Le Temps Des Autres

Chris Burger · Chapitre 10 sur 10

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Le Temps Des Autres

Chapitre X

 

 

Les Marsiliens et leurs alliés répondirent au bout de quelques minutes :

— Notre navire contrôlera le retour des Terriens sur leur planète. Nous exigeons. Premièrement, que la liste des passagers nous soit immédiatement télévisée sur le registre de bord. Deuxièmement, que le passager correspondant à chaque nom soit présenté en même temps sur l’écran. Troisièmement, une caméra réglée sur notre longueur d’onde sera disposée à l’intérieur du navire terrien, le Boeing, que vous détenez sur Eon. Le départ vers la Terre de votre astronef doit se faire sans délai. Combien faut-il d’heures pour le reconditionnement aux conditions terriennes ?

Karett donna des ordres pour que chacun reprît place dans sa cabine. Elle fit téléviser vers les Marsiliens, par Vechera, le registre de bord où figurait la liste du charter, ainsi que la photographie de chaque voyageur. Eon vira de bord et reprit le chemin du système solaire. Les monstres de pierres s’étaient retirés et à courte distance le navire marsilien suivait les Osiriens à la trace.

Il s’agissait maintenant d’organiser le retour.

Le Boeing était resté à bord. Les Osiriens avaient donc prévu toute éventualité, même l’échec, de la mission. Quant aux Terriens, ils avaient vu juste. En restant unis, ils représentaient une valeur d’échange qu’aucun adversaire, osiriens et marsiliens, n’aurait voulu détruire. Les Marsiliens par dépit, les Osiriens par sagesse préféreraient rendre les cobayes (ou les prototypes) à leur astéroïde d’origine. Pendant ce temps, qu’était devenue la petite planète bleue ? Chez elle, près d’un siècle avait passé !

Karett avait reçu carte blanche d’Epha pour sortir Eon et sa cargaison humaine d’un très mauvais pas. Il fallait maintenant, pour la liquidation de l’opération, reprendre contact avec le grand Conseil d’Osirium.

Pendant que les Terriens étaient retenus dans leurs cabines et subissaient l’opération inverse de celle de leur arrivée sur Eon, Karett, Eva, Vechera, Chotorn et l’équipage se réunirent au poste de commandement sous la présidence télévisée de Epha.

Pour commencer, une question brûlait toutes les lèvres : Comment l’ennemi avait-il eu connaissance de l’expédition sur la Terre ? Y avait-il un espion à bord d’Eon ?

Chacun commençait à regarder son voisin.

Epha expliqua :

— Rassurez-vous. Aucun de vous n’a trahi. Mais il y a certainement, parmi vos voyageurs, quelqu’un ou quelques-uns qui intéressent les Herculaniens ou les autres. Il est probablement venu de Marsiliou ou d’Ouranie ou d’Herculanum sur Terre il y a quelques années, de la même façon que Karett venait de chez nous. Depuis, il n’a cessé d’être en contact avec ses origines sans doute par des moyens psychiques.

« Ces contacts sont probablement inconscients. Vous savez également que si nous disposons là-bas d’une petite colonie d’Osiriens, nous avons tout lieu de penser que nos adversaires en ont autant.

« Tous ces Terriens ont oublié leurs origines, mais leur inconscient reste en communication avec elles. Chez nous cela s’opère d’une façon scientifique mais chez Marsiliou ce sont les sorciers qui ont cette responsabilité. Quand nous avons enlevé les Terriens, les sorciers l’ont vu et ils ont donné l’alerte. »

Chotorn demanda :

— Comment est-ce possible ?

Epha poursuivit :

— Quand vous avez capturé le Boeing, une certaine émotion s’est emparée des Terriens avant qu’ils ne s’évanouissent. Les sorciers marsiliens ont ressenti ce flux anormal. Le Conseil de Marsiliou alerté a lancé ses navires vers le système solaire et Eon a dû être repéré à ce moment. Mais, parlons maintenant de ce que vous allez faire. L’avion est-il en état d’être lâché au-dessus de la Terre ?

Chotorn fit un geste affirmatif. Karett intervint :

— Mais sur cette planète, depuis notre départ, les choses ont bien changé. Tout est bouleversé. Nous ne sommes pas sûrs de pouvoir repartir. Avec la vitesse de vieillissement que nous subissons là-bas nous y mourrons certainement. Est-ce la volonté du Grand Conseil ?

Epha leva les mains en signe amical.

— Non, Karett. J’ai réfléchi à ce problème. Eon se rapprochera de la Terre sur sa face nocturne ; il descendra à environ quarante mille pieds et lâchera le Boeing avec notre équipage et les passagers. L’avion à son tour descendra à trois mille pieds et vous larguerez les Terriens. Ensuite vous, les Osiriens, vous referez la manœuvre inverse pour revenir sur Eon avec l’avion et ce sera le retour sur Osirium. La caméra contrôlera le départ de chaque Terrien de la carlingue, Marsiliou aura donc satisfaction. Quant aux Terriens… ils verront bien où en est leur planète !

Il hésita.

— Je ne peux pas vous en dire plus. Nous sommes écoutés. Sachez seulement que la mission a quand même réussi. Bonne chance à tous ! Bonne chance !

L’écran une fois éteint et les micros coupés, les visages se tournèrent vers Karett pour lui demander :

— Qu’est-ce qu’Epha a voulu dire ?

Elle sourit et répondit :

— Il est trop tôt pour en parler. Attendons d’être sûrs que les voyageurs regagnent leur planète.

