Le Temps Des Autres

Chris Burger · Chapitre 6 sur 10

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Le Temps Des Autres

Chapitre VI

 

Ursula suivit le groupe pour une promenade désœuvrée le long des coursives d’Eon. Les Osiriens qui la croisaient lui faisaient un petit signe qu’elle jugea amical. Ils levaient l’index de la main gauche vers le ciel comme l’aurait fait un mandarin du céleste empire au bon vieux temps.

Pour meubler ses loisirs, elle cherchait à déchiffrer les jolies arabesques dessinées à certains points des couloirs et qui étaient en réalité des inscriptions en langue osirienne. Les cabines des passagers, disons les cellules des « hôtes obligés » portaient leur nom en écran cathodique et en caractères européens. Elle retrouva la sienne presque avant d’arriver au pôle sud d’Eon. Elle ouvrit la porte circulaire qui glissa le long de la paroi. Sur Eon toutes les portes étaient rondes pour des raisons de sécurité, étant donné qu’un vaisseau sidéral est amené à prendre brusquement n’importe quelle position. Il risque à ce moment de provoquer une gravitation passagère de forte intensité avec perte d’équilibre pour ses occupants.

Le revêtement plastique bleu ciel de la cabine donnait une agréable impression de confort à ses occupants. Des cavités épousant la forme du corps, pratiquées dans les parois, permettaient de se reposer sans risque de tomber suivant les positions de Eon. Les anciens vaisseaux osiriens se mouvaient constamment en rotation sur eux-mêmes. Cela possédait l’avantage de procurer une gravitation artificielle mais l’inconvénient de donner le mal de mer. Heureusement, il y a eu des progrès depuis !

Un hublot sur l’extérieur offrait le spectacle de l’infini. Un infini entre le noir et le bleu.

Face aux alvéoles de repos, sur la paroi opposée, un grand écran lumineux d’une brillance argentée.

Selon les heures et selon les ordres venant d’Osirium, il présentait des programmes de vision directe ou d’images conservées électroniquement.

Ursula s’installa et somnola quelques instants. Elle fut réveillée par une voix masculine venant de l’écran :

— Je m’appelle Moa. Ma voix convient à vous ? Moa chargé de traduction simultanée langue osirienne pour langue chaque passager. Donnez-moi instructions, je guiderai caméra-sonde sur images désirées. Si vous préférez, Moa prendra voix féminine, réglez, Moa vous prie, bouton avec dessins de « une bouche » !

Elle vit le bouton en question, mais trop fatiguée pour se déplacer elle renonça :

— Va pour une voix d’homme ! Après tout, les ordinateurs n’ont pas de sexe !

— Non, Moa, femme.

Ursula tressaillit. La voix continuait :

— Moa peut faire petit Moa. Moa femme !

Mais déjà une vue panoramique d’une très grande ville apparaissait sur l’écran. Ursula n’eut pas le temps de réagir. La voix commentait :

— Caméra-sonde en ce moment braquée vers Terre. Vous voyez actuellement ville Paris. Compresseur de temps permet d’observer votre planète comme immobile. En réalité faux, car rotation très rapide. Caméra-sonde peut modifier vision exactement comme installée sur satellite vingt mille kilomètres de distance Terre. Moa peut aussi capter toutes images émises par Terre en télévision. Pour faire, caméra-sonde saisit modulation de émetteur au sol. A Paris, temps égal vingt heures. Voici journal télévisé de émetteur W.R.K.2.

Sur le moment Ursula ne comprit pas.

— WRK2 ? Qu’est-ce que c’est ? Ah ! J’y suis ! Le bon vieux Antenne 2 dix ans après ! Guy Lux doit avoir pris un sacré coup de vieux.

Un journaliste avec une grande barbe blanche débitait tristement un texte.

Elle fit la grimace et lança :

— Ils ont vieilli ou bien la mode n’est plus aux play-boys ?

La voix de Moa reprenait :

— Vous, oubliez pas ! Temps passe vite sur Terre ! Déjà dix ans vous êtes partis pour petit voyage Ethiopie… Ethiopie… Ethiopie… Ethiopie.

C’était façon à lui de plaisanter ! Humour d’ordinateur…

Ursula se leva d’un bond et alla droit vers le miroir situé dans la petite salle de bains attenante à la cabine. Elle passa lentement ses mains sur son visage.

