Le soleil ne brille pas pour tout le monde
Chapitre 7
Le lendemain, en m’avançant dans la rue de chez Fredo, j’ai compris de loin que tout ça, cette pesanteur, c’était parti, envolé.
Je l’ai vue. Mon cœur s’est délesté d’un coup. Elle était déjà en train de servir. Il était pourtant bien plus tôt que son horaire habituel. À sa démarche déjà, j’ai su qu’elle aurait le sourire. Elle se déplaçait, encore plus légère. Encore plus belle. Bientôt j’ai atteint le trottoir. C’est à ce moment précis qu’elle s’est retournée. Elle rayonnait. C’était encore plus éclatant que ce que j’en avais déduit en l’admirant à distance. Quand elle m’a vu, elle a presque jeté son plateau sur une table et s’est élancée vers moi. La seconde d’après, elle riait, les bras autour de mon cou, ses jambes autour de ma taille. J’aurais tout donné pour que le temps se fige sur cet instant. Mais elle est descendue de son perchoir, m’a fixé encore un peu avec un sourire tellement large qu’il lui mangeait quasiment tout le visage. Les quelques clients nous regardaient, ne comprenant pas plus que moi mais tout aussi heureux de ce charmant spectacle de sa belle jeunesse radieuse. Elle a ramené sa tignasse d’un geste, libérant ma bouche de quelques cheveux qui s’étaient attardés. Si ça n’avait été que de moi, je les aurais bien laissés en place. Je ne disais rien. Je me moquais du pourquoi. Seul le bonheur de ce moment comptait. Mais elle avait hâte de me parler. Elle s’est rapprochée imperceptiblement, a saisi mes deux mains dans les siennes, les a comprimées dans ses deux poings serrés entre nous. Dans un nouveau rire, elle m’a chuchoté : « Je l’ai eue ! Je l’aie eue ! J’ai gagné ! »
Chaviré par cette intimité magnifique qu’elle m’avait offerte, trop excité par ses cuisses l’instant d’avant enroulées autour de moi, je ne risquais pas de saisir de quoi elle me parlait. Fredo est arrivé entre nous, nous a poussés vers deux chaises libres de la terrasse avec un grand sourire paternel : « Allez les enfants, asseyez-vous, c’est la mienne ! Il était temps que tu arrives, Steph ! Depuis le temps qu’elle t’attend pour te raconter son exploit ! » Et il est reparti vers son comptoir en récupérant le plateau qu’elle avait délaissé sur la table d’un habitué, tout content de cet intermède joyeux dans sa routine quotidienne.
Mon cerveau a enfin retrouvé ses connexions et j’ai laissé Kahina toute à sa joie de me dire qu’elle avait reçu le matin même un coup de fil du directeur du centre social. Qu’il lui avait annoncé que son projet avait été validé par la municipalité de secteur. Que son atelier de soutien scolaire obtiendrait la subvention qu’elle avait sollicitée. Qu’elle pourrait commencer les inscriptions dès la semaine suivante et que son idée d’aider les enfants de son quartier allait se concrétiser dès le premier août. Autant dire demain ! Elle était euphorique : « Tu te rends compte ! C’est pas tous les jours qu’il y a des trucs constructifs qui se passent dans le quatorzième ! Et qui aboutissent si vite ! » Je ne disais toujours rien. Je buvais ses paroles, lui rendant un sourire tout aussi large. Je me gardais bien de remarquer que la proximité des échéances électorales à venir n’était certainement pas pour rien dans la rapidité de l’examen de son projet : une beurette, belle comme le jour, issue des cités chaudes de la ville, qui allait se donner à fond pour d’autres enfants des quartiers Nord, ne compterait pas ses heures, dirait à qui veut l’entendre que grâce à Maxime Langevin le dossier avait abouti, c’était mieux qu’une campagne électorale, mieux que les affiches et les poignées de mains matinales au marché aux Puces. Pouvoir convaincre les centaines de mères de Font-Vert, assez pragmatiques pour se préoccuper du quotidien de leur foyer plutôt que des discours politiciens, c’était une aubaine pour attirer aussi les pères et les jeunes en âge de voter. Et s’assurer une réélection par ceux-là même qui étaient les plus difficiles à déplacer jusqu’à l’isoloir.