 

*

* *

C’est avec joie que les Terriens se réveillèrent dans le Boeing où ils avaient été transportés inconscients. Ils avaient repris leurs habits de touristes ordinaires. Le moral redevenait bon.

Quand Karett demanda d’attacher les ceintures, ce fut une franche rigolade. Ils en avaient vu d’autres.

— Y aura-t-il un supplément à payer au retour ? demanda Marianne.

Le bruit courait maintenant qu’il y avait des ex-Herculaniens à bord. Chacun regardait son voisin pour déceler une ressemblance avec le portrait de brutes qu’en avait fait Karett.

Beaucoup de gens se retournaient sur Settenberg qui commençait à froncer les sourcils.

Bien calé dans son fauteuil, Marianne à son côté, en fouillant dans la poche de son veston, il retrouva un magnifique cigare. Il l’alluma lentement, majestueusement, tira une longue bouffée. Au milieu de la fumée grise, tel un Jupiter au-dessus de son nuage, il tonna :

— Et après ? Qu’est-ce que vous dites, vous autres ? Oui. Je suis ouranien ou marsilien ou herculanien, et quoi encore ? Quand j’étais sur la Terre, je faisais mon boulot comme tout le monde. Je mangeais, je buvais, j’aimais comme vous…

Il désignait un militaire parmi d’autres.

— Ou comme vous. Vous me regardez maintenant, et pourtant je n’ai pas changé de visage. Qu’est-ce que ça veut dire être chinois, herculanien ou marsilien ? De toute façon, nous ne resterons pas ce que nous sommes. Quand nous faisons des enfants, ils arrivent sur Terre chaque fois un peu différents de nous. Il y a des enfants de Bretons qui ressemblent à des Hébreux. Alors figurez-vous que vos gosses aussi seront peut-être des Herculaniens ou des Osiriens, que cela vous fasse plaisir ou pas ! Dans ce voyage que nous venons de faire, j’espère que vous avez au moins appris ça !

— C’est vrai, reprit Henri. Il a raison. Par exemple, les enfants ne sont pas forcément du même type humain que leurs parents et souvent ils ne ressemblent ni à l’un, ni à l’autre.

Les conversations s’engagèrent sur les paroles de Set.

Il y avait les pour et les contre. Tout cela commençait à ressembler terriblement à la Terre.

Ursula les regardait tristement, puis elle dit à Henri :

— Dans quelques heures, nous allons redescendre sur la Terre et nous ne savons pas ce qui nous attend. Dans les derniers jours passés sur Eon les programmes retransmis par Moa nous ont été interdits. Pour quelle raison ? Ceux-là, pendant qu’ils discutent, ils n’y pensent pas ! Ils ont raison.

Elle prit la main d’Henri et murmura :

— Tu sais, chéri, moi je pense trop. Quand j’étais petite, l’oncle et la tante qui m’ont élevée disaient que je ferais une savante. J’étais contente parce que je ne savais pas ce que c’était. Aujourd’hui, nos compagnons de voyage sont heureux parce qu’ils ne savent pas ce qui va arriver. Pourtant, je suis heureuse aussi et moi, je sais ce qui va arriver…

Elle se mit à rire avec son compagnon. Henri posa doucement la main sur le ventre d’Ursula :

— Quand elle naîtra… quand il naîtra, rectifia-t-elle !

— Si tu veux, quand ils naîtront…

Et ils reprirent leur rire qui intrigua Set et Marianne, placés derrière eux. Quand Ursula en eut donné la raison, ils furent quatre à partager la même joie.

Marianne avait les mêmes espérances. Karett s’était approchée d’eux.

— Alors ? Heureuses ? Vous savez que je suis venue au monde de la même façon.

— Je m’en doute, dit Set ironique, avec une mère ?

—Non, Set, j’ai été engendrée sur Osinum et je suis née sur la terre… Et elle s’éloigna.

 

*

* *

 

Epha avait conclu :

— La mission a quand même réussi.

Mais les Marsiliens ne le savaient pas. Ils ne savaient pas que les enfants que portaient Ursula et Marianne faisaient déjà partie de la race future. Tout ce qui s’était passé à bord d’Eon avait été préparé par Moa. Le travail des Osiriens avait commencé.

Ursula et Marianne portaient un homme ou une femme homo supersapiens.

Une autre chose que les Terriens ignoraient tandis que les uns après les autres sous l’œil de la caméra de télévision ils sautaient en parachute.

Tout était en train de changer : la société, les techniques, les nations, les systèmes, les idéologies. On ne ferait plus de gratte-ciel, d’usines interminables, plus de pollution, une nouvelle énergie arrivait pour remplacer les anciennes.

Les voyageurs du charter avaient huit jours à prendre en partant pour le pays de la reine de Saba.

Ils avaient pris un siècle.

 

FIN

 

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ACHEVÉ D’IMPRIMER

 

LE 20 JUIN 1977 SUR LES

PRESSES DE L’IMPRIMERIE

BUSSIÈRE, SAINT-AMAND (CHER)

— N° d’impression : 697. —

Dépôt légal : 3e trimestre 1977.

 

Imprimé en France

 

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(1) Notamment en France aux Eyzies, au Cro-Magnon, d’où le nom qui leur a été donné par les préhistoriens.

(2) Des squelettes de cette race ont été retrouvés au Moustier, commune de Peyzac en Dordogne, d’où leur nom.

(3) Voir : Incubation, du même auteur, dans la même collection.

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