Le soleil ne brille pas pour tout le monde
Chapitre 1
« Y nous emmerdent avec leurs élections européennes. Y feraient mieux de s’occuper de nous donner du boulot et de nous lâcher un peu la grappe avec leurs impôts... Hein ? Pas vrai ? », avait lancé Fredo en continuant d’essuyer son verre derrière le comptoir. Il râlait mais il n’éteignait pas pour autant la télé. Jamais.
Depuis qu’ils avaient lancé i-télé, y avait pas moyen d’avoir autre chose dans ce bar, sauf les soirs de match évidemment. Fredo laissait tourner les infos en boucle. Moi je m’en serais bien passé. La politique, ça ne m’avait jamais intéressé... J’avais bien fait quelques manifs, je me rappelle... Deux profs d’histoire-géo du lycée arboraient leur badge F.O. devant les grilles et nous filaient des tracts. Tout le monde les prenait. Les filles surtout. Alors je les prenais aussi. Des fois, je les lisais. Et quand un mouvement se préparait, je suivais. Un matin, on avait fait un sit-in au carrefour de Saint-Louis, entre la Caisse d’Épargne et l’armurerie. Ça avait mis un beau bordel. Je ne me souviens pas contre quoi on manifestait. S’il faut, je ne savais déjà pas, à l’époque. On disait tous « sitting ». Ça fait pas longtemps que j’ai compris mon erreur, en lisant un article dans La Provence... En tous cas, je ne savais ce que c’était, avant de me retrouver là, à passer sous le viaduc, devant le cimetière et à descendre jusqu’au croisement. Ceux qui avaient des porte-voix nous ont dit de nous arrêter de marcher, de nous étaler au maximum, pour bloquer la circulation. On a posé nos fesses là, sur la route, et on a fumé des clopes. Certains tapaient sur des djembés, d’autres bouquinaient ou discutaient avec ardeur, se croyant prêts pour un autre mai 68. C’était sympa. Nous, on jouait à la contrée. On était resté là un moment. Après, on avait dû rentrer chez nous, rejoindre nos parents, leur dire qu’il y avait eu une manif, qu’on en avait entendu parler, mais que nous, on était allé en maths et en anglais bien sûr...
Une fois aussi, on était descendu en ville. En bus et métro. On avait l’impression que tout le lycée avait suivi. On avait rejoint le bas de la Canebière. C’était beau : y avait des drapeaux, des filles montées sur les épaules des gars, de la musique... On avait remonté vers l’église des Réformés et tourné à droite sur la rue de Rome, je crois. Ou le cours Lieutaud peut-être. Vers la Préfecture, pour la première fois de ma vie, j’avais vu un cordon de flics, bien serrés, en tenue de combat. On se sentait forts, importants. On a échangé les slogans anti-FN contre des cris « C.R.S., S.S. ! » et on a poursuivi notre marche joyeuse. J’ai beau me creuser la tête, je ne sais plus comment s’est terminée la manif, ni la journée. Mais avec les copains, on avait rigolé, bu quelques bières, collé des filles d’un peu plus près que d’habitude. C’était le but de notre après-midi.
J’ai souri en repensant à la conscience politique de mes dix-sept ans.
« Tu m’en remets un, Fredo ?
– Ouais, je te fais ça… ». Il a préparé mon pastis presque sans quitter du regard ses infos. Il aurait pu le faire les yeux fermés, je crois.
« Kahina, tu lui files, à Steph ? »
La minute d’après, j’avais mon verre. Et le sourire de Kahina en prime. C’était ça, je pense, qui la rendait si belle. Des dents parfaites. D’un blanc qu’on ne voit qu’à la télé, dans les pubs pour le dentifrice. Moi, je croyais que c’était truqué, cette couleur, avant de la voir servir un jour chez Fredo. Elle cherchait un job d’été. C’était la fille d’un copain à lui. Alors il avait accepté. Ça m’avait un peu étonné parce que Fredo, les Arabes, en général, il ne les apprécie pas franchement. Mais là, c’était pour un copain, alors…
Bref, le pastis, avec elle, il était rafraîchissant avant même que j’en boive la première gorgée. C’était son sourire… et aussi sa tignasse bouclée, épaisse, qu’elle essayait de maintenir dans un gros élastique noir. Mais il en sortait toujours quelques mèches autour du visage. Des poignets très fins, une peau brune, un petit cul haut perché dans un jean bon marché. Elle ne faisait rien pour ça, mais elle remuait mon ventre.
Ce jour-là, elle portait aussi un marcel blanc, tout simple. Et des tongs. C’était comme si elle avait marché sur un podium pour moi. Elle devait avoir dix-huit ou dix-neuf ans. Je ne lui parlais jamais vraiment. Pas de vraie discussion. Je me contentais de la bouffer des yeux. Le plus discrètement possible, histoire que Fredo ne me branche pas…
« Oh, Steph, tu dors ?
