Le soleil ne brille pas pour tout le monde

Audrey Sabardeil · Chapitre 4 sur 24

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Le soleil ne brille pas pour tout le monde

Chapitre 3

 

Un soleil violent m’a réveillé tôt le lendemain, dardant sa lumière sur mon crâne à travers le volet mal fermé. Je transpirais déjà. Je n’ai pas traîné là : tout l’immeuble bouillonnait ce matin, comme c’était toujours le cas dans les premiers jours de vraie chaleur. Celle qui exhalait les âcretés des peaux, échauffait les esprits et alourdissait les membres et la volonté.

J’ai fui, dévisagé sur le trottoir par le gars du dernier étage qui s’engueulait déjà au téléphone avec quelqu’un, en tirant sur son joint.

Bientôt, je suis arrivé chez Fredo. En même temps que le café, il m’a donné le nom d’un resto sur la Canebière, griffonné sur un coin d’enveloppe : « Ils ont besoin d’un pizzaïolo, le temps que le leur n’ait plus son plâtre. J’ai dit que ce midi, t’y serais...

– Merci Fredo ! »

Un gars est entré. Il est venu dire quelques mots à l’oreille de Fredo qui a hoché la tête et m’a désigné du menton. D’un regard, rendez-vous était pris dans l’arrière-cour, à côté des chiottes. Le type – il devait avoir seize ou dix-sept ans à tout casser – a déballé deux sacs en plastique. Des tee-shirts Adidas dans l’un, Puma dans l’autre.

« J’ai toutes les tailles. Et d’autres couleurs si tu veux. Quinze euros. Si t’en prends deux, je te les fais à vingt-cinq. Des tombés du camion. Demain ou après-demain, j’aurai des Requin. »

Sans un mot, j’ai fouillé, pris un vêtement noir et j’ai fourré deux billets dans sa main. Je suis retourné dans la salle. Fredo allait voir certains de ses clients ; rares étaient ceux qui déclinaient. Lui devait récupérer un billet en échange, je suppose. L’économie tournait. Tout le monde était content.

La matinée s’est étirée ainsi, parmi la voix des hommes au café. J’ai observé ce spectacle immuable. Toujours ces rires graves et ces discussions viriles. Le sport, la politique, le patron, la femme, les gosses. Avant ce jour, je n’avais jamais réalisé que ce lieu était presque exclusivement masculin. Que ça l’avait toujours été. Peut-être que c’était la démarche de Kahina, ses hanches, ce mouvement si féminin qui me faisait apparaître le contraste avec tant de netteté, soudain. Je crois que si une femme était venue s’asseoir là, ça aurait été incongru. Une sorte d’intrus. Peut-être était-ce pour cela que ça n’arrivait quasiment jamais. Elles devaient le savoir, les femmes, qu’elles n’avaient pas leur place ici. Ou alors c’est qu’elles n’avaient pas le temps pour ça. Elles, elles allaient chercher les gosses. Ou elles les gardaient à la maison. Ou elles faisaient la bouffe, dans leur cuisine. Ou elles nettoyaient leurs carreaux. Ou elles faisaient leurs courses, au marché des Capucins, ou chez l’Arabe du coin. Ou elles étaient au travail. Bref, elles s’activaient. Pas de temps pour se poser, ni même prendre un petit kawa. Les jambes de Kahina, elles le savaient, elles, qu’elles ne devaient pas lambiner au soleil. Les filles, elles devaient avoir intégré ça... Quoique j’avais l’impression que depuis quelques années, j’en voyais de plus en plus, des bandes de filles, des jeunes, passer une bonne partie de leur journée affalées sur un banc, à rire fort, à parler gras, entre elles. Assises sur leurs grosses fesses, moulées dans des hauts trop petits pour elles. Leur taille adipeuse débordait sur les côtés, par-dessus leur jean slim. Ça me dégoûtait vaguement. Et en même temps, cette viande étalée là, impudiquement, on n’y pouvait rien, ça appelait le regard. Ça devait être moelleux.

Bientôt j’ai fouillé dans mes poches de quoi régler. Je suis allé serrer la main de Fredo. J’ai adressé un salut à Kahina qui m’a éclairé de son beau sourire. C’était l’heure : j’avais rendez-vous à la pizzeria du haut de la Canebière. J’y avais mangé une fois ou deux.

Le plan de Fredo s’est avéré parfait : le cuistot en avait pour un mois d’incapacité. Je ferai l’intérim pendant ce temps-là. Deux services à assurer. Paye correcte. Tout bénef : c’était au black bien sûr. Le patron m’a tendu un tablier blanc en coton épais. J’ai croisé les lanières dans mon dos et fait un nœud devant. Pendant qu’il me montrait où se trouvaient les ingrédients, je me suis lavé les mains sans quitter ses gestes des yeux. Il a semblé apprécier. J’étais attentif et je comprenais du premier coup. Il n’aurait pas à répéter.

