Le Temps Des Autres

Chris Burger · Chapitre 2 sur 10

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Le Temps Des Autres

Chapitre II

 

 

« — C’est l’Homme aux mille tours, Muse, qu’il faut me dire. Celui qui tant erra quand, de Troade, il eut pillé la ville sainte. Celui qui visita les cités de tant d’hommes et connut leur esprit. Celui qui, sur les mers, passa par tant d’angoisses, en luttant pour survivre et ramener ses gens. Hélas ! même à ce prix, tout son désir ne put sauver son équipage. Ils ne durent la mort qu’à leur propre sottise, ces fous qui, du soleil, avaient mangé les bœufs ; c’est lui, le fils d’En Haut qui raya de leur vie la journée du retour. Viens, ô fille de Zeus, nous dire, à nous aussi quelqu’un de ces exploits ! »

Henri laissa retomber l’Odyssée sur ses genoux. On reconnaît parfois le ton d’un voyage aux livres que l’on emporte.

Il avait choisi la chronique ancienne de ce voyage réel, et mythique, comme compagne de celui qui commençait. Prévu et imprévu !

La nacelle d’acier l’emmenait vers l’est à contre-soleil dans ce petit matin d’hiver.

A celui qui veut franchir les mers on demande de se lever tôt.

Check-time-airport 6.55 a.m. En bon français cela signifiait qu’ils avaient dû se lever à cinq heures.

A côté de lui, Marianne, sa femme. Il la regarde. Elle s’est déjà rendormie. Ils ne sont pas seuls et pourtant ils se sentent perdus.

A côté d’eux, devant, derrière, autour, environ quatre-vingts personnes. La troupe d’Ulysse n’en comptait pas autant.

Une hôtesse passait dans la travée. Ils échangèrent un sourire. Cela encouragea Henri, d’un naturel plutôt réservé, à l’arrêter pour lui poser une question :

— Est-ce que ce Boeing part toujours incomplet comme aujourd’hui ?

Elle se pencha vers lui en s’appuyant sur le dossier de son siège. Involontairement, il détailla son visage.

— Assez souvent, dit-elle. Aujourd’hui, nous avons seulement à bord deux groupes qui ne remplissent pas l’avion. L’un, des officiers de réserve. Je crois qu’il s’agit d’un club. L’un d’eux m’a confié que le thème de leur voyage était l’histoire militaire du Proche-Orient. Pour les autres, vous pouvez constater l’abondance du matériel photo et cinéma professionnels qu’ils transportent… Henri la coupa :

— Des journalistes. Ils participent au voyage présidentiel en Afrique du Sud ?

— En effet. Ils arriveront là-bas vingt-quatre heures avant le chef de l’Etat.

L’hôtesse sourit de nouveau et prit congé, laissant Henri retourner à ses pensées :

« La destinée réunit toujours les militaires et les journalistes dans certains lieux. Là où la marmite de la violence se trouve au point de débordement. Dieu sait si, dans ce Moyen-Orient les races, les peuples et les religions se sont rencontrés, brassés ou opposés. Les civilisations ont pris corps. On y côtoie le vingt et unième siècle, le Moyen Age, et la fin du Néolithique. D’une part, le commerce actif sans frontière s’y déploie suivant les règles d’un seul maître : l’argent. D’autre part, le fanatisme qui, en logique absolue, préfère détruire les richesses s’il le faut pour avoir raison à tout prix. Même sur notre propre petit destin à Marianne et à moi, cet Orient aura pesé. Il y a quelques jours encore nous pensions à Capri. Et puis, dans cette agence de voyages, cette fille nous a retournés sur nous-mêmes. Elle a parlé de reine de Saba, d’Egypte, de haut Nil, d’Ethiopie. Nous imaginions les sentiers d’amoureux dans l’île aux chèvres, et nous nous retrouvons ici dans ce monstre d’acier au milieu de militaires et de journalistes agités et bruyants. »

Il regarda Marianne. Les yeux fermés, bercés par l’imperceptible vibration de l’appareil. A quoi rêvait-elle ?

« Nous aspirions à une solitude secrète, douce, protégée, et nous voici au milieu de ces gens qui ne vont que là où il y aura toujours plaies et bosses ! Hommes d’aventures que le destin appelle comme acteurs ou témoins là où il fait rouler ses dés !

« Y a-t-il à bord quelque Ulysse visible ou invisible pour conduire tous ces gaillards au long du fil des Parques ? Connaîtront-ils la journée du retour ?