— Vraiment non ! Non ! Ouf ! Je n’ai pas changé !

Et elle revint s’allonger. Le journaliste barbu n’avait pas quitté l’écran.

— Quelle barbe ! Il n’a rien de plus gai à nous montrer ?

Elle bâilla.

Aussitôt Moa reprit :

— Nous excusons vous importuner. Nous débranchons votre cellule. Nous reviendrons plus tard !

Ursula bondit sur sa couche et s’exclama :

— Ça alors ! Il y a des trous dans le mur et des micros sous le tapis !

Mais tout était déjà revenu calme. L’écran éteint.

Elle décida d’aller voir dehors s’il y avait du nouveau.

 

*

* *

 

Pas mal de journalistes parcouraient les coursives et s’amusaient comme des petits fous avec les chaussures antigravitation et les transrouleurs.

Un petit homme d’une soixantaine d’années, moustachu, poivre et sel, portant beau, salua Ursula.

— Général Mechter !

— Bonjour, dit la Suédoise.

— Quelle aventure, mademoiselle. En trente ans de service, l’armée du Rhin, l’Indochine, l’Algérie. J’en ai vu, croyez-moi, mais ce voyage en Ethiopie rejoint vraiment le roman de fiction !

— Pour ma part, je commence à être un peu abrutie. Je me laisse glisser. Tous ces Osiriens ont l’air bien gentils mais que veulent-ils exactement de nous ?

— Oui, que veulent-ils ? Pour l’instant, ils sont tout miel, mais c’est pour mieux nous démobiliser. Vous savez, moi, je sais ce que c’est. J’ai fait de la guerre psychologique. Ils veulent nous retirer nos réflexes d’autodéfense !

— De toute façon, ils ont pu le faire sans que nous le sachions quand nous étions endormis sous le contrôle de leurs appareils !

— Quel est le rôle de cette Catherine ?

— Karett ?

— Oui, elle a changé de nom. Ils l’ont nommée Conseillère à vie. Sans doute parce qu’elle a réussi une bonne prise avec nous. C’est nous qui avons cousu ses galons !

— En tout cas ces Osiriens sont très forts. Par exemple, avez-vous déjà essayé les appareils de télévision ? Celui de ma cellule est assez extraordinaire. Il s’éteint tout seul quand il constate que les spectateurs sont fatigués du programme.

— Vous plaisantez !

— Vous ne me croyez pas ? Alors, général, venez dans ma cabine.

Aussitôt proposé, aussitôt accepté, le général ne se fit pas prier deux fois. Il se rappelait peut-être quelque fredaine de jeunesse qui avait commencé de cette façon au cours d’une croisière. Mais, pour l’heure, l’ambiance d’inquiétude qui régnait parmi les Terriens embarqués sur Eon ne se prêtait guère à la bagatelle.

Ils s’installèrent dans les alvéoles face à l’écran.

— C’est une caméra-sonde qui prend directement la Terre… Elle s’appelle…

Elle fut interrompue par la voix de Moa. Elle imagina qu’il se mettait en route automatiquement quand la cellule était occupée.

Le général fronça les sourcils.

— Ma parole, « ils » savent que nous sommes là ! Si… au moins « ils » étaient capables de me donner des nouvelles de ma famille…

Ursula réfléchit puis dit :

— Après tout, ce n’est pas impossible. Où habite votre famille ?

— Paris.

— Vous sauriez retrouver la rue sur un plan de la ville ?

— Evidemment. Qui sait lire une carte d’état-major ?… Mais ici, il n’y a pas de plan de Paris.

— Non, mais il y a mieux. Vous allez voir. Moa ! M’entends-tu ?

— Moa écoute.

Cette fois le général ne bougeait plus d’un poil.

Ursula demanda :

— Peux-tu retrouver la ville de Paris que tu avais tout à l’heure ?

Moa peut.

— Peux-tu dans cette ville retrouver… ? Elle se tourna vers Mechter et lui demanda :

— Quelle est l’adresse ?

— Trente-six avenue Kléber, dans le seizième.

L’ordinateur répétait déjà :

— Ante-six avenue K-héber !

Sur l’écran, la vue panoramique de la capitale se précisait en dessins géométriques lumineux. Dans beaucoup d’endroits, des accumulations de points rouges.

