Le Temps Des Autres
Chapitre IX
Dans sa prime jeunesse, le brave Chotorn, en enfant obéissant, avait dû aller en pension chez les Marsiliens. C’était au temps où les relations avec Osirium passaient par un optimum. Il fallait en profiter, car ça ne durait jamais bien longtemps, à peine deux ou trois ans… Enfin, l’équivalence de mille ou douze cents ans pour nous, petits Terriens toujours très pressés pour qui le temps ne passe jamais assez vite !
Toujours est-il que Chotorn était bilingue et qu’il n’avait pas eu depuis longtemps l’occasion de déployer ses connaissances. Les Marsiliens avaient fait un effort pour rédiger leur message aux Terriens en français, anglais et espagnol, se montrant parfaitement au courant de nos usages internationaux. Mais le résultat n’était pas merveilleux. Leurs réponses parviendraient désormais en marsilien que Chotorn traduirait en osirien et Karett en français, anglais et espagnol.
Elle lui dictait maintenant un message pour les coalisés.
— Une opération scientifique ne peut être faite que pour le bien de tous. Nous sommes sûrs que vous ne prendrez pas, camarades marsiliens, la grave responsabilité d’interrompre celle que nous venons seulement de démarrer. Si vous acceptez intelligemment…
Chotorn s’arrêta et regarda Karett en lui disant :
— Tu exagères. Ils vont voir que tu te fous d’eux !
Karett fit une petite moue.
— Ne crois pas ça ! Tu vas voir. Ça va prendre comme la sardine à la pêche au thon. Je disais donc… intelligemment. Si vous acceptez intelligemment que tout continue, vous pourrez, avec nous, bénéficier des découvertes de la plus haute importance sur la biologie génétique terrienne. Sinon, tout va s’arrêter. Quelle est votre décision ? Terminé.
Pour plus de sûreté le texte fut aussitôt transmis sur plusieurs longueurs d’onde marsiliennes.
Un long laps de temps s’écoula.
La manœuvre avait dû porter juste. Les Marsiliens étaient-ils embarrassés ? Et puis, surtout s’ils commençaient à comprendre le parti qu’ils pouvaient tirer de la situation, il serait bien dur d’expliquer les choses scientifiques à ces lourdauds d’Herculanum et d’Ouranie qui se réjouissaient peut-être déjà d’écraser Eon pour entendre le bruit que ça ferait !
Karett, en attendant, expliquait aux Terriens :
— Vous voulez un portrait de ces joyeux compères que Marsiliou a pris pour alliés ? Alors, imaginez un peu les gosses les plus attardés que vous avez sur Terre. Divisez leur Q.I. par cent. Vous me suivez. Et puis, maintenant figurez-vous qu’au lieu de grandir gentiment jusqu’à la taille de papa et de maman, ils vous obligent chaque année à racheter un lit et à leur faire tailler des pantalons gigognes. Voilà. Dans les deux mètres trente à deux mètres cinquante avec une cervelle d’oiseau !
Un journaliste demanda :
— S’ils sont si bêtes comment ont-ils eu l’astuce d’utiliser les aérolithes pour les transformer en vaisseaux ?
— L’idée vient tout simplement des Marsiliens qui ont construit les réacteurs. Ils se sont dit que pendant que ces idiots joueraient avec ces gros cailloux, ils leur ficheraient la paix ! C’était juste. Herculanum et Ouranie ont mis des siècles à aménager ces rochers flottants. Maintenant ils en sont très fiers.
Mais Vechera faisait signe. Une réponse arrivait du navire marsilien. Très laconique mais très précise :
— Pour prouver votre bonne volonté, envoyez-nous à bord de notre astronef douze otages terriens. Terminé.
Karett qui venait de parcourir le texte, se tourna vers les voyageurs de l’espace et dit :
— Voici la réponse.
Et elle lut à haute voix :
Set, dans son traditionnel pessimisme, commença ses lamentations :
— Je vous l’avais dit que ça tournerait mal !
Désignant Karett :
— Vous êtes bien avancée maintenant ! Où sont Vos belles promesses ? Si vous aviez des ennuis, fallait le dire. Ce ne sont pas nos affaires !
Marianne le tirait par la manche et de sa petite voix tranquille :
— Calme-toi, trésor. Ça peut s’arranger. Après tout c’est peut-être de la frime. L’attaque de la diligence se fait maintenant régulièrement chaque samedi dans les voyages organisés au Texas !
Set se calma en se demandant si elle plaisantait.
Pendant ce temps une prise de conscience se faisait. Par groupe de deux ou trois on chuchotait, on soupesait, on conjecturait :
— Après tout, ils ont tous intérêt à nous avoir vivants, les Osiriens comme les autres !
