Le soleil ne brille pas pour tout le monde
Chapitre 5
Le week-end qui a suivi, je me suis réveillé, écrasé par la chaleur dans mon petit appartement. Après un passage de ma tête sous l’eau et un brossage de dents rafraîchissant, je me suis habillé très vite d’un maillot de bain et d’un tee-shirt. J’ai fourré un caleçon, un short et une serviette dans un sac.
J’ai pris le chemin du Fort Saint Jean, lunettes noires sur le nez, après un crochet par la boulangerie : en plus de deux croissants, j’y ai acheté le journal et, ainsi équipé pour une matinée parfaite, je suis allé m’installer sur les gros rochers de la digue à la sortie du Vieux-Port et là, sous les dentelles de béton du MUCEM, face à l’imposant Palais du Pharo, je me suis bien vite mis torse nu et j’ai plongé depuis la digue, content de voir qu’à cette heure matinale, peu de gens avaient eu la même idée que moi.
J’ai laissé le temps filer ainsi, entre la fraîcheur de la Méditerranée à mes pieds, la violente lumière du matin et les nouvelles locales. Peu à peu, le coin s’est rempli. Pêcheurs avertis ou en herbe, ados en bande rigolarde et grappes de femmes au bavardage incessant ayant réuni leurs enfants pour s’offrir une pause dans leur routine familiale… Le spectacle était bruyant mais plaisant. Malgré les éclats de rire, et les cris des gosses, je somnolais vaguement sur ma serviette, conscient de ma chance de vivre sous ces latitudes, si près du littoral que je pouvais venir là dès que l’envie m’en prenait. Une fille à la peau mate, en maillot blanc, est sortie de l’eau un peu maladroitement, grimaçant de sentir les pointes agressives des rochers sous la plante de ses pieds mouillés. Mon bonheur, décidément, était complet. Elle n’avait pas la volupté de la James Bond Girl en petit bikini dont le nom m’échappait, mais elle était charmante avec ses jolies rondeurs et ses cheveux dégoulinants, collés à ses épaules. J’ai repensé à Kahina. J’aurais bien aimé qu’elle m’accompagne dans ce décor. Ou, hypothèse bien plus plausible, qu’on s’y rencontre par hasard, qu’on se salue, qu’on rapproche nos serviettes et qu’ainsi on passe la matinée ensemble, comme un couple. Ou des amis, au moins… On aurait pu ensuite aller s’attabler à un de ces restaurants du quai, côté mairie. On aurait commandé une salade de poulpes et on aurait profité de l’été…
Décidément, il allait falloir que je m’occupe un peu de remplir ma vie sentimentale… Mon célibat n’avait que trop duré et je m’étais fatigué de ces rares aventures d’un soir rencontrées en boîte ou dans les bars.
D’ailleurs, Kahina avait peut-être eu le verdict de ce Langevin et de sa subvention. J’ai donc décidé d’aller aux nouvelles et de passer par chez Fredo en rentrant de ma belle parenthèse à la mer…
En me voyant avec mes cheveux collés et les traces blanchâtres sur mon tee-shirt, il m’a proposé de me dessaler au tuyau, à l’arrière du bar.
C’est là que j’ai surpris Kahina, dans la petite cour, en train de téléphoner. Je l’ai entendu rire doucement, cachant sa bouche de sa main. Elle avait ces yeux joyeux que je lui avais vus l’autre jour. Fredo avait raison. Ma Kahina avait rencontré quelqu’un. Maintenant que j’en avais la certitude, c’était difficile à encaisser. Je suis retourné m’asseoir dans la salle.
« Déjà ? T’as vite fait ! s’est étonné Fredo.
– J’irai après. Y a Kahina qui téléphone…, ai-je répondu évasif. Peut-être son histoire de subvention, tu crois pas ?
– Non, le comité a toujours pas délibéré, elle m’a dit. Ça bosse dans les bureaux ! », a-t-il commenté, ironique.
Merde. C’était pas ça, son rire…
Bientôt, elle a reparu, fourrant son portable au fond de la poche de son jean sous le regard appuyé de son patron. Elle a fait semblant de ne pas le voir, a saisi le plateau chargé de verres et l’a emmené, résolue, vers une des tables de la terrasse.
