Le soleil ne brille pas pour tout le monde
Chapitre 6
Et ton cœur au labour de lumière
Quand l’amour revient à la poussière
On ne se console pas, on s’enraye
Mais on regarde droit dans le soleil
)Ibid(.
Pourtant, trois jours plus tard, depuis ma chaise au soleil, j’ai vu s’arrêter un scooter devant la terrasse de Fredo. Nassim en est descendu, m’a vu et m’a rejoint. Il s’est installé face à moi. Son regard m’interrogeait. En quelques phrases, je lui ai raconté. Il a écouté sans laisser poindre la moindre inquiétude. Juste très attentif à ce que je disais. Il est resté quelques instants là, à côté de moi, le regard porté vers la rue, paupières légèrement fermées. Lèvres closes. Moi, je scrutais son visage sévère. Bientôt, il a décidé que la conversation était terminée, s’est levé et m’a serré la main un peu longuement, a appuyé encore son salut par une tape amicale sur l’épaule puis est parti, a enfourché sa machine et a démarré sans se retourner. Il avait déjà disparu. Je repassais cette entrevue dans ma tête. Il avait si peu parlé.
Kahina s’était approchée sans que je l’entende.
« Tu en veux une autre ? », a-t-elle demandé en désignant ma bière quasi vide. Je l’ai avisée, ai bu les dernières gorgées et lui ai tendu le verre avec un large sourire :
« Je veux bien. »
Quand elle m’a servi à nouveau, j’ai remarqué le regard dur de deux gars, à une autre table. Jeunes. Vingt-cinq ans maximum. Arabes. L’un s’est adressé à l’autre. Ils m’ont regardé encore de leurs yeux noirs. Hostiles. En forçant sur mon apparente décontraction, je leur ai rendu la même froideur.
J’ignorais ce qui se tramait entre nous mais pas question de perdre ce combat d’intimidation. Une certitude : ce n’était pas d’autres flics en civil qui m’auraient pisté. Pas de risque de ce côté-là. On les repérait à des kilomètres, malgré leur déguisement de mecs normaux.
J’ai senti mon téléphone vibrer : Nassim m’avait envoyé son numéro par message. S’il était aussi familier du téléphone que moi, ça promettait de longues discussions enflammées ! Mais bon, j’avais bien compris qu’avec son frère, ce n’était pas l’amour fou. Alors autant que je n’aie plus à me servir de lui comme intermédiaire en cas de besoin impérieux. J’ai rapidement terminé ma bière et me suis levé pour poser le verre sur le comptoir, comme à mon habitude quand je m’apprêtais à partir.
« C’est bon, Steph ! Laisse ! m’a lancé Kahina.
– Je peux bien faire ça pour toi, ma belle !
– T’es un amour ! Ciao ! » a-t-elle ajouté dans un rire. Elle ne pouvait pas me faire plus de plaisir.
Je suis sorti du bar comme un prince, arborant la mine la plus détachée que je pouvais me fabriquer en passant devant les deux Arabes suintants de reproches.
Ce n’est que la semaine suivante que j’ai compris ce qui me liait à eux. Ce jour-là, Kahina, chez Fredo, m’a demandé à mi-voix, un trouble inhabituel dans le regard : « Ce soir, tu bosses ?
– Oui.
– Je peux passer à la pizzeria ? a-t-elle continué sur un ton que je ne lui connaissais pas.
– Bien sûr, pas de problème… Mais tu… ça va ?
– À ce soir. » a-t-elle soufflé en éludant ma question. Et elle est retournée servir d’autres clients. Après ça, j’ai eu beau l’observer pendant un moment, je n’ai pas pu croiser à nouveau son regard. Je n’ai rien pu déceler de ce qui l’inquiétait. Mais je pressentais que c’était sérieux : elle n’avait jamais cherché à me voir ailleurs que chez Fredo. Elle n’avait jamais parlé d’elle. Quelque chose lui pesait suffisamment pour qu’elle ait besoin de moi. Pas de Fredo, pas du type avec qui elle sortait, pas de son frère, ni de son père. De moi. Ça aurait pu être une nouvelle réjouissante. Sauf que ça ne sentait pas bon.