Le générai toussota puis murmura :

— Hum ! Hum ! Des encombrements. Quelle heure est-il à Paris ?

Sans s’en rendre compte, il entrait dans le jeu de l’ordinateur qui répondit du tac au tac :

— Vingt et une heures !

Ursula vit que ses moustaches avaient frémi. Même dans les états-majors des nations les plus avancées, on n’a pas encore l’habitude de converser avec des Moa.

Mais une voix, très terrienne celle-là, annonçait :

— Quelques nouvelles de Paris. Sur le boulevard périphérique, des dispositions spéciales viennent d’être prises en faveur des voitures volantes…

L’honorable militaire eut cette fois une sorte de convulsion. Une vision vraiment inédite s’offrit.

Une voiture d’aspect à peu près classique mais dont le dessous était parfaitement lisse et les roues rétractables, volait au-dessus des autres à quelques dizaines de mètres. On distinguait à bord quatre passagers. Le conducteur disposait d’un volant palonnier tout à fait comparable à celui des avions. D’autres la suivaient ou la doublaient mais toujours par-dessus, jamais par-dessous. C’était le code.

Dans l’autre sens à gauche, un flot de points lumineux passait très rapidement.

Le journaliste poursuivait :

— En cas de panne, il est désormais admis que les véhicules volants pourraient se poser sur les toitures des immeubles. Mais, bien entendu, ils auront à supporter les frais de réparations de tout dommage ou privation de jouissance qu’ils provoqueraient…

— Ce ne sont pas des informations mais plutôt un film de science-fiction !

Quelle blague ! Un canular d’aspirant de Saint-Cyr !

Ursula saisit respectueusement le général par sa manche droite.

— Général ! Général ! Ecoutez… Il y a un petit détail… Laissez-nous vous expliquer…

Mais rien n’y faisait.

— Expliquer quoi ? Elle est bien bonne ! Il ne faut pas me prendre pour un imbécile !

Puis il remarqua :

— Pourtant voici la place de l’Etoile. L’avenue Kléber conduit au Trocadéro qui doit être facile à repérer… Voyons… Ah ! Nous y sommes !

— Moa arrêter ?

Ursula répondit :

— Oui, ne bouge plus. Général. Pouvez-vous reconnaître l’immeuble où habite votre famille ?

— Certainement. Il fait l’angle de deux rues… Il y a la rue Chris Burger… C’est la maison qui est à gauche en haut de l’écran… Si nous pouvions nous centrer et nous rapprocher.

— Tu entends Moa ?

Moa ne répondit rien mais déjà l’image de l’immeuble en angle aigu grossissait…

— Quel étage ?

— Troisième.

— Tu entends, Moa ?

Et au niveau du troisième étage, la caméra-sonde plongea à travers une fenêtre garnie de plantes vertes.

— Oh ! le salon d’hiver ! s’écria Mechter.

Cette fois, le général et Ursula voyaient comme s’ils se trouvaient au milieu de ce salon. Des personnages apparurent.

— Ciel ! Ma fille ! Que lui est-il arrivé ?

Mechter était devenu comme fou. Il s’agitait sur son fauteuil en proie à une terreur panique. Ursula le tenait toujours par le bras.

— Général ! Soyez calme ! Il faut que je vous explique…

Sur l’écran, paraissait une femme d’une cinquantaine d’années aux cheveux argentés. Le visage marqué de fines rides. Elle ressemblait à son père. Un homme jeune entra dans la pièce, vint la rejoindre et l’embrassa.

— Gilbert ! Mon petit-fils ! Comment est-ce possible ? Il n’a que trois ans. Ma fille… vingt-deux ans !

Ursula dit doucement :

— Plus de vingt ans ont passé. Vous comprenez… Vingt ans au moins… Je ne peux pas vous dire pourquoi, mais Karett nous a prévenus. Il faut me croire !

A droite de la porte d’entrée du salon, une longue table de marbre couverte d’objets. Des cadres, des photos. L’une, plus grande que les autres, avait une place d’honneur et était ornée d’un crêpe noir.

— Ma photo ! Il me croit… mo… mo… mort !

Cette fois Mechter retomba sans force sur son siège. Ursula le regardait, ne sachant trop quoi faire. Le regard du malheureux était fixe. Tout à coup, elle eut le sentiment de l’irréparable.