— Oui et ils ne peuvent pas se mettre d’accord entre eux sur notre dos !
— Otages. Ça ne veut rien dire. De toute façon, ici, nous ne sommes pas tellement libres non plus !
— Qu’on nous prenne tous en bloc ou bien personne !
— Exactement, et vous pouvez être sûrs que Karett ne nous lâchera pas !
C’était Ursula et elle avait vu juste.
Henri, au nom du groupe, signifia au Conseiller osirien que les Terriens n’accepteraient pas d’être séparés. Elle jugea que ce répit lui donnait une chance de garder tous ses passagers. Et puis, pendant ce temps-là les heures passaient et Epha allait peut-être quand même envoyer du secours. Même de si loin ?
La décision fut donc envoyée aux Marsiliens.
Et à nouveau un laps de temps, qui parut interminable. Les Terriens s’étaient assis par terre dans la coursive, a l’entrée du poste de commandement. Ils regardaient à travers les hublots le spectacle écrasant des astéroïdes qui, pour l’instant, n’étaient éclairés d’aucune lumière. Les réacteurs ne fonctionnaient pas. Un journaliste remarqua :
— Tant que rien ne bouge sur cette montagne en forme de patate, il y a de l’espoir. Sur Terre on dirait : « Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir ». Ici le contraire seulement est vrai. Drôle de monde !
Mais cette fois la réponse de l’adversaire arriva plus vite, et elle démontrait bien les préoccupations à courte vue de la coalition des trois planètes. Les Marsiliens disaient :
— Il n’y aura pas d’otages. Puisque Osirium prétend qu’il s’agit d’un travail scientifique important, il doit être fait en commun. Que la moitié des Terriens viennent librement à bord de notre navire. Là ils seront traités exactement comme sur Eon. Ils n’ont donc rien à craindre ! Terminé.
Ce qu’ils voulaient était donc la garantie de ne pas se voir tenus à l’écart de l’opération Terre Future.
Ils prenaient une position bien logique :
« Puisque cette opération n’est pas dirigée contre nous, alors Osirium doit en donner la preuve. » La meilleure façon ne consiste-t-elle pas à se partager le travail ?
Cela n’arrangeait pas Karett. Elle comprit le danger et accentua la noirceur de la description des coalisés pour que les Terriens ne se laissent pas séduire :
— Je vous l’ai dit. Ce sont de grands enfants. Pire. Des enfants monstrueux. Imaginez que vous soyez dans leurs mains et qu’ils aient une de ces colères subites, dont nous les savons coutumiers, vous serez à la merci de n’importe lequel de leurs caprices. Vous représenterez des jouets énigmatiques qu’ils auront envie de demander de casser…
La chair de poule commençait à parcourir pas mal de peaux de Terriens. Déjà ils imaginaient précisément leurs peaux devenir de gentilles carpettes à la mode, vendues dans les supermarchés d’Herculanum ou d’Ouranie !
Il n’en fallait, d’ailleurs, pas tant pour que le groupe demeurât ferme sur sa décision de rester uni. Ils étaient sûrs que les Osiriens comme les Marsiliens préféraient les avoir vivants que morts. Mais devant cette assurance, il y avait quand même le danger de ces brutes des deux autres planètes qui voulaient les obtenir à tout prix, y compris en morceaux !
La décision des Terriens fut une fois de plus transmise à Marsiliou.
Mais pour le coup, la réaction d’Herculanum et d’Ouranie ne traîna pas.
A la surface des montagnes volantes, des points de feu venaient de s’éclairer.
— Les réacteurs !
Les monstres se mettaient lentement, mais sûrement en marche vers Eon.
A peine un quart d’heure s’était-il écoulé que les occupants du navire osirien pouvaient voir la surface des astéroïdes comme la tour Eiffel depuis le Trocadéro.
Et ils se rapprochaient toujours.
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* *
Les Terriens, terrorisés, ne bougeaient plus, ne parlaient plus.
Karett, Eva, Vechera, Chotorn, restaient à leur poste.
Quand l’issue ne fit plus de doute, Karett esquissa un signe à Vechera.
— En phonie ! Directement !
Elle allait s’adresser une fois de plus au navire marsilien, mais avec sa propre voix. Elle se pencha vers Chotorn et lui demanda la traduction de ce qu’elle voulait dire :
— Arrêtez ! Osirium renonce à l’opération Terre Future. Les Terriens vont être rendus à leur planète dans le délai le plus rapide après leur reconditionnement à la respiration terrienne.
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