Le soir, un peu nerveux, j’ai pris mon service comme d’habitude. Au milieu de la soirée, alors que je suais devant mon four et m’activais pour sortir une énième mozzarella, Kahina était là, au comptoir. Je l’ai enveloppée de mon regard le plus tendre.
« Alors… Qu’est-ce qui t’arrive, ma belle ?
– Faut que je te parle. J’ai… des ennuis.
– Tu veux manger un bout ? On en parle tranquillement après ? »
Elle a hoché la tête et est allée s’installer dans un coin de la salle.
Plus tard, lorsque tous les clients avaient été servis, je me suis attablé devant elle. J’avais dit à la patronne que je ferai la fermeture et Moussa était rentré chez lui. La salle maintenant vide, nous sommes restés là, dans cette nouvelle proximité. Elle a pris son élan et a commencé son récit :
« Des types sont venus me voir. Ils m’ont dit que je manquais de respect à leur frère.
– Leur frère ?
– En réalité, c’est des gars qui traînent ensemble. Ils ne sont pas vraiment frères… C’est une façon de parler…
– Tu me parles de qui ? De ton mec ? Celui à qui tu téléphonais l’autre jour chez Fredo, derrière, dans la cour ? »
Elle baissa le regard, pudiquement. « Oui. Et eux, ce sont ses amis. Ils ont vu que j’avais ce rendez-vous avec Maxime Langevin, l’autre jour. J’ai eu beau leur expliquer que je le voyais pour mon dossier de subvention du centre social, ils n’ont rien voulu savoir. Ils me soupçonnent de coucher avec lui pour obtenir cet argent. Tu imagines ? Et puis… ils m’ont dit que je parlais comme… comme une pute avec toi et que si mon mec l’apprenait, il me quitterait. Qu’il fallait plus que je te parle comme ça. » Elle avait baissé les yeux et je voyais bien qu’elle retenait ses larmes. J’enchaînais pour éviter ça à tout prix :
« Tu as peur que ton mec te lâche pour ça ? Parce qu’on se parle ?
– Je ne sais pas. Il est gentil, avec moi. On parle d’avenir, des fois. Mais c’est surtout d’eux que j’ai peur, tu vois…
– Tu veux que j’aille leur parler ? C’est qui ?
– Non, non ! Surtout pas ! Tu les as peut-être vus. Ils passent chez Fredo, des fois. Je crois que c’est pour me surveiller.
– Deux types ? Des maigres ?
– Oui. Algériens…
– Je les ai vus, oui… »
Voilà que l’image de leur regard hostile me revenait en mémoire. C’était donc ça. Une lutte de territoire et de pouvoir. Une rivalité de mâles dominants.
Après un silence, elle a repris, hésitante : « Je crois que je vais arrêter de bosser chez Fredo.
– Mais non ! Il ne faut pas te laisser intimider. On ne fait rien de mal. Tu es une fille bien. Tu m’as toujours parlé comme il faut. Jamais rien de déplacé. Ce n’est pas à toi de changer.
– Mais s’ils le lui disent ? a-t-elle insisté les yeux mouillés.
– Il te connaît. S’il tient à toi, il saura que tu es honnête et fidèle. Ce sont eux, les petits coqs ridicules… Des malades… Toi tu es parfaite. T’inquiète pas. »
Elle m’a adressé un sourire triste. Notre conversation a duré encore longtemps. J’ai tout fait pour la rassurer, lui disant qu’elle avait bien fait de me parler. D’autant qu’elle m’a expliqué qu’elle ne pouvait pas s’adresser à son père ou à son frère : ils auraient vu d’un très mauvais œil sa relation amoureuse. Elle n’avait personne d’autre sur qui s’appuyer.
Je l’ai accompagnée Place de la Bourse, à l’arrêt du 530. Le bus de nuit la ramènerait chez elle, dans la cité de Font-Vert. Encore un joli nom pour un quartier de misère. Elle n’avait pas voulu que je vienne avec elle jusque-là : pour ses garde-chiourmes à la con, elle avait inventé qu’elle faisait un extra chez Fredo ce soir. Alors si on nous voyait ensemble à cette heure, seuls, ça envenimerait les choses. Je m’étais rangé à ses arguments et j’étais rentré chez moi. Un poids sur l’estomac.
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