse, dans un geste magnanime. Ça n’avait rien d’une agression classique. C’était un règlement de compte. Ou plutôt un avertissement. S’ils avaient voulu que j’y reste, ils auraient pu facilement me finir, ce soir-là. À moins qu’ils n’aient été interrompus par le voisin aux gros bras ? Ça ne changeait pas grand-chose, de toute façon. J’avais été ciblé. Ces gars en avaient après moi et m’avaient pisté. Qui pouvait m’en vouloir ? Moi qui n’étais rien. Moi qui ne faisais jamais de vague. J’avais passé l’âge des embrouilles.

Mais alors, dans ma tête, j’ai revu les yeux hargneux des deux types au bar l’autre jour chez Fredo. J’ai revu Kahina, inquiète qu’on puisse lui reprocher d’être une fille vulgaire, une fille facile. Libre. À l’occidentale. Et puis j’ai repensé à elle, me sautant au cou cet autre matin, devant tout le monde, ceux de la terrasse et ceux de la rue, tellement contente de son succès, tellement libre de ses mouvements et de ses gestes, tellement proche de moi…

Quels connards ! Ils n’avaient pas traîné, les enculés !

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