— Général ! Général !

Elle le secouait. Puis elle se leva d’un bond pour aller chercher du secours. Derrière l’écran la voix de Moa résonnait :

— Avec Moa, homme pas tout voir. Homme faible. Homme mort… Mort ! Demander d’abord Karett… Demander d’abord Karett… Conseiller Karett dira… dira…

 

*

* *

 

Le général Mechter fut transporté dans le cabinet de consultation d’Eva. En présence de Karett l’examen fut rapide. Le diagnostic ne présentait pas de difficultés. Arrêt du cœur. Une radiographie très précise révéla que l’aorte et l’ensemble des artères étaient dans un piteux état.

Mais Karett se sentait malgré tout responsable de cette affaire et il lui fallait de toute façon avertir Epha. Elle remonta au poste de commandement et demanda la liaison avec le Conseil Suprême d’Osirium. Epha venait de terminer la conférence avec ses collègues. Il apparut sur l’écran et demanda :

— Qu’y a-t-il, Karett ?

— Un passager, le général Mechter, vient de mourir.

— Que s’est-il passé ? Est-ce une mort naturelle ?

— Oui. Il s’agissait d’un cardiaque, mais il faut que je dise que l’accident s’est produit au cours d’une séance avec Moa.

— Voulez-vous me faire reproduire cette séance ?

Karett fit signe à Véchera qui établit la communication avec l’ordinateur.

Après qu’Epha eut assisté à toute la séance depuis l’entrée d’Ursula jusqu’à l’attaque de Mechter, il posa d’un ton un peu nerveux la question :

— Comment se fait-il que Moa ait pu avoir des contacts non contrôlés avec les passagers dès le premier jour sans qu’ils aient subi l’entraînement nécessaire ?

— Sa programmation est restée libre comme elle l’est toujours à bord d’Eon. Lors de l’arrivée des Terriens j’ai omis d’interroger Eva à ce sujet.

— C’est une faute. Un Conseiller doit tout prévoir. Mais Moa, lui, savait ! Il est construit pour savoir à qui il s’adresse. Entends-tu, Moa ?

Pas de réponse. Un ordinateur coupable est aussi muet qu’un enfant pris sur le fait.

— Moa, si tu ne veux pas répondre tu montres ton incompétence.

Epha connaissait la psychologie de Moa. Il avait touché le tendon d’Achille des ordinateurs hors classe comme Moa. Le mot incompétence correspond à une longueur d’onde terrible pour Moa. Dès que la voix d’un Osirien l’a prononcé, Moa entre immédiatement en transe. Ses circuits tremblent comme les nerfs d’un Terrien en colère. Ses mémoires se mettent en branle pour lui rappeler la somme énorme de ses connaissances auprès desquelles, l’Osirien le plus intelligent paraît comme un arriéré mental ; ses réflexes moteurs font monter en lui un orgueil diabolique. Il est sur le point de déclencher ses armes secrètes contre celui qui ose le traiter d’incompétent.

Mais aujourd’hui celui-là c’est Epha, son maître, et comme un lion terrible se calmerait après avoir rugit trois fois et viendrait se coucher aux pieds du dompteur, Moa se soumit après avoir lancé des éclairs sur l’écran de réception situé devant Karett et devant Epha.

L’écran devint rose. Moa était calmé. Epha reprit alors :

— Quand les Terriens sont arrivés sur Eon, ils étaient sans conscience. Nous les avons placés sous ton monitoring, Moa ! Tu as eu tout le loisir d’analyser leur structure biologique, nerveuse et psychique. Tu possèdes maintenant une fiche complète sur chacun d’eux. Tu savais donc que le général Mechter était cardiaque. Il ne pouvait supporter le choc en réalisant que vingt ans venaient de passer sur Terre pendant qu’il s’écoulait un jour sur Eon.

— Moa savait mais Ursula commandait Moa.

Epha fronça les sourcils et demanda :

— Ursula fait partie du groupe ?

— Une jeune Suédoise du groupe.

— Je suppose qu’elle est jolie ?

— C’est exact.

— Moa est sensible à la beauté. Veuillez prendre immédiatement des dispositions pour que les Terriens ne puissent plus entrer en contact avec Moa sans votre intervention. D’accord, Conseiller Karett ?

— D’accord, Conseiller Epha.