Viens, ô fille de Zeus, nous dire à nous aussi quelqu’un de ces exploits. »

Henri repassait cette magnifique apostrophe dans sa tête. Il voyait des silhouettes de femmes vêtues de noir, droites comme des I, figées, proférant ces mots éternels dans l’air bleu d’une colline de Grèce.

« Bleu comme ce ciel qui nous porte et que je vois à travers ce hublot. Je ne le distingue plus de la mer. »

Dans la carlingue, militaires et journalistes, dopés par les premiers cocktails de la matinée, offerts par les hôtesses, devenaient de plus en plus enjoués, mais Henri, lui, continuait à caresser les mots de l’Odyssée.

« Qu’elle est belle cette phrase ! Cette pensée, dans n’importe quelle langue, donne la même émotion à tous les hommes et toutes les femmes de la Terre ! »

Soudain, il repensa au visage de l’hôtesse. Pourquoi ? Il remarqua que le personnel de bord, assez nombreux et qui circulait sans cesse, portant un drink à l’un, un journal à l’autre, se croisait dans les travées du Boeing sans se parler, juste en échangeant des signes comme des gens qui connaissent à fond leur métier, et qui n’ont qu’un clin d’oeil à se faire pour travailler en équipe.

En les observant Henri pensa que la plupart devaient être des Méditerranéens ou plutôt des Orientaux. Peau basanée. Pas exactement basanée. Quelque chose qui tirerait vers le bleu comme certaines races africaines mais en beaucoup plus clair.

A côté de lui, mais de l’autre côté de la travée, son voisin fit signe à une hôtesse qui s’approcha aussitôt.

Il remarqua qu’elle possédait une sorte de grain de beauté, exactement entre les deux yeux comme l’autre jeune femme à qui il avait parlé.

Elle s’éloigna et revint après un court instant avec ce que Henri jugea être un jus de tomate ou, éventuellement, de fruit de la passion.

Le passager, sans doute charmé par le joli visage qui se penchait sur lui, prit le verre en remerciant, mais heurta le plateau que la jeune hôtesse avait sans doute trop rapidement retiré. Le liquide gicla sur l’accoudoir et dégoulina jusqu’au tapis.

Le passager fit un geste pour rattraper l’irrattrapable, mais la jeune femme, elle, contempla l’incident sans intervenir et sans paraître s’en inquiéter. Sans un mot elle attendait, debout, immobile.

A ce moment, Henri remarqua que sur le tapis le jus de tomate se coagulait très rapidement en une espèce de tissu plastique que bientôt, l’hôtesse se baissant, saisit par un bord, et qu’elle décolla aisément. Elle se releva en tenant le chiffon de jus au bout de la main, de la façon la plus gracieuse, petit doigt en l’air, et s’éloigna en jetant négligemment :

— Ce n’est rien. Je vous en rapporte un autre.

« Un autre quoi ? » pensa Henri et sans doute aussi le passager qui regardait s’éloigner la belle enfant avec les yeux d’un têtard qui voit passer une hirondelle.

Un deuxième jus de tomate ne tarda pas. L’homme prit le verre. L’hôtesse une fois repartie, il regarda le liquide rouge. Se sentant observé par son voisin, il jugea qu’il ne devait pas faillir et rassemblant toute son énergie, en affectant l’attitude la plus décontractée, il but. Puis il tourna la tête et fit à Henri un clin d’œil de satisfaction. N’y tenant plus, Henri dit à l’hôtesse :

— Puis-je avoir également un jus de… ?

Elle revint aussitôt avec un verre rempli d’un liquide rouge identique à celui du voisin. C’était à croire que le singulier nectar était préparé à l’avance dans l’officine des stewards.

Pendant ce temps, Marianne avait ouvert les yeux. Elle s’étirait.

— Oh ! J’étais véritablement assommée ce matin. C’est dur de se lever si tôt !

Henri tapota joyeusement sur la main de sa femme.

— Allons ! Tu as bien fait de te reposer. Veux-tu boire un jus de tomate maintenant ? Cela te ferait… du bien !

— Non. Cela ne me dit rien !

Elle plissa ses yeux rieurs.

— J’aimerais mieux un verre de Champagne.

— Ah ! Voilà une bonne idée. Une idée de luxe tout de même.

Marianne fit remarquer :

— Mais, chéri, c’est gratuit.

— Très juste. Je reconnais bien ton sens pratique.

Il fit signe à une des hôtesses.

— Mademoiselle, puis-je avoir un Champagne pour madame ?