« Vas-y, fais-moi une royale. » Cet essai tiendrait lieu d’entretien d’embauche. J’avais déjà fait ça. Quand j’étais gosse, à seize ou dix-sept ans, je m’étais révélé pas mauvais à cet exercice, chez une copine dont les parents avaient maison, jardin et four à pizza. J’avais donc été promu pizzaïolo officiel pour chaque bringue organisée chez elle. Et il y en avait eu ! Le patron a goûté ma royale : « C’est bon ! Tu commences aujourd’hui. Ça m’évitera de le faire moi-même. » Moussa, le gars qui bossait là déjà, s’est montré amical tout de suite. Il préparait la sauce tomate, rechargeait les Tupperwares en olives, en râpé ou en champignons. Je m’activais à préparer les pâtons, mains dans la farine. Je rabattais les torchons sur les boules fraîches. Puis je jouais de la louche sur les disques bientôt étalés. Le four inondait l’air de sa chaleur. Il fallait rabattre les braises sur le côté, manier les pelles, pour mettre la pizza à bonne distance, la faire pivoter au bon moment… L’exercice était plaisant. Pas besoin de parler. Me concentrer sur les gestes. Faire confiance à mon œil, à mon oreille. Ça sentait bon. Personne ne se plaignait de ce que je sortais. Peut-être que le résultat n’était pas aussi régulier que quand le pizzaïolo attitré s’en chargeait. Mais visiblement, je faisais l’affaire. Du coup, la plupart du temps, je mangeais là, en décalé par rapport au service. Avec Moussa et parfois Sylvie, la femme du gérant, on investissait une des tables, toujours la même, sous le comptoir et la caisse de la patronne, et on partageait un repas, en parlant un peu, de tout, de rien. C’était des jours faciles. L’été poussait dans le restaurant toutes sortes de gens : des familles avec des enfants, des groupes de collègues venus décompresser en fin de semaine, et beaucoup plus tard, quelques fêtards éméchés, voulant éponger un peu l’alcool en avalant quelque chose de solide en toute fin de nuit...

Le patron payait ce qu’il avait promis et Sylvie partageait les pourboires en trois, sans discussion. Je continuais à voir Fredo et Kahina tous les matins. Elle arrivait sur le coup des dix heures, on échangeait quelques mots, quelques sourires, et je partais au boulot à la pizzeria. Cette routine m’allait comme un gant. Je ne rentrais chez moi que tard et n’y restais que pour me laver et dormir. Les jours de congé, j’allais à pied me baigner sous les remparts du Fort Saint-Jean ou je tirais jusqu’à Malmousque. Ces jours-là, j’avais tout mon temps pour lire en entier La Provence jusqu’au plus petit entrefilet. Même les articles qui ne m’intéressaient pas le moins du monde. Ça occupait mes yeux, ma tête et mes mains, entre deux bains dans l’eau salée.

Un de ces soirs, mi-juillet, alors que j’enfournais une énième trois-fromages, un type est entré. Je l’ai aperçu. Son visage m’a interpellé. Ou pour être plus précis, son regard. Pointu. Comment dire ? Comme celui d’un animal. Avec des yeux d’une acuité que tout le monde n’a pas. Faite d’une méfiance de principe et aussi d’une sorte de clairvoyance. Je l’avais déjà croisé quelque part. De temps en temps, pendant le service, je le reluquais par en-dessous. Ma conviction persistait… mais sans plus de précision. Ni sur le où, ni sur le quand. J’avais beau y penser, je ne le remettais dans aucun contexte. Il était avec deux autres gars qui me tournaient le dos. Ils discutaient à bâtons rompus depuis le début. Il a fini par se sentir observé, sans doute. Nos regards se sont croisés. Furtivement. Une fois ou deux. Puis il a commencé, comme moi, à chercher dans quelle case ranger mon visage et son souvenir. Alors que j’essuyais mon front inondé par la chaleur du four, il m’a interpellé. Je ne l’avais pas vu s’approcher : il était là, soudain accoudé à mon comptoir, au-dessus des pâtons en attente sous leur torchon.

« On se connaît, non ? a-t-il lancé.

– Oui, je crois....

– Lycée Nord ?

– Oui... de 1990 à 1992, j’ai précisé.

– Ah ouais, ça colle... Tu traînais avec qui ? cherchait-il encore.

– Qu’est-ce que je peux te dire ? En général, avec deux types, Titi, un grand mec tout fin. Et Régis Cavarello, du même club de foot que moi. Tout le monde l’appelait Cava...

