Le soleil ne brille pas pour tout le monde
Chapitre 4
C’est le sourire de Kahina qui m’a accueilli.
« Déjà là, ma belle ?
– Oui, j’ai décalé mon service, j’avais un truc à faire cette après-m’, m’a-t-elle répondu. Je te fais un café ?
– Oui, merci !
– Au fait, Kahina, a enchaîné Fredo, tu seras là vers seize, dix-sept heures ? Y a les minimes qui font un match en début d’après-midi. C’est Roland qui me l’a dit. On devrait avoir les minots du club qui viendront boire un Coca. Et aux parents, aux gars du club, il leur faudra du pastaga…
– Ils font leur apéro de fin de saison ?
– Voilà. Alors, si t’es là, c’est mieux.
– Oui, oui, t’inquiète… Je serai là, Fredo. Par contre, tu te rappelles, à quinze heures trente, j’ai mon rendez-vous… On pourra s’installer à la table du coin, là ? On sera tranquille…
– Mais oui, va, je n’ai pas oublié. Je te laisserai tranquille… », a assuré Fredo gentiment.
Je l’ai interrogé du regard. Il m’a fait signe de venir le rejoindre près de la machine à café et m’a tout expliqué : depuis deux ans, Kahina aidait un gamin de son quartier à faire ses devoirs. À domicile. Et ce gosse avait ramené un copain à lui. Ça se passait bien, les mères lui en étaient reconnaissantes, les enfants venaient volontiers, et Kahina se sentait utile. Alors en début d’année, lorsque le représentant de la mairie avait fait son tour dans le quartier, elle était allée à la réunion… Et quand le chasseur de voix avait évoqué de possibles subventions pour des initiatives locales à portée sociale, ça avait fait tilt. À la fin du meeting, elle s’était présentée, avait expliqué son idée d’aide aux devoirs scolaires qui pourrait se monter dans les locaux du centre social. Elle avait besoin de fonds pour monter sa petite structure, acheter quelques fournitures et peut-être même engager un autre jeune comme elle pour assurer le suivi des gosses deux fois par semaine. Le type lui avait conseillé de mettre tout ça par écrit et de présenter son projet au comité. C’est ce qu’elle avait fait. Et c’était avec un certain Langevin qu’elle avait rendez-vous. C’était bien parti : il était intéressé.
Décidément, c’était une merveille, cette fille. On avait déjà dû le lui dire… Pourtant, elle avait l’air de l’ignorer.
À mon heure, j’ai rejoint la pizzeria. Entre les deux services, je suis allé me balader dans les rues. Les jupes avaient raccourci et les épaules se dénudaient. Quelques mecs avaient tombé le tee-shirt et marchaient dans la ville comme s’ils étaient dans leur salle de bains. Ça me faisait sourire : au premier rayon de soleil, ils déballaient toute la marchandise, leur peau bronzée, tout en pecs et en abdos. La chaleur accablante leur fournissait l’argument parfait pour justifier que même le plus fin tissu leur était insupportable. Ils ne se déshabillaient pas pour se montrer, non, bien sûr : ils se mettaient à l’aise…
C’était devenu tellement normal, cet effeuillage de juillet, que les filles ne semblaient même pas le voir, en tous cas s’en émouvoir. À moins qu’elles aussi jouaient leur rôle. Celui de la femme habituée au spectacle du corps du mâle.
La rue était un théâtre. Moi, j’en étais le voyeur permanent. Mais je ne jouais pas sur cette scène. Je manquais d’épaisseur sans doute. De légèreté. De jeunesse. D’assurance. De fierté. Tout ça à la fois. Ce que je trouvais un peu triste, dans ce show, c’était qu’il n’y avait pas grande diversité : toujours un peu la même partition de l’orgueil qui se pavane et de l’indifférence feinte. Ces deux-là se frôlaient, l’air d’être seuls au monde et de n’avoir d’yeux pour personne. En réalité, j’étais convaincu que tous leurs sens étaient en éveil pour repérer s’ils avaient fait mouche derrière les verres miroirs de leurs lunettes de soleil.
Au service du soir, les amis de Nassim sont venus, comme souvent. Ils ont pris un verre en riant bruyamment. Et puis ils m’ont commandé deux pizzas. Je pensais que Nassim les rejoindrait. Mais non. Du coup, à la fermeture, je n’ai pas traîné et suis rentré au bercail.
Et puis, pendant plusieurs jours, pas de Nassim. Je fermais dès le dernier client parti. Et je rentrais chez moi. En général, je passais par les quais. Il y avait plus à voir… et puis je me sentais un peu seul, faut dire. C’était étrange : je n’avais jamais vraiment éprouvé un tel sentiment. Nassim et moi nous connaissions depuis peu mais je me rendais compte que je regrettais qu’il ne passe plus. Je vieillissais, décidément ! Ça me rendait sentimental ! Quelle connerie ! J’ai souri.
La semaine suivante, Fredo m’a dit un matin, désignant Kahina du menton tout en essuyant un verre : « Regarde-la. Je me demande si elle n’a pas un mec… »
Je l’ai observée. Elle se déplaçait avec la même énergie que d’habitude, ses gestes étaient toujours aussi vifs et légers. J’ai haussé les épaules. « Je sais pas… Tu crois ? C’est pas son projet pour les gosses du centre social, plutôt ?
– Non, c’est trop tôt : le comité se réunit demain ou après-demain je crois. Elle saura ça dans quelques jours…
– Ben alors… qu’est-ce qui te fait penser qu’elle a quelqu’un ? Elle t’a dit quelque chose ?
– Tu parles ! Elle va pas me raconter ses secrets ! Et puis… elle doit pas vouloir que ça arrive aux oreilles de son père… »
Je continuais à la regarder. C’est vrai que son sourire me paraissait plus franc. Peut-être ses yeux, animés d’un éclat nouveau ? Il aurait alors raison, Fredo ?
Est-ce que ça me faisait plaisir pour elle ? Et même pour moi, en spectateur ? Elle était radieuse. Encore plus belle à voir… Ou est-ce qu’une pointe de jalousie imbécile me poussait à ne pas y croire ? Je savais bien que je ne pouvais pas la garder pour moi. Elle était trop splendide pour tous ceux qui avaient des yeux. Et elle choisirait bientôt – si ce n’était déjà fait – de l’être davantage encore, pour un en particulier. Quel homme heureux ! Quel salaud d’être si comblé ! J’espérais que le jour venu, elle resterait quand même là, à bosser chez Fredo. J’ai réalisé soudain qu’elle pourrait très prochainement disparaître du paysage. De mon paysage.
Ce soir-là, Nassim a fait une apparition. Il s’est juste approché de mon comptoir. On a discuté quelques minutes. Il était pressé. Il a quand même fini par prendre la part de trois-fromages que je lui ai coupée. Il a à peine échangé quelques mots avec les autres, attablés à leur place désormais habituelle.
« Tu repasses ? », j’ai crié depuis le fond de la salle.
Il m’a répondu par un simple geste de la main. Il est parti. Il n’est pas repassé.
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