— Qu’allez-vous faire du corps du général et de celui du journaliste ?

— Je vais d’abord consulter les Terriens.

— Bien. Je vous laisse.

Quand Karett sortit de la cabine de commandement, plusieurs militaires l’attendaient ainsi que Henri, Marianne, Ursula et Settenberg, pour régler ce délicat problème.

— Nous voulons vous parler de l’inhumation… Enfin, la disposition du corps de nos camarades. Les usages de la navigation interplanétaire prévoient de tels cas ?

— Oui, dit Karett. Le corps est mis dans une capsule qui est larguée dans l’espace et qui dérivera lentement jusqu’au moment où un astéroïde la frappera et la détruira en faisant éclater ce corps en dix mille morceaux. Quelquefois, au contraire, la capsule est appelée par la gravitation d’une étoile et elle brûle aussitôt. Pour cette raison nous avons pris l’habitude sur nos vaisseaux osiriens intersidéraux de désintégrer les camarades qui nous quittent.

La proposition fut acceptée et les corps de Mechter et du journaliste furent désintégrés après une courte prière qui rassembla tous les passagers. On les plaça dans ce qui ressemblait à un four. Après un éclair d’une seconde, il ne resta absolument rien de visible.

Aux demandes d’explications, Karett répondit qu’ils étaient revenus à l’état atomique donc forcément gazeux, carbone, hydrogène, oxygène, azote. Aucune fumée. Aucune odeur.

 

*

* *

 

Après la cérémonie, la curiosité reprit ses droits. Les questions fusèrent tandis que le groupe entourait Karett :

— Il paraît que les terminaux de l’ordinateur dans les cabines ont été coupés ?

— Pourquoi votre ordinateur s’appelle-t-il Moa ?

— Est-ce vrai qu’il possède l’intelligence ?

— Il peut nous observer même si nous ne le voyons pas ?

— Est-ce que… moi qui ne suis pas cardiaque, j’aurai le droit de parler avec Moa ?

Un journaliste dit :

— Après tout, nous sommes peut-être en train de rêver que nous voyageons au-delà du système solaire et puis demain matin nous allons nous réveiller en Ethiopie…

Un autre sur un ton de plaisanterie.

— Moi, je crois que nous sommes tous morts. Alors, les gars, profitons-en. On n’est pas si mal ici. Ce n’est ni l’enfer, ni le paradis, mais ça pourrait l’être.

Et il regarda du côté des femmes.

Karett aperçut Henri et se dirigea vers lui, en lui tendant sa main qu’il accepta.

— Excusez-moi ; vous m’avez fait peur…

— C’est à moi de m’excuser, mais croyez-moi, nous aurions davantage confiance en vous si vous n’aviez pas toujours l’air de nous cacher quelque chose.

— Henri ! Si à l’agence de voyages je vous avais révélé où vous vous trouvez en ce moment, vous m’auriez prise pour une folle et vous seriez reparti avec Marianne.

Il lui dit à l’oreille :

— A ce propos, est-ce que je pourrais vous parler à l’écart ?

Karett le prit par le bras et ils s’éloignèrent des autres.

— Voilà, commença Henri. En me réveillant sur ce vaisseau, je ne me souvenais plus de ce qui s’était passé sur l’avion au dernier moment…

« Cela, ce n’est pas très grave. Ce qui me trouble davantage c’est Marianne ou plutôt ce que moi je suis par rapport à Marianne. Certes, je me souviens bien que nous venions de nous marier et que nous partions pour l’Ethiopie en voyage de noces et…

Il hésita puis reprit.

— Aujourd’hui, je suis tombé amoureux d’Ursula sans savoir ni pourquoi, ni comment. Mais je reste persuadé que vous y êtes pour quelque chose…

— Pas moi, mais ceux qui ont décidé l’opération Terre Future. C’est vrai.

— Ce qui est encore plus troublant c’est qu’on ne peut pas aimer sous la contrainte. L’amour représente peut-être la seule chose qui restera libre quoi qu’il arrive sur n’importe quelle planète. Je suis sûr d’avoir décidé de moi-même d’aller vers Ursula.

— Oui, c’est normal.

— Mais je suis sûr que Marianne n’en éprouve aucune peine. Tout se passe comme si nous n’avions rien été l’un pour l’autre.