— Tu sais, chérie, c’est bizarre. Cette fille me rappelle quelqu’un. Et puis, elle ressemble aussi à la première hôtesse que j’ai vue tout à l’heure.

Tout en causant, Marianne et Henri regardaient l’extrémité du couloir.

— Ça y est ! J’ai trouvé, elles ressemblent toutes les deux à la fille qui conduit notre groupe.

— Catherine ?

— Oui. Catherine. Elle et les hôtesses, on dirait une ribambelle de jumelles.

— Quand on parle du loup… La voici qui vient vers nous.

Catherine, toujours très en forme, venait s’enquérir du bien-être de ses clients.

— Etes-vous bien installés ? Avez-vous tout ce qu’il vous faut ?

Marianne avoua :

— Henri m’a commandé un verre de Champagne.

— Excellente idée. Quand on ne veut pas boire de whisky, le champagne c’est ce qui passe le mieux, Je vais m’assurer qu’on vous l’apporte rapidement.

Elle appela une hôtesse qui s’approcha aussitôt dans un réflexe d’obéissance tout à fait militaire.

— Mademoiselle, voulez-vous apporter un verre de champagne à madame.

Au bout d’une minute, Marianne reçut deux verres pétillants et dorés. Celui que Catherine lui tendit et l’autre qu’Henri avait commandé. Tous trois éclatèrent de rire et Catherine garda un verre pour trinquer avec le jeune couple. Henri, avec ostentation, mirait son jus de tomate, espérant une réaction qui ne tarda pas !

Le visage de Cat devint un peu plus sévère.

— Vous aimez le jus de tomate, monsieur Montand ? demanda-t-elle.

— Euh… oui ! Quelquefois il m’arrive d’en prendre quand je ne veux pas boire d’alcool.

En pinçant les lèvres, elle précisa :

— Celui-ci est assez particulier. Je ne sais pas si vous l’aimerez, mais vous verrez comme vous vous sentirez bien après.

— S’agit-il d’un médicament ?

— Non, plutôt un plaisir, mais un plaisir utile. Oh ! Je vous donnerai la recette plus tard, au cours du voyage.

Et elle prit congé.

Marianne s’étira puis déposa un baiser sur la joue de son mari et dit :

— Je n’ai pas dormi longtemps, tu sais. Mais j’ai trouvé le moyen de rêver, de rêver… A n’en plus finir. Je me trouvais loin, très loin. Nous étions déjà arrivés… je crois. Mais notre arrivée se faisait curieusement. Je ne sais comment l’expliquer. Nous nous trouvions sur un navire difficile à décrire. Il n’en existe pas comme ça. Du moins, je n’en connais pas.

Marianne se tut un instant et reprit brusquement :

— Imagine un bateau dans les airs.

Henri lui passa doucement la main sur le front.

— Oh ! Marianne, ma chérie ! Tu es encore fatiguée, je crois. Dors encore un peu.

— Non, je t’assure. D’ailleurs, je me plaisais à le visiter, ce bateau. Ce n’était pas désagréable mais très curieusement, je n’avais pas l’impression d’un voyage. Plus exactement, pas quelque chose qu’on aurait acheté dans une agence de voyages.

Cachés par les dossiers des fauteuils situés devant le jeune couple, une voix s’éleva qu’ils eurent tôt fait de reconnaître à son timbre nordique.

La tête d’Ursula apparut dans un sourire rayonnant de toutes ses dents et dans un français que l’on pardonne à une étrangère :

— Bonjour ! Oh ! Excusez de mêler votre conversation. Mais moi aussi je dors un peu depuis le départ et je rêve quelque chose comme vous, madame. Un navire… Je ne pourrais pas dire où il se trouvait.

Sans qu’ils s’en aperçoivent, Cat était revenue près de ses passagers. Elle les écoutait discrètement. Puis elle salua Ursula et lui demanda :

— Voulez-vous boire un jus de tomate, madame ?

Henri remarqua qu’elle proposait d’emblée la « tomate » et non pas le champagne.

Cat fit un signe, juste un signe à une hôtesse qui apporta très vite et comme par hasard… un jus de tomate.

Henri l’avait bien remarqué. Pas une parole échangée entre les deux filles et automatiquement c’est un jus de tomate qui arriva avant même qu’Ursula ait eu le temps de répondre.

Il regarda Cat. Le même grain de café entre les yeux. Elle ressemblait aux hôtesses et les hôtesses lui ressemblaient. Mais elle faisait en réalité plus sérieuse, plus impressionnante que ces jolies personnes qui avaient aussi moins de charme qu’elle.