Je suis allé me nettoyer sous l’eau froide du tuyau, me faisant le reproche muet de n’avoir jamais dit à Kahina que je la trouvais belle, que je la bouffais des yeux, que je tenais à elle. Pendant que l’eau ruisselait, je tournais dans ma tête ce que j’aurais pu lui avouer si j’avais eu le courage. Et si j’avais eu conscience de l’urgence à tenter ma chance avant qu’un autre ne se sente plus légitime que moi. J’ai fermé rageusement le robinet et me suis séché en quelques gestes, excédé par ma propre passivité.
Cela dit, à quoi bon ?… Elle était si jeune. Si vivante. Elle n’aurait jamais voulu. Et comme elle était gentille, ma déclaration l’aurait mise mal à l’aise. Elle aurait été embarrassée, ne voulant pas me blesser par un refus trop brutal, un sourire trop moqueur. Non, vraiment, c’était mieux ainsi. Affaire classée.
À mon retour dans le café, j’adressais à Kahina un large sourire qui voulait lui dire toute ma tendresse et lui donner ma bénédiction pour ses amours. Je ne sais pas si elle avait décodé tout ça mais j’ai cru lire sur son visage une connivence qui m’a fait chaud au cœur : faute d’une relation amoureuse, je me réjouissais que nous soyons complices.
Le soir, à la pizzeria, un type est venu s’asseoir à la table des potes de Nassim. À leur réaction, ils ne semblaient pas le connaître : ils ne riaient plus, avaient soudain adopté une posture raide et, quoique leur regard soit arrogant, je les sentais inquiets. Une étrange conversation devait se tenir mais, malgré tous mes efforts, je n’entendais rien depuis mon poste. Et je m’empêchais de regarder trop souvent dans leur direction pour ne pas attirer l’attention.
Ce soir-là encore, Nassim ne s’est pas montré.
Le lendemain, quand j’ai vu le même type débarquer au restaurant et se diriger vers la patronne, j’ai compris : c’était un flic en civil. Il avait la panoplie du mec cool, tongs aux pieds, bermuda en jean et tee-shirt Kaporal. Mais ça ne prenait pas. J’ai baissé la tête et me suis concentré sur la préparation de ma sauce tomate.
« Condé ! », ai-je soufflé à Moussa qui s’affairait dans le frigo. Il a levé la tête, a jeté un œil vers la caisse… « Ah ouais ? M’en fous. J’suis en règle. Et t’inquiète pas : toi t’es trop blanc pour qu’il te soupçonne d’être au black ! », a-t-il plaisanté. Le pire, c’est qu’il avait raison.
Cela dit, après le départ du flic, Sylvie est venue me voir… Le gars lui avait posé des questions sur Nassim. Ils devaient le pister, lui et ses collègues de la BAC,... ou des STUP peut-être… Il lui avait demandé ce qu’elle savait sur lui. Elle n’avait pas précisé que lui et moi nous connaissions un peu. Elle ne voulait pas attirer l’attention sur moi et encore moins avoir les gars de la Répression des Fraudes sur le dos. Mais s’il revenait, faudrait que je ne dise rien qui puisse contredire ses déclarations. Ça risquait pas ! En me remettant au boulot, je me suis demandé où était Nassim. Je n’avais pas de moyen de le prévenir qu’il était surveillé. Je pourrais en parler à ses potes mais je n’étais pas sûr de vouloir leur confier quoi que ce soit.
Ce n’est que le lendemain que j’ai repensé à Karim, ce frère qui bossait dans un garage à Saint-Louis. Sur Internet, j’ai trouvé son adresse et son numéro de téléphone. Mais l’accueil, comme je le craignais, a été glacial. Lui rappeler notre passé commun au lycée n’y aurait rien changé, j’en avais la conviction : s’il avait rompu tout contact avec son propre frère, ce n’était pas pour se rapprocher d’un gars qu’il avait côtoyé il y a des siècles, dans une autre vie, une vie qu’il voulait oublier. Je me contentais de lui dire :
« Je suis un ami de Nassim. Je cherche à le joindre. C’est important.
– Nassim ? Je ne le vois jamais.
– Mais vous pourriez peut-être l’appeler... Lui dire de me rappeler. De rappeler Steph. Je vous laisse mon numéro… »
Il a pris mes coordonnées dans un soupir qui ne cachait pas son exaspération. J’ai raccroché, à peu près certain que l’information n’arriverait pas jusqu’à l’intéressé.
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