– Quoi ?
– T’es dans la lune ou quoi ? Je te demande si tu bosses aujourd’hui…
– Non, aujourd’hui, j’ai rien. Demain, je vais aller à la Plateforme. Faudra que j’y sois tôt, je pourrai pas venir prendre le café chez toi…
– Ça, c’est sûr. Si tu veux passer avant les Arabes et les Turcs, t’as intérêt à te bouger et te lever de bonne heure ! »
Depuis plusieurs années, à Arenc, devant l’entrepôt de La Plateforme du Bâtiment, si un type voulait embaucher des ouvriers, il n’avait qu’à se servir : tous les matins, des gars faisaient le planton, là, sur le trottoir, et attendaient. C’était malin. Ils n’avaient pas fait d’études de marketing, les types, pour savoir que le mec qui vient chercher des matériaux, il a éventuellement aussi besoin de bras pour faire le ciment ou manier la pelle. La main d’œuvre à côtés des tonnes de sable. Oui, c’était malin.
Moi, j’avais accompagné un pote, un jour. On n’avait pas attendu longtemps. C’était dur et payé pas grand-chose. Mais c’était toujours ça… De toute façon, je n’avais pas vraiment l’embarras du choix. Mes années lycée, je n’en avais rien fait. Pas même un bac G. Et j’avais fait un sale coup à mon père dans la foulée. Disparu de la circulation, depuis. Je m’étais débrouillé. Plutôt bien, d’ailleurs. J’avais même fini par décrocher un emploi stable aux Tuileries de Saint-André. De la manutention. Et au bout de deux ans, j’avais été pris sur la chaîne de fabrication des romanes. C’était bien. Une bonne équipe. Des gars sympas. On embauchait tôt, à cinq heures. Mais dès quinze heures, on était tranquille. On allait manger un bout dans le coin. Des fois, quand il faisait beau – beau de ce bleu d’ici qui explose de lumière – on tirait jusqu’à l’Estaque. C’est comme ça que j’avais connu Alex. Elle était standardiste aux Tuileries, et elle ouvrait la barrière aux camions qui faisaient les rotations. Un jour où nous nous étions répartis dans deux voitures, un des collègues avait proposé à Alex d’en être. Elle avait dit oui. Elle était montée à l’arrière. Sa cuisse collée contre la mienne jusqu’à l’Estaque. Et ses cheveux qui volaient devant mon visage à la première occasion. Après ça, il m’avait fallu un mois pour obtenir un tête-à-tête. Cet été-là, on filait à Corbières dès la fin de sa journée, à dix-sept heures. On s’installait sur les rochers, à l’écart de la plage. Et je la regardais dans le soleil. Je me rappelle cette image : des perles mouillées sur son dos. Ses cheveux qui gouttent. Elle n’essuyait jamais l’eau avec sa serviette : elle voulait sentir la mer sécher dans la chaleur. Moi, je faisais le beau : je dégainais mon plus beau plongeon. J’étais plutôt bon à ça : je m’étais entraîné pendant des années, tous les étés, de juin à septembre, avec les copains. De toutes les digues du coin. Jusqu’à celle d’Ensuès-la Redonne, sur la Côte Bleue. On y allait en train. Même, une fois, on avait poussé de l’autre côté, à Marseille, sur la Corniche. C’est Marc qui avait lancé le défi, évidemment. C’était toujours lui qui proposait l’impensable. Et comme on était des garçons, comme on avait quatorze ans, et comme Marc l’avait décrété, nous irions plonger depuis le Pont de la Fausse Monnaie, juste avant le resto du Rhul. Bref, j’avais été bien formé. Alors, sous les yeux grand ouverts d’Alex, je m’élançais, je me cambrais en l’air, avant de rassembler mes bras devant moi et de pénétrer dans l’eau sans éclaboussure. Ou presque.
Quel bel été !
Et puis quelques mois plus tard, j’ai eu cet accident imbécile. Pas de bobo. Mais ma vieille bagnole, HS. Et les transports en métro-bus, depuis le centre-ville, quelle galère ! Des bouchons partout, tout le temps. Et le patron qui refuse de changer mes horaires. J’arrivais en retard souvent. Trop souvent. Et pour déménager et me trouver un truc à louer moins loin, il aurait fallu convaincre un propriétaire, présenter des garanties... Tu parles ! De chez moi, j’avais beau prendre le premier bus du matin, devant le Centre Bourse... Entre les travaux, les embouteillages et les grèves, je n’étais plus fiable. D’avertissements en blâmes, j’ai fini par être licencié : plus de Tuileries. Plus de boulot. Bientôt plus d’Alex. Je ne pouvais pas lui en vouloir. On n’arrivait plus à se voir. Ni elle ni moi n’avions de caisse. À Marseille, la ville s’étale d’un bout à l’autre. Les bus se traînent de quartier en quartier, de feu rouge en feu rouge. Pour s’extirper du quartier des Puces, puis franchir Saint-Louis, il faut une éternité ! Et nous n’avions pas l’éternité.