Une très grande assurance qui la rendait fascinante, voilà ce qui faisait de Cat quelque chose de magique. On eût dit d’elle, comme d’une sorcière, qu’elle vous jetait un charme, le sien.

Plus Henri l’observait, plus il le sentait. Il repensa à Ulysse et à Circée.

Marianne demanda à Ursula :

— Où est votre mari ?

La jeune Nordique fit un signe du menton vers le fauteuil voisin et dit avec un petit sourire :

— Il est là. Mais… il dort.

Cat allait ouvrir la bouche pour dire quelque chose. Elle s’abstint. Mais tous avaient sans doute sur les lèvres la même envie de dire : « Il faut au moins ça pour qu’on ne l’entende pas ! »

Dès que Catherine fut repartie, Ursula remarqua :

— Elle est très efficace cette fille. On sent qu’elle connaît bien son job. Aucun désir des passagers ne lui échappe. D’ailleurs, vous voyez comme les hôtesses de vol lui obéissent ? Très curieux. Je ne pensais pas que l’agence de voyages ait une telle autorité sur le staff de bord.

Marianne acquiesçait.

— Oh oui ! Cette agence me paraît tout à fait valable, mais j’ai été vraiment surprise de l’examen médical auquel nous avons été soumis !

— Nous aussi !

— Je me demande vraiment en quoi il leur fallait savoir tous les détails qu’ils m’ont demandés !

Marianne rougissait. Ursula minaudait :

— Jusqu’au groupe sanguin… Je suis O Rhésus positif.

Henri s’exclama :

— Moi aussi ! D’ailleurs, c’est le plus répandu. Quarante pour cent de la population. Ma femme est AB. Plutôt rare.

— Tiens, Set aussi… Euh… Mon mari M. Settenberg.

— Qu’est-ce que ça veut dire, les groupes ? Ursula avait une spontanéité délicieuse.

Elle posa sa question en regardant Henri. C’est de lui qu’elle attendait la réponse et surtout… surtout, elle ne pouvait cacher sur son visage le plaisir qu’elle aurait à l’entendre donner cette réponse.

Comme une communication secrète, intuitive, qui n’aurait duré qu’un centième de seconde, entre son regard et celui d’Henri, un soupçon de connivence se glissa.

Sans que Marianne le remarque.

Sans qu’eux-mêmes en soient vraiment conscients.

Elle continuait :

— Vous savez, moi, je suis très directe. Je ne sais pas grand-chose mais j’aime bien savoir.

Henri reprit la balle au bond.

— C’est un petit peu compliqué. Je n’ai pas fait d’études de médecine. C’est simplement… il me semble… pour savoir si on peut donner du sang à quelqu’un ou bien en recevoir soi-même en cas d’opération…

Ursula se mit à rire.

— Ah ! Mais dites-moi. C’est gai ! Ça veut dire que l’agence prévoit un accident d’avion !

— Non. Mais enfin je suppose qu’il s’agit là d’une bonne précaution. Maintenant on demande le groupe sanguin pour beaucoup de choses. C’est une sorte de deuxième numéro de Sécurité sociale !

Le personnel de bord continuait à se déplacer activement entre les rangs. Par une démarche rapide et souple, il donnait l’impression de marcher sans effort. Ces filles, très adroites, se croisaient sans se toucher, les plateaux voltigeaient avec une aisance peu coutumière.

A aucun moment, elles ne s’adressaient la parole. Elles ne parlaient qu’aux passagers.

Maintenant, Henri en était sûr. Il en fit la remarque à sa femme et à Ursula qui, à leur tour, observèrent le manège :

— Oui, ils sont fabuleux. Quelle équipe soudée !

— Je suppose qu’ils ont une énorme habitude de travailler ensemble, dit le jeune homme. Avez-vous remarqué ? Bien que de taille moyenne, ces filles-là ont des membres qui paraissent relativement plus longs que les nôtres. Leur dextérité vient sans doute de là. Je pense que la compagnie les a choisies pour cela.

Il ajouta .

— Un physique de profession, en somme ?

Mais une remarque de Marianne les laissa tous trois songeurs :

— Leur accent ne permet pas de les rattacher à un pays déterminé. Leur apparence aussi reste sans comparaison avec aucun peuple particulier. Elles ressemblent à la fois à un tas de races et à aucune.