« Pour une fois qu’on pourra parler de Font-Vert en bien ! »
Elle débordait d’enthousiasme. Elle évoquait la suite, à toute vitesse, en vrac : aménagement du local, récupération de mobilier à la mairie de secteur, peinture fraîche, inscriptions, commande de fournitures, achat d’un ordinateur… Le matin, cours pour les minots. Elle avait vu avec Fredo : elle pourrait continuer à venir bosser pour quatorze heures, en décalant son service. L’après-midi, de toute façon, les clubs de foot, de boxe et de hip-hop trustaient les créneaux horaires, dans la cité. D’ailleurs c’était parfait, d’après elle : la tête et les jambes. Et puis, si les inscriptions étaient suffisantes, elle envisageait l’embauche de deux autres motivés. Leur recrutement était déjà prévu, sa sélection était faite : une lycéenne brillante qui avait pu intégrer le prestigieux Lycée Thiers au centre-ville puis avait décroché le bac haut la main, avec mention très bien. Elle voulait devenir instit’ depuis toujours. C’est ce qui avait convaincu Kahina dès leur première rencontre. Et un étudiant en deuxième année de droit à Aix. Deux enfants de la cité qui avaient eux aussi à cœur de faire la courte échelle aux enfants qui arrivaient après eux… Elle parlait. Elle parlait. Sans discontinuer. Elle s’y voyait déjà. « Et pourquoi pas ouvrir une antenne pour aider les familles dans leurs démarches administratives ?
– Bon, ma belle, est venu l’interrompre Fredo, tu lui dis pour l’inauguration et puis tu te remets au boulot ?
– Oui, chef ! » a-t-elle répondu en bon petit soldat avec un nouveau sourire mutin.
Il a cogné son épaule d’une bourrade avant de repartir en faisant semblant de râler : elle savait qu’il était toujours mal à l’aise quand elle l’appelait ainsi.
Elle a expédié les dernières explications : le vendredi suivant, le centre social organisait dans ses locaux une petite fête avec les familles du quartier. Elle y serait aussi, avec ses deux futures recrues et l’inévitable bienfaiteur Maxime Langevin. « Un truc sans prétention, tu vois… » avait-elle conclu l’air faussement détaché.
« Je viendrai t’aider pour repeindre ton local si tu manques de bras… » me suis-je entendu proposer.
« Ça ira, merci Steph : c’est l’asso Street Art qui va s’en charger demain matin. Histoire que les ados du coin se sentent d’emblée chez eux quand ils viendront chez moi… Et puis je compte bien en attirer un ou deux pour venir bosser maths et français, une fois qu’ils auront décoré les murs avec leur fresque… » Elle se leva, les yeux brillants d’excitation. Elle se rêvait en combattante de l’illettrisme et de l’exclusion dans le quartier déshérité de son enfance et de son adolescence. Ça la rendait encore plus irrésistible.
Dire qu’elle m’avait choisi, moi. Comme ami et confident. Moi, l’exemple même du type quelconque, désabusé et fataliste. Je me demande bien ce qu’elle pouvait me trouver.
Le soir, j’en étais là de mes réflexions, à la fin de cette journée qui avait si bien commencé. Le service à la pizzeria s’était passé sans accroc, me laissant tout le loisir de penser à ma belle résistante, maintenant que sortir de parfaites pizzas rondes et croustillantes était devenu l’enfance de l’art pour moi. J’avais fermé boutique le cœur léger. La vie pouvait être si simple.
Mais versatile aussi.
Une demi-heure plus tard, dans la douceur de la nuit, j’ai mangé violemment le trottoir, à quelques dizaines de mètres de chez moi. La tronche sur le bitume, sentant confusément que ce bruit sec avait toutes les chances de venir de mon nez probablement cassé, j’ai entendu une cavalcade. Un type courait vers moi. Naïvement, je n’ai compris qu’au dernier moment que ce n’était pas exactement un passant venu me porter secours. L’instant d’après, sa basket est venue défoncer ce qui devait être mon foie ou mon estomac. Je me suis littéralement plié en deux. Dans le coin de mon œil, j’ai entraperçu qu’ils étaient deux. Casqués. Le second, dans son survêtement aux couleurs de l’Algérie, se payait le luxe de ricaner pendant que je me faisais bastonner. Je ne sais pas comment quiconque peut croire, dans les films d’action, que dans ce genre de situation, le gentil mec au sol trouve la force et la lucidité nécessaires pour choper le pied du salaud et lui faire faire un quart de tour qui renverse l’agresseur et, en même temps, renverse le cours des choses. Dans la vraie vie – en tous cas dans la mienne –, le brave type se demande juste quand la pluie de coups va s’arrêter, si même elle va s’arrêter un jour, et, ultime question, s’il va sortir de là vivant.
Bref, assez rapidement – quoique je n’aie alors plus clairement la notion du temps –, ma conscience a sombré dans un brouillard sombre et cotonneux où ne me parvenaient plus que vaguement les images et les bruits, et même, bientôt, la douleur. C’était d’ailleurs le seul aspect positif de ma situation.
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