Le soleil ne brille pas pour tout le monde
Chapitre 12
Plus tard dans la soirée, alors que j’étais devant le four, concentré sur le mouvement de ma pelle métallique, mon téléphone s’est manifesté dans la poche arrière de mon jean. Le temps de décoller la pizza d’un dernier geste vif et d’essuyer mes mains farineuses sur le tablier blanc noué à ma taille, j’ai consulté l’écran. Nassim. Il avait eu mon message. À moi de le rappeler quand je pourrai. J’ai jeté un œil à la salle. Toutes les tables étaient servies. Sylvie était occupée à de la paperasse et Moussa, désœuvré, lisait L’Équipe qu’un client avait abandonné sur une table. Il avait refermé les Tupperwares et aucun bon n’était en attente sur le linteau au-dessus du passe. Ça sentait la fin de service. Le vacarme jovial de la salle m’a décidé à demander à Moussa de me prêter ses écouteurs. Il me les a tendus en commentant la malheureuse blessure aux ligaments croisés d’un jeune espoir sur lequel le directeur sportif de l’O.M. lorgnait pour le prochain mercato. Je n’avais aucun avis sur la question, mais pour éviter le débat, j’ai approuvé mollement. J’ai branché les oreillettes à mon téléphone et bientôt, j’ai entendu la voix sèche de Nassim. En préambule, je lui ai dit que j’étais à la pizzeria. Il a compris qu’il me faudrait être discret dans mes propos, quoique ni Moussa ni Sylvie ne s’occupaient de moi et tous les clients étaient sans doute trop loin ou trop pris dans leurs conversations pour entendre. C’est donc lui qui a posé les questions. J’ai répondu laconiquement, à chaque fois que c’était possible et j’ai développé à propos de la menace, du couteau et du Chacun sa place. Le silence lourd qui a suivi signifiait indubitablement que Nassim prenait l’affaire très au sérieux. Je ne m’étais pas inquiété pour rien, semblait-il. Et ça me préoccupait. J’aurais voulu en savoir davantage. Pas sûr que lui voudrait que je joue les grands frères – il avait bien rayé de sa vie ou presque son véritable frangin –, mais je n’avais pas envie de le voir embarqué dans une histoire grave. Il me faisait suffisamment confiance pour m’avoir confié son flingue. Il savait que je ne trempais dans aucun trafic. Peut-être que mon opinion compterait. Je lui ai soufflé : « Faut que tu me dises, Nassim... Dans quelle merde tu t’es mis ? »
Nouveau blanc à l’autre bout du fil. J’ai attendu.
« C’est compliqué », a-t-il soufflé au moment où je me demandais s’il était encore en ligne.
« N’empêche, tu devrais m’expliquer. » Décidément, il n’était pas loquace. Cet appel n’était plus une conversation. J’ai ajouté, à court d’argument : « T’as quelqu’un d’autre à qui en parler ?
– 1 Dégun . » Cette fois, la réponse avait fusé.
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Et il a enchaîné : « Bon, écoute, je peux passer chez toi ce soir. Tu termines bientôt ?
– Dans une heure à tout casser, je fais la fermeture. Je t’envoie un message et tu te mets en route, c’est bon ?
– C’est bon. À plus...
– À plus. » J’ai senti qu’il n’avait pas terminé. J’ai attendu avant de raccrocher. J’avais raison : il a conclu d’une voix sourde : « Merci. » Et il a raccroché avant que je ne puisse répondre. Il était secoué, c’était palpable. Et qu’un type comme lui le soit n’était pas fait pour me rassurer : sans savoir précisément dans quelle strate sombre de Marseille il évoluait, je devinais avec certitude qu’il avait allègrement dépassé les premiers échelons et qu’il jouait dans la cour des grands. D’ailleurs, pas besoin d’être un enquêteur chevronné : quand votre homologue en arrive à aller trouver un minot de cet âge au terrain de foot et à le menacer d’un couteau, c’est qu’on n’en est plus à vendre quelques barrettes de shit en bas de son immeuble.