— Croyez-moi, ne cherchez pas à analyser. Ne vous torturez pas. Laissez faire le destin. Vous êtes heureux, c’est le principal. Et je peux vous garantir que Marianne sera heureuse aussi.

Sur cette promesse, Henri courut rejoindre Ursula. Il se sentait tout de même libéré d’un poids. Il la regarda, lui prit les mains.

— Ursula ! C’est extraordinaire ! Nous allons nous aimer ! s’exclama-t-il.

Il disait cela simplement. La chose la plus naturelle du monde sur n’importe quelle planète avec les mots les plus naturels dans toutes les langues.

— Venez !

La cellule d’Henri se trouvait au pôle nord du vaisseau. Le couple y parvint rapidement.

Suivant les instructions de Karett, l’écran restait vide d’image. Ils le regardèrent une fraction de secondes avant de s’enlacer. Ursula dit en riant :

— Peut-être qu’il nous regarde ?

— Qui ? Moa ? Je suis jaloux. Il paraît qu’il est amoureux de vous au point de vous avoir obéi et d’avoir reçu les reproches d’Epha ?

— Moi ! je le vois plutôt comme mon frère. C’est à lui qu’il faut demander… ma main !

Et puis la suite se devine facilement.

Pendant ce temps sur l’écran, il y eut comme un léger murmure qui passa.

Est-ce que par hasard Moa se réjouissait ?

 

*

* *

 

Settenberg avait repris le dessus et se sentait tout à fait le pied osirien. Il était toujours aussi encombrant par le geste comme par la parole. Il ne manquait qu’un seul détail à sa physionomie habituelle : le cigare. Pour deux raisons. La première réside dans le fait que les Osiriens ne fument pas, qu’ils n’aiment pas que l’on fume chez eux, qu’ils ne comprennent pas cette nauséabonde habitude terrienne. La deuxième : que le rythme de respiration extrêmement lent de leur planète ne se prête pas du tout à la distillation de l’herbe à Nicot.

Mais une autre raison encore est apparue tout simplement quand quelqu’un a fait remarquer à Settenberg qu’il ne fumait pas. Il a froncé les sourcils. Il a porté la main à sa bouche. Il a dit :

— Tiens, je ne m’en étais pas aperçu ! Est-ce que par hasard la cure de sommeil dont nous sortons comportait aussi une cure de désintoxication ?

Et puis il ajouta plus bas :

— J’espère qu’il n’y aura pas de supplément à payer. Avec les agences, on ne sait jamais…

Mais Karett avait toujours une oreille qui traînait. Elle surgit soudain derrière le banquier.

— Vous n’êtes pas… vous n’êtes plus un touriste. Désormais tout sera gratuit. Plus de suppléments. Plus de taxes. Plus de pourboires.

Au lieu de le rassurer, cette aménité soudaine de la part de sa tête de Turc de Karett le rendit soupçonneux.

— Et pourquoi, je vous prie, cette soudaine générosité ?

— Sur Osirium et sur ses vaisseaux, il n’est jamais question d’argent. Nous laissons cela aux planètes sous-développées.

Quand on a consacré cinquante ans de sa vie au banking business, c’est dur à entendre et à avaler.

Settenberg avait à la fois froid dans le dos et chaud aux tempes. Il commença par étouffer :

— Je… je… je voudrais bien… savoir… co… comment vous vous y prenez ?

— Si rien ne coûte rien alors tout le monde chez vous vit sans rien faire.

Un cercle s’était formé autour du gros homme et de Karett. Quelqu’un lança :

— Alors, tout le monde est banquier !

— Oui, dit l’Osirienne. C’est un peu cela. Tout ce qui est utile est produit. Il y en a pour tout le monde.

— Si je veux avoir quatre télés et sept voitures…

— Vous pouvez, mais vous serez ridicule et vous perdrez vite l’estime de vos concitoyens.

—Je m’en fous et si je veux avoir tous les jours du caviar…

—Oui, et vous pouvez ajouter la louche et la liste de tout ce qui coûte plus de cent francs la portion chez Lasserre ou chez Maxim’s.

— Je vous vois venir. Vous vous dites que je serai vite malade ?…

— Exactement.

Devant la tournure que prenait la conversation, Settenberg intervint pour défendre l’image de marque des banquiers.

— Ne croyez pas, monsieur, que sur Terre les banquiers peuvent se payer n’importe quoi… Il y a, hélas, les prélèvements exceptionnels.