Elle avait sa belle jeunesse à vivre. Notre histoire s’est arrêtée sans heurt. Mais j’ai toujours l’image des gouttes salées sur sa peau, la sensation de sa cuisse sur ma jambe. Et le souvenir de nos corps serrés.
Depuis, je n’avais jamais retrouvé d’emploi stable. Au début, ça m’allait. De l’intérim pour éviter la routine, des extras dans les boîtes du centre, au Trolley, au 116... pour le fric facile et l’ambiance de la nuit. Des gâches de maçonnerie quand ça se présentait. Mais voilà, je n’ai jamais réussi à mettre assez de côté pour être tranquille. Et désormais, je ne vais plus à l’ANPE, je vais à Pôle Emploi. Le nom et le logo ont changé. Pour le reste... On me donne du Monsieur parce que j’ai passé l’âge du jeune homme. Et je n’espère plus décrocher un CDI. Alors à l’heure où d’autres finissaient de se raser, d’enfiler une chemise ou d’embrasser leur femme, moi je poussais la porte de chez Fredo. Une poignée de main ferme me tenait lieu de salutation du matin. Pendant que je me réveillais au rythme des gorgées brûlantes du café serré qu’il avait préparé dès que j’avais passé la porte, il commentait les infos lues dans La Provence.
« Allez ! Encore un de ces pébrons de la haute, mouillé jusqu’au cou ! Ils s’emmerdent pas, tous !… Tiens, regarde, en page 3.... Même les femmes, elles s’y mettent ! Un procès pour enrichissement personnel et emploi fictif… Et encore, son avocat fait appel ! Putain ! Un coup à gauche, un coup à droite… Ils trempent tous, je te dis ! »
Moi, j’écoutais sans entendre la litanie du tous pourris. Moi, je n’avais rien à dire. Ça faisait un moment que j’avais compris qu’il n’y avait aucun lien entre eux et nous. Qu’il ne fallait rien en attendre. Au moins, on n’était pas déçu. Comme pour les femmes. Comme pour la vie.
Fredo, lui, adorait parler, paraphraser, répéter, déformer, enjoliver ou noircir le tableau, s’enflammer. Il habitait son café de sa voix sonore. Moi aussi j’aimais ça. Il peuplait ma solitude à lui tout seul. Entre nous, pas d’effusion. Pas de démonstration. Mais une présence fidèle et rituelle. Il avait mon numéro de téléphone, j’avais le sien. Mais on ne s’était jamais appelés et on ne se voyait qu’au café. Parfois c’était lui qui me trouvait du boulot. Un dont un client lui avait parlé. En 98 même, pendant ma période noire, avant que je me dégote mon petit appartement actuel, près du boulevard de Paris, alors qu’il me voyait me clochardiser lentement mais sûrement après mon expropriation (mon propriétaire était mort et ses enfants avaient vendu tout l’immeuble en trois jours, d’après ce que j’en avais su), il m’avait demandé de l’aider à servir les soirs de matchs. Cette Coupe du Monde lui avait donné le prétexte élégant qu’il lui fallait pour me donner du fric. Il m’avait demandé ça comme un service, m’assurant que seul, il ne s’en sortirait pas. Tu parles ! Il aurait pu gérer la situation, j’en suis convaincu. Mais Fredo avait tout à la fois ce ton bourru et cette délicatesse du cœur. Je ne savais rien de sa vie sentimentale et peut-être qu’il était un salaud avec les femmes. Mais il avait le sens inné de la camaraderie entre hommes. Il savait comment ne jamais écorcher leur dignité, ne jamais ternir l’image de leur propre virilité. Tout en pudeur. Il avait eu ça avec moi. Et j’avais fait semblant de trouver ça naturel. Nous n’en avions jamais reparlé, mais le billet qu’il me donnait en fin de service, au départ du dernier client, et sa manière de me dire d’un ton sans réplique : « Tu restes là ce soir. Je te mets le petit matelas dans la réserve. Tu vas pas sortir comme ça. Bourré comme tu es, tu vas te faire choper par les flics. » Lui et moi savions que la Police avait d’autres chats errants à fouetter... Et d’ailleurs, j’avais à peine bu. À cette époque, il m’avait mis ainsi à l’abri. À l’abri de dehors, à l’abri de la nuit. À l’abri des autres et de moi-même...
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