Pendant ce temps, dans l’avion, l’ambiance devenait très chaleureuse entre militaires et journalistes. Whisky, vodka-tonic, Américano, tout cela allait bon train si l’on peut dire !

Cependant quelques-uns reçurent des jus de tomate que, semble-t-il, ils n’avaient pas demandés.

Dans ce cas, l’hôtesse avec un sourire de couverture de Play-Boy insistait, et même les vieux officiers de réserve les plus durs à cuire se laissaient convaincre dans la promesse d’un whisky qui suivrait.

Henri guettait à travers le hublot. Il consulta sa montre. Cela faisait bien deux heures de vol depuis le départ.

— Nous devrions survoler les côtes d’Alexandrie. C’est curieux, le ciel se couvre. Je ne m’attendais pas à trouver de la brume ici.

Ursula, assise également près d’un hublot, imita son voisin et bientôt tous deux regardèrent la brume bleue qui enveloppait à la fois le ciel et la terre. Ils partageaient ce plaisir curieux de regarder sans voir et de laisser vagabonder l’esprit.

— Quand j’étais petite fille j’ai été élevée dans une propriété au nord de Stockholm, au bord du lac Malaren. Au printemps, et en automne le brouillard ne nous quittait pas. Je passais des heures, le nez au carreau. Ma tante disait souvent : « Ursula, qu’est-ce que tu fais, ma chérie ? Rien, tante Brigitta, je regarde. » Elle haussait les épaules et se tournait vers son mari : « Oh ! je trouve que cette enfant rêve trop ! » Mon oncle quittait un instant sa lecture, jetait un coup d’oeil pardessus ses lunettes. Il me contemplait en souriant et conseillait avec douceur : « Brigitta, laisse cette petite ! »

Henri reprit :

— Moi, dans mon enfance, j’aimais me promener sous la pluie. Vous savez, en marchant sous la pluie, on ne sait plus où l’on se trouve. C’est comme si on trottait dans les nuages.

Ursula écoutait Henri.

— Chez moi, en Suède, au printemps, quand les dernières plaques de neige fondent au soleil, il fait tout de suite très chaud…

Henri écoutait Ursula. Ses yeux se plissaient en signe de contentement. Il était en Suède, au printemps. Sous la neige il voyait les Schneeglocken…

— Vous allez cueillir les Schneeglocken…

— Oui. Comment le savez-vous ?

— Facile à deviner. Non ?

Ils se mirent à rire. Marianne les regarda et referma les yeux pour dormir encore un peu. Settenberg grogna, se remua et se mit à ronfler.

Alors Ursula et Henri replongèrent dans le brouillard.

Tout à coup le jeune homme fit un saut.

— Ursula ! Je viens de voir… Ce n’est pas possible ! Comme une maison qui passait très vite sur la côte. Plutôt… Devant laquelle notre avion passait très vite.

— Une maison blanche avec un toit vert. Un petit jardin rectangulaire bordé d’une haie. Des géraniums aux fenêtres ?

— Exactement ! Vous aussi ?

Entre la paroi de la carlingue et le dossier de son fauteuil, elle glissa sa main. Henri la saisit et continua :

— Je vois maintenant plusieurs maisons. Des gens qui vont à leur travail, des écoliers avec des cartables… Une église…

— Un cimetière !

— Une auberge !

— L’avion file maintenant le long d’une rue aux maisons basses, deux ou trois étages. Le soleil éclaire les façades !

— Il y a des géraniums à toutes les fenêtres…

 

*

* *

 

Ce fut comme un crissement d’abord, suivi d’un sifflement. Une toute petite secousse. Répétée. Puis une autre.

Chaque fois les passagers regardèrent vers les hublots. Etonnés, muets. Pas un cri. Pas un geste.

L’équipage se tenait debout à l’entrée de la cabine de pilotage. Il semblait indifférent à ce qui se passait. Une à une, les têtes s’inclinèrent sur les épaules. Les bras retombèrent sur les fauteuils, inertes. Les souffles se firent plus courts.

L’équipage impassible ne chercha même pas à saisir les masques à oxygène. Les jeunes femmes paraissaient respirer normalement. Respiraient-elles ?

Cela dura combien de temps ? De ces quatre-vingts têtes, aucune ne se souviendra de rien.

Sur les genoux d’Henri, le livre glissa, s’ouvrit en tombant au sol. Sur la page ouverte on aurait pu lire : C’est lui, le Fils d’En Haut qui raya de leur vie la journée du retour.

Et la main d’Henri s’était refermée sur la petite main d’Ursula.

 

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