– Non, connais pas, a-t-il tranché.

– T’habitais où ? ai-je demandé.

– La Calade, bâtiment B.

– C’est là que je t’ai croisé, ai-je affirmé alors. J’allais souvent y retrouver un Karim, aux garages. On traînait là, le mercredi après-midi.

– Sérieux ? a-t-il dit, soudain souriant. C’est mon frère, Karim. T’as raison, c’est là qu’on s’est vu…

– Qu’est-ce qu’il est devenu ?

– Il bosse dans un garage à Saint-Louis. Ça va. Il a un gosse maintenant.

– C’est bien ! ai-je lancé en mesurant le gouffre entre la situation de mon vieux pote et la mienne.

– Oui… mais je le vois plus au quartier. »

Je savais bien ce qu’il y avait sous cette phrase : l’un s’était rangé, s’était extirpé du bloc d’immeubles et des caves où il traînait à l’adolescence. L’autre, non. Certains restaient comme aimantés, d’autres s’en libéraient. Ça pouvait écarteler des familles. Les mères, au milieu, désemparées, impuissantes, n’arrivaient pas toujours à maintenir le lien. Peut-être aussi ne le voulaient-elles pas toujours. Sauver au moins l’un de leurs fils. Peut-être y avait-il ça dans la tête de ces femmes ?

Il ramena la conversation sur moi pour faire diversion : « Et toi ? Tu fais pizzaïolo ?

– C’est juste pour dépanner. Je fais ce qui vient. Je me débrouille.

– Ouais. Comme moi… »

Vu les fringues qu’il exhibait, Nassim – maintenant que le lien entre nous se trouvait comme certifié, nous avions fini par échanger nos prénoms, – il ne devait pas tout à fait se débrouiller de la même façon que moi. En tous cas, il a passé la soirée là, et on a évoqué quelques souvenirs communs du quartier, du lycée. On s’est trouvé une sorte de proximité dans nos jeunesses. Mêmes lieux, mêmes visages croisés, même musique et même bière bon marché devant les mêmes portes de garage. À la fermeture, on a fait un bout de chemin ensemble. On s’est serré la main pour se dire au revoir.

Régulièrement, il passait manger à la pizzeria. Quand les clients étaient partis, il roulait invariablement un joint sous la table, à une vitesse incroyable et presque sans regarder ses mains. Lorsque j’avais à demi fermé le rideau de fer, signalant la fin du service, on restait là, tranquillement installés sur deux chaises en plastique que l’on avait tirées sur le trottoir et on fumait à l’intérieur de nos mains, dans la douceur de la nuit marseillaise.

Un soir, alors que je nettoyais mes planches, il est venu au comptoir.

« Ça va, chef ?

– Ça va, ça va ! », l’ai-je accueilli avec un sourire : sa présence m’était toujours sympathique. Les soirs où il passait rendaient mon quotidien indiscutablement moins morose.

Et un peu plus tard, lorsque j’ai descendu la grille, il m’a demandé : « Tu pourrais me rendre un p’tit service, frère ? »

Je l’ai interrogé du regard. Il a poursuivi : « C’est où, que tu crèches ?

– Rue de Ruffi.

– J’te ramène ? J’ai le scooter d’un pote.

– Ça marche… C’est quoi, le service ?

– Vas-y, viens. Je te dirai… »

Un peu plus tard, de la porte de mon petit frigo, j’ai tiré deux bières qu’on a ouvertes au briquet. Assis sur mon pouf marocain, il a roulé un joint, tiré une latte et me l’a tendu. Puis il a sorti un flingue de la ceinture de son jean, sous son tee-shirt. Il l’a posé à plat sur la demi-palette qui me servait de table basse.

« Tu me le garderais quelques temps ? Là c’est chaud pour moi au quartier. »

J’ai plongé mes yeux dans les siens. J’ai fixé l’arme. Ça faisait un bon moment que je n’en avais plus vu d’aussi près… En silence, tirant encore une latte avant de lui rendre son pétard, je me suis levé, ai empoigné la crosse, surpris par le poids du pistolet. Je me suis agenouillé à la tête de mon lit, ai tiré de là-dessous une petite cantine. J’y ai placé l’arme. Sous son regard, je suis revenu m’asseoir face à lui. Après quelques autres bières, il est reparti sans que nous ne reparlions de ce qui l’avait conduit chez moi. Une tape appuyée dans mon dos a tenu lieu de merci. Un hochement de tête de ma part a traduit un de rien. Affaire classée. C’était ainsi que se jouait la fraternité chez nous. Chez moi, en tous cas. Voilà ce que je me suis dit ce soir-là en m’endormant.

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