Comme prévu, la pizzeria s’est vidée progressivement et un peu plus d’une heure après, je longeais le quai de la Mairie, marchant d’un bon pas. J’avais hâte de retrouver Nassim et de pouvoir discuter de tout ça avec lui.
Au moment de doubler le restaurant flottant le Marseillois, mon téléphone m’a fait sursauter. J’ai fouillé mon sac, persuadé que Nassim cherchait à me joindre. Dès la deuxième sonnerie, c’était trop tard. Le cœur battant, j’ai vérifié l’écran : ça n’était pas Nassim. C’était Kahina. Mon sang n’a fait qu’un tour. Jamais elle ne m’avait appelé. Je ne me rappelais même plus qu’elle avait mon numéro. Avant que j’aie pu relancer l’appel, j’ai reçu un texto :
Plus de batt viens gare de Simiane STP
La gare de Simiane ? Que faisait-elle dans ce bled entre Marseille-Nord et Aix-en-Provence ? Et pourquoi c’était à moi qu’elle demandait ? À quoi il lui servait, son mec ? Quel blaireau !
Il me fallait une voiture.
J’ai rapidement envoyé un OK à Kahina, sans être sûr qu’elle aurait assez de charge pour recevoir mon mot.
Immédiatement après, j’ai téléphoné à Nassim. Il a décroché dès la première tonalité. J’ai demandé : « Tu es chez moi ?
– J’arrive.
– Changement de programme. J’ai besoin d’aller chercher une copine à Simiane. Tu passes me prendre ? Dans deux minutes, j’arrive au bout du port. Tu vois le resto Le Bout du Quai, en bas de l’avenue Saint-Jean ?
– Oui. Je te récupère là-bas. »
Quelques instants plus tard, il était là. Et la minute d’après, on filait sur la passerelle au-dessus des hangars du port autonome et des grues massives d’Arenc. Le sujet Kahina a été rapidement épuisé : hormis son texto, je n’ai pas développé. Par contre, le temps que nous dépassions La Calade puis Verduron et que nous nous engouffrions dans le tunnel de l’autoroute du Littoral, Nassim m’avait avoué qu’il assurait un approvisionnement régulier de cocaïne à Ibiza. Depuis la cité de La Calade, il assurait lui-même des go-fast jusqu’à Barcelone. Vu sa conduite sur la deux-voies, je n’avais aucun doute sur son expérience de pilote. À la jonction entre l’A7 et l’A51, à hauteur de Septèmes-les-Vallons, je savais que c’était quelque part dans le coin qu’il récupérait le produit venu de Colombie ou de Bolivie qui avait transité par Livourne puis Gênes en Italie avant d’arriver chez nous, dans des containers de bananes... Je feignais la nonchalance. Nassim ne devait pas être dupe : il savait bien que je n’y connaissais rien. Mais lui n’en faisait pas des tonnes non plus : il énonçait quelques faits, sans précisions. Rien que je ne puisse découvrir dans le moindre reportage dont la télé était friande. Il ne semblait en tirer aucune gloire, ne se la jouait pas baron de la drogue. Profil bas. C’était peut-être ce qui nous rassemblait, tous les deux. Un instant, je me suis quand même dit que mon salaire de pizzaïolo intérimaire ne devait pas être comparable à ses gains à lui. Mais à part la grosse cylindrée qui nous emmenait maintenant sur la voie rapide, direction la cité minière de Gardanne, rien ne permettait de le dire.
« Et alors, ce Chacun sa place, ça veut dire quoi ? »
Nassim n’a rien répondu à ma question. J’ai vu les jointures de ses doigts blanchir et ses mâchoires se crisper sensiblement.
Je me suis tu. D’ailleurs, le panneau Simiane était déjà en vue. Nassim a rétrogradé. La minute d’après, il ralentissait, s’engageant dans le parking de la gare. Elle était là.
Sous un réverbère.
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