Mais une franche rigolade couvrit sa voix. Plus il criait, plus les autres riaient.

Marianne l’avait rejoint et essayait de le calmer. Elle le tira par sa manche à l’écart de la foule.

Ils commencèrent une promenade de détente, s’arrêtant de temps à autre pour regarder à travers les hublots des coursives.

Settenberg se montrait bien difficile à contenter.

— Le ciel toujours bleu ! Cela devient monotone !

Marianne observait attentivement le curieux homme comme les femmes savent le faire.

— Eon ressemble plus à une ville souterraine qu’à un bateau. Regardez ! Les Osiriens circulent sans jamais regarder par les hublots. Dès qu’ils veulent voir quelque chose, ils se précipitent sur des écrans.

Tout à coup le banquier marqua le pas et se mit à rire :

— Vous ne trouvez pas que c’est drôle ?

— Quoi ?

— Nous nous baladons tous les deux tranquillement sans nous occuper de ceux qui ne s’occupent plus de nous !

Marianne sembla gênée.

— Allons ! Allons ! Petite Marianne. Pour être franc Ursula commençait à me fatiguer. Avec elle les promenades se limitaient à la rue de la Paix et les lectures à celles du catalogue de chez Van Cleef.

Et il mit sa grosse patte sur la petite main de Marianne qui rit aussi de bon cœur.

— C’est drôle, tout se passe comme dans un rêve. Je ne sais pas pourquoi… je suis heureuse.

Settenberg la prit par l’épaule.

— Et puis vous êtes majeure et moi aussi. Ils arrivaient à hauteur de sa cabine. De loin, Karett les suivit un instant du regard, puis elle s’éloigna. Settenberg s’effaça pour laisser entrer Marianne. Si Ursula avait vu la scène, elle aurait bien ri. Le gros homme n’avait guère l’habitude jusqu’à présent de passer derrière quelqu’un, fût-ce une femme ! Il regarda du côté de l’écran de l’ordinateur et demanda :

— Il paraît qu’on n’a pas le droit de s’en servir sans l’autorisation de Karett ?

— Oui, à cause de la mort du général.

— Je ne vois pas pourquoi ? C’est qu’il devait mourir.

— Vous êtes fataliste ?

— Pas forcément, mais je ne cherche pas toujours à tout expliquer comme le font les marchands de sciences.

— Quels marchands ?

— Les savants, les chercheurs, les professeurs. Je ne comprends pas bien à quoi ils servent… Enfin, je suis peut-être idiot, mais…

Il porta la main sur son cœur à l’emplacement du portefeuille.

— Je suis riche… Enfin, j’étais riche, car ici l’argent n’a plus cours. C’est dommage.

Marianne enchaîna :

— Pour moi, c’est plutôt une chance parce que du côté finance je n’ai que mes appointements de secrétaire…

— Avec moi vous aurez tout ce que vous voulez… Bien sûr, quand nous serons revenus sur Terre !

Elle sourit gentiment.

— Ne prenez pas en mal ce que je vais vous dire, mais ce qui compte pour les femmes de ma génération ce n’est pas l’argent que les hommes leur donnent mais bien celui qu’elles gagnent elles-mêmes.

Settenberg haussa les épaules et lança :

— On dit ça… Enfin… comme vous voulez…

Puis il revint vers l’écran et continua :

— Je me demande quel programme on peut recevoir sur ce truc ?

— Il faut demander à Karett. Je vais l’appeler sur l’interphone !

Elle appuya sur un bouton placé dans la cloison à côté d’un petit haut-parleur.

Elle attendit quelques instants, puis une voix féminine se présenta :

— Vechera. J’écoute. Vous êtes la cellule Settenberg. Que désirez-vous ?

— Ici c’est Marianne. Nous voudrions utiliser l’écran terminal de l’ordinateur.

— Oui. Pourquoi ?

Marianne fit signe à Settenberg qui n’hésita pas sur le choix de sa question :

— Je voudrais savoir ce qu’est devenue ma banque. Je parie que votre engin va sécher… Ah ! Ah !

Impertubablement l’Osirienne répondit :

— Vechera transmettra votre demande au Conseiller Karett qui ne se trouve pas en ce moment au poste de commandement.

Puis elle coupa la communication.

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